Christianisme dans le monde romain

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Cet article traite de différents aspects du christianisme dans le monde romain.

L’histoire de Jonas, mosaïque du IVe siècle, basilique patriarcale d’Aquilée.

La progression du christianisme dans l’Empire est sujette à de nouveaux débats. En effet, les sources à la disposition des historiens rendent ardue la quantification du développement du christianisme[1].

Pendant longtemps a prévalu l’idée qu’au début du IVe siècle, les provinces d’Orient sont majoritairement acquises au christianisme. En Occident, les provinces méditerranéennes sont plus touchées par la nouvelle religion que les autres. Mais partout dans cette partie de l’Empire romain, les campagnes restent profondément polythéistes[2]. Dans cette optique, la conversion de Constantin n’aurait été qu’un couronnement, et non un tournant de l’histoire de l’Empire[3]. Aujourd’hui l’ampleur de la christianisation de l’Empire est remise en question[4].

De son côté, Robin Lane Fox pense que le paganisme est toujours très bien implanté au début du IVe siècle et que le christianisme est encore un phénomène très minoritaire[5]. Selon lui les chrétiens ne représentent en 312, que 4 à 5 % de la population totale de l’Empire. Le débat est d’autant plus délicat que, derrière les chiffres, il y a un enjeu idéologique fort.

Certains points semblent néanmoins établis. L’inégalité de la christianisation selon les régions et le retard de la Gaule en particulier sont admis par tous. À un moindre degré, la situation est la même en Espagne et en Italie, mais avec en plus de fortes différences régionales. On pense qu’à Rome, la ville la plus christianisée d’Italie, peut-être un peu moins de 10 % des habitants sont chrétiens en 312. L’étude des papyrus égyptiens permet le chiffre de 20 % de chrétiens en 312 en Égypte[6]. En Asie Mineure, une proportion d’1/3 de chrétiens est envisageable, 10 à 20 % en Afrique. En 312, les chrétiens ne sont donc qu’une minorité dans l’Empire[7].

La question du développement du christianisme a longtemps été posée en termes d’affrontement avec la culture antique. Le « Bas Empire » (terme parfois péjoratif pour l’Empire romain de l’Antiquité tardive) est, dans cette perspective, vu comme une période de triomphe de la foi nouvelle face aux religions traditionnelles ou aux cultes à mystères. Aujourd’hui, l’examen des sources pousse à modifier ce point de vue. Le christianisme s’est nourri de la culture antique et s’en est servi pour se développer : il n’a donc pas détruit, mais transformé la culture antérieure[8]. Guy Stroumsa explique le passage des Romains (et ultérieurement, des « barbares ») du polythéisme au christianisme, par un processus d’intériorisation de la foi, de passage du rituel et du culte, à une conviction personnelle, fut-elle cachée et inexprimée. Dans une période d’incertitudes, d’insécurité et de doutes, une partie croissante des habitants ne se serait plus reconnue dans les religions formalistes et aurait cherché une croyance portant davantage d’espérance, sinon pour le monde terrestre, au moins pour l’après-vie. L’essor des religions monothéistes grâce à la généralisation du codex, sert d’accélérateur à un nouveau « souci de son âme », présent dans l’ascèse et la lecture. Ainsi, la religion civique recule au profit des religions communautaires et privées[9]. Cette thèse ne fait pas l’unanimité parmi les historiens[10].

En devenant la religion officielle de l’Empire romain au IVe siècle, le christianisme sert à justifier un ordre politique autoritaire qui s’exerce au nom du Dieu unique. La nouvelle religion devient un élément essentiel de la cohésion de l’Empire. La conséquence en est l’exclusion de toutes les autres convictions religieuses, qui ne survivent, au mieux, que comme « superstitions » populaires, d’où le terme de « paganisme » signifiant « des paysans ». Les non-chrétiens sont progressivement désolidarisés de l’idéal romain[11].

Pour l’Église impériale de l’antiquité tardive, romanité et christianisme sont si indissociables que les évêques trouvent normal de défendre, face aux barbares, l’Empire puis les deux Empires d’Occident et d’Orient[12].

Grande persécution

Saint Érasme flagellé en présence de l’empereur Dioclétien. Fresque byzantine, milieu du VIIIe siècle, musée national de Rome

Si le motif anti-chrétien de la persécution de Dèce (249-251) est aujourd'hui largement contesté, il en va autrement de la persécution de Valérien (257-259) durant laquelle le christianisme connaît pour la première fois de son existence une persécutions généralisée, bien qu'elle soit de courte durée et d'une efficacité relative[13]. En 260, à la mort de son père et co-empereur Valérien, Gallien fait cesser la persécution générale en cours et promulgue un édit de tolérance qui constitue la première légitimation officielle du christianisme par les autorités romaines[14]. Cette décision inaugure pour les chrétiens une période de coexistence pacifique avec l'État romain qui, retenue sous le nom de « petite paix de l'Église »[15], dure une quarantaine d'années au cours desquelles le christianisme connaît une augmentation significative de ses adeptes et un renforcement de sa présence à travers l'Empire[16].

Mais au début du IVe siècle, avec la Tétrarchie, la lutte des empereurs contre les chrétiens, en expansion mais encore très minoritaires[7], reprend et donne lieu à une dernière persécution généralisée. En 303, Dioclétien et ses collègues lancent plusieurs édits contre les chrétiens : c’est la « grande persécution ». Les gouverneurs et les magistrats municipaux doivent saisir et faire brûler le mobilier et les livres de culte. Au début de l’année 304, un édit ordonne à tous les citoyens de faire un sacrifice général pour l’Empire, sous peine de mort ou de condamnation aux travaux forcés dans les mines. La persécution est très inégalement appliquée sur l’Empire, assez vite abandonnée en Occident après 305, plus longue et sévère en Orient[17]. En 311, juste avant sa mort, Galère décrète l’arrêt de la persécution, et, selon le polémiste chrétien Lactance, demande aux chrétiens de prier pour son salut et celui de l’Empire[18]. Cet appel est dans le droit fil de la tradition religieuse romaine, qui se soucie surtout d’utilité civique et finit par admettre celle des chrétiens[19].

Une des conséquences de la « grande persécution » pour le monde chrétien est la division de la chrétienté entre donatistes et orthodoxes à partir de 307. Les donatistes refusent la validité des sacrements délivrés par les évêques qui avaient failli lors des persécutions de Dioclétien, position condamnée en 313 au concile de Rome par les orthodoxes, qui considèrent le donatisme comme hérétique. Le schisme dure jusqu’à la fin du siècle en Afrique romaine.

La « grande persécution » marque plus que les autres la tradition chrétienne orientale : l’hagiographie positionne le martyre de saints d’existence légendaire pendant la persécution de Dioclétien et de ses successeurs[20]. Une autre trace de l’impact significatif sur la mémoire chrétienne est le choix de l’ère copte ou « ère des Martyrs » qui débute avec l’avènement de Dioclétien.

Empereurs chrétiens

Saint Ambroise, mosaïque du IVe siècle, basilique de Saint-Ambroise de Milan.

Constantin, initialement adepte du Sol invictus (le « Soleil Invaincu »), se convertit au christianisme, pour certains dès 312 à la suite d’une vision précédant la bataille du pont Milvius (Eusèbe de Césarée), pour d’autres en 326 par remords après l’exécution de son fils et de son épouse (Zosime[21]). Ces interprétations sont cependant à considérer avec prudence, puisque le principal intérêt de ces auteurs est de constituer la légende du christianisme impérial. Une seule chose est sûre : il est officiellement converti sur son lit de mort en 337 par Eusèbe de Nicomédie, un prêtre arien. Il concilie le christianisme et une divinité d’où émaneraient tous les dieux, un être suprême identifié à partir du milieu du IIIe siècle à Sol Invictus, dont le culte instauré par Aurélien répondait à une politique de conquête de l'Est et à un syncrétisme avec la religion mazdéenne encore très présente dans les institutions des anciennes provinces de l'Empire perse. Dans la période 312-325, les monnaies représentent le Soleil divin, compagnon de l’empereur, ou confondent son image avec la sienne. Peu de monnaies montrent des symboles chrétiens (chrisme, labarum) à la fin de ce laps de temps[7]. La part de conviction personnelle[22] et de calcul politique dans l’adhésion de Constantin au christianisme reste discutée ; les deux motivations ne s’excluent pas. En 313, l’édit de Milan proclame la liberté de culte individuel et prévoit de rendre aux chrétiens les biens confisqués pendant la grande persécution dioclétienne, ce qui vaut à l’empereur le soutien des chrétiens. L’adoption du christianisme par l’empereur pose le problème des relations entre l’Église et le pouvoir (que l’historiographie moderne appellera « césaropapisme »[23]).

Sollicité par les évêques africains sur la querelle donatiste, Constantin organise dès 314 à Arles un concile local pour que les évêques décident entre eux. Il convoque[24] et préside le concile de Nicée en 325 qui proclame l'égalité de la figure du Père avec celle du Fils à l’unanimité, et excommunie le prêtre Arius [25], lequel prônait la supériorité du Père sur celle du Christ. Constantin le fait exiler, puis le rappelle quelques années plus tard. Les ariens adoptent des positions très favorables au pouvoir impérial, lui reconnaissant le droit de trancher les questions religieuses d’autorité. Constantin finit par se rapprocher de cette forme de christianisme et se fait baptiser sur son lit de mort par un prêtre arien[26](Eusèbe de Nicomédie). Cette conversion à l’arianisme sera, bien plus tard, contestée par l’Église catholique et par certains historiens, mais son fils et successeur Constance II est un arien convaincu. Il n’hésite pas à persécuter les chrétiens nicéens plus que les païens. Malgré ses interventions dans de nombreux conciles, il échoue à faire adopter un credo qui satisfasse les ariens et les chrétiens orthodoxes. À l'exception de Valens, ses successeurs, soucieux de paix civile, observent une stricte neutralité religieuse entre les ariens et les nicéens. La défaite d’Andrinople face aux Wisigoths ariens permet aux nicéens (que beaucoup d'auteurs modernes nomment « catholiques »[27]) de passer à l’offensive. Ambroise de Milan, voulant défendre le credo de Nicée contre les ariens qualifie l’hérésie de « double trahison, envers l’Église et envers l’Empire »[28].

Gratien finit par s’orienter vers une condamnation de l’arianisme sous l’influence conjuguée de son collègue Théodose[29] et d’Ambroise. L’empereur de la pars orientalis a, en 380, dans l’édit de Thessalonique, fait du Christianisme une religion d’État. Comme son collègue, il promulgue des lois anti-hérétiques[30]. Il convoque un concile à Aquilée, en 381, dirigé par Ambroise. Deux évêques ariens sont excommuniés. À ce moment, l’Église nicéenne est devenue assez forte pour résister à la cour impériale. Après la mort de Gratien, le parti arien est de nouveau très influent à la cour. À son instigation, est promulguée une loi, le 23 janvier 386, qui prévoit la peine de mort pour toute personne qui s’opposerait à la liberté des consciences et des cultes[31]. Ambroise refuse de concéder une basilique extra muros aux ariens fort du soutien du peuple et des hautes sphères de Milan. La cour impériale est obligée de céder. Grâce à des hommes comme Ambroise, l’Église nicéenne peut ainsi s’émanciper de la tutelle impériale et même revendiquer la primauté du pouvoir spirituel sur le temporel en rappelant à l’empereur ses devoirs de chrétien. Cependant, les chrétiens ont aussi besoin de la force publique pour faire prévaloir leur point de vue. Ainsi Porphyre de Gaza obtient de l’impératrice Eudoxie, qu’elle fasse fermer par son époux Arcadius les temples polythéistes de Palestine.

Les païens, les « hérétiques » et les Juifs deviennent des citoyens de second rang, grevés d’incapacités juridiques et administratives[32]. Dans une loi, Théodose précise : « Nous leur enlevons la faculté même de vivre selon le droit romain. »[33]. Cependant, le Judaïsme est la seule religion non-chrétienne à demeurer licite en 380[34]. Sur le vieux fond de judéophobie polythéiste[35] se greffe un antijudaïsme proprement chrétien, accusant les Juifs d’être déicides et d’avoir rejeté le message évangélique. Cela n’empêche pas Théodose de vouloir imposer à l’évêque de Callinicum en Mésopotamie, à la grande indignation d’Ambroise de Milan, de reconstruire à ses frais la synagogue que ses fidèles ont saccagée[36].

Christianisation et romanité

Notes et références

Voir aussi

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