Anne-Gédéon de La Fitte de Pelleport
libelliste, homme de lettres et aventurier français
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Anne-Gédéon de La Fitte de Pelleport[1] né à Stenay le , mort à Liège le [2], est un libelliste, homme de lettres et aventurier français.
Après un bref passage dans les troupes coloniales, il mène en Europe une existence d'aventurier littéraire et de journaliste frondeur.. Ses écrits témoignent d'une pensée libre et d'un épicurisme teinté de nihilisme qui l'affilie avant 1789 aux Lumières radicales[3]. Brissot, qui l'a connu et qui travailla à ses côtés à Neuchâtel et à Londres, en donne le portrait suivant dans ses Mémoires : « Homme d’esprit mais sans fixité dans les principes, aimant les plaisirs quoique dénué de la fortune qui les procure […] [il] avait de l’esprit, l’apparence de la bravoure, un goût effréné pour le plaisir, un mépris profond pour toute espèce de moralité. C’était une sorte d’Alcibiade[4] qui se prêtait à tous les rôles qu’on voulait lui faire jouer[5]. »
Durant la décennie révolutionnaire, il sert successivement plusieurs maîtres : agent diplomatique de la Convention (1791-1793), il effectue des missions secrètes entre Paris, Vienne et les Pays-Bas autrichiens. Arrêté sur ordre du prince de Cobourg en , il est incarcéré dix-huit mois avant d'être libéré en 1795. Émigré et déclaré hors-la-loi par la France révolutionnaire, il se fixe à Hambourg où il survit difficilement en exerçant diverses activités : agent commercial, fabricant de cire à cacheter, tout en se mettant au service de l'espionnage britannique. De retour dans la France consulaire en , il tente de relancer son entreprise artisanale mais sans succès, demeurant suspect aux yeux des autorités. Après un bref emprisonnement au Temple en 1802-1803, il obtient en la charge de vérificateur des cadastres du département de l'Ourthe, fonction qu'il occupe jusqu'à sa mort à Liège en 1807, à l'âge de cinquante-deux ans.
Marquée par de nombreuses incarcérations (Bastille 1786-1788, prisons autrichiennes 1793-1795, Temple 1802-1803) et par une mobilité constante à travers l'Europe, sa trajectoire illustre le destin de ces aventuriers des Lumières passés au service de la Révolution puis de la contre-révolution. Témoin privilégié de son époque, il évolue dans les sphères de la littérature clandestine, de la diplomatie secrète et de l'espionnage international.
Biographie
Généalogie
Pelleport est né, comme il le dit lui-même, au « hasard des garnisons » [6]. Antoine-Abraham de La Fitte de Pellaport (1646 – 1723) fut le premier membre de cette famille des militaires originaire de la région de Toulouse à se fixer en Clermontois qui dépendait des princes de Condé. La plupart des membres de cette branche se sont illustrés dans la carrière des armes. Cette famille dont la devise est Fiscum animo sedes (« Je reste inébranlable ») a donné de nombreux officiers de cavalerie et d'infanterie. Antione-Abraham, nommé gouverneur de Mont-Louis le fit souche dans la région en épousant Marie Barbe Izarn de Villefort, fille de la marquise de Villefort, sous-gouvernante des enfants de France.
La famille Pelleport

Son père, Gabriel-René (1724 - 1783), relativement pauvre, bénéficiait d'appuis à la Cour. Capitaine de cavalerie, il occupait la place d'écuyer et gentilhomme ordinaire de la maison du comte d'Artois et chevalier de Malte. Ce fils illégitime de Jean Anne-Gédéon de Joyeuse Grandpré prit pour première épouse Marie-Catherine de Geoffre de Chabrignac de Condé[7]. De cette union devait naître neuf enfants. Anne-Gédéon en est l'aîné [8]. On lui connaît deux sœurs, Marie-Scholastique (Stenay, – Salles, 1813) qui devait entrer dans les ordres et se faire élire abbesse d'un collège de chanoinesse du chapitre de Salles (Villefranche-sur-Saône) en 1783[9] et Reine-Marguerite-Dieudonné (Stenay, - 1797), toutes deux élèves de la Maison Royale de Saint-Cyr. Deux de ses frères embrassèrent des carrières militaires, participèrent aux guerres révolutionnaires avant de connaître des périodes plus ou moins heureuses d’Émigration. Le , trois ans après le décès précoce de Marie-Catherine, Gabriel-René de Pelleport prit en secondes noces Marie Élisabeth de Givry (1732 - 1782) dont il eut cinq enfants. L'une d'elles, Gabrielle-Joséphine (1770 - 1837) émigra en Suisse avant de regagner Paris en 1791 où elle épousa Victor Marie du Pont (1767 - 1827), consul français aux États-Unis, fils de Pierre Samuel du Pont de Nemours et père de l'industriel américain Samuel Francis du Pont.
Formation scolaire et militaire
Durant ses premières années, Anne Gédéon Laffite de Pelleport ne voit que très peu son père, partagé entre ses obligations à Versailles et les théâtres d'opérations de la guerre de Sept Ans. Il développe à Stenay un goût précoce pour la littérature, ce « funeste penchant » qui lui vient « en l'an de grâce 1759 », alors qu'il n'a que cinq ans. Une femme de chambre parisienne lui fait découvrir le Don Quichotte et les Fables de La Fontaine[10].
Après la mort de sa mère[11], il est conduit au collège Henri IV de La Flèche[12], où son jeune frère Agapithe sera élève de 1767 à 1773. Le Prytanée est fermé en 1761 puis sécularisé pour devenir l'École des Cadets en 1764.
Pelleport intègre l'École militaire du Champ-de-Mars en 1764, à l'âge de dix ans, et y reste jusqu'en 1770. Les autorités le décrivent comme « un des élèves les plus instruits qui soit sorti de l'école militaire »[13], témoignant d'excellentes dispositions pour les mathématiques, l'allemand et l'équitation[14].
Durant ces années formatrices, il bénéficie de l'enseignement de maîtres remarquables. Il y suit par ailleurs les leçons d'Edme Mentelle, capitaine d'infanterie, cartographe du roi et géographe qui enseigne histoire et géographie à l'École dès 1760. Ce dernier lui ouvre les portes de son cercle parisien ; Pelleport reste en contact avec la famille de Mentelle au moins jusqu'en , comme en témoignent les lettres trouvées sur lui par la police consulaire. Son assiduité au cours de Nicolas Beauzée, professeur de latin et grammairien de renom, lui permet d'acquérir de solides notions de métaphysique et développe son goût des langues. Beauzée note chez lui de « bonnes dispositions à la métaphysique »[15].
Comme devaient le faire ses deux plus jeunes frères, Pelleport complète sa formation chez les Frères mineurs capucins de Pont-à-Mousson, où il reçoit des leçons de philosophie et de théologie, probablement entre 1772 et 1774[16].
Premières errances et incarcérations
Au printemps 1770, âgé de seize ans, Pelleport intègre le régiment de Berry-Cavalerie, alors stationné à Valenciennes sous le commandement du marquis Charles-Joseph de Lambert, réputé pour sa grande sévérité[17]. Cette carrière militaire s'avère de courte durée. Quinze mois plus tard, en 1771, il déserte sans congé pour suivre en Hollande une comédienne, une « aventurière » qui lui donne un enfant et avec laquelle il projette de gagner la Pologne[15], « sans cependant qu'il ait fait dans le dit régiment aucune action qui blesse l'honneur ou les mœurs »[13].
Sa trajectoire rappelle celle de Mirabeau : même régiment, même aide-de-camp, des dettes, une fuite avec une femme, des lettres de cachet[18].
Arrêté à Bruxelles en 1771, où il trouve la protection de Henri-Camille de Colmont, comte de Vaulgrenand – ancien militaire, homme des Lumières et « métaphysicien » alors en voyage à travers l'Europe –, Pelleport est reçu chez le baron de Bon, ministre plénipotentiaire à Bruxelles, avant le . Cette affaire provoque un scandale et un conflit entre le régiment et Colmont. Ce dernier écrit au père de Pelleport que son fils « a la plus grande répugnance pour rentrer dans ce corps, qui est bien le plus détestable que je connaisse, et que par conséquent M. votre fils serait trop exposé en l'y laissant trop longtemps ». La lettre passe de mains en mains jusqu'à arriver entre celles de Monteynard et du marquis de Lambert.
On enferme finalement Pelleport au château de Sedan, « d'où étant sorti pour cause de maladie et sous promesse d'une meilleure conduite »[19]. Colmont raconte : « Le pauvre enfant se jette à mes genoux pour que je ne l'abandonne pas et que je l'accompagne jusqu'à la citadelle de Valenciennes pour le remettre entre les mains de son oncle, M. de Villefort, ancien gouverneur de cette citadelle [...] Je suis reçu à la citadelle comme devait l'être quelqu'un qui rendait un sujet à l'État, en même temps qu'un enfant à sa famille. J'ai bientôt fait sa paix avec son bonhomme d'oncle et ses chères cousines »[15].
S'étant aliéné toute sympathie au sein de l'École militaire et du régiment, Pelleport se destine à l'état ecclésiastique et regagne ses terres de Stenay. Mais répondant à l'appel des amours et des voyages, il s'éprend d'une femme de chambre de la maison. Les amants passent un temps à Lausanne – où « il prétend l'avoir épousée, il en a eu un enfant qui est mort et elle est grosse d'un autre » –, puis séjournent dans la paroisse de Stenay en , et enfin à Paris où on les trouve à la fin de l'année 1773 dans une « affreuse misère », logés rue Jean de Lépine, à l'Hôtel du Saint-Esprit[20].
Cependant, des écarts de conduite scandalisent ses proches et plusieurs lettres de cachet sont déposées contre le jeune homme. En 1773, Pelleport se trouve aux arrêts pour dettes à Arras. L'École militaire lui retire sa croix de Saint-Louis ainsi que sa pension de deux cents livres, qu'elle promet toutefois de lui rendre s'il s'amende. Il n'en fait rien et fait de nouveau parler de lui pour son libertinage avec une comédienne et les dettes contractées pour elle. L'établissement le qualifie alors de « souple, dissimulé, dur, hautain, peu religieux, et suspect pour les mœurs »[21]. Durant ces années, il reçoit la protection du maréchal de Richelieu, dont il partage le goût pour le libertinage et les jeux.
En 1772-1773, le château familial de Cervisy est mis en vente[22], signe des difficultés financières de la famille. Son père, nourrissant une vive inquiétude face aux « dangers d'un pareil état et les occasions trop prochaines du crime qui sont en cette ville », dépose plusieurs lettres de cachet contre lui et sollicite l'intervention du maréchal de Richelieu le .
Détenu à la prison de l'Abbaye en , Pelleport est envoyé à Lorient puis embarqué de force à bord du Sainte-Anne le , sous les ordres du capitaine Patrice Astruc (1726-1774)[23]. Il garde une forte rancœur de cet exil forcé : « S'il me plaît de le tirer de Paris et de l'envoyer aux Îles Saintes-Marguerite, vous aurez encore un millier d'écus de profit, soyez-moi donc favorable »[24]. Pelleport débarque à Saint-Denis de La Réunion le et intègre le régiment d'Île-de-France comme volontaire, puis comme porte-drapeau en , sous les ordres de Charles-Henri-Louis d'Arsac de Ternay. Il se lie d'amitié avec François Valentin le Merchier de Criminil (1753-1823), alors lieutenant du même régiment, et côtoie Pierre Alexandre Riel (futur marquis de Beurnonville), porte-drapeau engagé le . Son comportement est jugé « irréprochable » ; François Gautier, ancien maître-canonnier et sous-lieutenant au 2e régiment d'infanterie de la Marine, note le qu'à Saint-Denis « il a emporté les regrets de tous ses camarades ».
Blessé à l'épaule gauche, des soins exigent son retour en France, ce qui ne satisfait pas son père. En , ce dernier sollicite auprès du maréchal de Richelieu une place dans un régiment étranger qui éloignerait son fils de la capitale, suggérant que « s'il arrivait qu'on voulût former dans l'Inde un corps de cavalerie, il pourrait y être d'une grande utilité ». Ses activités entre et demeurent incertaines, bien qu'un probable séjour à Stenay soit évoqué.
Le , dans une lettre au ministre Sartine, Pelleport demande à être admis dans les troupes coloniales ou à pouvoir être employé aux Provinces-Unies, où le Stathouder lui a promis de l'emploi[25].
Le refuge en Suisse
Réformé des troupes coloniales et sans nouvelles du Secrétariat de la Guerre, Pelleport passe la frontière et cherche sans succès refuge à Neuchâtel en 1776. « Sans argent et sans aucun espoir », il exerce différents métiers, « jusqu'à se louer pour cultiver la terre »[26]. Il est accueilli par Jean-Pierre Convert, beau-frère de l'imprimeur Fauche, tous deux bourgeois de Neuchâtel. Il fréquente à l'occasion la maison de Pierre-Alexandre Dupeyrou, ami et protecteur neuchâtelois de Jean-Jacques Rousseau, qui lui accorde sa protection[27]. En 1777, le Conseil Général de Neuchâtel lui refuse l'autorisation de séjour alors qu'il « demandait la tolérance en ville [autorisation de séjour] pour y exercer les mathématiques et la géographie »[28]. Il note dans ses mémoires : « Il fallut donc encore sortir de Neufchâtel en vertu d'une ordonnance de ses magistrats hospitaliers »[29]. Il réside alors à l'auberge de la Couronne à Saint-Aubin, dans le comté de Neuchâtel, entre cette ville et Yverdon, tenue par Jean-Pierre Convert.
Le , Pelleport épouse à Abbévillers[30], dans la principauté de Porrentruy, une femme de chambre de la maison Dupeyrou, Élisabeth Salomé Lienhard, originaire de Frutigen dans le canton de Berne, fille de Jakob Lienhard (ou Lienhart), capitaine des gardes du Val-de-Travers. « Et comme la plupart des Suissesses lisent l'Héloïse, et ont l'esprit romanesque, elle [a] cru avoir trouvé un Saint-Preux. Mais elle voulait le mariage »[26]. Le , le couple prend en charge un enfant illégitime de Pelleport, Antoine-François, « fruit d'un 'commerce de galanterie' du comte et d'Anne Simon, domiciliée à Commentruy »[31]. Le , Pelleport adresse une longue lettre au ministre Sartine, depuis la maison de Dupeyrou, dans laquelle il demande la sous-lieutenance vacante au régiment d'Île-de-France.
On lui trouve une place de précepteur chez l'artisan horloger Jean (Jacob Bonaventure) Diedey au Locle, où il enseigne les mathématiques et la géographie et prend « soin de l'éducation de son fils » dans ce « paisible asile »[32]. C'est vraisemblablement là qu'il rédige son Essai sur la partie arithmétique de l'horlogerie, in-8°, publié par la Société typographique de Neuchâtel en 1779. Il s'agit d'un des rares ouvrages qu'il publie sous son nom, avec la mention « officier du régiment de l'Île-de-France ». Il se lie alors avec Frédéric Samuel Ostervald et se rapproche de la Société typographique de Neuchâtel dont il devient l'un des intermédiaires[33]. Il collabore au Journal helvétique et rédige notamment un article sur les ouvrages de Mentelle, Géographie comparée, en . Il participe également à une souscription pour un ouvrage d'Edme de Mentelle au Locle.
Durant cette période, Pelleport rédige de la poésie. Sous le pseudonyme du Révérend Père de Roze-Croix, il compose le Boulevard des Chartreux, « poème chrétien » décrivant les « aventures amoureuses d'un moine » (1779, Grenoble), irrévérencieuse satire antimonastique. Il y évoque les « cordeliers galants » et l'abbaye de Foigny en Champagne dont Bacchus serait le saint patron.
Pelleport fait la rencontre de Jacques Pierre Brissot à Paris chez Mentelle entre avril et , Brissot étant lui-même proche du cercle de Mentelle[34]. Il présente vraisemblablement Brissot à Ostervald et sert de lien entre le jeune écrivain criminaliste et la Société typographique de Neuchâtel[35]. Dans une lettre du , puis du , Brissot s'adresse à Pelleport avec une requête pour « réimprimer chez vous à votre Société typographique un papier publié in-4° de la grandeur et format du Courrier de l'Europe que vous avez vu plusieurs fois ».
Son épouse, calviniste, abjure sa foi pour le catholicisme en 1779 à Morteau. Le couple et leurs deux enfants, Pierre-Alexandre (né en 1778) et François Julie Marie (né le )[36], s'installent au château de Cervisy, hameau de Stenay, au printemps 1780, où est « réhabilité » un mariage « légal » le [36], en présence de Jean-Hermand François-Xavier de Sagey, de Besançon, officier au régiment de Condé-dragons, ancien élève de l'École royale militaire, vicomte de Sagey, seigneur de Pierrefontaine-les-Varans et d'Achicourt en Artois, neveu du sieur de Barras, aide-major des Gardes du corps du roi. Une comtesse de Pelleport, de Stenay, figure parmi la liste des souscripteurs de la Géographie comparée de Mentelle. Le couple a d'autres enfants : Marguerite Charlotte Désirée (née le )[37], et Marie Alexandre Joseph (né le ). Le second mariage de son père et des spéculations malheureuses dans des expéditions maritimes ruinent le peu qui lui reste. « Affligé d'avoir compromis ce qu'il avait reçu en mariage de son épouse, dans des expéditions maritimes qui avaient échoué », Pelleport prend « le parti d'aller passer quelque temps à Londres »[38] pour fuir ses créanciers, où il a noué des relations par l'intermédiaire de la Société typographique de Neuchâtel et de Brissot.
L'aventure londonienne
Pour fuir ses créanciers, Pelleport gagne La Haye en 1781 où il occupe un temps une place dans les bureaux du duc de la Vauguyon, ambassadeur auprès des États-Généraux des Provinces-Unies de 1776 à la fin de 1783[39] C'est vraisemblablement durant cette période qu'il compose les scandaleux Petits soupers de l'hôtel de Bouillon où se trouve ridiculisé le marquis de Castries, alors Secrétaire d'État à la Marine. L'ouvrage, sous forme d'un dialogue entre un lord anglais et un « inconnu », est daté du [40] Le pamphlet décrit le sérail de la duchesse de Bouillon en son hôtel des bords de Seine (aujourd'hui Hôtel de Chimay, quai Malaquais). [41].
Pelleport trouve refuge à Londres en , accompagné par Charles Angélique de Joubert, dit chevalier Joubert, qui « quitta son régiment à Dieppe, en »[42]. Installé dans une pension de Chelsea, il donne des leçons de mathématiques et de langues françaises[43].
Il y fréquente assidument Brissot, qui l'a rejoint à Londres et par lequel il entre en contact avec Serres de la Tour qui l'emploie au Courrier de l'Europe pour la rédaction des nouvelles étrangères avec un salaire de 50 ou 60 louis par an[44]. Brissot seconde lui-même Serres de la Tour de février à . C'est dans cet emploi qu'il rencontre Samuel Swinton, co-directeur du Courier, qui parle parfaitement l'anglais et le français et qui a épousé une Française, Félicité Lefèvre[45]. Il fréquente également Linguet, premier mentor de Brissot.
Pelleport s'intègre rapidement à la communauté des Français exilés à Londres, cet « essaim des écrivassiers » et aventuriers français[46].
En lien avec le genevois David Boissière, principal libraire français installé depuis dix ans à Londres et correspondant londonien de la Société typographique de Neuchâtel, il se propose de négocier la suppression d'ouvrages obscènes ou érotiques dirigés contre la Cour de France – les Petits soupers de l'hôtel de Bouillon – contre Marie-Antoinette – les Passes-temps de Toinette – ou contre Vergennes – les Amours du Vizir Vergennes[47]. Se familiarisant très vite avec la langue anglaise, il entreprend plusieurs travaux de traductions dont celle du Modern Atlantis or The Devil in a Air Balloon (1784), des ouvrages de Lavater et des Letters on political Liberty de David Williams dans lequel il insère des critiques à l'égard de la monarchie française et appelle de ses vœux une insurrection populaire. Il entreprend également l'ébauche d'un Compte rendu au peuple anglais de ce qui se passe chez la nation française contenant toutes les anecdotes secrètes et scandaleuses de la cour de France et de ses ministres. Des passages entiers de la seconde édition des Lettres sur la liberté furent publiées dans le Journal du Lycée de Londres en . Au-delà, le projet d'une entreprise éditoriale concurrente du Courrier de l'Europe – le Mercure d'Angleterre, à l'imitation du journal anglais The Rambler Magazine Or, the Annals of Gallantry – aliène chez Swinton toute confiance à son égard[48].
Il est présent à Versailles après le , date du décès de son père[49]. Dans une lettre du , Brissot écrit à Ostervald que Pelleport doit se rendre à Neuchâtel et revenir à Londres[50].
Pelleport se trouve impliqué en 1783 dans une opération de police dirigée par l'inspecteur Receveur et l'ancien libelliste Charles Théveneau de Morande, tous deux chargés de racheter les libelles français et d'en punir les auteurs[47]. Pour se venger des menées des deux hommes et s'en protéger, il rédige en 1783 un pamphlet qui retrace les opérations de la police de Paris et de Morande contre les libellistes français : Le Diable dans un bénitier et la Métamorphose du gazetier cuirassé en mouche, ou tentative du Sieur Receveur. Dans cet ouvrage où ne sont épargnés ni les Secrétaires d'État en place, ni les ambassadeurs français en poste à Londres, il brosse le portrait d'un royaume despotique et corrompu et le tableau rocambolesque des réfugiés français à Londres. La publication du Diable dans un bénitier, pamphlet virulent contre la cour de France et plusieurs personnalités dont le lieutenant général de police Lenoir, provoque la colère des autorités françaises. Charles-Joseph Panckoucke annonce à Lenoir la propagation des Petits-Soupers et d'une Vie de Marie-Antoinette, « ordure dégoûtante, laquelle a été, même à Londres, abandonnée au mépris »[51]. Brissot est lui-même suspecté par la police de collaboration à la rédaction du Diable et des libelles contre Marie-Antoinette[52].
Le tombeau de la Bastille
Le libelle ainsi que le projet d'une entreprise éditoriale concurrente du Courrier de l'Europe[53] éveillent contre lui la colère de Morande et de l'ambassade de France. Selon Brissot, « Vergennes eut l'adresse, en lui faisant faire des propositions avantageuses par Swinton, de l'attirer en France »[54]. Plusieurs versions circulent sur les circonstances de son arrestation[55]. Morande affirme avoir obtenu un « warrant » (mandat d'arrêt) signé de la main de lord Mansfield, lord chief of Justice. Morande proposa également à Pelleport la surintendance de la publication d'une revue « devant être conduite à Bruges (près d'Ostende), dont le salaire serait de deux cents livres par an ». Pelleport accepta l'offre, mais « il était nécessaire de s'arrêter à Boulogne où devaient être conclus les derniers arrangements. Au mois de juillet, Pelleport s'embarqua pour Boulogne avec le capitaine Meredith. Mais au moment où il débarqua, il fut saisi par les officiers de la Police qui le mirent aux fers »[56].
Attiré en France sous la promesse d'un poste de traducteur par Samuel Swinton, il est arrêté à Douvres par l'agent diplomatique Buard de Sennemar[57] et l'inspecteur Longpré[58], puis embastillé pour ses travaux de plume le . Morande s'en réjouit dans une lettre du à Guerin ou au chevalier de Pellevé, ancien capitaine d'infanterie des colonies et informateur de la police de Paris[59]. Il est alors le voisin du marquis de Sade emprisonné le . Lors des interrogatoires menés par Lenoir, s'il accepte être l'auteur du Diable dans un bénitier, il récuse le fait d'avoir rédigé ou participé à la rédaction de libelles contre la Reine[60]. Lors de son interrogatoire, Brissot affirme que « Pelleport, qui avait voulu le vendre, ne l'avait même pas composé »[61],[62]. Dans une lettre postérieure de huit ans, adressée au ministre de la Maison du Roi, le , il rappelle les conditions de son arrestation qu'il impute au baron de Breteuil : « Le baron de Breteuil m'ayant fait accuser par quelques brigands à ses gages d'avoir composé contre S. M. la Reine un libelle qui très probablement n'a jamais existé, et que très assurément je n'ai jamais vu, m'a fait emprisonner à la Bastille où il m'a retenu à l'insu du Roi pendant quatre ans et trois mois »[63],[64].
Sa captivité est douloureuse : il ne reçoit que peu de visites – trois fois en 1784, neuf en 1785, deux en 1787 et deux en 1788, soit seize fois en huit ans. Le motif de douleur le plus fréquent dans sa correspondance carcérale concerne les difficultés à faire entendre sa cause, surtout face à ses « calomniateurs », Receveur, Morande et un certain Chamoran. Dans une lettre au gouverneur de Launay, il écrit : « Ce n'est point une plaisanterie, Monsieur, que d'être accusé d'avoir écrit contre la Reine : il y va de la liberté, l'honneur et la vie »[65],[66].
Néanmoins, il est apprécié par le gouverneur de la Bastille, le marquis de Launay, à la fille duquel il donne des leçons de musique. En retour, le gouverneur lui rend des services, lui procurant papier et encre et lui faisant passer « des melons et autres gourmandises dont il était friand[67]. » Il est également ménagé par le major Antoine-Jérôme de Losme-Salbray[68].
Dans cette captivité, il eut comme compagnon un ancien libelliste et escroc, Jean-Claude Fini, soi-disant comte de Chamoran, qui n'eut de cesse de s'en plaindre. Les deux hommes s'étaient connus à Londres[69]. Il occupe un temps une cellule voisine de celle de Jeanne de Valois-Saint-Rémy, autre connaissance londonienne par laquelle il fait passer les lettres à sa famille par l'intermédiaire de son avocat Doillot. Dénoncés, ils échangent une correspondance en faisant passer leurs lettres par une meurtrière[70]. Le major de Losme note le : « Il a été découvert de nouvelles correspondances du sieur Pelleport avec les habitants de sa même tour »[71][72].
Les Bohémiens
Il se livre à différents travaux, rédige des poèmes, termine une grammaire anglaise dans l'esprit de Beauzée, le grammairien dont il fut l'élève, et vraisemblablement l'ébauche de son roman picaresque et satirique Les Bohémiens[73].
Les Bohémiens, « roman philosophique et satirique, absolument inconnu, dont les exemplaires ont été détruits presque tous par l'imprimeur Panckoucke, qui avait imprimé l'ouvrage et qui s'y trouvait cruellement traité »[74], met en scène une troupe des « prêtres » de la Liberté, « rassemblés de tous les coins de l'Europe » et tournent en ridicule ses anciens compagnons de plume. Le récit, parfois autobiographique, se moque des théories égalitaristes de Brissot et déploie un anticléricalisme virulent[75].
Durant ces années, Salomé Pelleport, née Lienhard, loge rue Popincourt, dans une maison attenante à l'école des orphelins militaires du chevalier du Pawlet, « elle servait de mère aux plus petits enfants de cette école ». Le , le baron de Breteuil écrit à M. de Crosne : « Sur le compte que j'ai rendu au Roi, de la situation dans laquelle se trouve cette dame, Sa Majesté a bien voulu lui accorder un secours annuel de 300 liv. »[76]. Le roi continue de verser 300 livres par an à titre de « secours annuel » à sa femme jusqu'en , pension qui sera par la suite reconduite[77].

Il faut attendre la mort de Vergennes, le , pour que Pelleport soit libéré au mois d' par l'intermédiaire de M. de Villedeuil et du chevalier Pawlet — au moins « protecteur » de sa femme pendant sa captivité —. Il doit se tenir « toujours à trente lieues de Paris »[78].
« La Bastille qui a failli m’écraser en tombant »
À sa libération, Pelleport regagne ses terres de Stenay [79]. Il se trouve cependant de nouveau à Paris malgré l'interdiction qui lui est faite de s'approcher de la capitale. Peut-être est-ce pour voir ses enfants « à l'école des enfants orphelins militaires, située à l'ancien couvent des Célestins » ou pour ses « affaires » littéraires[80]. Il se prétend également député extraordinaire du canton de Rocroi : « ma mission était relative à des défrichements »[81],[82].
Lors de la reddition de la forteresse de la Bastille le , il risque sa vie en vain pour sauver celle du major Antoine-Jérôme de Losme-Salbray[83], ancien gouverneur pris à partie par les émeutiers. « J'ai reçu plusieurs blessures en voulant sauver le major »[84], déclare-t-il. [85]. Pelleport est arraché des mains des émeutiers par Jean de Manville, lui aussi ancien pensionnaire de la forteresse[86].
Le récit le plus détaillé de cette intervention « héroïque » est dû au Voyage fait à la Bastille le 16 juillet 1789 qui se présente comme un récit authentique des événements. Deux jours après le siège, après une visite de la forteresse avec Dusaulx, l'auteur rencontre le chevalier Jean de Mainville : « M. de Pelleport ayant su plus tôt que moi la nouvelle du siège mémorable, il a couru, il a volé brûlant du même enthousiasme et méditant les mêmes desseins. Il s'est mêlé parmi les assiégeants et affronté le canon de l'ennemi, les baïonnettes et la mousqueterie. Il a cherché partout M. de l'Osme, l'a trouvé enfin, lui a fait rempart de son corps, l'a défendu pendant une demi-heure avec une intrépidité admirable et en criant de tous côtés et de toute sa force [...] n'ayant pas pu sauver m. de l'Osme, est tombé lui-même nageant dans son sang et couvert de blessures qu'il a reçues pour défendre son ami »[87]. L'épisode est immortalisé par au moins deux œuvres (gravures, huile sur toile) qui témoignent de la forte charge dramatique de l'événement. Charles Thévenin réalise un traitement néo-classique et allégorique de la mise à mort de Launay dans La Vengeance du peuple après la prise de la Bastille ou Assassinat du marquis de Pelleport (1789-1790)[88].
Contres les Lettres de cachet
Après sa guérison à Stenay[89], Pelleport engage un combat juridique et politique contre les lettres de cachet. Dans une lettre de Lopincourt du , il demande toutes les pièces légales sur son « arrestation arbitraire » par le sieur Longpré, qui l'a fait enfermer par ordre du baron de Breteuil et qui à sa sortie l'a menacé « de le remettre à la Bastille et de le faire sortir encore de Paris » en 1788-1789. Dans sa correspondance, il dénonce « la cruelle ironie » des ministres qui ne communiquent que les pièces relatives à la détention sans révéler les auteurs des accusations : « L'assemblée nationale n'a pu avoir pour objets de nous ménager les moyens de satisfaire une curiosité puérile. Nous désirons connaître les auteurs de nos maux mais c'est afin d'obtenir réparation que les loix anciennes assuraient aux victimes de l'abus du pouvoir, dès le berceau de la monarchie ». Il demande notamment à savoir « si le B(ar)on de Breteuil a eu ou n'a pas eu un ordre par écrit du roi pour me faire arrêter, me faire retenir quatre ans et trois mois à la Bastille, et quelles calomnies il a pu inventer pour arracher à S. M. dont la bonté est connue, un ordre si cruel, et qui me coûte ma fortune, mon état et l'existence de ma famille »[90].
Entre sa libération et 1790, Pelleport rédige un nouvel écrit sur les lettres de cachet « aux habitants du Clermontois »[91]. Dans une lettre publiée, il décrit le mécanisme de corruption qui préside à l'obtention d'une lettre de cachet : « Quiconque veut obtenir une lettre de cachet, soit un père contre son fils, ou un fils contre son père, un mari contre sa femme, ou une femme contre son mari, commence par gagner les valets, les maîtresses ou les commis d'un secrétaire d'État. Il calomnie, noircit, invente des délits chimériques, suppose des témoins imaginaires, répète des on dits, et donne un mémoire. S'il est bien servi par la valetaille ministérielle, on arrête, on emprisonne et tout est dit. » Il dénonce également la vénalité des inspecteurs : « Celui-ci ne manque d'aller trouver l'inspecteur et lui fait ce calcul. "Monsieur, mon fils ou mon père est un mauvais sujet, il faut le séquestrer de la société ; et pour vous le prouver, voici d'abord une somme d'argent ; de plus, vous prendrez tout ce que vous trouverez chez lui à votre bienséance, je vous payerai vingt écus pour sa capture. S'il me plaît de le tirer de Paris et de l'envoyer aux Isles Stes. Marguerite, vous aurez encore un millier d'écus de profit, soyez-moi donc favorable." »
Premiers pas dans le renseignement
Retour à Londres (1789-1790)
Le , depuis Londres, Pelleport adresse au comte de La Luzerne, secrétaire d'État de la Marine, une demande d'admission de sa fille à Saint-Cyr[92]. Sa présence à Londres est confirmée par Charles Théveneau de Morande[93],[94]. Le , depuis Bourg-Fidèle (Ardennes), il demande un extrait mortuaire de Jean-Nicolas Dorbon[95]. En 1790, il navigue entre Londres et Paris pour le compte de Montmorin, résidant à Longwy[96]. La Police de Paris dévoilée mentionne sa Croix de Saint-Lazare et la pension de sa femme, protégée par Madame Dupeyrou et le chevalier Pawlet[97].
Dès 1791, Pelleport est employé comme courrier diplomatique à Vienne et Coblence pour Montmorin[84], effectuant de fréquents voyages à l'abbaye d'Orval, Mannheim et Chimay[98]. Le , le comité du rapport de l'Assemblée nationale alerte sur ses voyages vers la frontière et annonce « un grand mouvement dans Paris »[99]. Ses lettres de Coblence () et Mayence () témoignent de ses menées contre-révolutionnaires[100],[101].
Présent à Coblence, Pelleport est chargé de suivre les chemins de la voiture royale lors de la fuite de Varennes (), en correspondance avec l'abbaye d'Orval[102]. On découvre sur lui une note sur des voyages de Stenay à Orval « à l'époque du »[103]. Ces voyages à Chimay sont considérés suspects par les députés[104].
Dans sa lettre du , il décrit la situation explosive, évoque l'intervention des puissances étrangères et affirme : « je ne plierai la tête ni sous le joug des anciens tyrans ni sous celui des nouveaux »[105]. Le , il obtient une pension de 300 livres pour son épouse « dans la dernière indigence avec plusieurs enfants »[106]. Le ministère Montmorin prend fin le .
Ses connaissances de l'Angleterre incitent Valdec de Lessart à l'envoyer comme agent et espion à Londres au plus tard en 1792[107]. Entre Londres et l'Allemagne, résidant à Longwy, il correspond avec les frères Bentham à Francfort[108]. Le , un passeport est délivré pour Pierre-Jean Lambelet, « courrier expédié en Allemagne pour les Affaires du roi »[109]. Lambelet, maître de langue suisse lié à Pelleport avant la Révolution, est décrit dans La Police dévoilée comme « l'agent ostensible de l'auteur des passe-tems de la reine »[110][111].
L'affaire de Stenay (février 1792)
Le , Claude-Agapite de Pelleport, « franchement aristocrate », est arrêté à Stenay avec Lambelet. Anne-Gédéon, qui emploie les deux hommes, est arrêté le à Montmédy avec des documents sur l'état des frontières et les troupes autrichiennes[112]. Il déclare « ne soutenir aucun parti » et « transforme son interrogatoire en comédie », évoquant l'aide promise par l'Empereur aux émigrés[113]. Le au soir, sa lettre à l'Assemblée dénonce son arrestation « illégale, et au mépris des passe-ports » alors qu'il était « dépêché en Allemagne, par M. Delessart »[114].
L'affaire a un « grand retentissement » à l'Assemblée et dans la presse[115]. Le Patriote français dénonce « des agents secrets chargés de missions ténébreuses et suspectes », « hommes perdus de dettes et de débauches »[103]. À la séance du , M. Koch du Comité diplomatique confirme que « les frères Pelleport étaient réellement chargés d'une mission de la part du gouvernement, qu'ils avaient des passeports en règle » et propose leur libération[116]. Saladin, Bazire et Thuriot s'y opposent, renvoyant l'affaire aux juges de Stenay. Couthon écrit le : « Comment peut-on compter qu'ils serviront la Révolution, quand ils ont prouvé qu'ils la détestaient ? »[117]. Le royaliste Journal de la Cour et de la Ville raille « l'étourderie » des Jacobins : « voilà les Pelport décriés et suspects dans toutes les cours de l'Europe », tout en défendant « leur loyauté et leur royalisme bien connus »[118].
Delessart informe le Comité diplomatique qu'il était « possible que cet homme, qu'il avoit chargé d'une mission diplomatique utile à l'état, fût en même temps l'agent des princes rebelles »[119]. Ses deux fils sont confiés au chevalier Pawlet[120]. Le ministère Lessart prend fin le . À la chute de Dumouriez, la Convention recommande des mesures contre Pelleport[121].
Disgrâce et réhabilitation (1793)
Au moment de la traduction à la barre de Dumouriez, le , le Comité de salut public recommande de « prendre des mesures contre le nommé Pelleport »[122]. Le , son frère Claude-Agapite doit fuir Stenay devant « une force armée » venue « le massacrer sous prétexte d'aristocratie »[123]. Anne-Gédéon est cependant réemployé dès par Deforgues et Barère de Vieuzac[124]. Le , il écrit à Deforgues au sujet de Custine : « tel est le sort des Grandes Républiques à armée nombreuses que cette confiance et cette discipline sont l'une contraire aux principes du gouvernement, et l'autre dangereuse pour sa stabilité ; le monarchisme de l'armée mange le Républicanisme de l'Etat »[125].
En , « peu avant la prise de Valenciennes » (), Pelleport reçoit l'ordre du Conseil exécutif de se rendre à Chimay, mission confiée par Lebrun[126]. Se faisant passer pour émigré, il prétend pouvoir entrer en contact avec un correspondant mystérieux « peut-être un prêtre brabançon employé dans la chancellerie de Metternich » – pour discuter d'éventuelles négociations de paix[127] et nouer des relations avec l'état-major du prince de Cobourg[128]
Pelleport est assisté dans cette mission par Étienne Dona[129], originaire de Dinan-sur-Meuse, qui assurait la liaison et le passage des lettres[130]. Le , un jeune parent d'Hérault de Séchelles portant son nom part pour Rocroi « porteur de fonds considérables » pour s'aboucher avec Pelleport. Le , le jeune Hérault écrit : « Lafitte a infiniment d'esprit ; c'est un homme précieux »[131]. Mais la mission échoue : Pelleport ne tire de son mystérieux informateurs que des preuves de la trahison de Custine, et le , le ministre suspend la mission en raison de « circonstances imprévues »[132]. Le prince de Cobourg se méfie des émigrés français. Son épouse ayant demandé le divorce, Pelleport est accompagné par sa nouvelle compagne, Marie-Louise Chevry, née à Montargis et domiciliée à Paris. Le , elle lui donne une fille, Anne Henriette Egérie de La Fite de Pelleporc, à Xhoris, Liège, Belgique[133].
Les années d'émigration
Dénoncé par Joseph-Dominique Cussy-Maratray, secrétaire auprès du prince de Chimay, et Joseph-Henry de Verteuil[134],[135], officier du régiment de Lorraine, Pelleport est arrêté « un dimanche à midi » (18 ou 25 ) sur ordre du prince de Cobourg « par un piquet de son régiment »[84]. Soupçonné de double jeu, il se présente comme « prisonnier de guerre » dans son interrogatoire[84]. Son épouse se rend à Chimay « à la prévôté de l'armée » avec l'accord de Deforgues pour récupérer les papiers sous scellés de son mari[136].
Incarcéré quelques mois, Pelleport est libéré au début de l'année 1794 sous condition de ne pas regagner la France avant la signature de la paix[84]. Entre-temps, le gouvernement révolutionnaire français l'a décrété d'accusation et déclaré émigré, le plaçant dans une situation juridique délicate. Le , Charles Delacroix avait requis le capitaine Clicquot de Beyne « de s'assurer de la personne de La Fitte, ci-devant marquis de Pelport, et Juge de Paix à Rocroi et de le conduire à la maison d'arrêt dite de la belle tours »[137]. Ses biens parisiens sont pillés, notamment sa maison Bermon, Champs-Élysées, au coin de la rue Saint-Pierre[138]. « A la retraite des Pays-Bas nous fûmes obligés de nous retirer avec l'armée. J'écrivis aux gens qui gouvernaient alors. On nous abandonna et on ne nous répondit point »[139].
Le , Lord Grenville reçoit un rapport de Lord Mansfield sur les activités de Pelleport : « Le général Schneider qui commande à Luxembourg a un secrétaire français du nom de Pelport qui est fortement suspectée. Ce Pelport et plusieurs autres personnes mal intentionnées se rencontrent fréquemment à la maison d'un certain Couturier, pharmacien à Luxembourg dont le frère est membre de la Convention, et avec lequel il est en correspondance régulière »[140],[141].
Sans ressources, Pelleport se rend en 1794 à Bremen où il rencontre le chargé de l'agence de la République française, Jérémias Boisselier, avec lequel il écrit à François Barthélemy, ambassadeur à Bâle[142]. Pelleport accumule les expédients : plusieurs places de précepteur dont il ne parvient pas à vivre, puis une activité de fabrication artisanale de savon, de cire à cacheter et de bougies « de blanc de baleine dont Mme Pelleport est l'inventrice »[143],[144]. À cette date, il a quitté Furchau qui tient une école et loge chez Wilhelm Corssen, hautbois de la garde, « hinter Osten thur wahl »[145]. Sa nouvelle épouse attend un second enfant[146].
Il s'attache au commissariat anglais à Brême[147], probablement dans les bureaux du colonel Donn. Vivant modestement, il complète ses revenus en donnant des cours de français, comptant notamment parmi ses élèves Sidney Duckett, frère du révolutionnaire irlandais William Duckett[148]. Selon un rapport ultérieur de Léonard Bourdon, un employé du bureau du colonel Donn à Brême avait des « remords » et livrait des informations aux agents français. Il est probable que cet employé ait été Pelleport lui-même. Cette position lui permet de s'insérer dans le milieu des émigrés, espions et agents au service de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie qui gravitent autour des villes hanséatiques. C'est à Altona, au début , que Pelleport rencontre pour la première fois William Duckett dans une auberge, alors que ce dernier revenait de Londres[149].
Dans le milieu des émigrés français, Pelleport côtoie le chevalier de Montardat et entre progressivement dans les réseaux contre-révolutionnaires, abandonnant définitivement toute perspective de retour en France républicaine[150]. En 1796, il est identifié, sous le nom de « Pelport, officier d'infanterie », dans la liste des personnes impliquées dans la « Manufacture de faux assignats entrepris par les ordres et sous l'inspection du ministère Anglais » dirigée par deux émigrés français : M. de Saint-Maurice (neveu de l'ancien ministre Charles Alexandre de Calonne) et l'abbé de Calonne (frère du même ministre)[151]. Sa relation avec les frères Duckett prend une tournure inattendue lorsque William, agent des United Irishmen mais aussi informateur du Directoire français, utilise les renseignements fournis par son frère Sidney sur Pelleport et son entourage pour infiltrer les milieux contre-révolutionnaires. À son retour d'Angleterre en , William Duckett s'arrête à Hambourg et rédige une série de lettres au Directoire où il identifie, grâce aux informations obtenues via Pelleport et Sidney, un réseau de fabrication de faux passeports et l'agence d'espionnage du colonel Donn à Brême.
En 1798, Pelleport se met officiellement au service de la Grande-Bretagne. Capitaine du régiment de Waldstein, un régiment au service de l'Angleterre, il est également à la suite du Prince Louis Ferdinand de Prusse en [152]. Il prête désormais ses services à James Gregan Craufurd, représentant britannique pour les villes hanséatiques, dans la surveillance des United Irishmen – mouvement révolutionnaire irlandais soutenu par la France républicaine. Craufurd charge Pelleport d'arrêter William Duckett, retournant ainsi la situation à l'avantage de l'émigré français qui avait lui-même été l'objet de la surveillance de l'Irlandais. Le , sur la route entre Hambourg et Brême, Pelleport croise Duckett à Rotenburg et, prétendant qu'il s'agit d'un certain Keating (autre agent irlandais recherché), le fait arrêter avec son frère Sidney par le capitaine Hinüber, commandant du 2e bataillon de grenadiers hanovriens en garnison à Rotenburg. Les frères Duckett sont aussitôt transférés à Verden et confiés au général Ludwig von Scheither. Après l'arrestation, Pelleport et Craufurd diffusent à Hambourg, dans tout le milieu émigré et royaliste, la rumeur que Duckett est un septembriseur, celui-là même qui aurait promené la tête de la princesse de Lamballe au bout d'une pique sous les fenêtres du Palais Royal en [153]Craufurd, ne parvenant pas à retourner Duckett à son service, cherche à s'en débarrasser définitivement. Il semblerait que Pelleport ait alors commandité une tentative d'empoisonnement de son prisonnier qui, ayant échoué, le place en délicatesse avec la Régence d'Hanovre avant que le roi George III lui-même ne couvre ses agissements[154]. Libéré vers le , Duckett parvient à échapper à une nouvelle tentative d'arrestation de la part de Craufurd. Étroitement surveillé à Hambourg par Pelleport et les agents anglais, il est contraint de s'installer à Altona, ville danoise voisine où les Britanniques n'ont pas juridiction.
La même année 1798, Pelleport est officiellement missionné par John Mitchell, consul britannique à Hambourg, pour défendre les intérêts diplomatiques de la Cour de Londres auprès du Danemark et contrer l'influence française dans la région[155]. Passé ensuite à Altona où il se met au service de Charles de Hesse-Cassel, il se rend au Danemark où il occupe un poste de représentant commercial pour une entreprise locale. À ce titre, il prétend être chargé d'approvisionner les forces navales britanniques commandées par l'amiral Nelson lors des opérations en mer Baltique.
Retour dans le Paris consulaire
En , il est recherché par l'administration batave[156]. Il requiert l'autorisation de rentrer en France auprès de Fouché en [157]. C'est chose faite en septembre, accompagné de sa fille Charlotte, muni d'un passeport délivré à La Haye le par Charles-Louis Huguet de Semonville où il rappelle qu'il est « sorti de France sous le ministère du citoyen Desforgues, avec autorisation et sous les soins du Comité de Salut public ». La même année, sa fille Désirée, qui résidait depuis mai chez la citoyenne de Maisonneuve rue de la Seine à Paris, épouse Bernardin de Saint-Pierre le . Lui-même se rend à Stenay puis à Paris en [158].
En mai 1802, il se présente devant le préfet de la Seine pour profiter de l'amnistie et récupérer ses biens parisiens. Un capital légué en par sa grand-tante paternelle Jeanne-Catherine Chabrignac de Condé[159] lui permet de s'associer avec madame Cosseron-Lagrenée pour la fabrication de cire à cacheter. Il réside alors à l'hôtel Saint-Pierre, rue du Four Saint-Honoré. Mais en octobre, il est arrêté par le maréchal Dubois sous l'accusation de « propos incendiaires contre le gouvernement »[160]. Ses déclarations royalistes, réactions à des « reproches généraux, mais amers, faits à la noblesse française », furent tenues en présence d'une proche de Joséphine de Beauharnais, Marie-Euphémie-Désirée Tascher de la Pagerie. Cet épisode le conduit pour quelques mois au Temple le . Lors des interrogatoires, il réfute les accusations de conspiration et d'intelligence avec l'Angleterre mais martèle son attachement à l'Ancien Régime, déclarant notamment : « J'aimais le feu Roi Louis XVI. Je lui devais mon éducation ». Il dénonce également madame Cosseron comme étant à l'origine de son arrestation.
Libéré en , grâce à l'appui de ses proches, de sa fille Charlotte, de sa belle-sœur Lecocq de Stenay et surtout de son beau-frère Dupont de Nemours[161], il est contraint de demeurer à Stenay sous la surveillance des autorités locales auxquelles il doit se présenter tous les deux jours. Mais il se soustrait à cette obligation et fixe sa résidence à Versailles en [162] chez sa grand-tante « âgée de soixante-quinze ans », rue Voltaire. Il s'occupe de travaux de rédaction et de traduction de l'allemand et de l'anglais, notamment un ouvrage sur le Brésil. Il obtient même du Ministre des Finances Gaudin le poste de géomètre de la Meuse-Inférieure, en remplacement du citoyen Spineuse, bien qu'il semble avoir refusé ce poste selon son frère Louis-Joseph[163].
En , le Conseiller d'État chargé de la sûreté intérieure ordonne son arrestation, le soupçonnant d'être « un agent de la conspiration ». Introuvable à Paris, il est recherché à Versailles où un parent l'aurait hébergé en mai. En , tout passeport lui est refusé par le Grand Juge. Désirée de Pelleport, épouse Saint-Pierre, cherche auprès de son mari des appuis pour venir en aide à son père[164]. Il est finalement autorisé à quitter la région parisienne grâce à ses puissants appuis et est nommé le « géomètre vérificateur du cadastre » par le Ministère des Finances. Il exerce dès [165] la charge de vérificateur des cadastres du département de l'Ourthe jusqu'à sa mort[166], survenue à Liège le à quatre heures du matin, à son domicile du 922 rue du Pont des Jésuites. Son frère Louis-Joseph suggère dans une lettre de 1814, qu'il aurait « déplu au grand homme [Napoléon] » et serait mort des suites d'une dose excessive d'émétique[167].
Remarques
Ses frères sont Louis-Joseph de La Fitte de Pelleport (1757 - 1836) l'aîné et Claude François-Agapithe. Louis-Joseph est le père de Wladimir de la Fite, comte de Pelleport, écrivain français connu sous le pseudonyme de Piotre Artamov, né au château de Krioukovo (Viazma), le .
Plusieurs membres de cette branche des La Fite-Pelleport ont joué lors de la Révolution des rôles mal connus. L'État militaire de 1789 mentionne un « Laffite-Pelport », capitaine en second de grenadiers au régiment de Vivarais mais comme Anne-Gédéon était embastillé de 1786 à 1788, cet officier ne peut être qu'un frère ou un parent. Sa femme lui a donné quatre enfants. Ses fils furent placés à l'École des orphelins et moururent sans postérité au service de la Russie impériale. L'une de ses filles, Marguerite-Charlotte-Désirée, fut l'épouse de Bernardin de Saint-Pierre, puis du littérateur Louis-Aimé Martin.