Crime passionnel (Jean Guidoni)
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Théâtre des Bouffes-du-Nord, Paris
| Crime passionnel | |
| Lyrics | Pierre Philippe |
|---|---|
| Musique | Astor Piazzolla |
| Première | Théâtre des Bouffes-du-Nord, Paris |
| Langue d’origine | Français |
| Pays d’origine | |
| Versions successives | |
| Représentations notables | |
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Crime passionnel est un spectacle et un album-concept créé par Jean Guidoni, sur des paroles de Pierre Philippe mises en musique par Astor Piazzolla, représenté au théâtre des Bouffes-du-Nord en 1982. Conçu comme un « opéra de chambre pour un homme seul », il marque l'apogée de la collaboration entre Guidoni et Philippe, tout en y apportant un nouveau souffle musical grâce aux compositions de Piazzolla. L'album a reçu le Grand Prix du Disque audiovisuel européen en 1982.
L'œuvre se compose de douze chansons et d'un monologue formant un récit centré sur la vie sentimentale réelle ou imaginaire d’un homme solitaire. Le spectacle met en scène un personnage enfermé dans une chambre, qui connaît une passion amoureuse suivie d'une trahison. Bientôt dominé par la jalousie, il sombre dans une spirale de violence et de démence conduisant au meurtre, réel ou fantasmé, de l'être aimé. L'ensemble se présente comme un huis clos psychologique suivant une progression dramatique.
Sur le plan musical, l’œuvre mêle le tango nuevo à des formes plus populaires comme la java. Les paroles, caractérisées par un registre soutenu et de nombreuses références culturelles, abordent des thèmes récurrents chez Pierre Philippe, tels que l'amour, la mort et la folie.
Il existe deux versions discographiques de Crime passionnel. Un enregistrement studio sort d'abord en , c'est le quatrième album de l'interprète. Bien que son succès commercial soit modeste, le disque reçoit un accueil critique favorable et s'impose progressivement comme une référence dans le répertoire de la chanson française. Le spectacle est remonté et rejoué en fin d'année 2000 au Cabaret Sauvage, dont l'enregistrement en public, plus complet que l'album studio, sort en 2001.
Depuis sa création, Crime passionnel a fait l'objet de plusieurs reprises scéniques et d'adaptations internationales, confirmant son importance.
Après la publication de l'album Je marche dans les villes, récompensé par le Grand prix de l'académie Charles-Cros[1],[2], et un spectacle au Théâtre en Rond qui avait obtenu un grand succès critique et public[3],[4], le chanteur Jean Guidoni est invité par Jacques Chancel dans l'émission Le Grand Échiquier, diffusée le [5].
Malgré tout, son parolier Pierre Philippe est insatisfait des musiques de ses chansons[6], dont il considère qu'elles « manqu[ent] de force, de style »[7]. Il vient d'écrire les paroles de Tout va bien[10] et demande donc aux producteurs de son partenaire de chercher un nouveau compositeur[6],[12] . Il propose alors le nom d'Astor Piazzolla[6], dont il est un grand admirateur[7].
Contre toute attente, l'éditeur[15] de Jean Guidoni parvient à contacter le maestro argentin[16] qui résidait à l'époque dans la rue Saint-Louis-en-l'Île, en plein cœur de Paris[17],[6]. Il se trouve que ce dernier, qui avait déjà travaillé quelques années auparavant avec plusieurs vedettes de la chanson française comme Georges Moustaki[18],[19], Guy Marchand ou Marie-Paule Belle[20], a été emballé par la prestation de Guidoni dans Le Grand Échiquier et accepte immédiatement[3]. Pierre Philippe lui soumet alors l'un de ses derniers textes pour qu'il en compose la musique[16]. Le résultat stupéfie le parolier[21], qui est aussi impressionné par son interprétation au bandonéon :
« J'eus droit à cette émotion : le réveil du [bandonéon], son lent bâillement et le cliquetis de ses pustules de nacre sous des doigts martyrs […] écrasés en spatules, presque des extrémités de batracien, écartelés en étoile autour de paumes convexes. »[7]

Après ce premier essai réussi, Pierre Philippe finit par sympathiser avec le musicien argentin[22], et ce dernier ne tarde pas à lui suggérer de s'« atteler à un projet [plus] ambitieux »[7]. Connaissant bien sa carrière, il est saisi d'angoisse[7] car il savait que Piazzolla avait collaboré avec des prédécesseurs illustres tels que l'écrivain Jorge Luis Borges[23] ou le poète Horacio Ferrer[24]. En s'inspirant du texte de Masque noir qu'il avait déjà écrit[3], il décide tout de même de commencer à s'atteler avec Piazzolla, durant tout l'été 1981, à l'élaboration des douze chansons qui composeront le futur Crime passionnel[25]. Souvent qualifié d'« opéra de chambre pour un homme seul »[26], il s'agit avant tout d'un album-concept, bâti autour de la « vie sentimentale réelle ou imaginaire d'un homme cloîtré dans sa chambre »[27] et dont les thèmes ont été choisis en commun par le parolier et l'interprète[28]. D'après Jean Guidoni, qui fut le premier à le créer sur la scène du théâtre des Bouffes-du-Nord, cet « opéra » a été composé essentiellement au piano, un instrument que, selon lui, le maestro maîtrisait moins bien que le bandonéon[16]. Dans une interview de l'époque, le Toulonnais confie aussi à José Artur qu'au tout début de leur collaboration, Piazzolla avait écrit « trois musiques qui ne convenaient pas » et qui ressemblaient plus aux compositions de Michel Legrand[29],[30]. Avec beaucoup d'humilité, le compositeur n'a alors pas hésité à tout jeter pour réécrire une nouvelle musique plus typique de son style[31],[16].
Parallèlement, après sa prestation remarquée à l'Olympia en , Guidoni signe un contrat avec Phonogram qui produira l'album studio l'année suivante[32].
Synopsis
Le spectacle s'ouvre sur le décor d'une chambre à coucher habitée par un jeune homme solitaire qui cherche à établir des liens avec ses semblables. Soudain, il ressent une forte passion pour un partenaire qui ne tarde pas à le tromper. En proie à la jalousie, il est bientôt obsédé par des idées criminelles qui aboutissent au meurtre réel ou imaginaire de ce dernier. Il contemple ensuite le cadavre de l'être aimé, en détaillant chaque parcelle de son corps, puis sombre dans la folie avant de constater l'échec de sa vie sentimentale. Dans la scène finale, on assiste à la mort de l'unique protagoniste de ce huis clos, qui finit par se rouler dans un grand lit, dont les draps blancs se tachent alors de sang[33].
Chansons
Analyse musicale

Écrit entièrement par Pierre Philippe, le livret de Crime passionnel se base sur des thèmes que l'on retrouve régulièrement dans son œuvre, comme l'amour, la mort et la folie[34]. Les textes des chansons fourmillent de références culturelles, et l'auteur recourt à un registre de langue particulièrement recherché ainsi qu'à des techniques littéraires sophistiquées, visant à se rapprocher d'une certaine « perfection formelle »[27]. Selon Jean Viau, spécialiste des marges de la chanson française, le parolier était à l'époque au « sommet de son art »[27]
Mis à part Machine à souffrir, un poème crédité du seul Pierre Philippe[35], tous les morceaux ont été composés par Astor Piazzolla, inventeur du tango nuevo. Contrairement au tango traditionnel qui sert avant tout à accompagner une danse, le style novateur de Piazzolla s'adapte parfaitement à la forme de récit, qui constitue la base de la plupart des textes de Pierre Philippe[27]. Enrichissant le tango porteño avec des emprunts harmoniques ou rythmiques issus du jazz, de la musique baroque ou moderne (Stravinski et Bartók), le caractère à la fois subtil et sauvage du tango nuevo[36] correspond tout autant à la personnalité du chanteur[37]. Mais loin de se limiter au tango, le compositeur varie régulièrement les rythmes et s'amuse même à pasticher un air de java dans Weidmann[38]. Même si la musique est souvent violente et agressive (comme dans Qui crie ?[39]), un certain lyrisme n'est pas non plus absent (notamment dans Fleurs fanées et Les Draps blancs[40]).
Le Haut Mur
Bâti sur des mesures à quatre temps (comme les titres suivants) et écrit sur un tempo noté Lento[41], Le Haut Mur est le premier titre du spectacle. Il nous présente l'unique personnage du drame en faisant un clin d'œil aux paroles de la chanson titre de l'album précédent Je marche dans les villes, notamment avec les vers suivants : « J'ai toujours marché / Le long du mur fléché / Aux mensonges affichés / Le haut mur de la ville »[42]. Ce titre mélancolique et lancinant nous présente un homme dans un état d'attente[27]; et dont « l'impression de fragilité » est accentuée par la relative lenteur du morceau qui met du temps à s'installer[43].
Masque noir

Masque noir fait partie des premiers titres composés par Astor Piazzolla. Il figure d'ailleurs dans le programme du premier récital de Jean Guidoni à l'Olympia, donné le ; un concert que l'on retrouve presque intégralement dans le 1er CD de l'anthologie Y'a un climat… parue en 2024[44].
Plus encore que le titre précédent, dans lequel le personnage principal rêvait d'un monde « par delà le mur », Masque noir évoque la promesse d'une rencontre amoureuse possible, dans un environnement jugé hostile. Mais le narrateur se confronte toujours à l'indifférence, au mépris et se sent persécuté, malgré ses suppliques et ses tentatives désespérées de se faire accepter des autres[42].
La chanson, qui fait référence entre autres à la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett[45], est marquée par une grande tension qui s'exacerbe petit à petit jusqu'aux derniers vers qui ramènent le narrateur à sa solitude initiale[42].
Alors je me suis assis (N°1)
Ce morceau en prose est le premier de deux récitatifs, dont les paroles commencent par l'énigmatique phrase Alors je me suis assis[42]. Faute de place[46], ces deux morceaux ne figurent pas dans l'album studio de 1982, mais font partie intégrante du spectacle[42]. Ils apparaissent également dans la version live enregistrée en 2000, qui en reprend intégralement toutes les pistes dans l'ordre de la partition[46]. Scandé par des accords menaçants, le texte d'Alors je me suis assis (N°1) dépeint la peur qui étreint alors le narrateur en le plongeant dans un univers de fantasmes, donnant l'impression au spectateur que ses divagations ne reposent sur rien de réel[42].
Coup de cœur
Pleine d'allégresse et presque joyeuse sur le plan musical[42], Coup de cœur est également la première chanson de la partition qui comporte des mesures ternaires[47]. Comme le titre l'indique, le personnage rencontre enfin l'amour et cette romance éclate au grand jour dans le refrain central[48]. Toutefois, d'après l'analyse de Jean Viau, ce bonheur reste ambivalent car les couplets rappellent à la fois le lourd passé de solitude ainsi que le futur danger que peut représenter la passion amoureuse, notamment à cause de l'insistance de mots accentués comme « blêmes », « effroi », « enfer », « blasphème » et surtout « mort », répété par deux fois en toute fin du morceau[49]. Tout comme la première représentation du spectacle aux Bouffes-du-Nord, cette chanson est dédiée à un certain Peter W. qui est apparu, telle une météorite, dans la vie du parolier[45].
Machine à souffrir
Écrit en Israël par le seul Pierre Philippe[45], Machine à souffrir est un long poème en prose[50], s'étalant sur cinq pages de la partition officielle[51]. Il débute par les vers suivants : « J'ai trouvé / Au marché aux puces de l'amour / Une machine à souffrir »[50]. Cette Machine à souffrir s'avère être l'être aimé par le narrateur, mais transformé — sous un mode réifié — en simple « objet du désir »[52]. S'amusant à détourner le jargon des modes d'emploi, l'auteur indique à la fin du poème qu'« une simple adaptation technique permet […] à la demande expresse de l'utilisateur, de transformer la machine à souffrir en machine à mourir »[49]. Même si le genre de la personne aimée n'est jamais indiqué clairement dans le texte de Pierre Philippe[49], cette Machine à souffrir s'inspire de la figure de Peter W. que l'auteur rencontre plusieurs mois après avoir écrit Coup de cœur[45]. Le jeune homme est présent lors de l'enregistrement de l'album au cours de l'hiver 1981-1982, puis part en Israël afin de fuir ses fréquentations et son addiction à la drogue[45]. Quand il rentre à Paris, il se réfugie alors au domicile du parolier où il décède d'une overdose en [56].

Tel un comédien de théâtre, Jean Guidoni déclame le poème sur un « fond musical »[57] discret et assez différent des autres musiques écrites par Piazzolla[59]. Absent de l'album studio de 1982[49], on peut l'écouter dans sa version initiale[61] grâce à l'Inathèque[63], ou sur disque dans l'enregistrement capté au Cabaret sauvage en 2000[67].
Solo
Composé sur un tempo de « tango violent »[68], Solo contraste vivement avec l'optimisme en demi-teinte de Coup de cœur. L'éclatante passion amoureuse vécue par le personnage principal dans ce dernier titre n'a pas résisté bien longtemps à l'usure de la vie à deux. Rongé par la jalousie, il cherche maintenant à culpabiliser son partenaire, tout en s'apitoyant de manière pathétique sur lui-même[49]. Pour Jean Viau, ce comportement possessif pourrait être causé par la « recherche déçue d'une relation fusionnelle », conduisant le protagoniste à commettre l'irréparable[69]. Pour se moquer de la banalité de la fin des histoires d'amour, Pierre Philippe va jusqu'à citer le recueil de poèmes Toi et moi, que Paul Géraldy publia en 1913, et qui traîna pendant longtemps une réputation d'ouvrage à « l'eau de rose »[45].
Weidmann
Introduit initialement par des voix de vendeurs de journaux à sensation se mêlant à la musique, Weidmann inaugure la seconde partie du spectacle dans laquelle la narration amoureuse cède la place à la thématique de la violence[70]. Le titre de la chanson reprend le patronyme du tueur en série Eugène Weidmann, qui fut le dernier condamné à mort exécuté en public en France[71]. L'auteur en profite pour égratigner le goût morbide des foules pour les faits divers, tout en faisant l'apologie du criminel[71] qu'il compare même à un « poète »[72].
Composé d'alexandrins, les couplets décrivent des épisodes de la vie criminelle de Weidmann[38]. Quant aux refrains, ils sont bâtis sur un rythme de java traditionnelle à trois temps[38]. Dans le dernier refrain, l'interprète articule de façon exagérée certains mots comme « fête », « argent » ou « justice » afin de bien montrer la jouissance de la foule pendant ces exécutions publiques. Le tempo s'accélère de plus en plus vers la fin du morceau pour donner une impression de joie malsaine qui détonne quelque peu parmi l'ensemble beaucoup plus sombre des chansons qui composent le spectacle[38].
Une fois de plus, les références historiques abondent dans ce titre qui évoque, entre autres, des malfrats vêtus de prince-de-galles, « finir en beauté aux mains de Desfourneaux » (le bourreau qui guillotina Weidmann le ). Le vers « Genet dans sa cellote » fait par ailleurs référence à la fascination que Weidmann exerçait sur l'écrivain Jean Genet, qui avait accroché son portrait au mur de sa cellule à la prison de la Santé[45]. L'auteur ne nous épargne pas non plus quelques détails pittoresques des dernières exécutions capitales, qui se déroulaient à l'époque « entre les marronniers du boulevard Arago », dont la pratique fétichiste consistant à tremper un « mouchoir dans le sang »[45].
Lames

Reposant entièrement sur des mesures à deux temps[73], et recourant à une même mélodie répétée afin de suggérer le désir criminel obsessionnel du personnage principal[74] ; Lames nous plonge dans un univers inquiétant où règne une insécurité généralisée et dans lequel les armes blanches sont omniprésentes[74]. Dans les couplets, le parolier n'en cite pas moins de vingt-cinq[45], dont la mythique épée de Damoclès qui menace le protagoniste dans le 3e couplet[45]. Plus lyrique, le refrain utilise à nouveau la première personne du singulier en jouant sur la proximité paronymique entre les mots « lames » et « larmes »[74]. Sur le plan musical, la version studio de Lames recourt à un orchestre très fourni dont des cuivres (non crédités), ainsi que trois choristes chantant en harmonie les syllabes « Ah, ah, ah, ah, ah »[75],[76]. L'utilisation du canon dans les refrains (par la voix dédoublée de Guidoni) renforce l'idée d'une « descente aux enfers » inexorable, tandis que les dissonances exacerbent le contenu agressif des paroles[76].
Qui crie ?
Avec Qui crie ?, une nouvelle étape est franchie dans la violence, aboutissant au meurtre de l'être aimé à la toute fin du morceau[72]. Tout comme Le Haut Mur, Fleurs fanées et Les Draps blancs, Qui crie ? fait partie des réussites les plus marquantes de ce spectacle[77]. Il s'agit d'ailleurs d'un des rares morceaux de Crime passionnel que Jean Guidoni a repris par la suite dans son tour de chant[78].
Le refrain se compose de simples vers très ramassés, qui invitent le spectateur à rester totalement indifférent aux cris de souffrance : « Qui crie ? / Personne […] Ce n'est rien / Rien »[39]. En revanche, chaque couplet voit sa longueur doubler après chaque refrain : le premier est composé de six vers, le second en compte douze et le troisième vingt-quatre, afin de créer une sorte de crescendo vers l'horreur[79]. Suivant une progression graduée, ils décrivent des souffrances de plus en plus intolérables, en commençant par les plaintes muettes des fleurs cueillies ou des insectes écrasés, puis les vociférations de femmes et les cris de terreur avant de finir dans une « surenchère de violence », en convoquant entre autres le peintre norvégien Edvard Munch, et son tableau Le Cri[79]. L'interprétation vocale est elle-même de plus en plus criée, jusqu'au hurlement qui se prolonge sur l'ultime syllabe[80].
Fleurs fanées

À partir de Fleurs fanées, on entre dans la dernière partie du spectacle qui renoue avec une certaine sérénité. Le protagoniste du drame est alors confronté aux conséquences de l'acte criminel, réel ou imaginaire, qu'il vient de perpétrer. La chanson est dotée d'une musique plus mélodieuse et dont le lyrisme accompagne des vers en alexandrins écrits dans un style plus classique[70].
Le narrateur se remémore alors les moments heureux passés avec la personne aimée et, tout en contemplant son corps mort, compose un véritable « portrait poétique » à la manière du célèbre peintre italien Giuseppe Arcimboldo[70]. Le parolier utilise de nombreuses métaphores florales, en convoquant des poètes comme Guillaume Apollinaire ou Paul Verlaine (il fait notamment un clin d'œil à son Sonnet du trou du cul, co-écrit avec Rimbaud)[45],[70] ; sans oublier le dernier vers qui rend hommage à la chanteuse Damia et sa chanson Pluie (1935), écrite par Bernard Zimmer et Jean Lenoir et dans laquelle elle évoque « l'odeur des fleurs pourries »[45].
Mandat d'amener
Bâti sur des mesures à deux temps[81], Mandat d'amener ressemble à une sorte de comptine jouée au piano. Sa mélodie délibérément simpliste est balbutiée par l'interprète qui semble vouloir imiter un enfant. Les paroles nous dépeignent un personnage principal en pleine régression infantile, sombrant de plus en plus dans la folie. Les vers « Mais ma quarantaine / Va se terminer / C'est Croquemitaine / Il va m'emmener » suggèrent qu'il attend l'arrivée des forces de l'ordre afin d'être jugé pour son crime[82].
Alors je me suis assis (N°2)
Ce second récitatif en prose est pourvu d'une musique assez proche de celle du premier[45], avec un texte qui nous montre la résignation du narrateur, confronté à un destin qu'il a lui-même provoqué[83]. Tout comme le premier, ce récitatif ne figure pas dans l'album studio[82] et sert surtout à introduire la chanson suivante.
Les Draps blancs

Interprété en avant-première le sur le plateau de France Culture[84], Les Draps blancs conclut le spectacle en convoquant tout l'orchestre afin d'« obtenir un effet grandiose »[43]. Dans cette chanson en forme d'apothéose, le personnage principal se remémore toute sa vie passée, puis, après sa découverte du grand amour et la déception qui s'en est suivie, il regagne sa chambre solitaire où l'attend sa fin[43].
Le spectacle se clôt par la mort de l'unique protagoniste dans une mise en scène qui évolue selon les différentes représentations. Aux Bouffes-du-Nord, Jean Guidoni indique dans son autobiographie qu'il meurt « d'une mort parfaite en pleine lumière sur un grand lit aux draps blancs tachés de sang »[85].
Lors de sa reprise en version acoustique au Cabaret Sauvage, la mise en scène change complètement et le Toulonnais termine le spectacle en esquissant quelques pas de tango avec son double de scène qui finit par lui donner « l'ultime baiser de la mort »[86].
Fiche technique
- Titre : Crime passionnel (opéra de chambre pour un homme seul)
- Paroles : Pierre Philippe
- Musique : Astor Piazzolla
- Production : Jean-François Millier
- Date de première représentation : au théâtre des Bouffes-du-Nord à Paris
- Date de dernière représentation française : au Cabaret Sauvage à Paris
Discographie
Album studio de 1982
Enregistré pendant l'hiver 1981-1982[45] au Studio des Dames à Paris, l'album studio est publié en sur le label Philips[87]. Le disque est ensuite gravé en CD en 1988, puis en 1994, au sein d'un coffret Polygram reprenant les trois albums studio enregistrés par le label[88],[89]. Rapidement épuisé, il est réédité à nouveau par Mercury en 2000[88],[90].
Ce microsillon, qui propose seulement dix pistes sur un total de treize, a été pensé comme un avant-goût du spectacle aux Bouffes-du-Nord[32]. Astor Piazzolla n'ayant pas voulu se charger des orchestrations[92], celles-ci sont écrites par le pianiste Raymond Alessandrini et le bassiste de jazz-rock Jannick Top qui dirigent également l'orchestre[87]. La pochette, qui propose une sorte de fiche anthropométrique de Jean Guidoni, a été réalisée par Evelyne Pépin à partir de photos de Daniel Boudinet[87].
| Sortie | |
|---|---|
| Enregistré | hiver 1981-1982 au Studio des Dames (Paris) |
| Durée | 41:05 |
| Genre | Chanson française |
| Producteur | Phonogram |
| Réalisateur | Marcel Rothel |
| Label | Philips Records |
Albums de Jean Guidoni
Liste des titres
| No | Titre | Durée |
|---|---|---|
| 1. | Le Haut Mur | 3:25 |
| 2. | Masque noir | 3:25 |
| 3. | Coups de cœur | 2:48 |
| 4. | Solo | 3:35 |
| 5. | Weidman | 6:41 |
| 6. | Qui crie ? | 3:43 |
| 7. | Lames | 4:00 |
| 8. | Fleurs fanées | 5:30 |
| 9. | Mandat d'amener | 1:30 |
| 10. | Les Draps blancs | 6:03 |
Musiciens
- Jean Guidoni : chant
- Roland Romanelli : accordéon, synthétiseur
- Raymond Alessandrini : piano-fender
- Jannick Top : guitare basse
- Jacky Tricoire : guitare électrique
- Patrice Tison : guitare électrique
- Jean-Paul Batailley : percussions
- Ann Calvert, Carole Fredericks, Yvonne Jones : chœurs
Équipe de production
- Jannick Top : arrangements et direction d'orchestre
- Raymond Alessandrini : arrangements et direction d'orchestre
- Marcel Rothel : réalisation artistique (pour Phonogram)
- Dominique Poncet : prise de son (studio des Dames)
- Marc Repingon : prise de son (studio des Dames)
- Daniel Boudinet : photos
- Evelyne Pépin : maquette et mise en page[93]
Album live de 2001
Capté le au Cabaret Sauvage, cet unique enregistrement live intégral de Crime passionnel sort l'année suivante en CD sur le label Sergent Major Company[65].
Cette fois, Pierre Philippe et Jean Guidoni ont souhaité des orchestrations acoustiques plus proches du tango traditionnel, telles qu'Astor Piazzolla « aurait pu les faire »[91], avec un orchestre réduit à un simple quintette (guitare, bandonéon, piano, violon et contrebasse) placé sous la direction du guitariste Leonardo Sánchez qui signe aussi les arrangements[94]. Parmi les musiciens, on peut noter la présence du pianiste Gustavo Beytelmann qui avait accompagné le maestro au cours d'une tournée à l'Olympia en 1977[95]. Quant à l'arrangeur et guitariste Leonardo Sánchez, c'est un collaborateur régulier du chanteur argentin Jairo, pour qui Guidoni avait travaillé à la fin des années 1980[96]. Le graphisme de la pochette, qui reprend un détail de la version lithographique du Cri d'Edvard Munch superposée sur un fond rouge uni[17], a été réalisé par Marie Thirion[65].
| Sortie | 2001 |
|---|---|
| Enregistré | au Cabaret Sauvage |
| Durée | 66:29 |
| Genre | Chanson française, tango |
| Producteur | Jacques Dejean |
| Label | Sergent Major Company |
Albums de Jean Guidoni
Liste des titres
| No | Titre | Durée |
|---|---|---|
| 1. | Le Haut Mur | 5:54 |
| 2. | Masque noir | 3:59 |
| 3. | Alors je me suis assis (1) | 3:29 |
| 4. | Coup de cœur | 3:04 |
| 5. | Machine à souffrir | 10:12 |
| 6. | Solo | 5:15 |
| 7. | Weidmann | 6:18 |
| 8. | Lames | 3:57 |
| 9. | Qui crie ? | 4:38 |
| 10. | Fleurs fanées | 7:22 |
| 11. | Mandat d'amener | 1:17 |
| 12. | Alors je me suis assis (2) | 3:07 |
| 13. | Les Draps blancs | 7:57 |
Musiciens
- Jean Guidoni : chant
- Gustavo Beytelmann : piano
- Leonardo Sánchez : guitare
- Roberto Tormo : contrebasse
- Victor Villena : bandonéon
- Cyril Garac : violon
Équipe de production
- Leonardo Sánchez : arrangements et direction d'orchestre
- Jacques Dejean : production (pour Sergent Major Company)
- Jean-Louis Dagorno : prise de son et mixage (studio Regiscène)
- Julian Dagorno : prise de son et mixage (studio Regiscène)
- Sandrine Jousseaume : photos
- Marie Thirion : graphisme[65]
Représentations
En France

Pendant la réalisation de l'album studio en fin d'année 1981[45], Jean Guidoni caresse déjà le projet de présenter cet « opéra » sur les planches des Bouffes-du-Nord à Paris[32]. Ce vieux théâtre à l'italienne[97] avait déjà accueilli les chanteuses Yvette Guilbert ou Damia[98] et, selon lui, il y avait une « adéquation parfaite, […] , entre le lieu et l'ambiance de Crime passionnel »[32]. Malgré quelques difficultés, les responsables du théâtre ont accepté de le programmer, après avoir assisté à une prestation du chanteur au cours d'un de ses galas[32].
Créé le et joué jusqu'au [5],[99], le spectacle est produit par Jean-François Millier[32]. Vêtu d'un costume gris et les yeux maquillés, Jean Guidoni est accompagné par six musiciens menés par le pianiste Raymond Alessandrini et l'accordéoniste Roland Romanelli[60]. Ces derniers sont dissimulés derrière un rideau de tulle grisâtre et l'interprète est totalement seul sur la scène[57], à peine éclairé par un jeu subtil de lumières, révélant au fur et à mesure les éléments de la chambre à coucher qui fait office d'unique décor[100].
Le parolier en fait une description détaillée dans l'introduction du Songbook de 1983 :
| Vidéos externes | |
| Archives de l'INA : | |
|---|---|
| Portrait de Jean Guidoni sur FR3 (1982) | |
| Reportage sur le spectacle de Créteil sur FR3 (1985) | |
« Une heure dépouillée, […] , où le chanteur évoluait dans un espace gris, mis en puzzle cubiste par des faisceaux de lumière froide. Seules les toutes dernières minutes nous ramenaient à une réalité : celle d'une chambre de célibataire minable. »[58]

Après cette première représentation parisienne, Le Toulonnais veut monter Crime passionnel en province, afin de toucher un « public […] plus populaire » qui ne le connaît pas encore[86]. Le spectacle est donc repris en , au grand théâtre de la maison de la culture lors de la 7e édition du Printemps de Bourges. Pour un soir, Guidoni a même la chance d'être rejoint sur scène par Astor Piazzolla en personne, qui l'accompagne au bandonéon et à la direction d'orchestre[101],[102]. Ce dernier s'est dit ravi d'être entouré de « musiciens exceptionnels » et de l'accueil chaleureux des spectateurs, dont il juge qu'ils « savent reconnaître la qualité »[103].
Du au , le spectacle est redonné dans un nouveau décor à la Maison des arts et de la culture de Créteil. Le lit aux draps blancs est toujours présent mais trône désormais sur un sol revêtu de damiers noirs et blancs[86].
Quinze ans plus tard, une nouvelle version acoustique du drame est proposée au public du Cabaret Sauvage, du jusqu'au [5],[104]. Le décor a encore changé, le spectacle se déroule cette fois sur un plateau circulaire surélevé[86] de couleur rouge unie, sur lequel le chanteur danse un « vrai tango, avec ronds de jambe, glissades, ruades, coups, caresses et, […] , baiser fatal » avec un danseur qui joue le rôle de son « double » dans la scène finale[105]. Les nouveaux arrangements acoustiques « dans l'esprit » d'Astor Piazzolla[94], signés du guitariste Leonardo Sánchez et joués par un quintette traditionnel, donnent l'impression à Guidoni qu'il est originaire de Buenos Aires, alors qu'il n'y a « jamais mis les pieds »[86].
Dans le monde
| Vidéos externes | |
| Adaptations et reprises à l'étranger : | |
|---|---|
| Fleurs fanées par Mario Cei (2015) | |
| Les Draps blancs par Mario Cei (2015) | |
| Reportage sur la comédie musicale Crimen pasional avec Guillermo Fernández (2017) | |
Crime passionnel a donné lieu à plusieurs adaptations dans différentes langues dont l'espagnol, l'anglais, l'italien et l'allemand[106].
La chanteur argentin Jairo figure parmi les premiers à traduire le livret en espagnol. Il est l'unique interprète du spectacle Crimen pasional[108], qui est créé lors du 50e anniversaire du Théâtre Municipal General San Martín de Buenos Aires en [6],[109], dans une mise en scène d'Iván González, avec des orchestrations d'Oscar Cardozo Ocampo[110]. En [111], Guillermo Fernández chante une tout autre version de Crimen pasional, traduite par Jorge Fondebrider et mise en scène par Marcelo Lombardero, sur les planches du Teatro de la Ribera situé dans le quartier de La Boca à Buenos Aires. Il est accompagné par le sextet de Christian Zárate qui co-signe les arrangements avec Leonardo Sánchez[112]. Cette année-là, ce spectacle de théâtre musical a reçu 4 récompenses[113] et 10 nominations aux Prix Hugo[114].
Le , le chanteur et acteur Jérôme Pradon[115] crée Crime of Passion sur la scène du Festival Fringe d'Édimbourg, dans une adaptation anglaise d'Alyssa Landry[6], avec des arrangements joués au piano par Oliver Probst[116].
Quatorze ans plus tard, le public transalpin a pu assister le , au Teatro Rossini de Lugo, à la première représentation italienne surtitrée de Crime passionnel, chanté en français par Mario Cei, accompagné du pianiste Alessandro Sironi dans une mise en scène de Roberto Recchia[117],[118].
Accueil et réception
L'album studio Crime passionnel a bénéficié d'un accueil critique très positif, comme en témoigne un article du quotidien Le Matin qui indique qu'il a reçu à sa sortie « des qualificatifs rares allant jusqu'au “chef-d'œuvre” »[119]. Marie-Ange Guillaume lui décerne trois étoiles et estime que cet opus est « plus saignant, plus oppressant » que son précédent album Je marche dans les villes[120]. Quant à Fred Hidalgo, il salue un « trio de grande classe […] qui fait jaillir des mots, des notes et des gestes comme autant de maléfices » contribuant à un album-concept dont l'atmosphère est « à nulle autre pareille »[121]. Plus récemment, l'Agence France Presse explique qu'avec ses « textes écorchés » et son « expressionnisme théâtral », l'album « reste l'un des plus populaires du chanteur »[122]. Radio France internationale renchérit en y voyant également « une pièce maîtresse de son répertoire »[123]. Véronique Mortaigne dans Le Monde, rappelle que cet « album inoubliable » est sorti en même temps que le film Querelle de Rainer Werner Fassbinder, tout en soulignant sa filiation avec l'univers de ce dernier et celui de Jean Genet (le parolier Pierre Philippe ayant d'abord travaillé pour l'actrice allemande Ingrid Caven et le réalisateur ayant adapté le roman Querelle de Brest)[124].
De la même façon, le spectacle aux Bouffes-du-Nord a reçu de nombreuses louanges de la presse française[32]. Anne-Marie Paquotte de Télérama décrit un interprète livré « tout entier à son personnage » dans un « affrontement superbe et insensé », Danièle Heymann de L'Express vante un « spectacle très fort, pathétique et dansant, zébré d'éclairs d'amour dans une nuit de solitude » ; quant à Patrice Delbourg des Nouvelles littéraires, il incite ses lecteurs à courir voir Guidoni dans « le clair-obscur de sa carrée »[125]. Les rares critiques émanent essentiellement de l'émission Le Masque et la Plume diffusée le , notamment de Lucien Rioux qui fustige entre autres un « succès de snobisme » et des « textes ampoulés »[126]. À noter que l'actrice et chanteuse Ingrid Caven, qui a contribué à donner un nouvel élan à la carrière de Guidoni, faisait partie du public et a été « étonnée » par la prestation du jeune interprète[127]. En revanche, la reprise acoustique de 2000 sera moins bien accueillie par la presse[94], notamment par Fred Hidalgo qui regrette que la « magie […] n'opère plus », pointant une « réalisation chiche » mais surtout « l'absence du regretté Piazzolla »[66].
Sur le plan commercial, et faute de soutien des principales radios et des chaînes de télévision[128], aucun des disques de Guidoni de cette époque n'a jamais réussi à dépasser les 85 000 exemplaires vendus, d'après le témoignage du chanteur interviewé par Colette Godard à la fin des années 1980, auquel il faut toutefois ajouter les ventes des rééditions CD ultérieures de 1988 et 1994[1],[88], mais le public fait littéralement un « triomphe » à la première représentation du spectacle aux Bouffes-du-Nord ainsi qu'à sa reprise au Printemps de Bourges l'année suivante[77],[43],[66].
Postérité
Second « opéra-tango » d'Astor Piazzolla (après María de Buenos Aires, créée en 1968[129]), Crime passionnel est considéré comme le sommet de la carrière de Jean Guidoni[130],[131],[123], et fait aujourd'hui « référence » dans l'histoire de la chanson française[132]. Après sa création aux Bouffes-du-Nord, quelques admirateurs issus de compagnies théâtrales amateurs, mais aussi des musiciens de conservatoires commencent à le reprendre avec des moyens forcement limités[77]. C'est notamment le cas de l'acteur et chanteur suédois Rikard Wolff qui, lors d'un stage à Stockholm, a repris ce spectacle qu'il dépeint sur son site internet comme « un drame d'une noirceur totale, avec des draps ensanglantés »[133]. Rikard Wolff gravera un peu plus tard une version en suédois du Haut mur dans son album live Recital-91[134].

Crime passionnel a également marqué le parcours d'autres artistes, comme la chanteuse Juliette qui, comme Piazzolla à l'époque, a d'abord découvert Jean Guidoni au Grand Échiquier[135] avant de reprendre la chanson Lames sur ¿Qué tal? (1991), son premier album professionnel enregistré en public[136]. Le style littéraire et les thèmes sombres de Pierre Philippe ont aussi influencé les premiers textes de Juliette comme Poisons, qui reprend la forme et suit « la même découpe » que les paroles de Lames[136]. Outre Jairo, qui a inclus dans son répertoire de nombreuses chansons de Piazzolla, dont Corazonadas (Coups de cœur) ou Flores Marchitas (Fleurs fanées)[137], le groupe de tango contemporain Artango (en) a également rendu hommage à cet album en reprenant eux aussi Fleurs fanées (en instrumental) dans leur album Metropole, enregistré en au théâtre d'Orléans[138].
Jean Guidoni a lui-même été particulièrement impacté par son travail avec Astor Piazzolla, surtout sur le plan de l'interprétation et du respect de la partition[16]. Interrogé par Sophie Delassein du Nouvel Obs, il lui a confié que le maestro lui avait notamment appris « une certaine rigueur musicale », car il voulait que « ses propres tempos soient respectés »[16]. Impressionné et charmé par la salle des Bouffes-du-Nord, le chanteur est tombé malade deux mois après son premier passage en 1982[131]. Ce qui ne l'a toutefois pas empêché d'en fouler une ultime fois le sol, au cours de l'un de ses derniers récitals, le , pour y présenter son album Avec des si[97].