Œdipisme

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L'œdipisme désigne en psychiatrie et en médecine légale les actes d'auto‑agression dirigés contre les yeux, pouvant aller jusqu'à l'énucléation volontaire.

C'est un acte rare et grave, généralement associé à des troubles psychiatriques sévères et à un épisode psychotique aigu, à certaines formes de schizophrénie, ou encore des états délirants mystiques ou culpabilisants.

Le terme dérive du personnage mythologique Œdipe, qui, dans la tragédie de Sophocle Œdipe roi, se crève et s'arrache (avec la broche de sa mère) les yeux après avoir découvert qu'il a tué son père et épousé sa mère[1].

En psychiatrie, l'usage du mot « œdipisme » renvoie à cette référence symbolique, bien que les motivations cliniques observées soient variées et rarement liées au mythe lui‑même.

Évocations historiques et symboliques

Des représentations symboliques de l'œil sont retrouvées dans de nombreuses traditions mythologiques et religieuses où l'œil peut par exemple agir comme un symbole de protection contre le mal, ou au contraire représenter le mal, ou refléter des pensées malveillantes...

Ainsi, dans l'Égypte ancienne, l'œil Oujda est associé à la réparation et à la justice[2], puis dans la mythologie grecque, avec le mythe d'Œdipe[3], repris par Freud ; alors que dans la culture indienne, le troisième œil (Jnana chakshu) symbolise la connaissance spirituelle.

Dans la revue Nature, N Patton note que « le sacrifice d'un œil a été associé dans la mythologie ancienne au gain d'autres récompenses. Dabs la mythologie nordique, le dieu nordique Odin sacrifie l'un de ses yeux pour boire à la source de Mimir, dont les eaux contenaient sagesse et savoir »[4].

L'Évangile selon Matthieu souligne le lien entre perception visuelle et tentation quand il relate que Jésus a dit que « quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5,28), établissant une équivalence entre le regard désirant et la faute morale de l'adultère. Ce même chapitre ajoute que si l'œil « fait tomber », il vaut mieux l'arracher que de perdre son intégrité spirituelle (Mt 5,29) (dans la version King James de la Bible, on lit : « Si ton œil droit t'offense, arrache-le et chasse-le de toi : car il est profitable pour toi qu'un de tes membres périsse, et non que tout ton corps soit jeté en enfer » (Matthieu 5:29).

D'autres textes bibliques dits sapientiaux associent aussi le regard à la tentation, comme Proverbes 6,25 (« Ne convoite pas sa beauté dans ton cœur ») ou Job 31,1, où le juste affirme avoir « fait un pacte avec [ses] yeux » pour ne pas se laisser entraîner par le désir. Ailleurs, la Première lettre de Jean classe la « convoitise des yeux » parmi les principales formes de tentation qui détournent de Dieu (1 Jn 2,16).

Dans la légende dorée du christianisme trois femmes ont été sanctifiées parce qu'elles auraient mutilé leurs yeux afin d'échapper au plaisir ou désir charnel (devenues saintes patronnes de l'ophtalmologie) : ce sont Lucie de Syracuse, Triduana et Médana qui se seraient volontairement crevé les yeux, faisant de l'auto‑aveuglement un motif spirituel associé à la chasteté et à la protection ophtalmologique. Il est à noter que les récits hagiographiques ajoutent que par miracle, deux d'entre elles ont retrouvé la vue ensuite.

Dans le Coran, le regard est présenté comme un vecteur potentiel de tentation et fait l’objet d’une régulation morale explicite : la sourate An‑Nûr enjoint conjointement aux croyants et aux croyantes de « baisser leurs regards » et de préserver leur chasteté (24:30‑31), établissant un lien direct entre vision, désir et conduite vertueuse en terme de religiosité. On y retrouve aussi l’expression du « mauvais œil » (al‑‘ayn, 113:5), perçue comme une force nuisible liée au regard envieux.

Ces références chrétiennes et coraniques, citent l'œil comme organe associé à la pulsion sexuelle voire comme vecteur privilégié du désir, susceptible dans la tradition chrétienne de conduire au péché s'il n'est pas maîtrisé. Ces idéations religieuses ou sexuelles, associées à des processus symboliques, à la culpabilité ou au déplacement sont évoquées par les explications psychanalytiques de l'œdipisme, tandis que des approches biologiques évoquant l'implication de dysfonctionnements des systèmes sérotoninergique, dopaminergique et opioïde sont proposées par d'autres.

Présentation clinique

L'auto‑mutilation oculaire peut prendre plusieurs formes :

  • griffures ou perforations de la cornée ;
  • lésions profondes de l'orbite ;
  • arrachement partiel ou total du globe oculaire (énucléation ou œdipisme) au moyen des doigts ou d'un objet. Ces auto‑mutilations constituent un ensemble rare d'affections ophtalmiques, mais important en termes de gravité[1].

Ces gestes surviennent le plus souvent dans un contexte d'altération majeure du jugement, de délires à thématique religieuse ou punitive, ou d'impulsivité extrême. Ils peuvent être associés à d'autres formes d'auto‑agression.

Étiologie et facteurs associés

Cliniquement, ces gestes surviennent surtout chez des sujets jeunes ou d'âge moyen en phase de psychoses aiguës ou chroniques, et parfois d'états psychotiques induits par des substances, des troubles obsessionnels compulsifs, des épisodes dépressifs, des déficiences intellectuelles, des comportements rituels ou d'autres troubles psychiatriques ou certaines affections organiques (neurosyphilis, syndrome de Lesch-Nyhan ou lésions cérébrales structurales) ; et quelques cas pédiatriques, encore plus rares, ont été signalés[1].

La littérature scientifique, souvent via des études de cas, rapportent plusieurs facteurs contextuels contributifs :

  • troubles psychotiques (schizophrénie, bouffées délirantes) ;
  • intoxications ou sevrages sévères ;
  • troubles de la personnalité avec impulsivité marquée ;
  • états dissociatifs ou épisodes de culpabilité intense ;
  • conditions d'emprisonnement ou d'autres formes de détention, où l'isolement, le stress extrême et la désorganisation psychique peuvent accroître le risque d'auto‑mutilation.

Dans environ un tiers des cas de lésions oculaires auto-infligées des idéations sexuelles étaient présentes. Des psychiatres ont suggéré que l'œil pourrait être un symbole du pénis, et que la blessure pourrait représenter une forme d'auto-castration symbolique[5]. Trois psychiatres canadiens (George MacLean, MD ; Brian M. et Robertson, MD) ont suggéré que l'œdipisme résulte de conflits œdipiens de sexualité non résolus (impulsions homosexuelles refoulées) et/ou qu'il s'agit d'une pratique autoérotique analogue à la masturbation[6].

Concernant les hypothèses d'explications organiques ; elles évoquent que certains comportements auto‑mutilatoires sont associés à plusieurs dysfonctionnements de la neurotransmission :

  • altération de la fonction sérotoninergique, qui joue un rôle majeur, par exemple dans le syndrome de Lesch-Nyhan où une hyperactivité sérotoninergique striatale est impliquée. Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine réduisent d'ailleurs efficacement l'auto‑agression dans ce syndrome, ainsi que dans le syndrome de Prader–Willi[1] ;
  • altération du métabolisme de la sérotonine, aussi observés dans le syndrome de Gilles de la Tourette (souvent associé à l’auto‑mutilation), qui semble liées à l’impulsivité, l’anxiété et l’agressivité[1] ;
  • anomalies d'autres voies neurobiologiques, dont les systèmes opioïde et dopaminergique[1].

Plusieurs articles font aussi état d'une faible sensibilité à la douleur (seuil de douleur anormalement élevé) chez certains des patients concernés par l'œdipisme[1].

Prise en charge

L'œdipisme est une urgence médicale qui nécessite une approche multidisciplinaire, associant une prise en charge psychiatrique urgente (visant à stabiliser l'état mental du patient) ; un traitement médicamenteux (antipsychotiques, sédation si nécessaire) ; une intervention chirurgicale (qui cherchera à limiter les séquelles oculaires et autres).

Ensuite, un suivi psychothérapeutique à long terme est à prescrire pour notamment prévenir les récidives.

La prévention de récidives repose sur l'identification précoce des états psychotiques sévères et la sécurisation de l'environnement des patients à risque.

Épidémiologie

L'œdipisme est considéré comme extrêmement rare.

Les publications disponibles se limitent principalement à des séries de cas ou à des observations cliniques isolées. Certaines études suggèrent une surreprésentation dans les contextes de psychiatrie pénitentiaire, où les troubles psychotiques non traités sont plus fréquents.

Aspects médico‑légaux

Notes et références

Voir aussi

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