Expérimentations humaines de Montréal

From Wikipedia, the free encyclopedia

Les expérimentations humaines de Montréal désignent une série d'expérimentations humaines menées à l'Université McGill de Montréal dans les années 1950 et au début des années 1960, sous la direction des médecins Donald O. Hebb et D. Ewen Cameron. Financées en partie par la Central Intelligence Agency (CIA) dans le cadre du projet MKULTRA, ces recherches visent à explorer les mécanismes de la mémoire et du comportement humain pour faciliter le renseignement.

Depuis la fin des années 1970, ces expérimentations sont critiquées pour leur caractère éthiquement discutable et les dommages causés aux participants, qui ignoraient leur rôle de cobaye.

Dans les années 1950, la Guerre froide et la crainte d'une guerre psychologique inquiètent les services de renseignement américains, qui cherchent à développer des techniques de manipulation mentale. Ce sentiment est alimenté par des cas médiatisés, comme le procès du cardinal József Mindszenty et les déclarations de soldats américains capturés pendant la guerre de Corée[1],[2],[3].

En , une réunion organisée au Ritz-Carlton de Montréal rassemble des représentants de la CIA, du Conseil de recherches pour la défense du Canada, du Defence Research Policy Committee britannique, et des universitaires[2],[4]. Le Dr Donald Hebb, directeur du département de psychologie de l'Université McGill, avance l’hypothèse selon laquelle la privation sensorielle pourrait altérer la résistance psychologique des individus, les rendant plus vulnérables à la suggestion et la manipulation[2],[4].

Une autre personnalité de l'université, le psychiatre américain D. Ewen Cameron, mène déjà ses propres expérimentations à l'Institut Allan Memorial de Montréal. Propriété de l'Hôpital Royal Victoria à partir de 1940, cet établissement de santé mentale est financé par l'université, la Fondation Rockefeller et par John Wilson McConnell, propriétaire du Montreal Star[1],[3],[5]. Ces fonds permettent à Ewen Cameron de développer ses premières théories sur la « réinitialisation » de la personnalité. À la recherche d'un traitement contre la schizophrénie, il espère obtenir des résultats rapides en adoptant une approche radicale[1],[4],[6].

Déroulement des expérimentations

Recherches de Donald Hebb sur la privation sensorielle

Entre 1951 et 1954, Donald O. Hebb étudie les effets de la privation sensorielle lors de recherches expérimentales financées par le ministère de la Défense nationale canadien[2],[4],[6]. Les sujets, des étudiants volontaires rémunérés environ 20 $ par jour, sont placés dans une pièce insonorisée et équipés de lunettes noires, de casques audio diffusant des bruits blancs ou des messages enregistrés, et de tubes en carton limitant leur sens du toucher[1],[4],[6]. Après trois jours de privation sensorielle, les participants développent une confusion mentale extrême et des hallucinations, refusant de prolonger l'expérience[2],[4],[6].

Dans son rapport, transmis au Conseil de recherches pour la défense du Canada, le Dr Donald Hebb note que les sujets sont étonnamment réceptifs aux messages diffusés en boucle pendant leur isolement, expliquant ce phénomène par l'influence de l'environnement sur les schémas de pensée[2],[4],[7]. Les effets de ces techniques sur les fonctions intellectuelles, ainsi que leur potentiel pour la manipulation mentale, sont soulignés par Hebb[2],[4],[6]. Toutefois, il précise que la durée de l'isolement ne doit pas dépasser quelques jours, ajoutant que cela pourrait constituer « une forme de torture » et une violation de l'éthique médicale[4].

Lors du congrès annuel de l'American Psychological Association en , les conclusions de Hebb sont partagées avec des agents de la division des services techniques de la CIA (TSD) qui ont infiltré l'évènement[2],[6],[7].

En 1955, Maitland Baldwin, auparavant chercheur étudiant sous la direction de Donald Hebb[4], mène d'autres expérimentations sur la privation sensorielle aux National Institutes of Health (NIH). Il correspond avec Morse Allen, un agent du bureau de sécurité de la CIA qui dirige le projet ARTICHOKE sur les techniques d'interrogatoire. Selon le Dr Maitland Baldwin, « la technique d'isolement peut briser n'importe quel homme, aussi intelligent ou volontaire soit-il »[1],[2].

Expérimentations de Cameron à l'Institut Allan Memorial

S'inspirant des travaux de Donald Hebb sur la privation sensorielle, Ewen Cameron élabore une méthode appelée « psychic driving » en 1953, incluant dans ses protocoles le recours à des moyens chimiques[1],[4],[6]. Pendant une période allant de quinze à 30 jours d'isolement, les sujets sont drogués à l'aide d'un mélange de barbituriques (Seconal, Veronal, Nembutal) et réveillés deux à trois fois par jour pour des séances d'électrochocs utilisant des courants 20 à 40 fois plus puissants que la norme. Cette première phase du traitement vise la « déstructuration » (« depatterning » en anglais) de l'esprit des patients, qui reçoivent ensuite d'importantes doses de LSD pour manipuler la construction de nouveaux processus cognitifs. Un magnétophone est aussi utilisé pour répéter le même message en boucle durant l'une ou l'autre de ces deux étapes[1],[6],[8]. Le contenu des enregistrements, des phrases sélectionnées à partir d'entretiens avec les patients, varient selon la phase du traitement : des messages négatifs sont diffusés pour « éliminer » les comportements pathologiques, puis des suggestions et des encouragements dans un second temps[6].

Ewen Cameron décrit sa méthode dans The American Journal of Psychiatry en 1956[9], suscitant l'intérêt de la CIA et des responsables du projet MKULTRA, approuvé en [2],[6],[7]. Le potentiel de la privation sensorielle prolongée, combinée à la diffusion de messages enregistrés et l'usage de psychotropes, intéresse l'agence[2],[10]. Par le biais d'une société écran, The Society for the Investigation of Human Ecology, l'agence finance secrètement les expérimentations de Cameron à l'Institut Allan Memorial. Dans le cadre du sous-projet 68 de MKULTRA, 19 000 dollars par an lui sont consacrés de à 1963[3],[6],[7],[11].

En plus des barbituriques et du LSD, le psychiatre étudie les effets de l'insuline, de la phéncyclidine (PCP), de la chlorpromazine, de la bulbocapnine et du curare, pour les besoins du projet[4],[6],[11].

Durant cette période, environ une centaine de patients de l'Institut sont victimes des expérimentations du Dr Ewen Cameron sur le « lavage de cerveau ». Ces recherches sont suivies par la CIA, qui cherche à développer des techniques avancées de manipulation mentale pour les interrogatoires et la formation de ses agents[4],[6],[7]. James L. Monroe, physicien et lieutenant-colonel de l'US Air force, nommé à la tête de The Society for the Investigation of Human Ecology en 1956, est chargé de superviser les travaux des consultants universitaires de la CIA, incluant Ewen Cameron[3],[12],[13].

Conséquences

Impact sur les victimes

Les conséquences des expérimentations de Montréal sur les participants et leurs familles ont été dévastatrices[6],[3],[10],[14]. La plupart des patients du Dr Ewen Cameron ont conservé des séquelles de leur passage à l'Institut Allan Memorial[1],[2]. Beaucoup ont été réduits à un « état infantile », selon la formule du psychiatre, reprise par les familles des victimes et la presse[10],[14],[15].

En 1967, deux médecins indépendants évaluent son travail sur les électrochocs intensifs, à la demande de son successeur, Robert A. Cleghorn. Leur enquête montre que 60 % des 79 sujets ayant atteints la dernière phase de depatterning souffrent d'amnésie chronique, tandis que 23 % de ses anciens patients ont subi des dommages physiques. En conclusion, l'arrêt de ces traitements est recommandé pour prévenir « l'incidence des complications physiques et l'anxiété générée chez le patient »[1],[2].

Gail Kastner, l’une des victimes, a témoigné des séquelles causées par les chocs électriques, incluant des douleurs chroniques, des difficultés motrices, et des troubles psychologiques qui ont durablement affecté sa vie[16],[17].

Velma Orlikow, qui souffrait de dépression post-natale lorsqu'elle est entrée à l'Institut en 1956, a été soumise à 14 injections de LSD sur une période de deux mois. Laissée seule dans une pièce pendant des heures, sans supervision, elle expérimente les effets hallucinatoires « terrifiants » de son traitement[1],[3],[14]. Son état se détériore au lieu de s'améliorer, mais le Dr Ewen Cameron la convainc de poursuivre ses séances avec lui jusqu'en 1963, conduisant à une nouvelle hospitalisation[1],[3]. Après cela, Velma Orlikow n'a plus réussi à se concentrer suffisamment pour lire un journal, un livre ou écrire une lettre[1],[3],[14].

Une femme qui sollicitait un poste de chercheuse, Mary Morrow, a dû être hospitalisée à cause d'une anoxie cérébrale survenue lors d'une séance d'électrochocs intensifs, causant une prosopagnosie et une perte d'autonomie[2],[3],[18]. Une autre victime, Janine Huard, a souffert de prosopagnosie depuis son passage à l'Institut[2].

Charles Tanny, admis pour une névralgie du trijumeau, a subi plus de 50 jours de « thérapie du sommeil » induite par l’insuline, combinée à des mélanges de barbituriques, d’antipsychotiques et de glutéthimide[6],[15]. Après les électrochocs, qui se poursuivaient même en cas de convulsions, il a développé une amnésie, une incontinence et un changement radical de personnalité[6]. Par la suite victime de deux infarctus, que ses proches attribuent aux chocs électriques, et d'un accident vasculaire cérébral à l'âge de 60 ans, son état de santé nécessita des soins constants jusqu'à son décès en 1993[15].

En , Jean Steel, alors âgée de 33 ans, est hospitalisée à cause d'une grave dépression[14],[19]. Lors de ses séjours répétés à l'Institut, elle est notamment maintenue dans des comas artificiels sur de longues périodes (18 jours et 29 jours). Elle en ressort « brisée » selon sa fille, avec des séquelles psychologiques importantes[14],[20]. D'après les notes du Dr Ewen Cameron, issues de son dossier médical, Jean Steel apparaît « extrêmement confuse et désorientée, mais beaucoup plus coopérative »[20].

Esther Schrier, infirmière de formation, est admise pour des soins psychiatriques en . Elle est droguée et maintenue dans un coma artificiel pendant 30 jours, perdant 6 kilogrammes, puis soumises à des électrochocs et des dizaines d'heures de psychic driving. Enceinte de six mois, les médecins lui accorde quelques jours de repos entre les traitements. D'après son dossier médical, récupéré et conservé par son fils, elle subit 29 séances d'électrochocs intensifs le , quelques semaines avant son accouchement en . À sa sortie de l'Institut, Esther Schrier est désorientée, accomplissant avec difficulté des tâches basiques de la vie quotidienne, ce qui impacte sa capacité à s'occuper de son nouveau-né[10].

Révélations et procédures judiciaires

Les financements de la CIA ne sont révélés qu’à la fin des années 1970, grâce à une demande d’accès à l’information de John D. Marks (en) et à des auditions du Sénat américain sur le projet MKULTRA[16],[21]. En , une grande quantité de documents relatifs aux projets de la CIA sur la manipulation mentale sont déclassifiés, révélant l'implication de l'agence dans les expérimentations menées par D. Ewen Cameron à l'Institut Allan Memorial[3],[14],[22].

Velma Orlikow, soutenue par son époux, le député David Orlikow (en), est la première victime à déposer plainte, engageant l'avocat américain Joseph L. Rauh, spécialiste des droits civiques[18],[22],[23]. Après la sortie du livre The Search for the Manchurian Candidate de John D. Marks, en 1979, Jean-Charles Page, Robert Logie, Rita Zimmerman, Louis Weinstein, Janine Huard, Lyvia Stadler, Mary Morrow et Florence Langleben rejoignent son action contre la CIA[3],[18],[21]. Les éléments présentés lors de la procédure montrent que le gouvernement canadien a fourni au Dr Ewen Cameron un soutien financier conséquent[10],[24].

En 1981, lors d'un procès devant un tribunal de Montréal, Velma Orlikow reçoit une indemnisation de 41 000 dollars après avoir conclu un accord à l'amiable avec la direction de l'hôpital[23].

En 1988, la CIA accepte de verser 750 000 dollars aux neuf plaignants, une somme sans précédent pour l’agence, mais nie cependant toute négligence[2],[16],[22],[24]. Dans leurs plaidoiries, les avocats du gouvernement américain ont soutenu que ces expériences, bien que controversées, restaient dans les limites de l'éthique médicale en vigueur à la fin des années 1950, affirmant que « la doctrine du consentement éclairé, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, n’existait pas »[18],[25].

Quatre ans plus tard, en 1992, le gouvernement canadien accorde des indemnités de 100 000 dollars canadiens (78 000 USD) à 77 anciens patients de l'Institut, sans reconnaître sa responsabilité juridique[10],[14],[24]. Les demandes de centaines d'autres patients et leurs familles sont refusées, les preuves des dommages causés ayant été jugées insuffisantes[14],[19].

En 2004, une décision en appel de la Cour fédérale du Canada permet à Gail Kastner d'être indemnisée, ouvrant la voie au règlement d'autres affaires[17],[20]. En , Janine Huard reçoit une compensation financière du gouvernement fédéral canadien. Avant d'aboutir, sa demande d'indemnisation a été rejetée à trois reprises[26]. Alison Steel, fille de Jean Steel, obtient gain de cause en , concluant un règlement à l'amiable avec le gouvernement canadien. Après avoir obtenu le dossier médical de sa mère, elle fournit des preuves détaillées des traitements imposés aux patients de l'Institut Alan Memorial[19],[20]. Janine Huard et Alison Steel sont néanmoins contraintes d'abandonner les recours collectifs qu'elles ont intentées en tant que plaignantes principales, mettant fin aux procédures d'indemnisation d'autres patients[19],[20],[26]. Elles ont également dû signer une clause de non-divulgation les empêchant d'évoquer publiquement leur affaire[14],[19]. Selon l'avocat Alan Stein, l'abandon des poursuites judiciaires et l'obligation de confidentialité visent à éviter l'indemnisation d'autres victimes et de leurs familles[19].

Des recours collectifs ont été déposés par d'anciens patients contre l'Hôpital Royal Victoria, l'Université McGill et le gouvernement du Canada. En , un juge de la Cour supérieure du Québec autorise une action collective visant les institutions, accusées d'avoir rendu possible des expérimentations humaines illégales[27],[28].

Critiques et postérité

Les expérimentations humaines de Montréal soulèvent des questions éthiques sur le consentement éclairé des sujets, un principe fondamental du code de Nuremberg (1947)[3],[18]. Les patients de l'Institut Allan Memorial ne savaient pas qu'ils étaient utilisés comme cobayes pour des recherches financées par la CIA et le gouvernement fédéral[3],[16],[18],[19]. Certains ont signé des formulaires de consentement standards, autorisant les « traitements innovants » sans préciser leur nature expérimentale[4],[18],[25].

Les méthodes employées par Ewen Cameron à l'Institut Allan Memorial ont été assimilées à de la « torture »[4],[14],[21],[29].

Dans les médias

Notes et références

Annexes

Related Articles

Wikiwand AI