Tres linguae sacrae

dans le christianisme, triade de langues éminentes comprenant l'hébreu, le grec et le latin From Wikipedia, the free encyclopedia

Les tres linguae sacrae, ou trois langues sacrées, sont, dans la tradition chrétienne médiévale, les trois langues au moyen desquelles Dieu se serait révélé à l'humanité, à savoir l'hébreu, le grec ancien et le latin.

DéfinitionEnsemble des trois langues de la Révélation chrétienne : l'hébreu, le grec ancien et le latin
Date d'apparitionIVe – VIIe siècles
Faits en bref Définition, Auteur(s) ...
Tres linguae sacrae
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Détail de l'horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg. Le médaillon en haut de l'image contient les noms de Dieu dans les trois langues sacrées.

Définition Ensemble des trois langues de la Révélation chrétienne : l'hébreu, le grec ancien et le latin
Auteur(s) Hilaire de Poitiers, Augustin d'Hippone, Isidore de Séville
Date d'apparition IVe – VIIe siècles
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Origines patristiques

La première évocation d'une triade de langues à statut particulier comprenant l'hébreu, le grec ancien et le latin apparaît sous la plume d'Hilaire de Poitiers au IVe siècle[1]. Dans son Instructio Psalmorum, ce Père de l'Église fait l'éloge de ces trois langues[1], qu'il qualifie de tres linguae prescriptuae (« trois langues distinguées »)[2] : il y voit les instruments par lesquels Dieu a transmis son mystère[1] et annoncé la venue de son règne[1]. Hilaire s'appuie en cela sur les Évangiles selon Luc et selon Jean[2], qui rapportent la présence ces trois langues dans l'inscription du titulus « Jésus de Nazareth, roi des Juifs » placé sur la croix du Christ comme pour proclamer son statut royal[1] :

« Pilate fit une inscription, qu’il plaça sur la croix, et qui était ainsi conçue : Jésus de Nazareth, roi des Juifs […] : elle était en hébreu, en grec et en latin. »

 Jn 19,19–20 (traduction de Louis Segond)

Le regroupement de ces trois langues par Hilaire de Poitiers est ensuite repris par Augustin d'Hippone, qui l'enrichit d'une interprétation historique. Chacune de ces langues symbolise selon lui l'un des pôles sur lesquels s'est construit le christianisme antique : l'hébreu représente la Loi des Juifs, le grec ancien représente la sagesse des Gentils et le latin représente la puissance impériale romaine[1]. Augustin comme Hilaire considèrent donc ces langues comme prééminentes vis-à-vis des autres, sans pour autant les qualifier de sacrées[2].

C'est l'évêque et encyclopédiste Isidore de Séville qui franchit ce pas décisif deux siècles plus tard dans ses Étymologies[3],[4] :

« Tres sunt autem linguae sacrae: Hebraea, Graeca, Latina, quae toto orbe maxime excellunt. His enim tribus linguis super crucem Domini a Pilato fuit causa eius scripta. »

 Isidore de Séville, Etymologiae, IX

« Il y a trois langues sacrées : l'hébraïque, la grecque, la latine, qui, dans tout l'univers, brillent d'un éclat particulier. C'est en effet dans ces trois langues que fut écrit par Pilate sur la croix du Seigneur le motif de sa condamnation. »

 Marc Reydellet, Étymologies, IX

Le sens que confère Isidore à l'adjectif sacrae (« sacrées ») dans ce passage est sujet à interprétation : dans un autre texte, il caractérise ces trois langues comme étant celles « de la loi sacrée », ce qui semble traduire dans son esprit une sacralité de la loi divine elle-même et non des langues dans lesquelles elle est rédigée[3]. Les Étymologies insistent de plus sur la valeur pratique de ces langues : elles sont sacrées non seulement parce qu'elles apparaissent sur la croix, mais aussi parce qu'elles facilitent l'exégèse biblique, notamment en matière d'étymologie[5]. C'est la formule simple et directe tres linguae sacrae qui passe à la postérité, nimbée d'une religiosité intrinsèque qui n'existait pas jusqu'alors[5].

Influence du concept au Moyen Âge

En Occident : grandeur et décadence d'une passion irlandaise

Dans l'Occident médiéval, la triade sacrée d'Isidore de Séville s'enrichit de nouvelles connotations. L'hébreu est perçu comme la langue originelle de l'humanité, le grec comme celle des grands poètes et philosophes, et le latin comme la langue de l'Empire ; sur le plan religieux, l'hébreu est aussi la langue de l'Ancien Testament, le grec celle du Nouveau Testament et des premiers Pères de l'Église, et le latin celle de la Vulgate et des Pères de l'Église postérieurs[6].

Le regroupement des trois langues est donc largement repris par les commentateurs médiévaux, en particulier en Irlande gaélique et, dans une moindre mesure, dans l'Empire carolingien[7]. Ainsi, les exégètes bibliques d'Irlande, écrivant en hiberno-latin, font souvent référence aux tres linguae sacrae, notamment dans la question-type quomodo dicitur in tribus linguis sacris (« comment dit-on dans les trois langues sacrées »)[1],[5]. Elles sont régulièrement mobilisées dans leurs travaux sur la philologie de la Bible, bien que leur absence d'exposition directe au grec et à l'hébreu subordonne leurs hypothèses à des sources de seconde main, qui contiennent souvent des mots fortement déformés ou fictifs[8]. Apparaissent également sur l'île des tentatives de reconstitution du titulus de Jésus avec une triple inscription latine, grecque et hébraïque  ces deux dernières prenant parfois, faute de connaissances suffisantes, la forme de suites de lettres à l'aspect suffisamment étranger pour mystifier un lectorat peu instruit[5].

Les moines irlandais dominant l'exégèse biblique occidentale entre les VIIe et IXe siècles, leurs idées infusent peu à peu chez d'autres auteurs chrétiens[9]. Le regroupement des tres linguae sacrae se retrouve ainsi, de façon moins créative qu'en Irlande, chez les lettrés de la Renaissance carolingienne, dont Clément d'Irlande et Raban Maur[5], et de l'Angleterre anglo-saxonne, dont Bède le Vénérable et Ælfric d'Eynsham[10]. Chez les auteurs anglo-saxons, elles semblent toutefois reconnues pour l'éclairage qu'elles peuvent jeter sur les enseignements sacrés et profanes, plutôt que pour une quelconque sainteté inhérente[11].

Par la suite, l'habitude irlandaise d'expliquer les concepts par des mots latins, grecs et hébraïques décline peu à peu : dès le XIIe siècle, elle n'est plus enseignée dans les écoles[12]. Ce déclin s'inscrit dans un contexte de valorisation croissante des langues vernaculaires et de contacts avec d'autres langues de grande diffusion, dont l'arabe[7]. Les références aux tres linguae sacrae continuent néanmoins de fleurir sous la plume de Pierre Damien, Rupert de Deutz, Bernard de Clairvaux, Hugues de Saint-Victor ou encore Gilbert de Hoyland[5]. Les réinterprétations successives sécularisent le concept ; ainsi, au XIIIe siècle, le Livre dou trésor de Brunetto Latini explique la primauté des trois langues par leur adéquation aux trois types d'élocution qu'il distingue dans le monde[4] :

« Et nous veons par nature que ciaus ki abitent en orient parolent en la gorge si comme li ebrieu font ; li autre ki sont ou milieu de la terre parolent ou palais si comme font li grezois ; et cil ki abitent es parties d'occident parolent es dens si comme font les ytaliiens. »

 Brunetto Latini, Livres dou tresor, III.1.3

« Et l'on voit que, par nature, les habitants de l'Orient parlent par la gorge à l'instar des Hébreux ; d'autres, habitant au milieu du monde, parlent du palais, à l'instar des Grecs ; et les habitants des pays occidentaux parlent dans les dents, à l'instar des Italiens. »

 Livres dou tresor, III.1.3

Au siècle suivant, L'Archiloge Sophie de Jacques Legrand présente quant à lui les tres linguae sacrae comme une réparation de la confusion des langues induite par la chute de Babel, en tant que langues de culture permettant aux lettrés de différentes nations de se comprendre : elles ne sont plus envisagées sous le prisme de la divinité, mais sous celui de la communication entre savants[4]. Durant la dernière partie du Moyen Âge, alors que le concept s'éteint peu à peu, l'idée d'une triade de langues éminentes trouve un lointain écho dans des œuvres de fiction, qui peuvent y inclure d'autres langues que l'hébreu, le grec et le latin  ainsi de l'épopée Parzival de Wolfram von Eschenbach, où une sorcière maîtrise le latin, l'arabe (heidensch) et le français[7].

En Orient : mythe de l'hérésie trilingue

Dans le christianisme oriental, les trois langues sacrées sont évoquées dans un épisode des hagiographies de Cyrille et Méthode[13], pionniers de l'évangélisation des Slaves au IXe siècle.

D'après ces récits, les deux missionnaires auraient été critiqués par une faction rivale au sein de l'Église pour leur utilisation du vieux-slave dans les rites, au motif que seuls l'hébreu, le grec et le latin auraient été désignés par Dieu comme langues de prière[14]. La Vie de saint Cyrille rapporte que ce dernier, qui aurait affublé les partisans de cette doctrine du sobriquet de трьѩзычьникъ (trĭjęzyčĭnikŭ, pouvant être traduit à la fois par « trilinguistes » et « trois fois païens »), aurait réfuté leurs arguments par deux fois, notamment à Venise[14] en 867, en énumérant les nombreux peuples qui louent Dieu dans leur propre langue  à savoir les Arméniens, les Perses, les Géorgiens, les Goths, les Khazars, les Coptes ou encore les Syriens[15]. Étant toutefois tombé gravement malade sur la route de Rome, il y aurait succombé peu après, non sans supplier Dieu, sur son lit de mort, de détruire l'« hérésie trilingue »[16].

La Vie de saint Méthode met en scène le second missionnaire poursuivant la controverse devant la cour papale, où il gagne à sa cause le pape Adrien II : celui-ci invente un nouveau terme, « pilatistes », pour désigner les trilinguistes  car ils se réfèrent au titulus placé par Pilate sur la croix de Jésus , et les « maudit », c'est-à-dire les excommunie[16]. Ce supposé camp trilinguiste est évoqué en des termes virulents dans les écrits slaves des décennies suivantes[16], tels que ceux de Clément d'Ohrid (qui écrit que Cyrille « a clos leur mâchoire aux loups, les hérétiques trilingues »), de Constantin de Preslav (qui accuse les trilinguistes d'avoir fait expulser de Grande-Moravie les disciples de Méthode) ou du moine Chrabr[17]. Quelques pamphlets byzantins ultérieurs au schisme de 1054 listent également la théorie trilingue parmi les erreurs supposées de l'Église latine[18].

Les sources latines de l'époque ne mentionnent toutefois aucune doctrine s'apparentant de près ou de loin au trilinguisme dans les débats sur la place du vieux-slave dans les rites[18]. De fait, l'idée qu'il ne serait permis de louer Dieu qu'en hébreu, en grec ou en latin ne se retrouve dans les écrits d'aucun théologien occidental connu, l'opposition à Cyrille et Méthode portant avant tout sur l'emploi d'un alphabet de leur invention[19]  l'alphabet glagolitique, dérivé de l'alphabet grec[20]  pour écrire le vieux-slave. Dès 794, le synode de Francfort rejette explicitement toute restriction des prières à trois langues seulement[21], c'est-à-dire toute extension de la liturgie latine de l'époque  qui s'effectue en latin ecclésiastique avec des éléments de grec et d'hébreu  aux prières des fidèles en dehors de la liturgie[22]. Ce rejet est confirmé en 813 par les conciles de Mayence et de Tours qui consacrent l'utilisation des langues vernaculaires dans le catéchisme et les sermons[23]. Quand aux tres linguae sacrae d'Isidore de Séville, leur sacralité ne vient pas d'un quelconque usage exclusif dans la liturgie, qu'il ne promeut nulle part, mais de leur présence dans la Bible[24], cette conception étant aussi celle de tous ses successeurs[22].

L'existence d'une hérésie trilingue au sens cyrillo-méthodien semble donc relever du mythe[22].

Notes et références

Bibliographie

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