Les tensions ont débuté le [1], lorsque le gouvernement syrien, présidé par Choukri al-Kouatli, a procédé à une série de réformes institutionnelles, notamment la nomination du colonel Afif al-Bizri comme chef d'état-major de l'armée syrienne. Ce dernier était accusé par les gouvernements occidentaux d'être un sympathisant soviétique. Les soupçons d'une prise de pouvoir communiste à Damas se sont intensifiés, incitant l'Irak, la Jordanie et le Liban voisins à envisager de soutenir une intervention militaire arabe ou occidentale pour renverser le gouvernement syrien. La Turquie a été le seul pays à intervenir en déployant des milliers de soldats le long de la frontière syro-turque. Nikita Khrouchtchev a menacé de lancer des missiles sur la Turquie en cas d'attaque contre la Syrie, tandis que les États-Unis ont déclaré qu'ils pourraient riposter à une attaque contre l'Union soviétique. La crise s'est terminée fin octobre, lorsque la Turquie a accepté de cesser ses opérations frontalières sous la pression des États-Unis[2], et lorsque Khrouchtchev a effectué une visite inattendue à l'ambassade de Turquie à Moscou[1].
Ces événements sont largement considérés comme un échec majeur de la doctrine Eisenhower, qui soulignait que les États-Unis pouvaient intervenir militairement en faveur d'un allié du Moyen-Orient pour lutter contre le «communisme international»[2].
Événements
Le temps approche, si ce n'est déjà fait, où la Syrie cessera d'être une nation réellement indépendante et sera annexée, comme la Tchécoslovaquie en 1948, transformée en satellite soviétique, son indépendance n'étant plus que de façade. Nous sommes également convaincus que, une fois que le groupe actuellement au pouvoir à Damas aura consolidé sa position en Syrie, il entreprendra des actions de subversion contre les pays voisins, propageant ainsi le virus communiste et ouvrant la voie à une mainmise d'éléments soumis à Moscou.
— Télégramme de l'ambassade des États-Unis en Arabie saoudite au département d'État[3].
La crise a débuté à la mi-août, lorsque le gouvernement syrien a pris une série de mesures importantes, renforçant l'idée que les communistes contrôlaient Damas. Parmi ces changements figurait le remplacement de Tawfik Nizam al-Din par le colonel Afif al-Bizri au poste de chef d'état-major de l'armée syrienne. Ce dernier était soupçonné par les gouvernements occidentaux d'être un sympathisant pro-soviétique. Cette nomination est intervenue quatre jours après l'expulsion par la Syrie de trois diplomates américains accusés par Damas de comploter pour renverser le gouvernement[4].
L'envoyé spécial du président Dwight D. Eisenhower au Moyen-Orient, James P. Richards, mit en garde contre toute précipitation et estima que les tensions pourraient «changer de nature et s'apaiser en quelques jours ou semaines», à la suite des pourparlers anglo-américains organisés en réponse aux incidents. Le secrétaire d'État américain, John Foster Dulles, qualifia la situation de «totalement inacceptable» et appela à redoubler d'efforts pour empêcher la Syrie de devenir un «satellite soviétique». Il espérait toutefois qu'une réaction violente à ces événements serait évitée, notamment de la part d'Israël. Le , suivant les conseils de Dulles, Eisenhower fit des déclarations ambiguës sur les événements lors d'une conférence de presse, sans affirmer que le gouvernement syrien était contrôlé par les communistes. La Syrie répliqua par une autre conférence de presse deux jours plus tard, déclarant que Damas était attachée à la «neutralisation positive», une doctrine de politique étrangère qui insistait sur l'indépendance vis-à-vis du «paternalisme» des superpuissances de la Guerre froide[4].
Des scouts syriens défilent lors de l'année de la crise.
Fin août, Washington et Londres étaient convaincus que la Syrie n'appartenait plus au camp des non-alignés et qu'il fallait agir pour empêcher la subversion des pays voisins. Dans une lettre à Dulles, le , le Premier ministre britannique Harold Macmillan qualifiait le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev d'«homme plus dangereux encore que Staline» et insistait sur l'importance d'intervenir pour que le Liban, la Jordanie et, à terme, l'Irak voisins ne tombent pas sous influence soviétique. Le même jour, l'ambassadeur britannique en Jordanie, Sir Charles Johnston, déclarait que le gouvernement jordanien avait connaissance de l'existence de cellules antigouvernementales en Syrie qu'il avait envisagé d'armer, avant d'y renoncer et de décider d'attendre l'évolution de la situation. À la fin du mois, Eisenhower dépêcha Loy W. Henderson comme envoyé spécial au Moyen-Orient, chargé de trouver une solution à la crise en consultant les différents gouvernements impliqués, à l'exception du gouvernement syrien[3].
Le , lors d'une conférence de presse à Washington, le secrétaire Dulles déclara que tous les pays frontaliers de la Syrie estimaient que le pays deviendrait un État communiste si aucune mesure n'était prise dans les soixante jours suivants. Cette déclaration intervenait après la remise par Henderson à Eisenhower d'un rapport sur sa visite au Moyen-Orient[5]. Elle faisait également suite à une série d'échanges diplomatiques importants entre responsables de différents pays, au cours desquels il fut révélé qu'Israël était prêt à mener une action militaire, à moins que les autres pays voisins de la Syrie ne décident de «boucler» le pays. Cette possibilité avait été évoquée début septembre lors d'une réunion à Ankara entre le Premier ministre turc Adnan Menderes, le prince héritier irakien Abd al-Ilah et l'ambassadeur américain en Turquie. Israël subit finalement des pressions de la part des Occidentaux pour faire preuve de retenue et s'abstenir de toute réaction. Abd al-Ilah se montra prudent, souhaitant consulter la Jordanie avant toute action. Une incursion en territoire syrien via la Jordanie lui semblait une option plus simple que par la frontière irako-syrienne[6]. La Turquie était toutefois disposée à adopter des mesures militaires, car elle considérait la situation comme une question de sécurité nationale[5].
(en) Kevin Brown, «The Syrian Crisis of 1957: A Lesson for the 21st Century», CPD Perspectives on Public Diplomacy, Los Angeles, University of Southern California Center for Public Diplomacy, (ISBN978-0-18-215697-9, lire en ligne)