Count Ossie
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Count Ossie (Oswald Williams, 1926-1976) est un percussionniste et compositeur rastafari jamaïcain, pionnier de la musique nyahbinghi et figure majeure du développement du ska dans les années 1960. Le musicologue américain Norman Weinstein le décrit comme « le musicien jamaïcain le plus internationalement reconnu avant l'ère de Bob Marley et du reggae »[1], qui contribua à fondre la percussion afro-jamaïcaine et les cuivres jazz dans une narration musicale à la fois rythmée et dramatique.
Fondateur du groupe Mystic Revelation of Rastafari, il représente l'un des symboles jamaïcains à travers le monde. Avec Prince Buster, il fait partie des artistes qui ont mené à l'émergence du ska, ce qui est illustré dans le livre Bass Culture.
Jeunesse et apprentissage rastafari
Count Ossie naît le à Bito, village des collines au-dessus de Bull Bay, dans la paroisse de Saint-Andrew[2]. Fils de père inconnu, il connaît très tôt les privations[3]. Il ne trouve de consolation que dans le tambour et se passionne rapidement pour la musique. Il intègre la fanfare des scouts, où il joue du tambour et du fifre.
Au début des années 1940, sa mère, poussée par la misère, quitte les collines pour s'installer à Rockfort, quartier est de Kingston. C'est là qu'il passe son adolescence et rejoint une autre fanfare de scouts, « The Saint Saviour Call Troop ». Vers l'âge de quatorze ans, il se convertit au rastafarisme[3]. Sa passion pour les tambours et les discussions rastas l'entraîne souvent à Salt Lane, à l'ouest de Kingston.
Salt Lane est alors le lieu de rassemblement d'une communauté rastafari qui s'y est approprié les rythmes de la tradition Burru, considérée comme l'une des rares formes musicales d'origine africaine encore vivantes. C'est là que Count Ossie se forme, vers la fin des années 1940, auprès de plusieurs maîtres tambourinaires convertis au rastafarisme. Le plus éminent est Watto King, « l'un des plus grands maîtres de cette tradition en Jamaïque »[4]. Son élève Brother Job initie Count Ossie aux rythmes fondamentaux, lui apprenant à jouer le funde puis le repeater[3]. Faute de tambour, il s'exerce d'abord sur des boîtes de peinture retournées[5]. C'est Watto King qui fabrique ensuite les premiers tambours pour lui sur demande, après qu'il a maîtrisé le funde. Ceci explique pourquoi les tambours rastafari sont directement modelés sur les tambours burru[6]. C'est sous cet arbre de Salt Lane, rapporte-t-il à la musicologue Verena Reckord, que lui vient l'idée de la musique rasta : « L'homme était anxieux, tout ce temps-là, de connaître les réponses aux questions sur lui-même et sur sa race. C'est à cette époque, là-bas à Salt Lane, sous un arbre, là où nous nous retrouvions généralement pour raisonner, que l'idée de cette musique m'est venue, et je l'ai travaillée, jusqu'à ce que nous ayons ce que les gens appellent aujourd'hui la musique rasta. »[4] En 1944, aux côtés de Filmore Alvaranga, Oswald fonde un premier groupe de percussion culturel dans le quartier de McGregor Gully, à l'est de Kingston[7].
Count Ossie stabilise ce rythme à soixante battements par minute, calqué sur le pouls humain au repos. Verena Reckord le compare à « un pouls maternel qui réconforterait un fœtus »[4]. Il est reconnu comme le « principal représentant et fondateur de la forme telle qu'elle est connue aujourd'hui » dans la musique populaire jamaïcaine[8]. Il forge ainsi une musique propre au mouvement rastafari et s'impose comme l'un des principaux artisans du style nyahbinghi[9]. L'ensemble percussif qu'il développe repose sur trois tambours : la basse, le funde et le repeater. La basse est traditionnellement faite de peau de bélier, dont le caractère naturellement grave convient à la fréquence basse recherchée ; le repeater, plus petit, utilise une peau de brebis, au timbre plus aigu[8]. Peints aux couleurs du drapeau éthiopien (rouge, vert, or) et ornés d'images de Hailé Sélassié, ils symbolisent « le Lion de Juda »[10]. Le repeater est l'instrument le plus difficile à maîtriser. Count Ossie est considéré comme l'un de ses plus grands interprètes en Jamaïque[10]. Ces rythmes nyahbinghi contribuent à l'émergence du ska, « première exportation culturelle internationale de la Jamaïque », au début des années 1960[4].
Il crée en 1947 le groupe Mystic Revelation of Rastafari afin de faire perdurer la tradition. Les « Big Three » (Ossie, Filmore Alvaranga et le saxophoniste « Big Bra » Gaynair) se distinguent lors du grand rassemblement de Noël 1949 à Wareika Hill[6]. Le titre de « Count » lui est attribué non seulement pour sa maîtrise du tambour, mais pour son caractère méditatif, chaleureux et modeste. Il est ainsi respecté comme un guide naturel[6]. En 1951, il travaille comme gardien de chantier au lotissement de Rennock Lodge, à l'est de Kingston, où il bat ses tambours nuit et jour[11]. Il établit ensuite son camp au 32 Adastra Road, dans le quartier de Wareika Hill[11], communauté ouverte qui devient un pôle d'attraction pour des centaines de musiciens jamaïcains, parmi lesquels Tommy McCook, Don Drummond, Johnny "Dizzy" Moore, Roland Alphonso et Rico Rodriguez. Au début des années 1970, avec l'aide du gouvernement jamaïcain, il y établit un centre communautaire dédié au développement des arts créatifs et à la formation des jeunes des quartiers populaires[12],[6].
Reconnaissance publique
Dans les années 1950, Count Ossie et ses percussionnistes jouent régulièrement dans les bals populaires des quartiers défavorisés de Kingston. A minuit, la musique enregistrée s'arrête et le groupe prend la scène, enchaînant chants et rythmes jusqu'à l'aube[11]. La formation obtient sa première reconnaissance publique à la fin de la décennie, grâce à Anita « Marguerita » Mahfood, danseuse de rumba d'origine syrienne et figure populaire de la scène kingstonienne. Habituée des sessions de Count Ossie pour lesquelles elle nourrit une passion sincère, elle refuse de paraître à Opportunity Hour — émission de variétés animée par Vere Johns et diffusée dans les théâtres de toute la Jamaïque — si le groupe n'y figure pas[13],[14]. Vere Johns fils, chargé des négociations, juge la chose difficile — son père, dit-il, ne travaille pas bien avec les Rastas — mais finit par accepter. Le matin de Noël, lors de la première au Ward Theatre, lorsque les tambours commencent à jouer, le public réclame à voir les musiciens : l'explosion est totale[13]. Le groupe remporte ensuite le concours du National Jazz Festival. C'est Marguerita Mahfood, selon le témoignage de Brother Royer, qui « a ouvert la porte » et non les musiciens de jazz[14]. Le succès se confirme rapidement dans d'autres salles. En , le journal The Star signale une représentation au Palace Theatre devant plus de 2 000 spectateurs, des centaines ayant dû être refoulées[13]. Le rôle de Marguerita Mahfood est décisif dans cette percée sociale. C'est elle qui transporte les tambours de Count Ossie depuis les collines jusqu'aux clubs fréquentés par les avocats et les touristes, franchissant ainsi la frontière de classe qui séparait la musique des quartiers populaires des scènes de l'uptown kingstonien[15].
En 1961, Count Ossie entre dans les studios d'enregistrement de ska. Dès 1958, sa réputation lui vaut d'être invité à jouer pour un public venu l'écouter, et non plus pour danser[16]. Ses sessions dominicales à Wareika Hill attirent de nombreux musiciens formés à l'Alpha Boys School de Kingston, notamment Rico Rodriguez, Wilton et Bobby Gaynair, Cedric Brooks et Dizzy Moore[17]. Il est notamment crédité sur (Oh) Carolina des Folkes Brothers (sous le nom de « Count Ossie Afro-Combo »), considéré comme le premier enregistrement commercial à faire usage de la percussion rastafari traditionnelle dans la musique populaire jamaïcaine[18]. Ses rythmes nyahbinghi influencent directement les Skatalites, formation emblématique du ska des années 1960[19]. Il est récompensé au festival des arts de la Jamaïque en 1965 et 1966. Sa stature dépasse le seul domaine musical. Le poète barbadien Edward Kamau Brathwaite récite ses poèmes en Jamaïque au son de ses tambours[20].
En 1966, il joue avec son groupe sur la piste d'atterrissage de l'aéroport de Kingston pour accueillir Hailé Sélassié lors de sa visite en Jamaïque le [21].
Dans un entretien accordé en 1972 au magazine Swing, Count Ossie décrit en ces termes le rôle du mouvement rastafari : « Nous luttions contre le colonialisme et l'oppression, non par les armes, mais par la parole et par la culture. »[22]
En 1970, Count Ossie se rapproche du groupe de Cedric Brooks, les Mystics. Brooks est un saxophoniste jamaïcain qui avait séjourné aux États-Unis à la fin des années 1960, travaillant avec Sun Ra et s'imprégnant du son de John Coltrane et de Pharoah Sanders[23]. L'union des cuivres et de la basse jazz des Mystics et des percussions de Count Ossie ouvre de nouvelles perspectives. Le groupe part en tournée en Guyane, en Amérique du Nord et en Europe. Brooks et Randy Weston les font inviter au Newport Jazz Festival de 1974[24], avant qu'ils enregistrent deux albums des Mystic Revelation of Rastafari.
Après avoir collaboré à de nombreux albums de reggae, Count Ossie meurt dans un accident de voiture le , jour de la Fête des héros nationaux en Jamaïque[4]. À l'annonce de sa mort, les deux grands partis politiques jamaïcains se disputèrent publiquement l'honneur de porter son cercueil[25].
Influence et héritage
Le camp de Wareika Hill constitue, dans les années 1950 et 1960, un foyer d'invention musicale sans équivalent dans la Jamaïque de l'époque. Les musiciens formés à l'Alpha Boys School (Don Drummond, Tommy McCook, Rico Rodriguez, Johnny Moore) y côtoient librement les percussionnistes rastafari, improvisant nuit et jour au contact de ces rythmes spécifiques. C'est dans ce cadre que Don Drummond intègre les rythmes burru et rastafari à ses compositions, les mêlant aux cuivres des Skatalites pour forger ce que le critique Gordon Rohlehr appelle le « Far East Sound », signature sonore qui distingue le ska jamaïcain du rhythm and blues américain dont il s'inspire[26].
Marguerita Mahfood joue un rôle décisif dans la diffusion de la musique de Count Ossie auprès du grand public. Danseuse régulière au camp de Rennock Lodge, elle en traduit les rythmes en gestes scéniques accessibles à un public non rasta, faisant entrer la musique nyahbinghi dans les théâtres et salles de spectacle de l'île. C'est elle, selon Heather Augustyn, qui « introduit la musique rasta dans la culture mainstream », ainsi que les musiciens de jazz qui l'accompagnent[13].
L'enregistrement d'(Oh) Carolina par les Folkes Brothers en 1960, produit par Prince Buster avec la participation de Count Ossie, marque un tournant. C'est la première fois que la percussion rastafari traditionnelle intègre un disque de musique populaire jamaïcaine. Prince Buster, cherchant à capitaliser sur le nouveau son des collines, fait appel à Count Ossie pour enregistrer à JBC Studios, contournant la résistance des producteurs concurrents[27]. L'enregistrement connaît un succès immédiat dans les dancehalls jamaïcains.
L'influence de Count Ossie sur le reggae se prolonge bien au-delà de sa mort. Les rythmes nyahbinghi qu'il codifie demeurent un fondement de la musique roots jamaïcaine, et le groupe Mystic Revelation of Rastafari continue d'en assurer la transmission. Comme le note lui-même Count Ossie : « Les tambours sont une part vitale de toute la musique jamaïcaine aujourd'hui. »