Æthelred le Malavisé
roi d'Angleterre (978-1013 et 1014-1016)
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Æthelred ou Ethelred le Malavisé (en anglais : Æthelred the Unready), né vers 966 ou 968 et mort le , est roi d'Angleterre de 978 à sa mort, avec une interruption de quelques semaines entre et . Il est également appelé Æthelred II pour le distinguer d'un autre Æthelred, roi du Wessex au IXe siècle.
à Kingston upon Thames
| Æthelred le Malavisé | |
Mancus d'or d'Æthelred en armure (1003-1006) (British Museum). | |
| Titre | |
|---|---|
| Roi d'Angleterre | |
| – (35 ans) |
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| Couronnement | à Kingston upon Thames |
| Prédécesseur | Édouard le Martyr |
| Successeur | Sven à la Barbe fourchue |
| – (2 ans) |
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| Prédécesseur | Sven à la Barbe fourchue |
| Successeur | Edmond Côte-de-Fer |
| Biographie | |
| Dynastie | maison de Wessex |
| Date de naissance | vers 966-968 |
| Date de décès | |
| Lieu de décès | Londres |
| Sépulture | cathédrale Saint-Paul de Londres |
| Père | Edgar |
| Mère | Ælfthryth |
| Fratrie | Édouard le Martyr Édith de Wilton |
| Conjoint | Ælfgifu d'York Emma de Normandie |
| Enfants | Æthelstan Edmond Côte-de-Fer Eadwig Édouard le Confesseur Alfred Godgifu etc. |
| Religion | christianisme |
| Liste des monarques d'Angleterre | |
| modifier |
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Fils du roi Edgar le Pacifique, Æthelred monte sur le trône à un jeune âge, après l'assassinat de son demi-frère aîné Édouard. Son long règne est marqué par une recrudescence des attaques des vikings sur l'Angleterre. Après leur victoire à la bataille de Maldon, en 991, Æthelred et ses conseillers leur versent des tributs de plus en plus élevés pour acheter leur départ. Les déprédations vikings sont considérées comme une punition divine infligée à un royaume mal gouverné, ce qui conduit Æthelred à effectuer deux grands renouvellements de ses conseillers, le premier en 993 et le second en 1006. En 1002, il ordonne l'exécution des Danois présents en Angleterre, un événement qui passe à la postérité sous le nom de massacre de la Saint-Brice.
En 1013, le Danois Sven à la Barbe fourchue envahit l'Angleterre à la tête d'une grande armée et obtient la soumission de la majeure partie du royaume. Réfugié à Londres, Æthelred est contraint de fuir en Normandie, le pays d'origine de son épouse Emma. La mort inopinée de Sven en lui permet de récupérer son trône, mais les grands du royaume exigent qu'il s'engage à mieux gouverner l'Angleterre. Les derniers mois de son règne sont marqués par la révolte de son fils Edmond Côte-de-Fer, qui s'oppose à Eadric Streona, le principal conseiller du roi, puis par une deuxième invasion danoise menée par Knut le Grand, le fils de Sven. Æthelred meurt pendant cette invasion ; Edmond lui succède et poursuit la lutte contre les Danois, mais il meurt à son tour avant la fin de l'année 1016 et Knut devient alors seul roi d'Angleterre.
Æthelred souffre pendant longtemps d'une réputation posthume désastreuse, ce dont témoigne son surnom péjoratif « le Malavisé » : dès le Moyen Âge, il passe pour un roi incompétent et cruel dont le règne ne pouvait que s'achever par un désastre. Cette image est nuancée par les historiens à partir de la seconde moitié du XXe siècle, qui soulignent que le portrait négatif du roi est en grande partie dû aux troubles de la fin de son règne, alors que le gouvernement du royaume reste efficace durant la majeure partie de celui-ci. Les arts et les lettres sont également florissants durant cette période, avec des auteurs tels que l'archevêque Wulfstan d'York ou l'abbé Ælfric d'Eynsham.
Contexte

La première moitié du Xe siècle voit la conquête progressive du Nord de l'Angleterre par les rois de la maison de Wessex. Elle aboutit à l'intégration du Danelaw, une colonie de peuplement danoise née des invasions vikings du siècle précédent, au sein du Wessex dont les souverains adoptent à partir d'Æthelstan (r. 924-939) le titre de « roi des Anglais ». La Northumbrie échappe à plusieurs reprises à l'autorité de ses successeurs Edmond Ier (r. 939-946) et Eadred (r. 946-955) au profit de seigneurs vikings qui tentent de s'imposer dans la région, mais celle-ci est définitivement acquise à la maison de Wessex à la mort du Norvégien Éric à la Hache sanglante, en 954[1].
Edgar, fils d'Edmond Ier, monte sur le trône à la mort de son frère Eadwig, en 959. Il bénéficie d'un règne paisible, durant lequel les sources écrites n'enregistrent aucun raid viking[2]. Cette période voit l'apogée du mouvement de réforme bénédictine, qui cherche à remplacer dans les abbayes du pays le clergé séculier par des moines respectant la règle de saint Benoît. Les réformateurs, menés par les archevêques Dunstan de Cantorbéry et Oswald d'York, ainsi que par l'évêque Æthelwold de Winchester, bénéficient du soutien d'Edgar, qui leur offre de nombreuses terres et n'hésite pas à contraindre les seigneurs laïcs et le clergé séculier à faire de même[3].
Sources
La principale source littéraire concernant le règne d'Æthelred le Malavisé est la Chronique anglo-saxonne, dont les manuscrits C, D et E dérivent d'une version aujourd'hui perdue mais probablement rédigée à Londres entre 1016 et 1023, dans les années qui suivent immédiatement la mort du roi et la conquête danoise de l'Angleterre[4]. Elles reprochent aux Anglais leur incompétence et leur lâcheté, mais ce sont les conseillers du roi qui en sont la cible et non Æthelred lui-même. Depuis les années 1970, les historiens modernes considèrent cette source avec davantage de recul et considèrent que son auteur fait preuve d'un biais téléologique en laissant l'issue finale du règne d'Æthelred en teinter le propos[5],[6].
Les chroniqueurs anglais de la période anglo-normande, comme Guillaume de Malmesbury, Jean de Worcester et Henri de Huntingdon, décrivent Æthelred comme un monarque désastreux[7]. En revanche, il apparaît sous un jour favorable dans la poésie scaldique composée en Scandinavie : le scalde islandais Gunnlaugr Ormstunga l'appelle « prince généreux et intrépide » dans son Aðalráðsdrápa, un poème de louange qu'il lui adresse lorsqu'il se rend à la cour d'Angleterre dans les années 1000[8],[9].
Il subsiste au moins quatre-vingt-quatre chartes authentiques du règne d'Æthelred, dont dix sous leur forme originale, les autres étant des copies ultérieures. Ces documents, émis au nom du roi, enregistrent le don ou la confirmation de privilèges, le plus souvent concernant des terres. La plupart sont datées et leur production est assez régulière tout au long du règne d'Æthelred, les variations s'expliquant en partie par des taux de conservation variables[10]. Les listes de témoins qu'elles contiennent permettent d'identifier en partie les principaux membres de l'aristocratie laïque et les principaux prélats du royaume qui assistent aux réunions du witan. En revanche, leur lieu de production est rarement indiqué, ce qui empêche les historiens modernes de se faire une idée claire des déplacements de la cour d'Æthelred[11]. Les codes de lois et les pièces de monnaie sont d'autres productions officielles qui permettent d'éclairer certains aspects du règne d'Æthelred[12].
Nom
Le prénom Æthelred (ou Ethelred), courant à l'époque anglo-saxonne, se compose des éléments vieil-anglais æthel « noble » et ræd « conseil ». Bien qu'aucun autre roi d'Angleterre ne porte ce nom, il est couramment appelé Æthelred II pour le distinguer d'un autre souverain de la maison de Wessex : Æthelred, frère aîné d'Alfred le Grand et roi du Wessex de 865 à 871[13].
Le surnom d'Æthelred est attesté à partir du XIIe siècle sous la forme vieil-anglaise Unræd, mais il pourrait avoir été utilisé avant cette date. Il signifie « mal conseillé », « sans conseil », et non « mal préparé » comme le laisserait penser sa forme en anglais moderne, Unready. Le calembour Æthelræd unræd, « noble conseil sans conseil », reflète la piètre réputation posthume d'Æthelred[14]. Il est le seul roi anglo-saxon dont le nom reste associé à un surnom moqueur[15].
Biographie
Enfance

Æthelred est le dernier des quatre enfants du roi Edgar. Il est le deuxième fils que lui donne sa dernière femme Ælfthryth, fille de l'ealdorman du Devon Ordgar, qu'il a épousée en 964. Sa date de naissance est inconnue, mais il est vraisemblablement né entre 966 et 968. Il a un frère aîné, Edmond, né vers 965, et un demi-frère aîné, Édouard, né vers 962 d'une précédente union d'Edgar. Une demi-sœur aînée, Édith, complète la fratrie d'Æthelred[7].
Edgar meurt le . Il est à peine âgé d'une trentaine d'années et sa disparition prend sans doute le royaume de court[16]. Edmond étant mort vers 970, il ne laisse que deux fils : Édouard, âgé d'environ treize ans, et Æthelred, âgé de neuf ans tout au plus. La couronne ne se transmet pas automatiquement par primogéniture : ce sont les grands du royaume, éventuellement guidés par la préférence du roi défunt, qui ont le pouvoir de choisir le nouveau souverain parmi les différents æthelings, ou prince de sang éligibles au trône. Edgar ne laisse pas d'instructions précises concernant sa succession, mais il semble avoir favorisé les enfants de sa dernière femme : sur une charte de 966, Edmond est appelé « legitimus prefati regis filius » (« fils légitime du roi susdit ») et sa mère Ælfthryth est appelée « legitima prefati regis coniunx » (« épouse légitime du roi susdit »)[17]. Æthelred a vraisemblablement hérité de cette faveur après la mort de son frère[7].
Du fait de leur jeune âge, Édouard et Æthelred ne sont sans doute que les figures de proue de factions qui se disputent le pouvoir, la question de leurs droits respectifs au trône étant secondaire. Æthelred bénéficie du soutien de sa mère et de l'évêque Æthelwold de Winchester, tandis qu'Édouard est soutenu par l'archevêque Dunstan de Cantorbéry et l'évêque Oswald de Worcester. En fin de compte, c'est Édouard qui est élu roi le [7]. Æthelred reçoit, peut-être à titre de compensation, l'usage de domaines traditionnellement réservés aux fils du roi. Certains de ces domaines (Bedwyn, Burbage et Hurstbourne) sont repris à l'abbaye d'Abingdon, qui les avait reçus en don du roi Edgar[18].
Sous le règne d'Édouard, la noblesse anglaise profite de la mort d'Edgar pour reprendre la main sur les terres qu'elle avait perdues au profit des monastères[19]. Les luttes entre différentes factions de l'aristocratie continuent à troubler la vie politique du royaume[19]. La reine mère et son fils restent proches de l'évêque Æthelwold, et leur présence est attestée à l'abbaye d'Ely, un monastère refondé par Æthelwold ; ils sont probablement personæ non gratæ à la cour d'Édouard[20],[21].
Le , Édouard est assassiné par des thegns de la maisonnée d'Æthelred alors qu'il était venu lui rendre visite à Corfe Castle, dans le Dorset. Sa dépouille est d'abord inhumée à Wareham, puis emportée en grande pompe à Shaftesbury sous la direction de l'ealdorman mercien Ælfhere. Les chroniqueurs anglo-normands attribuent la responsabilité de cet assassinat à Ælfthryth, qu'ils dépeignent comme une épouvantable marâtre, mais les sources antérieures à la conquête normande de l'Angleterre n'accusent personne de la mort d'Édouard, ce qui reflète peut-être l'incertitude des contemporains[22]. Il est possible que les meurtriers aient agi de leur propre initiative, dans l'espoir d'en tirer profit une fois Æthelred au pouvoir[23], ou qu'Édouard, réputé colérique, ait été tué par accident au cours d'une querelle avec un noble au service de son demi-frère[24]. Comme il n'a pas d'enfants, Æthelred, âgé d'une dizaine d'années, est choisi pour lui succéder[25].
Arrivée au pouvoir et premières attaques vikings (978-993)
Æthelred est sacré roi le à Kingston upon Thames par les archevêques Dunstan de Cantorbéry et Oswald de Worcester. Du fait de son jeune âge, le gouvernement de l'Angleterre est assuré par un groupe de conseillers qui comprend la reine mère Ælfthryth, l'évêque Æthelwold et l'ealdorman Ælfhere[26]. La mort d'Ælfhere en 983 puis celle d'Æthelwold en 984 marquent une rupture qui voit le roi, désormais en mesure de prendre ses propres décisions, s'entourer de nouveaux conseillers. Sa mère n'apparaît plus sur ses chartes, avant d'y revenir à l'été 993[27]. Ælfric Cild, beau-frère et successeur d'Ælfhere en Mercie, est banni du royaume pour une raison inconnue en 985[28].
Après plusieurs décennies de calme, l'Angleterre est à nouveau la cible de raids vikings dans les années 980. Southampton, l'île de Thanet et le Cheshire sont attaqués en 980, l'abbaye de Padstow est pillée en 981 et Portland est ravagée en 982. Un thegn du Devon, Goda, est tué lorsque Watchet est attaquée en 988[7]. Ces raids ponctuels, menés par de petits groupes, laissent place à un phénomène de plus grande ampleur en 991, lorsqu'une grande flotte scandinave arrive au large de l'Angleterre. L'armée anglaise, commandée par l'ealdorman Byrhtnoth, est écrasée à la bataille de Maldon[29]. Æthelred verse aux vikings un tribut (gafol) de 10 000 livres pour obtenir leur départ[30], mais cette stratégie ne fonctionne pas, car la flotte continue à ravager le littoral oriental tout au long des années 992 et 993. Un second paiement de 16 000 livres est versé en 994 à Olaf Tryggvason et Sven à la Barbe fourchue, lorsque la flotte menace Londres[31]. La même année, Olaf reçoit le baptême avec Æthelred pour parrain avant de rentrer en Norvège. Une partie de ses hommes s'engagent comme mercenaires au service du roi d'Angleterre et s'établissent apparemment sur l'île de Wight[32], tandis qu'Olaf s'engage à ne plus revenir en Angleterre avec des intentions hostiles[33].
Une nouvelle phase du règne (993-1003)

Dans une charte de 993 au bénéfice de l'abbaye d'Abingdon, Æthelred adopte un ton repentant et exprime son regret d'avoir suivi de mauvais conseillers[34]. Il s'agit certainement d'une allusion à l'évêque de Ramsbury Wulfgar (mort en 985 ou 986) et à l'ealdorman du Hampshire Ælfric, qui ont notamment persuadé le roi d'empiéter sur les privilèges de l'abbaye en nommant lui-même comme abbé Eadwine, le frère d'Ælfric, contre l'avis des moines[35]. L'attaque contre le diocèse de Rochester rapportée par la Chronique en 986 procède sans doute des mêmes causes[36]. Si le roi ordonne l'aveuglement d'Ælfgar, le fils d'Ælfric, celui-ci reste un ealdorman important jusqu'à sa mort en 1016[37].
La reine mère Ælfthryth retrouve une position éminente à la cour. Son petit-fils Æthelstan indique dans son testament que c'est elle qui l'a élevé ; elle joue sans doute le même rôle auprès des autres fils d'Æthelred jusqu'à sa mort, survenue entre 999 et 1001, car elle apparaît souvent sur les mêmes chartes qu'eux[38]. Son frère Ordwulf devient l'un des principaux conseillers du roi[39].
De nouvelles attaques vikings débutent en 997, apparemment menées par les vétérans restés en Angleterre en 994. Ils ravagent les Cornouailles, le Devon, l'ouest du Somerset et le pays de Galles méridional, puis le Dorset en 998 et le Kent en 999, avant de se réfugier en Normandie en 1000[40],[41]. Cette année-là, qui est la dernière où aucun raid viking sur l'Angleterre n'est enregistré, une armée anglaise menée par Æthelred ravage le Cumberland tandis que sa flotte attaque l'île de Man. Il s'agit peut-être d'une réponse aux raids menés par les Bretons du Strathclyde et les Norvégiens installés en Irlande et dans les îles de la mer d'Irlande[42].
Le répit est bref : dès 1001, les vikings sont de retour en Angleterre et attaquent le Devon et le Hampshire. Un troisième tribut, de 24 000 livres, leur est versé au printemps de l'année suivante[31]. Le chroniqueur normand Guillaume de Jumièges rapporte qu'une flotte anglaise aurait attaqué le Cotentin vers cette date, peut-être pour punir les Normands d'avoir offert l'asile aux vikings deux ans auparavant, mais les dates de Guillaume de Jumièges ne sont pas fiables[41]. Les tensions entre l'Angleterre et la Normandie s'apaisent à la suite de négociations qui débouchent sur le mariage entre Æthelred et Emma, la sœur du duc Richard II de Normandie, en 1002. C'est la première fois depuis les années 850 qu'un roi anglais épouse une princesse étrangère. Le sort de la première femme d'Æthelred, qui s'appelait probablement Ælfgifu, est inconnu : elle pourrait avoir été répudiée ou être morte avant cette date[43]. Contrairement à elle, Emma bénéficie d'une position éminente à la cour d'Angleterre et figure en bonne place dans les listes de témoins des chartes de son époux[44].
Pour s'attirer la faveur divine dans la lutte contre les vikings, Æthelred se montre généreux à l'égard des églises et monastères d'Angleterre qui reçoivent de nombreux dons de sa part entre la fin des années 990 et le début des années 1000[45]. C'est le cas des abbayes de Burton, Eynsham, Shaftesbury (où se trouve la sépulture de son demi-frère Édouard) et Wherwell[7]. Le roi autorise l'évêque Wulfsige de Sherborne à remplacer le chapitre de chanoines de sa cathédrale par une communauté monastique bénédictine en 998. Évêques et abbés apparaissent également en nombre accru dans ses chartes : celles des années 980 ne comptent généralement que trois ou quatre abbés parmi leurs témoins, mais ils sont souvent une dizaine sur celles émises à partir de 990[46]. Cette période voit également la translation des reliques de nombreux saints, parmi lesquels Cuthbert de Lindisfarne, Æthelwold de Winchester, Édith de Wilton, Oswald de Worcester ou Ivo de Ramsey, à la fois pour assurer leur sécurité et pour obtenir leur intercession[7].
L'année 1002 est également marquée par le massacre de la Saint-Brice. Le manuscrit C de la Chronique anglo-saxonne rapporte qu'Æthelred aurait ordonné la mort de tous les Danois se trouvant en Angleterre le , jour de la Saint-Brice. En réalité, il est peu vraisemblable qu'un tel ordre ait pu être donné et encore moins exécuté. Il vise plus probablement les immigrants les plus récents dont la loyauté n'est pas assurée, comme le montre le cas de Pallig, un chef danois qui a trahi Æthelred après s'être engagé à le servir. Une charte de 1004 rapporte que l'église Sainte-Frithuswith d'Oxford a été incendiée par les habitants de la ville pour tuer les Danois qui s'étaient réfugiés à l'intérieur. La présence dans les années qui suivent d'un « Toti le Danois » à qui Æthelred offre des terres à Beckley et Horton montre cependant que, même dans la région d'Oxford, le massacre n'aboutit pas à la disparition totale des Danois[47].
Reprise des attaques vikings (1003-1013)

En 1003, Sven à la Barbe fourchue revient en Angleterre, près de dix ans après son départ[48]. Guillaume de Malmesbury affirme qu'il souhaite venger la mort de sa sœur Gunhild, qui aurait été tuée lors du massacre de la Saint-Brice, mais il est le seul à mentionner cette femme, si bien que la plupart des historiens modernes n'accordent guère de crédit à son récit, à l'exception notable de Frank Stenton[49],[50],[51]. Sven pille Exeter et incendie Wilton en 1003, puis il se rend en Est-Anglie l'année suivante pour incendier Norwich et piller Thetford. Il doit affronter une armée levée par un seigneur local, Ulfcytel, dont il ne se défait qu'au prix de lourdes pertes. Sa flotte quitte l'Angleterre en 1005, probablement en raison de la famine qui frappe l'Europe cette année-là[52].
En 1006, l'Angleterre connaît une véritable « révolution de palais » selon l'expression de Simon Keynes. Cette année-là, l'ealdorman d'York Ælfhelm est tué et ses fils aveuglés à l'instigation d'Eadric Streona, qui prend l'ascendant en Mercie. La Northumbrie passe tout entière sous le contrôle de l'ealdorman Uchtred le Hardi, qui est récompensé pour son rôle dans la défense de la région contre une offensive menée par le roi écossais Malcolm II[53]. D'autres conseillers d'Æthelred se mettent en retrait vers cette date, comme son oncle maternel Ordwulf ou l'ealdorman Æthelmær Cild, qui se retirent dans des monastères qu'ils ont fondés, respectivement l'abbaye de Tavistock et l'abbaye d'Eynsham[54]. Pour l'historien Levi Roach, ce renouvellement de personnel correspond à un désir de purifier la cour dans l'espoir d'obtenir la faveur divine, désir exploité par Eadric Streona et ses alliés[55].
La même année prend place une nouvelle offensive viking majeure. Une grande flotte arrive à Sandwich et ravage le Berkshire et le Hampshire avant de rejoindre l'île de Wight. Son départ est acheté l'année suivante contre un tribut de 30 000 ou 36 000 livres[31]. Æthelred ordonne en 1008 la construction d'une flotte pour défendre l'Angleterre contre de nouvelles attaques. Les navires sont rassemblés à Sandwich en 1009, mais les efforts anglais sont réduits à néant par une querelle entre Brihtric, le frère d'Eadric Streona, et le thegn Wulfnoth Cild, qui aboutit à la destruction de nombreux vaisseaux et à la dispersion de la flotte, désormais trop affaiblie pour être utile[56].
Un nouveau chef viking, Thorkell le Grand, arrive en Angleterre en et ravage le sud-est du pays pendant trois ans. En Est-Anglie, Ulfcytel est à nouveau battu à la bataille de Ringmere et ne peut empêcher les vikings de brûler Thetford et Cambridge. Ils semblent avoir réduit à néant toute résistance organisée et se déplacent comme bon leur semble en Angleterre[57]. En , ils assiègent Cantorbéry, pillent la ville, incendient sa cathédrale et font prisonnier l'archevêque Alphège. Malgré le versement d'un tribut de 48 000 livres en , l'archevêque, qui a refusé d'être rançonné, est lynché par les hommes de Thorkell. Ils se dispersent après avoir reçu leur argent, mais Thorkell choisit de rester en Angleterre et entre au service d'Æthelred avec quarante-cinq navires[58]. Afin de le rémunérer, Æthelred met en place un nouvel impôt baptisé heregeld, « taxe de l'armée ». Il prend le nom de danegeld après la conquête normande, un terme parfois employé à tort par la suite pour décrire les tributs ponctuels versés auparavant aux vikings[59].
C'est durant cette période mal connue, entre 1009 et 1012, qu'Eadric Streona arrive au sommet de sa puissance. Il joue un rôle majeur dans les négociations avec Thorkell en 1011 et supplante Ælfric du Hampshire comme principal ealdorman du royaume, comme en témoignent les chartes de la fin du règne d'Æthelred[60].
Contre Sven et Knut (1013-1016)

En , Sven à la Barbe fourchue conduit une grande flotte en Angleterre. Contrairement à ses précédentes attaques, l'objectif est cette fois de conquérir le pays pour en devenir le roi[61]. Il arrive à Sandwich, dans le Kent, mais reprend immédiatement la mer en direction du nord et débarque à Gainsborough, dans le Lincolnshire, peut-être parce que le sud est trop bien défendu par la flotte de Thorkell[62]. Après avoir reçu la soumission de la Northumbrie et des Cinq Bourgs, Sven se dirige vers le sud. Oxford et Winchester se rendent rapidement, mais Londres résiste avec succès à l'envahisseur sous les ordres d'Æthelred et Thorkell. Sven subit de lourdes pertes et se rend à Bath, où les habitants du sud-ouest de l'Angleterre se soumettent à lui[61]. Il contrôle alors la quasi-totalité du pays et les habitants de Londres le reconnaissent à leur tour comme roi. Æthelred envoie Emma en sécurité en Normandie avec leurs enfants, puis il quitte Londres à son tour. Il célèbre Noël sur l'île de Wight avant de rejoindre son épouse en exil de l'autre côté de la Manche[63]. Les troupes de Thorkell, parmi lesquelles combat le futur roi norvégien Olaf Haraldsson, l'accompagnent dans sa fuite. Il est probable qu'Olaf soit baptisé à Rouen dans ces circonstances avec le soutien d'Æthelred[33].
Sven meurt de manière inopinée le . L'armée danoise procède immédiatement à l'élection de son fils Knut, mais les grands d'Angleterre refusent de faire de même et préfèrent rappeler Æthelred, à la condition que celui-ci s'engage à « les gouverner plus justement que par le passé »[64]. Frank Stenton souligne l'importance de cet événement dans l'histoire constitutionnelle britannique : il s'agit du premier exemple connu d'un contrat passé entre un roi anglais et ses sujets[65]. Æthelred rentre à Londres, la ville qui lui est restée loyale le plus longtemps. Il se rend dans le Nord de l'Angleterre au mois d'avril pour en chasser Knut, puis verse un tribut de 21 000 livres pour disperser les troupes de Thorkell[66],[31].
Le fils aîné d'Æthelred, Æthelstan, meurt en . Le principal bénéficiaire de son testament est l'aîné de ses frères survivants, Edmond, qui hérite de plusieurs domaines et de l'épée du célèbre roi Offa de Mercie. Æthelstan effectue également un legs au thegn Sigeferth, un adversaire politique d'Eadric Streona dans le nord de la Mercie, ce qui suggère l'existence d'une faction opposée à Eadric Streona autour des fils aînés du roi[67],[68]. Sigeferth et son frère Morcar font partie des notables du nord de l'Angleterre qui se sont soumis à Sven à la Barbe fourchue pendant l'invasion de 1013 avant de rallier Æthelred après sa mort. Eadric Streona les fait assassiner au début de l'année 1015, presque certainement sur l'ordre du roi qui confisque leurs terres et envoie Ealdgyth, la veuve de Sigeferth, dans un couvent[69],[70]. La disparition de ces deux figures importantes n'est pas sans conséquences sur la stabilité du pays. Le prince Edmond tire Ealdgyth de son couvent, la prend pour épouse et se rend en Mercie en pour recueillir l'héritage de Morcar et Sigeferth. Les habitants de la région se soumettent à lui[71].
Une deuxième crise s'ajoute à la révolte d'Edmond lorsqu'une flotte danoise refait son apparition en Angleterre, menée par Knut, le fils de Sven à la Barbe fourchue. Æthelred, souffrant, n'est pas en mesure de diriger lui-même la défense du pays. Edmond lève une armée dans le nord et Eadric Streona dans le sud, mais l'ealdorman trahit Æthelred et rallie Knut avec quarante navires. Le Wessex se soumet peu après à l'envahisseur. Edmond tente de lever une nouvelle armée, mais les hommes refusent de le suivre en l'absence du roi. Le prince parvient à convaincre son père de le rejoindre, mais la méfiance qui règne entre eux incite Æthelred à retourner rapidement à Londres[72].

Tandis que les opérations militaires continuent dans le nord de l'Angleterre, le roi, malade, reste à Londres où il meurt le . Son fils Edmond, présent à ses côtés, le fait enterrer dans le chœur de la cathédrale Saint-Paul de Londres[72]. Il est le premier roi anglais à reposer dans cette cathédrale depuis Sæbbi, roi des Est-Saxons au VIIe siècle[73]. Sa tombe du XIIe siècle disparaît avec la cathédrale lors du grand incendie de Londres, en 1666 ; elle est mentionnée sur la plaque installée dans la crypte qui énumère les sépultures détruites lors de l'incendie[74].
Aspects du règne
Le gouvernement du pays
Les réunions du witan, auxquelles assistent les principaux seigneurs laïcs et ecclésiastiques du royaume, sont le lieu où sont prises les décisions majeures : élections royales et épiscopales, adoption des codes de lois, approbation des chartes et résolution des conflits[75]. Les chartes d'Æthelred précisent régulièrement que le roi n'agit qu'après avoir été conseillé par les grands du royaume[76]. C'est sous son règne que Londres devient un centre administratif, économique et militaire crucial : la ville offre une résistance acharnée aux offensives vikings et devient sa principale base d'opérations lors des conflits de la fin de son règne[77].
Parmi les reeves, officiers royaux en charge des tâches administratives à l'échelon local, le « reeve de comté », shire reeve ou shérif, est mentionné pour la première fois sous le règne d'Æthelred. Le shérif est le représentant du roi dans le comté : il est chargé de collecter l'impôt dû au roi, d'organiser les réunions des tribunaux locaux et d'organiser les forces militaires[78]. Æthelred semble avoir tenté d'éviter les conflits entre ealdormen qui ont troublé le règne de son frère Édouard en s'appuyant davantage sur les reeves au détriment des ealdormen, dont les postes restent régulièrement vacants sous son règne : aucun des fils des cinq ealdormen qui meurent ou perdent leur poste entre 978 et 1002 ne succède à son père, ni ne reçoit la moindre charge officielle. Cette stratégie n'empêche pas pour autant les tensions entre les seigneurs les plus ambitieux qui cherchent la faveur royale[79]. Durant la majeure partie de son règne, les ealdormen apparaissent sur les chartes dans l'ordre de leur nomination, mais cette pratique est rompue dans les dernières années où Eadric Streona apparaît toujours en première position, bien qu'il ne soit pas le plus ancien, signe de son ascendance politique[80].
Le droit
Il subsiste entre dix et douze codes de lois (entiers ou partiels) du règne d'Æthelred, soit davantage que pour tout autre roi anglais jusqu'à Édouard Ier (r. 1272-1307). Ils ne sont pas promulgués de manière régulière, mais pendant deux fenêtres temporelles : entre 993 et 997 pour les plus anciens, entre 1008 et 1014 pour les plus récents[81],[82]. Les réunions du witan de 997 donnent lieu à la production de deux codes : I Æthelred[83], approuvé à Woodstock, et III Æthelred[84], approuvé à Wantage[85]. Le premier s'applique aux régions où la loi anglaise a cours, tandis que le second concerne les Cinq Bourgs du Danelaw[86].
Les premiers codes d'Æthelred concernent principalement le droit séculier, tandis que les derniers, rédigés par l'archevêque Wulfstan d'York, concernent le droit canonique[87]. Wulfstan est notamment l'auteur d'un traité politique, les Institutes of Polity, qui présentent les responsabilités des différentes classes de la société, y compris le roi. Les codes dont il est responsable incluent VII Æthelred[88], promulgué en 1009, et VIII Æthelred[89], promulgué en 1014, après le retour d'Æthelred en Angleterre[90]. Ils se caractérisent par une approche homélitique du droit, qui ne fait pas de différence entre crimes et péchés[91].
Les monnaies
Les importantes sommes d'argent versées lors des tributs successifs reflètent l'efficacité du système de production monétaire anglais sous Æthelred, réformé en profondeur par son père vers 973. Jusqu'alors, les différentes régions de l'Angleterre frappaient des pièces variées, mais Edgar introduit une frappe commune à tout le royaume[92]. Cette centralisation s'accompagne d'un renouvellement régulier des pièces, qui sont rappelées tous les six ans environ pour être fondues et frappées à nouveau avec un dessin inédit[93].
Les pièces frappées au début du règne d'Æthelred sont identiques à celles de son frère et de la fin du règne de son père, avec un portrait du roi à l'avers et une petite croix au revers. Ce style est appelé « Première petite croix » (First Small Cross) par les numismates[92]. Le premier style propre d'Æthelred est introduit vers 979 : la petite croix laisse place à la main de Dieu[94]. Ce style, appelé « Première Main » (First Hand), laisse place vers 985 à une variation, la « Deuxième Main » (Second Hand). Une deuxième variation, la « Main de bénédiction » (Benediction Hand), est brièvement utilisée vers 991. La main de Dieu y apparaît faisant le signe de bénédiction. Ces frappes reflètent peut-être davantage des ajustements au style « Première Main » que des frappes nouvelles à part entière[95].
La « Main de bénédiction » laisse rapidement place à la série « Crux », qui porte au revers une grande croix découpant l'espace en quatre quartiers, le mot latin crux « croix » étant épelé dans ces quartiers. Ces pièces circulent de 991 à 997 environ. Vers la fin de cette période, on observe un retour à la petite croix des débuts du règne (Intermediate Small Cross), peut-être pour rappeler l'époque d'Edgar[85]. Ce style éphémère est remplacé par une nouvelle croix longue (Long Cross), similaire à celle du type « Crux », mais sans lettres dans les quartiers[48].
Le style suivant, qui apparaît vers 1003, est très similaire au style « Croix longue », mais le portrait du roi est modifié : Æthelred y est figuré coiffé d'un casque et non tête nue ou couronné. Le ton martial de ce dessin (« Casque », Helmet) reflète la situation politique de l'Angleterre, en butte aux assauts répétés des vikings[96]. Il est remplacé, probablement en 1009, par une série exceptionnelle sur laquelle n'apparaît plus l'effigie royale, pour la première fois depuis la réforme d'Edgar. À la place, on y trouve d'un côté l'agneau de Dieu et de l'autre un oiseau, probablement la colombe du Saint-Esprit. Frappées en faible nombre, ces pièces remarquables semblent avoir été conçues pour apaiser la colère divine. Elles laissent rapidement place au dernier type du règne d'Æthelred (Last Small Cross), un retour à la combinaison du portrait du roi à l'avers et d'une petite croix au revers[97].
- Pennies frappés sous le règne d'Æthelred
- Série « Première petite croix » (vers 978-979).
- Série « Première main » (vers 979-985).
- Série « Deuxième main » (vers 985-991).
- Série « Crux » (991-997).
- Série « Croix longue » (997-1003).
- Série « Casque » (vers 1003-1009).
- Série « Agnus Dei » (prob. 1009).
- Série « Dernière petite croix » (1009-1013).
Les arts et les lettres

Les années 990 voient un regain d'activité intellectuelle en Angleterre que l'historien Levi Roach (en) compare à une « deuxième génération » de la réforme bénédictine[98]. Ælfric d'Eynsham, alors moine à l'abbaye de Cerne, dans le Dorset, rédige deux séries d'homélies en vieil anglais dédiées à l'archevêque Sigéric de Cantorbéry entre 990 et 994, puis des Vies de saints dédiées à l'ealdorman Æthelweard entre 994 et 998[99]. Les secondes insistent davantage sur le rôle de la prière dans la lutte contre les païens, ce qui reflète la situation militaire de l'Angleterre à cette époque[7]. Les événements des années 1000 et 1010 inspirent quant à eux à l'archevêque d'York Wulfstan la composition du Sermo Lupi ad Anglos, le « sermon du loup aux Anglais », l'un des textes les plus célèbres de la littérature vieil-anglaise[100]. Il décrit sur un ton apocalyptique les désastres qui s'abattent alors sur l'Angleterre et en attribue la cause aux nombreux péchés commis par le peuple anglais, eux aussi décrits dans le détail[101].
À Winchester, le moine Wulfstan Cantor produit de nombreux textes en latin, dont des hagiographies de Swithun et Æthelwold, des poèmes, des hymnes et un traité théorique sur la musique[102]. Byrhtferth, élève d'Abbon de Fleury puis écolâtre à l'abbaye de Ramsey dans le Cambridgeshire, s'illustre quant à lui dans des domaines variés : chronique historique, hagiographie, recueil de citations ou encore tables arithmétiques liées au calcul de la date de Pâques[103]. C'est également sous le règne d'Æthelred que sont compilés le manuscrit Junius et le manuscrit de Beowulf, deux des quatre grands recueils de poésie vieil-anglaise[98].

Ce regain d'activité n'est pas limité à la sphère intellectuelle, mais s'étend aux autres arts. Dans le domaine de l'enluminure, cette période voit la réalisation de manuscrits de grande qualité comme le psautier d'Oswald ou le bénédictionnaire de saint Æthelwold[104]. La sculpture de la Crucifixion à l'abbaye de Romsey et les fresques de l'église de Nether Wallop, dans le Hampshire, témoignent également de la qualité et du caractère innovant du travail des artistes de l'époque[105].
Postérité et historiographie
Æthelred souffre longtemps d'une réputation posthume désastreuse. La principale source narrative concernant son règne est le récit de la Chronique anglo-saxonne, mais son auteur, qui écrit après les faits, tend à considérer les événements à travers le prisme de la défaite finale de la maison de Wessex, ce qui colore son jugement et l'incite peut-être à ne sélectionner que les faits qui s'accordent avec l'orientation qu'il souhaite donner à son récit[106]. Une comparaison du récit que font deux versions de la Chronique des événements survenus en 1001 à Pinhoe, dans le Devon, permet de l'illustrer : la version A (rédigée au moment des faits, mais dont la couverture du règne d'Æthelred est très peu détaillée) indique que les officiers royaux anglais réunissent « autant d'hommes qu'ils le peuvent », mais qu'ils sont écrasés par des vikings supérieurs en nombre, tandis que la version C (rédigée a posteriori) décrit « une immense armée » anglaise qui prend la fuite dès le début de l'affrontement[107].
Plusieurs légendes s'attachent très tôt au personnage d'Æthelred. Les hagiographies de l'archevêque Dunstan de Cantorbéry rapportent qu'il aurait déféqué dans les fonts baptismaux étant enfant, ce qui aurait amené Dunstan à prophétiser la chute de la monarchie anglaise sous son règne. Une autre légende, qui apparaît dans la Passio sancti Eadwardi, prétend que le roi aurait craint et détesté les bougies toute sa vie, car sa mère l'aurait battu avec des chandeliers pour qu'il arrête de pleurer la mort de son frère[108].

En s'appuyant sur ces sources, les chroniqueurs anglo-normands des XIIe et XIIIe siècles dépeignent Æthelred comme un monarque faible, incompétent et cruel, entouré de conseillers déloyaux. Le portrait que dresse Guillaume de Malmesbury d'Æthelred dans sa Gesta Regum Anglorum vers 1125 relève de la caricature et n'est comparable dans sa négativité qu'à ceux de Guillaume le Roux et Vortigern[109]. Aux yeux de Henri de Huntingdon, qui écrit son Historia Anglorum entre 1123 et 1130, le tribut versé aux vikings marque l'origine du système d'imposition qui opprime le peuple anglais à son époque[7].
Æthelred reste considéré comme un mauvais roi par les historiens du XIXe siècle comme Sharon Turner et Edward Augustus Freeman, ainsi que par ceux de la première moitié du XXe siècle comme Frank Stenton. Ce dernier le décrit dans son Anglo-Saxon England comme un roi faible et indécis, hanté par les circonstances violentes de son arrivée au pouvoir[110]. Depuis les années 1970, des chercheurs comme Simon Keynes et Pauline Stafford s'efforcent de nuancer ce portrait, à la fois en faisant appel à d'autres sources et en se montrant plus critiques à l'égard des textes[111]. Ils soulignent qu'Æthelred a été confronté à une situation exceptionnelle et qu'un règne de trente-huit ans ne peut être jugé seulement à l'aune de sa fin, aussi catastrophique soit-elle[112]. Sa politique consistant à acheter le départ des vikings en leur versant des tributs toujours plus élevés, souvent considérée comme la preuve de la faiblesse et de l'incompétence d'Æthelred, n'est en réalité pas différente de celle adoptée par des monarques bien moins critiqués tels qu'Alfred le Grand en Angleterre ou Charles le Chauve en Francie[7],[113].
Malgré ces tentatives de réhabilitation, le grand public considère toujours Æthelred comme un mauvais roi et il reste une cible de choix pour les humoristes et les artistes[7],[114]. En 1977, le quotidien The Times publie « An Archaic Jingle », un poème satirique de Christopher Logue ayant pour refrain « Ethelred ! Ethelred ! / passa sa vie royale au lit / avec un seul pied chaussé / tout le monde l'aimait »[115]. Des portraits plus nuancés du roi apparaissent dans certaines œuvres, comme la pièce de théâtre de Ronald Ribman (en) The Ceremony of Innocence, adaptée en téléfilm en 1970 avec Richard Kiley dans le rôle principal ; elle dépeint un roi travailleur et chaste, qui s'oppose à la lutte armée contre les vikings pour des raisons morales plutôt que par paresse et incompétence[116]. L'opéra Æthelred the Unready du compositeur américain Richard Edward Wilson (en), créé en 2001, imagine le roi plaidant sa cause devant la muse Clio dans l'espoir que sa réputation posthume soit revue à la hausse[117]. C'est sous le règne d'Æthelred que se passe le roman Le Crépuscule et l'Aube de Ken Follett, paru en 2020[118]. Il apparaît dans la première saison de la série télévisée Vikings: Valhalla, qui dépeint le massacre de la Saint-Brice et la conquête danoise de l'Angleterre, sous les traits de l'acteur irlandais Bosco Hogan (en)[119].
Mariages et descendance

Les quatre fils aînés d'Æthelred apparaissent pour la première fois sur une charte datée de 993, et les dates des mariages de ses filles suggèrent qu'il s'est marié pour la première fois vers le milieu des années 980[28]. Sa première épouse n'est mentionnée dans aucune source antérieure à la conquête normande de l'Angleterre et semble avoir été complètement éclipsée par sa belle-mère Ælfthryth[120]. Les chroniqueurs plus tardifs donnent des informations contradictoires à son sujet. D'après Jean de Worcester, elle s'appelle Ælfgifu et son père est un certain comes Æthelberht inconnu par ailleurs[28]. En revanche, Ælred de Rievaulx affirme qu'elle est la fille de l'ealdorman Thored, dont l'existence est bien attestée, mais il ne cite pas son nom. En combinant ces deux sources, il semblerait que la première épouse d'Æthelred soit Ælfgifu, fille de Thored[121]. Leur union donne naissance à six fils et deux filles[122] :
- Æthelstan (mort en 1014) ;
- Ecgberht (mort vers 1005) ;
- Edmond Côte-de-Fer (mort en 1016), roi d'Angleterre en 1016 ;
- Eadred (mort vers 1012) ;
- Eadwig (mort en 1017) ;
- Edgar (mort vers 1008) ;
- Ælfgifu, mariée à l'ealdorman de Northumbrie Uchtred le Hardi vers 1009[123] ;
- Eadgyth, mariée à l'ealdorman de Mercie Eadric Streona vers 1009 ou 1012[123].
Æthelred se remarie en 1002 avec Emma de Normandie, sœur du duc Richard II. Ils ont trois enfants[122] :
- Édouard le Confesseur (mort en 1066), roi d'Angleterre de 1042 à 1066 ;
- Alfred (mort en 1036 ou 1037) ;
- Godgifu (morte avant 1049), mariée à Dreux, comte de Vexin et d'Amiens, puis à Eustache II, comte de Boulogne.
Les huit fils d'Æthelred portent tous les noms de précédents rois de la maison de Wessex : Ecgberht, Alfred, Édouard, Æthelstan, Edmond, Eadred, Eadwig et Edgar[124].
Æthelred pourrait avoir eu deux filles supplémentaires :
- Wulfhild, qui aurait épousé Ulfcytel, puis Thorkell le Grand, d'après le supplément à la Jómsvíkinga saga[125] ;
- une abbesse de Wherwell, peut-être nommée Æthelthryth, d'après le manuscrit E de la Chronique anglo-saxonne qui indique indirectement qu'une sœur d'Édouard le Confesseur se trouve à la tête de ce couvent en 1051[126].