L'attentat deNobiling ou la tentative d'assassinat de Guillaume Ier du2 juin 1878 est une attaque à main armée menée par Karl Nobiling, un philosophe anarchiste allemand, contre le Kaiser, Guillaume Ier, qu'il arrive à grièvement blesser. Avec l'attentat de Hödel, moins d'un mois plus tôt et visant la même cible, il s'agit d'un des premiers actes de propagande par le fait de l'histoire.
Le mouvement anarchiste, fondé peu avant, subit une répression importante en Europe de l'Ouest. Cela pousse les anarchistes à développer de nouvelles stratégies, comme la propagande par le fait, visant à transmettre leurs idées par des actions plutôt que par des écrits ou des discours. En parallèle avec ces développements, Karl Nobiling, un docteur en philosophie, se rapproche du mouvement ouvrier et rejoint progressivement les anarchistes.
Au début de l'année 1878, Nobiling effectue un voyage international, qui l'emmène à Paris, Londres, Strasbourg et d'autres villes européennes. Revenu à Berlin, il déménage et s'installe dans l'avenue Unter den Linden, où le Kaiser passe fréquemment en calèche. Le , Max Hödel, un jeune anarchiste allemand avec qui Nobiling est vraisemblablement en contact, effectue un attentat visant le Kaiser dans cette même avenue, le manquant. Vingt-deux jours plus tard, alors que le Kaiser passe devant chez lui, l'anarchiste fait feu sur lui depuis sa fenêtre, armé d'un fusil de chasse à double canon. Il le touche grièvement au visage et au bras, tire sur une personne cherchant à l'arrêter en entrant dans son appartement puis place son revolver sur sa tempe et tire. Nobiling survit à la blessure pour trois mois avant de mourir en prison. De son côté, Guillaume Ier est soigné et suit une période de convalescence avant de reprendre la vie publique.
Une vague de répression s'abat en Allemagne après l'attaque, condamnant de nombreuses personnes pour de simples déclarations au sujet du Kaiser. Le chancelier allemand, Otto von Bismarck, réutilise l'attentat pour dissoudre le Reichstag et convoquer de nouvelles élections sous prétexte de faire voter les lois antisocialistes, visant le parti social-démocrate. Cette concentration des autorités allemandes sur le parti social-démocrate explique peut-être pourquoi, selon des historiens récents, l'enquête menée après l'attentat n'a pas de suites, alors que plusieurs éléments tendraient à impliquer l'Internationale anti-autoritaire, la principale organisation anarchiste de la période.
Contexte général
Le mouvement anarchiste, fondé vers le congrès de Saint-Imier en Suisse, en 1872, commence à essaimer en Europe de l'Ouest[1],[2]. La situation est compliquée et répressive pour le mouvement, avec des mesures comme la loi Dufaure de 1872 en France, qui interdit l'Internationale anti-autoritaire, la principale organisation anarchiste de cette période[3]. Dans ce contexte répressif[4], les anarchistes en viennent progressivement à théoriser et soutenir la stratégie de la propagande par le fait, qui suggère d'agir directement pour effectuer un acte de propagande, plutôt que d'attendre que des discours ou des écrits ne le fassent[4]. Elle se matérialise par des actes de révolte insurrectionnelle ou des attentats visant des personnalités politiques ou financières[4].
En parallèle, plusieurs anarchistes, en contact avec la première génération, cherchent à installer le mouvement dans l'Empire allemand[5]. Certains des plus notables sont August Reinsdorf et Emil Werner, qui tiennent des publications anarchistes en allemand en Suisse et commencent à établir une présence sur le territoire allemand[5]. Reinsdorf est lui-même un fort soutien de la propagande par le fait[5].
Karl Eduard Nobiling : un historien et philosophe anarchiste
Karl Eduard Nobiling, né en 1848 et ayant donc 30 ans au moment de l'attentat, est d'une famille protestante aisée[6]. Son père est un major de l'armée prussienne décédé, donc sa mère se remarie avec un autre militaire[6]. Deux de ses frères étudient aussi et deviennent officiers dans la même armée. Sa sœur est une religieuse protestante[6].
Nobiling étudie d'abord sous différents précepteurs particuliers, comme Friedrich Liebe, qu'il remercie lui-même pour sa formation intellectuelle dans sa thèse. Il suit ensuite ses études à l'école, puis entreprend à la fois du travail agricole et une thèse à l'université de Leipzig[6]. Le jeune homme alterne entre les deux occupations, passant de longues périodes à travailler puis d'autres à reprendre sa thèse, intitulée: «Contributions à l'histoire de l'agriculture dans l'arrondissement de la Saale», qu'il présente avec succès en 1876[6].
Pendant ses études, il commence à se rapprocher du mouvement ouvrier et à adopter des positions de plus en plus anarchistes[7]. Il s'oppose ainsi au Kaiser et souhaite l'abolition de l'État[7]. Le jeune homme fréquente aussi différentes réunions socialistes[7]. Il déménage à Berlin en [7]. L'anarchiste parvient à subvenir à ses besoins en écrivant pour des journaux scientifiques et agricoles[7].
Prémices de l'attentat et attentat de Hödel
Attentat de Nobiling en une du Journal illustré (16 juin 1878)
En , Nobiling entreprend un voyage l'emmenant à Leipzig, Strasbourg, Paris, la Suisse et éventuellement Londres[7]. Dès son retour, il change de domicile et s'installe au 18 avenue Unter den Linden, une avenue où le Kaiser Guillaume Ier passe souvent[7].
Le de la même année, Max Hödel, un jeune anarchiste allemand avec qui Nobiling est éventuellement en contact avant son attentat se poste sur l'avenue Unter den Linden et fait feu sur le Kaiser, le manquant à trois reprises: il s'agit de l'attentat de Hödel[7],[8].
Après l'attentat de Hödel, arrêté après avoir été battu, les polices européennes, surtout la française et la britannique, prennent connaissance du fait qu'un événement déterminant devrait avoir lieu à Berlin le [9]. Elles avertissent donc la police allemande, qui n'en prend pas compte[9]. En parallèle, Nobiling est remarqué par plusieurs témoins comme ayant des déclarations incendiaires à propos du Kaiser; il déclare par exemple à une petite fille que les jours de l'empereur seraient comptés jusqu'à ce qu'un meilleur tireur qu'Hödel ne se charge de l'abattre[7]. Il aurait aussi détruit toutes ses lettres à cette période, et bien qu'il soit remarqué comme quelqu'un ayant une large correspondance, la police ne trouve aucune lettre lorsqu'il est perquisitionné[7]. Il demande à un photographe de faire des copies de son portrait, comme Hödel[7].
Habitant 18 avenue Unter den Linden, à quelques mètres d'où vient d'avoir lieu l'attentat de Hödel, il est aidé par le fait que le Kaiser décide de conserver le même itinéraire car il pense que l'action d'Hödel est celle d'un jeune homme isolé et égaré[10].
Attentat de Nobiling
Attentat de Nobiling dans La Presse illustrée (16 juin 1878)
Le , à la date indiquée par les polices française et britannique, le Kaiser rentre de sa promenade habituelle, comme lors de l'attentat précédent[10]. Nobiling a sèchement renvoyé sa propriétaire qui passait dans le couloir plus tôt dans la journée, avant d'aller déjeuner et de revenir se poster dans son appartement[10].
Là, l'anarchiste est muni de plusieurs armes à feu, dont d'un fusil de chasse à double canon[10]. Vers 2h30 de l'après-midi, la calèche du Kaiser entre en vue de l'assaillant, et il le met en joue, le suivant de son arme jusqu'à ce qu'il passe en face de son appartement[10]. Là, Nobiling commence à faire feu sur le monarque: un premier tir pousse sa cible à se lever et instinctivement placer une main devant son visage pour éviter les tirs; le deuxième tir le touche au visage, au bras et le projette en arrière dans la calèche; où il retombe, lourdement touché[10].
Pendant ce temps, plusieurs personnes se ruent dans le bâtiment pour s'emparer de Nobiling; l'un des premiers est un certain Holtfeuer, qui entre en premier et cherche à se jeter sur l'anarchiste[10]. Celui-ci lui tire dessus au visage avec son revolver et le blesse grièvement, ce qui jette Holtfeuer en arrière dans les marches de l'escalier, où il chute et est battu par d'autres personnes, le prenant pour le tireur par erreur[10].
Unter den Linden après l'attentat de Nobiling dans Le Monde illustré
Ayant un peu de temps devant lui, Nobiling place son revolver sur sa tempe droite et tire[10]. Il manque le tir, qui traverse plutôt sa tête en dessous de l'oeil droit et pas réellement sur la tempe. Il est arrêté peu après dans un état critique. Pendant qu'il l'emmène en prison, le conducteur de son véhicule de police se cogne sur l'arche de la cour du 18 avenue Unter den Linden: il meurt des suites de ses blessures[10].
De son côté, l'empereur est lourdement touché: il reçoit plus de 30 morceaux de projectiles dans le corps, dont 5 dans la tête, 7 dans l'avant-bras et le poignet droits, 20 dans son bras gauche et son épaule, 6 dans le cou[10]. Le fait qu'il ait porté son casque prussien lui sauve éventuellement la vie, autrement son visage et sa tête auraient été touchés plus lourdement[10]. Il se remet de ses blessures rapidement, cela dit[10].
Hödel meurt des suites de ses blessures en prison, trois mois plus tard[11].
Enquête et répression du socialisme en Allemagne
Juste après l'attentat, une vague de répression s'abat sur les socialistes en Allemagne[10]. Entre juin et , 563 personnes sont mises en procès pour lèse majesté: seules 42 sont acquittées et 5 se suicident pendant les procédures[10]. Les charges pesant sur les accusées sont très légèrement prouvées voire sont complètement disproportionnées[10]. Ainsi, un homme ayant déclaré «Hödel était un idiot, mais Nobiling a bien préparé son attentat» est condamné à quatre ans de prison ferme[10].
De manière générale, la police allemande effectue une mauvaise enquête[12]. Elle cherche à découvrir un complot international autour de chacun des lieux étrangers (Paris, Londres, Strasbourg, etc) où Nobiling s'est rendu, et, ce faisant, sous-évalue les attaches nationales du complot[12]. L'historien Andrew Carlson pense qu'il est vraisemblable d'envisager que l'attentat de Nobiling, comme celui de Hödel, sont liés l'un à l'autre et pensés à Leipzig par Emil Werner et les conjurés, appartenant tous à la section allemande de la Fédération jurassienne, une fédération centrale de l'Internationale anti-autoritaire[8],[12].
Premières lignes de Hödel, Nobiling et la propagande par le fait dans L'Avant-Garde, organe de la Fédération jurassienne
Plusieurs éléments montrent cela, pour l'historien, dont une lettre de Werner saisie, où il semble être derrière la tentative[12]. Par ailleurs, lorsque la police perquisitionne le domicile de Nobiling, les autorités trouvent douze verres à bière différents utilisés et placés sur la table, ce qui tend à suggérer que l'anarchiste a reçu du monde dans la nuit précédant l'attentat, et que les personnes participant à cette réunion, qui ne sont jamais retrouvées, sont au courant de la tentative[12]. Il est probable que Nobiling et Hödel se connaissent bien et se côtoient avant leurs attentats, plusieurs témoignages, certains fantasmés et d'autres plus plausibles, renseignant ces éléments[12]. En Suisse, les anarchistes de la Fédération jurassienne, comme Paul Brousse publient un article dans L'Avant-Garde intitulé «Hödel, Nobiling et la propagande par le fait», où les tentatives sont reprises et sont attribuées à demi-mot à la Fédération[12]. James Guillaume, un membre central de cette Fédération, aurait aussi déclaré, peu après l'attentat, que «Nobiling était l'un des nôtres»[12].
Si la police allemande s'égare dans l'enquête, selon Carlson, ce n'est pas nécessairement uniquement par incapacité à la mener, mais aussi car des raisons politiques nationales touchent les deux affaires[12]. En effet, le chancelier Otto von Bismarck, qui assure la régence alors que Guillaume Ier est blessé, cherche à utiliser l'attaque de Nobiling, comme il a tenté pour Hödel peu avant, sans succès, pour faire passer ses lois antisocialistes, visant le parti Social-Démocrate allemand[13]. Grâce à cette nouvelle tentative, il peut ainsi dissoudre le Reichstag et faire voter ses lois répressives dès qu'il obtient la majorité au parlement[13]. Malgré tout, cela ne le satisfait guère, car des amendements dans les lois entravent sa marche de manœuvre et l'empêchent de complètement interdire le parti[13]. Dans ce contexte où le pouvoir politique cherche alors à criminaliser un parti politique auquel Hödel et Nobiling ont pu être plus ou moins affiliés, mais qui n'est ni la Fédération jurassienne, ni l'Internationale anti-autoritaire, le fait que l'enquête ne se dirige pas sur ces pistes peut éventuellement s'expliquer de cette manière et pas uniquement par des erreurs de la police allemande[12],[13].
↑Elun Gabriel, Assassins and Conspirators. Anarchism, Socialism, and Political Culture in Imperial Germany, Ithaca, New York, Cornell University Press, , 43p. (ISBN978-1-501-75126-4, lire en ligne)