Vasque de Saint-Denis
From Wikipedia, the free encyclopedia

La vasque de Saint-Denis, également connue sous les noms de fontaine ou cuve de Saint-Denis des moines de l'abbaye de Saint-Denis, est un artefact médiéval remarquable datant de la fin du XIIe siècle.
Originaire du cloître de l'abbaye royale de Saint-Denis, près de Paris, elle servait initialement de lavabo pour les ablutions rituelles des moines et de point de ravitaillement en eau. Cette pièce monolithe en pierre, ornée d'un riche programme iconographique, illustre les influences artistiques et philosophiques de l'époque gothique naissante. Sauvegardée lors de la Révolution française, elle a connu plusieurs réutilisations dans des contextes muséaux et ornementaux à Paris, avant d'être conservée aujourd'hui dans le dépôt lapidaire de la basilique de Saint-Denis. Son histoire reflète les efforts de préservation du patrimoine ecclésiastique face aux bouleversements historiques, et elle reste un témoignage précieux de l'art roman tardif transitionnant vers le gothique.
L'origine de la fontaine de Saint-Denis remonte à la fin du XIIe siècle , sous l'abbatiat de l'abbé Hugues V de Foucault (1186-1197) ou Hugues VI du Milan (mort en 1204), qui pourraient en être les commanditaires. Installée dans le jardin du cloître de l'abbaye royale de Saint-Denis, près du réfectoire, elle faisait partie du pavillon du lavabo, un espace destiné aux ablutions rituelles avant les repas, conformément à la règle bénédictine. L'abbaye de Saint-Denis, fondée au VIIe siècle et reconstruite sous l'abbé Suger au XIIe siècle, était un lieu de prestige royal et spirituel, servant de nécropole aux rois de France. La fontaine s'inscrit dans ce contexte gothique naissant, où l'art sacral intégrait des éléments hydrauliques fonctionnels et symboliques.
Au XVIIIe siècle, entre 1700 et 1742, lors de la démolition du cloître médiéval pour la construction d'un nouveau dortoir, la vasque fut déplacée au pied du grand escalier du cloître moderne. Elle resta en place jusqu'à la Révolution française. Les décrets de nationalisation des biens ecclésiastiques en 1789-1790 menacèrent de nombreux artefacts, mais la vasque fut sauvée grâce à l'intervention d'Alexandre Lenoir (1761-1839), fondateur du musée des Monuments français. Attribuée au Muséum des Arts (futur Louvre) le 28 août 1794, elle fut initialement placée dans le jardin de l'Infante.
Après la Révolution, la vasque connut une série de déplacements et réutilisations, illustrant les efforts de valorisation du patrimoine médiéval dans l'urbanisme parisien post-révolutionnaire. De 1798 à 1809, elle fut transférée aux Invalides, où un projet l'envisageait comme élément d'une fontaine monumentale aux côtés du Lion de saint Marc de Venise, sous la direction de l'architecte Guillaume Trepsat. Ce projet ne fut pas réalisé, et la vasque resta exposée de manière temporaire et décorative, probablement près de la place des Invalides.
En 1809, elle intégra le musée des Monuments français au couvent des Petits-Augustins[Note 1], où elle subit des dommages lors du transport. Après la fermeture du musée en 1816 sous la Restauration, l'École nationale supérieure des Beaux-Arts occupa les lieux.
En 1835, Félix Duban l'installa au centre de la Cour d'Honneur, entourée de dalles de marbre et de fragments du château de Gaillon, formant un ensemble éclectique. Elle y resta jusqu'en 1954, servant d'élément ornemental central et apparaissant dans des œuvres artistiques (peintures de Charles-Léon Vinit en 1850, photographies d'Édouard Baldus) et des événements comme le Bal des Quat'z'Arts.
Depuis 1954, en raison de sa dégradation due aux intempéries (pluie acide, gel), la vasque a été retirée de la Cour d'Honneur de l'école des Beaux-Arts et transférée au dépôt lapidaire de la basilique Saint-Denis, situé dans l'ancienne orangerie abbatiale. Elle y est conservée sans fonction hydraulique, comme un objet muséal protégé.
Des études récentes[1] ont approfondi son iconographie et son contexte historique. Bien que non accessible au public de manière permanente, elle peut être vue lors de visites guidées ou expositions temporaires[Note 2]
Description
La fontaine de Saint-Denis se compose principalement d'une grande vasque circulaire monolithe taillée dans la pierre de liais, un calcaire typique des constructions médiévales en Île-de-France. Son diamètre mesure environ 3,80 mètres, avec une forme bombée qui facilite l'écoulement de l'eau. Dans sa configuration originale, elle était surmontée d'un élément supérieur orné de quatre petites figures en bronze représentant des enfants et des dauphins, d'où l'eau jaillissait.
Un bassin inférieur circulaire, soutenu par seize colonnettes en marbre, recueillait l'eau s'écoulant par des orifices périphériques équipés de pissettes (petits tubes d'écoulement). Ces orifices, au nombre de vingt-huit, sont ornés de médaillons en relief représentant des têtes humaines de face ou de profil, évoquant des divinités, héros antiques, vices, éléments naturels ou animaux fabuleux. Une conduite hydraulique reliait la nappe phréatique au sommet de la fontaine, assurant un approvisionnement constant en eau potable pour les moines.
Les matériaux utilisés – pierre de liais pour la vasque et marbre pour les colonnettes – soulignent la qualité artisanale de l'œuvre, typique des ateliers sculpturaux de l'abbaye de Saint-Denis, un centre majeur d'innovation artistique au Moyen Âge. Des traces de dégradation dues aux intempéries, comme des fissures et des érosions, sont visibles, témoignant de son exposition prolongée en extérieur.
Aujourd'hui, la vasque est privée de son bassin inférieur et de son couronnement original en bronze, qui ont été perdus ou détruits au fil du temps. Lors de son installation à l'école des Beaux-Arts en 1835, elle fut posée sur un socle en fonte conçu par l'architecte Félix Duban, pour des raisons esthétiques et de stabilité.
Iconographie et médaillons
Le programme iconographique de la vasque est l'un de ses aspects les plus fascinants, composé de vingt-huit médaillons sculptés en relief sur le pourtour, chacun accompagné d'une inscription gothique identifiant la figure représentée. Ces médaillons forment une allégorie morale et philosophique, inspirée de sources littéraires antiques telles que les œuvres d'Ovide, Horace et Virgile, adaptées à un contexte monastique pour encourager la réflexion éthique chez les moines. Le choix de motifs mythologiques dans un cloître bénédictin s'explique par l'érudition cléricale de l'époque, qui voyait dans ces figures des leçons sur les vices et vertus.
Les médaillons se répartissent en quatre catégories principales :
- Mythologie grecque et romaine (17 médaillons) : Diane (déesse de la chasse), Neptune (dieu de la mer), Cérès (déesse de l'agriculture), Bacchus (dieu du vin), Pan (dieu de la nature), Vénus (déesse de l'amour), Jupiter (roi des dieux), Junon (reine des dieux), Hercules (héros divinisé), Leo (lion de Némée), Géryion (monstre tué par Hercule), Thétis (nymphe marine), Paris (prince troyen), Hélène (fille de Zeus), Flora (déesse des fleurs), Silvanus (dieu des forêts), Faunus (dieu des troupeaux).
- Vices (5 médaillons) : Maurus (Maure, symbole de perfidie), Avaricia (l’Avarice), Ebrietas (l’Ivrognerie), Dives (le Riche, évoquant la prodigalité), Pauper (le Pauvre, évoquant la prodigalité).
- Éléments naturels (3 médaillons) : Aqua (l’Eau), Ignis (le Feu), Aer (l’Air).
- Animaux de fables (3 médaillons) : Simia (le Singe), Aries (le Bélier), Lupus (le Loup).
Certains médaillons ont été endommagés ou remplacés au fil du temps, comme noté en 1835 lors de son installation à l'École des Beaux-Arts, où vingt têtes étaient visibles, certaines étant manquantes.
Photographies
Camille Enlart a réalisé une série de 8 photographies de la vasque à l'école des Beaux-Arts (versés dans la base Mémoire sous les références APMH00035740[2] à APMH00035747).