Burru
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Le Burru (également orthographié Buru) est un langage percussif d'origine afro-caribéenne, ancré dans les traditions musicales de l'Afrique de l'Ouest et centrale. Introduit en Jamaïque par les esclaves déportés lors de la traite négrière transatlantique, il constitue l'un des éléments rythmiques fondateurs de la musique jamaïcaine moderne. Transmis des plantations coloniales aux communautés rurales de l'ère post-émancipation, puis aux bidonvilles de Kingston, le Burru a directement nourri la tradition percussive du mouvement rastafari et par son intermédiaire, le reggae.
Caractéristiques musicales
Les trois tambours
L'ensemble Burru est structuré autour de trois tambours aux fonctions complémentaires. Le tambour grave (bass drum) assure le fondement sonore de l'ensemble. Le tambour intermédiaire (fundeh), long et étroit, fournit avec le bass drum les fondations rythmiques de l'ensemble. Le tambour aigu (akette ou repeater), de structure similaire mais plus court, joue un rôle principal d'improvisation. Ses solos se déploient sur la base posée par les deux tambours graves, défiant l'ordre rythmique qu'ils établissent par leurs figures libres. La rythmique est caractérisée par une accentuation alternée, premier et troisième temps, ou deuxième et quatrième temps[1].
Dans le cadre de la culture rastafari, chacun de ces tambours revêt une signification symbolique précise. Le bass drum incarne la fin de l'oppression. Le fundeh, avec son rythme binaire doux et continu, exprime la paix et l'amour. Le repeater symbolise la révolte, car il défie l'ordre rythmique établi par les deux autres tambours par ses solos[2].
L'appel et la réponse
La structure rythmique repose sur le principe d'appel et réponse (appelé « call and response »), commun à l'ensemble des traditions musicales africaines et à leurs dérivés caribéens et nord-américains. Ce dialogue entre deux tambourinaires ou entre un meneur et le groupe produit une alternance de phrases rythmiques qui est à l'origine du style.
Histoire en Jamaïque
De la plantation à la ville
Introduit en Jamaïque par les déportés africains, le Burru survit à la période esclavagiste dans les pratiques quotidiennes des communautés d'origine africaine. Les maîtres coloniaux toléraient cette pratique, dont l'utilité comme accompagnement rythmique au travail des champs constituait une justification suffisante à leurs yeux. Cette indifférence, paradoxalement protectrice, permit à cet idiome de se perpétuer au fil des générations, tout en se transformant au contact des pratiques musicales locales. Après l'émancipation de 1838, la tradition se maintint dans les zones rurales de l'île, portée par des maîtres tambourinaires dont la transmission restait essentiellement orale.
Avec l'exode rural massif qui s'accélère dans les années 1930 et 1940, de nombreux porteurs de la tradition Burru quittent la campagne et se dirigent vers les quartiers pauvres de Kingston, Spanish Town, Port Antonio ou Montego Bay. C'est là qu'ils rencontrent les Rastafari, dès la fin des années 1940, et qu'ils leur enseignent leur art musical[1]. Le quartier de Back-o-Wall, considéré dans les années 1950 comme l'un des plus déshérités des Caraïbes, constitua à la fois un foyer précoce de la culture rastafari et un centre vivant de pratiques afro-jamaïcaines plus anciennes, parmi lesquelles le Burru côtoyait le Kumina et le Poco[3]. Rasé en 1966 pour laisser place au projet urbanistique de Tivoli Gardens, ce quartier est le creuset où se sont croisées traditions africaines et modernité musicale jamaïcaine. En 1954, la destruction par la police de la commune de Pinnacle, fondée par Leonard Howell dans la paroisse de Sainte-Catherine, contraint ses centaines de membres rastafari à se réfugier dans les quartiers populaires de Kingston. C'est à ce moment que les traditions musicales populaires jamaïcaines, en particulier le Burru et le Kumina, sont mobilisées et adaptées au contexte urbain, donnant ainsi naissance aux pratiques percussives et dansées associées depuis lors au mouvement rastafari[4].
La chaîne de transmission
La figure centrale de la transmission du Burru dans la première moitié du XXe siècle est Watta King, maître tambourinaire d'origine kongo, chaînon essentiel entre la tradition rurale et le nyahbinghi naissant de l'ouest de Kingston dans les années 1940-1950. Il transmit son art à Baba Job, puis à Alvin « Seeco » Patterson, qui deviendra le percussionniste attitré de Bob Marley[5].
Le Burru et le mouvement rastafari
La musique nyahbinghi
La musique nyahbinghi est directement issue du Burru, idiome percussif ancré dans les traditions africaines et particulièrement congolaises[6]. Elle structure les rassemblements rastafari (groundations) autour de la même trinité de tambours et constitue l'un des répertoires fondamentaux de l'éthiopianisme, courant d'identification politique et religieuse des populations noires à l'Éthiopie, que portent les premières communautés rastafari dès les années 1940[7]. À l'ouverture du rituel nyahbinghi, l'assemblée se lève et se tourne vers l'est pour entonner collectivement l'Hymne éthiopien universel, accompagnée par les trois tambours Burru[8]. Ces rassemblements associent prières, lectures bibliques, chants méditatifs, danse et séances de « raisonnement » (reasoning), le tout porté par le battement ininterrompu des tambours. Contrairement aux cultes Kumina, Revival ou Marron, pour lesquels la transe et la possession constituent des moments rituels attendus, les cérémonies rastafari n'ont pas la possession pour finalité. Pour les Rastafari, la musique devient instrument de révélation et de résistance.
Count Ossie et la codification du Nyahbinghi
La figure la plus déterminante de la codification du Burru dans le contexte rastafari est Count Ossie (Oswald Williams, 1926–1976). Percussionniste formé dans les années 1940 par le maître tambour Brother Job au camp de Salt Lane à Kingston, il ancre le langage percussif rastafari dans les rythmes Burru hérités des traditions africaines congolaises, donnant ainsi naissance à la musique nyahbinghi jamaïcaine[9].
En 1951, Count Ossie ouvre dans les collines de Wareika, à l'est de Kingston, un camp rasta qui devient un espace de rencontre décisif pour toute une génération de musiciens. Don Drummond, Tommy McCook, Roland Alphonso, Johnny Moore et Rico Rodriguez, futurs membres des Skatalites, participent régulièrement à ces séances d'improvisation collective où les fils conduisant au ska se nouent. En 1959, ses percussionnistes apportent une contribution historique au single Oh Carolina des Folkes Brothers, produit par Prince Buster, premier enregistrement commercial à intégrer des rythmes rastafaris à la musique populaire jamaïcaine. En 1973, son groupe Mystic Revelation of Rastafari enregistre le triple album Grounation, en collaboration avec le saxophoniste Cedric Brooks, perpétuant la tradition nyahbinghi en y mêlant jazz, poésie, lectures bibliques et percussions Burru.
Influence sur la musique populaire jamaïcaine
La structure des trois tambours Burru se trouve directement transposée dans l'instrumentation du reggae. La ligne de basse électrique correspond au bass drum, la guitare rythmique au fundeh, tandis que la guitare soliste reprend le rôle du repeater[5]. Cette correspondance, relevée indépendamment par plusieurs musicologues, traduit une filiation directe assurée par les percussionnistes rastafari qui fréquentaient les studios de Kingston. Dans les rythmes Burru comme dans le reggae, on retrouve « outre l'accentuation alternée, soit une structure d'espacement progressif, soit une succession de paquets de notes jouées en croches, doubles croches ou triples croches — deux formules qui conduisent tout droit à la cellule rythmique du reggae »[10]. Pour Jack Zips, le Burru, le Kumina, les chants marrons, la musique rastafari et le reggae font tous partie d'un même ensemble caractérisé par la remémoration collective de l'Afrique et la résistance à la colonisation culturelle européenne, ce qui lui permet de qualifier le reggae de « version instrumentale et électrifiée des percussions afro-jamaïcaines »[11].
Mortimer Kumi Planno, mentor rastafari (elder) surnommé « Brother Kuminari » pour son attachement à la percussion Kumina, recevait dans sa cour de Trench Town Bob, Peter et Bunny Wailer, qui y pratiquaient eux-mêmes les tambours nyahbinghi[12]. C'est dans ce cadre que Rastaman Chant, enregistrée sur l'album Burnin' (Island Records, 1973), trouve son origine directe. Ce chant, que les enfants du quartier connaissaient par cœur et qui retentissait lors de ces veillées collectives[13], illustre la filiation ininterrompue entre les tambours Burru, la pratique nyahbinghi et le reggae des années 1970. Le même répertoire de veillée se retrouve dans les enregistrements de Yabby You et Ras Michael and the Sons of Negus, dont None a Jah Jah Children et Run Come Rally constituent les témoignages les plus directs de la tradition nyahbinghi[14]. Ces pratiques collectives nouent ainsi les traditions africaines héritées du Burru, le mouvement rastafari et le son du reggae des années 1970.
Ces percussions, loin de rester confinées à la sphère rituelle, ont contribué de manière décisive à la genèse des rythmes du ska, du rocksteady, du reggae et du dancehall[15]. En témoigne, Owen Emmanuel plus connu sous le nom Count Owen, pionnier du mento, qui retrouve dans les rythmes du dancehall contemporain les mêmes pulsations qu'il avait autrefois entendues lors des cérémonies kumina de son enfance[16].