Fernand Doukhan

instituteur, anticolonialiste et syndicaliste, communiste libertaire puis trotskiste. From Wikipedia, the free encyclopedia

Fernand Isaäc Doukhan (29 mars 1913, Alger – 15 mai 1996, Montpellier) est un instituteur et militant anticolonialiste français, d’origine berbère et juive. Issu d’un milieu modeste du quartier de Bab El Oued, il s’engage dans le syndicalisme et le communisme libertaire, puis dans le trotskisme[1].

Naissance
Décès
(à 83 ans)
Montpellier
Nom de naissance
Fernand Isaäc Doukhan
Époque
Faits en bref Naissance, Décès ...
Fernand Doukhan
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Biographie
Naissance
Décès
(à 83 ans)
Montpellier
Nom de naissance
Fernand Isaäc Doukhan
Époque
Nationalité
Formation
École Normale Supérieure de Bouzaréah
Activités
Appartenance ethno-culturelle
Famille
Doukhan
Père
Saül Doukhan
Mère
Clarisse Chemoul
Conjoint
Marguerite Hoarau
Autres informations
A travaillé pour
Religion
Parti politique
Idéologie
Membre de
Condamné pour
Pour avoir participé à la Grève de huit jours
Atteinte à la sécurité et à l'ordre public
Lieu de détention
Fermer

Militant pour l’indépendance de l’Algérie, il participe à la Solidarité internationale antifasciste (SIA) et soutient le Front de libération nationale (FLN) ainsi que l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA). En 1954, sur mandat de Georges Fontenis, dirigeant de la Fédération communiste libertaire (FCL), il est chargé, avec Léandre Valéro, d’établir des liens avec le Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj. Au sein du Mouvement libertaire nord-africain (MLNA), Doukhan contribue à la coordination entre la FCL et le MNA et participe à des activités clandestines : impression de tracts, hébergement de militants et organisation de réunions secrètes[2].

Ancien combattant du 9e régiment de zouaves durant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier en 1940 et détenu dans les stalags allemands jusqu’à 1945. Arrêté en janvier 1957 lors de la grève de l’UGTA et du FLN, il est interné au camp de Lodi (Draa Essamar), où il rencontre Henri Alleg, puis expulsé vers la France en 1959[1].

Biographie

Jeunesse et origines familiales

Fernand Doukhan naît le 29 mars 1913 à Alger, en Algérie française, au sein d'une famille juive modeste issue de la communauté séfarade et berbère. Fils unique de Saül Doukhan (1869-1944), peintre, et de Clarisse Chemoul (née vers 1886), enseignante à l'école Talmud Torah, il grandit dans un milieu marqué par la précarité et l'assimilation progressive des Juifs d'Algérie, facilitée par le décret Crémieux de 1870[3]. Ce décret, promulgué par Adolphe Crémieux, accorde la citoyenneté française aux Juifs indigènes, transformant le statut des Doukhan : Saül, né indigène à Boufarik peu avant cette mesure, intègre ainsi la République, rompant avec le statut de dhimmi hérité de la Régence d'Alger (VIe XIXe siècles)[3].

La famille Doukhan, dont le nom dérive de l'arabe dukhân fumée »), illustre les défis de l'intégration juive en Algérie coloniale. Originaires de Boufarik, dans la Mitidja, les parents de Saül, Isaac et Ester, vivaient dans une extrême pauvreté : journalier agricole, Isaac subvenait à une fratrie nombreuse touchée par les épidémies. Sans éducation formelle, les enfants apprenaient uniquement l'hébreu rituel dans une communauté imprégnée de coutumes arabo-berbères. Orphelin à douze ans après la mort des parents et du frère aîné Jacob, Saül s'installe dans la Casbah d'Alger et assume la charge familiale[3].

Le mariage de Saül et Clarisse, le 12 novembre 1907, unit deux lignées pauvres de la Casbah ; Clarisse revendique une ascendance rabbinique, possiblement liée à Shimon ben Tsemah Duran (XIVe siècle). Leur fille aînée, Estelle (née en 1908-1909), précède Fernand. La famille migre vers Bab El Oued, quartier européen, symbolisant l'aspiration à l'assimilation, malgré un logement modeste[3].

L'enfance de Fernand est influencée par l'antisémitisme virulent des années 1890, exacerbé par la crise économique et l'affaire Dreyfus. Des émeutes à Alger, menées par Max Régis et Édouard Drumont (élu député en 1898), entraînent pillages et violences contre les Juifs, particulièrement à Bab El-Oued. Ces troubles, qui s'apaisent vers 1902, imprègnent les récits parentaux, renforçant l'obsession d'éduquer Fernand en « bon Français »[3].

Premier de sa lignée à naître pleinement citoyen français, Fernand rompt avec les traditions : prénom non hébraïque (Isaac en second) et scolarisation laïque à l'école publique de la place Lelièvre, où il côtoie des élèves catholiques et protestants, y compris le samedi. Des visites à sa grand-tante Messaouda (1867-1943), figure centenaire de la Casbah, lui transmettent les racines judéo-berbères. Saül repose au cimetière juif de Saint-Eugène (aujourd'hui Bologhine), site abandonné mais dont sa tombe reste préservée. Fernand incarne ainsi le legs du décret Crémieux, devenant fonctionnaire et soldat républicain[3].

Formation à l'École normale de Bouzaréah (1930-1933)

En mai 2010, une recherche archivistique menée à Alger permet de retracer le parcours de Fernand Doukhan à l'École normale de Bouzaréah, institution fondée par le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 pour former les instituteurs de l'Algérie française. Après des investigations infructueuses à Bouzaréah (transformé en centre de formation) et à l'Institut technologique de Ben Aknoun, où les documents antérieurs à 1948 ont disparu, l'accès aux registres matricules (1923-1934) est obtenu via l'intendante de ce dernier établissement. Ces livrets cartonnés, séparés entre élèves européens et indigènes, confirment l'entrée de Fernand le 1er octobre 1930 et sa sortie le 30 septembre 1933. Les appréciations des professeurs soulignent un élève « plutôt réservé, taciturne », appliqué en troisième année, mais aux « moyens ordinaires » en sciences et mathématiques, avec un potentiel en pédagogie à l'école annexe[3].

Âgé de 17 ans lors de son admission, Fernand Doukhan, issu d'une famille modeste de Bab El-Oued, intègre l'école après un concours sélectif (30 admis sur 400 candidats, majoritairement issus de milieux fonctionnaires ou agricoles). Orienté vers l'enseignement primaire supérieur de la Rampe Valée post-brevet élémentaire, il bénéficie d'une formation gratuite couvrant uniformes, fournitures et trousseau, contrastant avec les sacrifices familiaux : sa sœur aînée Estelle est retirée de l'école pour financer ses études via un emploi de sténodactylo. Le régime à Bouzaréah, surnommée « Maboul Ville » en référence à son origine comme asile d'aliénés, est rigoureux : lever à 5 heures, discipline militaire, cours laïcs axés sur la culture républicaine (Liberté, Égalité, Fraternité), et interdiction des sorties sauf le dimanche. Les élèves, dont Fernand (décrit comme austère mais bon danseur), subissent un bizutage initial et s'initient à des bals improvisés. L'établissement, vaste (20 hectares de jardins et installations sportives), forme à une mission civilisatrice auprès des enfants européens et musulmans[3].

Cette période coïncide avec le Centenaire de l'Algérie française (1830-1930), célébré par des parades glorifiant la colonisation comme œuvre de « génie civilisateur » (discours du gouverneur Pierre Louis Bordes). Pourtant, Fernand découvre les inégalités persistantes : jusqu'en 1928, les élèves musulmans (une soixantaine en 1930) étaient ségrégés (tutoiement, réfectoire inférieur, salaire moindre post-diplôme) et limités à l'enseignement indigène, reflétant le Code de l'indigénat (progressivement abrogé à partir de 1946). Naturalisés rares (seulement 7 000 musulmans entre 1865 et 1962), ils incarnent les tensions coloniales. Fernand s'engage politiquement via des interactions avec ces élèves et la lecture de La Voix des humbles (fondé en 1922 par l'instituteur laïque Saïd Faci), qui prône l'élévation morale des musulmans sans dogmes. Ce journal, et les mémoires de Faci (1931), influencent sa vision, contrastant avec l'émergence du nationalisme algérien : Le Jeune Algérien de Ferhat Abbas (1931), l'Association des oulémas musulmans algériens (1931), et l'Étoile nord-africaine de Messali Hadj (1926, devenue Parti du peuple algérien en 1937), qui mobilise les masses contre la domination française[3].

À sa sortie, brevet supérieur en poche (équivalent baccalauréat), Fernand est nommé instituteur à l'école primaire de garçons de Maison-Blanche, à 20 km d'Alger, en 1933. Ce poste marque son entrée dans la carrière pédagogique, renforçant son assimilation républicaine tout en l'exposant aux dynamiques coloniales naissantes[3].

Engagement militaire et captivité pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

En juillet 2009, une recherche archivistique menée auprès du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains à Caen révèle les traces de la captivité de Fernand Doukhan durant la Seconde Guerre mondiale. Les documents, issus des répertoires des stalags et d'une fiche médicale de rapatriement, attestent de son internement de 1940 à 1945, incluant une hospitalisation en octobre 1944 pour gastrite, bronchite chronique et infections dentaires. Ces archives, photocopiées à partir de microfilms, confirment son passage initial par Compiègne avant un transfert vers les camps nazis, sans mention explicite de son identité juive, qu'il dissimule en déclarant un prénom paternel francisé (« Raoul » au lieu de « Saül »), évitant ainsi les persécutions spécifiques aux prisonniers juifs[3].

Mobilisé le 2 septembre 1939 par décret présidentiel, Fernand Doukhan, âgé de 26 ans et instituteur à l'école des cités HBM du Ruisseau à Alger, rejoint le 9e régiment des Zouaves, unité historique d'Alger issue de la conquête coloniale (1830) et glorifiée pour ses faits d'armes en 1914-1918. Malgré l'antisémitisme latent dans l'armée – illustré par le télégramme du colonel Roubertie refusant les renforts juifs pour éviter des « complications » –, Fernand est affecté à Sousse (Tunisie) pour quatre semaines d'entraînement, marqué par des épidémies (paludisme, dysenterie). Déployé en novembre 1939 en France (Sarre, Moselle), il participe à la « drôle de guerre » jusqu'à l'offensive allemande du 10 mai 1940. Le régiment, replié sur l'Ailette (Aisne) pour protéger Paris, subit de lourdes pertes (plus de 1 100 tués, blessés ou disparus) lors de l'encerclement du 6 juin. Capturé le 12 juin près de Crépy-en-Valois, dix jours avant l'armistice du 22 juin, Fernand est soulagé d'échapper à la retraite chaotique, malgré la destruction des documents et armes[3].

Transfert au Frontstalag de Compiègne, puis au Stalag II-D de Stargard (Poméranie, 1940-1942), Fernand endure un voyage en train de cinq jours (soupe unique quotidienne, portes verrouillées). Matriculé sous le numéro 66060, il est photographié rasé et confiné dans des baraques avec des Polonais et, plus tard, des Soviétiques. Utilisé comme main-d'œuvre forcée – carrières, agriculture –, il subit confiscations (argent, montre) et conditions précaires, avec des paysans allemands imposant « Nicht Arbeit, nicht manger ». Relocalisé en décembre 1942 au Stalag VC d'Offenbourg (Bade-Wurtemberg), plus proche de la frontière française, il dort dans des hangars en toile humides. Respectant la convention de Genève (1929), les nazis n'exterminent pas les prisonniers juifs occidentaux (environ 1 300 Algériens capturés), bien que certains subissent ségrégation (pantalons colorés, baraques séparées). Fernand et ses camarades juifs du 9e Zouaves craignent la découverte, ignorant les camps d'extermination à l'Est (Auschwitz, Treblinka)[3].

Parallèlement, en Algérie sous Vichy, l'abrogation du décret Crémieux le 7 octobre 1940 par le maréchal Pétain révoque la citoyenneté française des Juifs indigènes, les ramenant au statut d'« indigènes » soumis aux lois raciales. Cela entraîne un numerus clausus professionnel (médecine, journalisme, commerce), l'exclusion scolaire (18 500 enfants et 616 enseignants chassés en 1941) et l'internement des soldats juifs au camp de Bedeau (Oranie, 1941-1943), où ils endurent travaux forcés et conditions hivernales extrêmes sous l'inscription « Entrez lions, sortez moutons ». Le général Charles Huntziger dénonce leur « influence néfaste » sur le moral des troupes. Saül Doukhan, père de Fernand, décède le 18 janvier 1944, peu après la restauration du décret (octobre 1943) suite au débarquement allié en Afrique du Nord. Clarisse, sa mère, occulte ces événements dans ses lettres, y compris la mort de la grand-tante Messaouda (1943), revenue au statut indigène après 70 ans de citoyenneté[3].

Libéré par les troupes américaines fin avril 1945, Fernand marche quinze jours jusqu'à Paris, puis rejoint Marseille en train, accostant à Alger six jours après la capitulation allemande (8 mai). Son retour coïncide avec les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata (8 mai 1945), où des manifestations nationalistes pour la libération de Messali Hadj dégénèrent en violences (100 Européens tués), suivies d'une répression française sanglante (15 000-20 000 morts algériens). À 32 ans, Fernand, marqué par cinq ans de captivité, perçoit une paix fragile en Algérie, qui durera neuf ans avant la Guerre d'Algérie (1954). Ce parcours illustre les tensions de l'identité juive assimilée : loyauté républicaine face à l'antisémitisme vichyste et aux dynamiques coloniales naissantes[3].

Carrière d'instituteur et engagement anticolonial (1945-1954)

En 2008, des sites nostalgiques des rapatriés d'Algérie française (alger-roi.net, esmma.free.fr, neababeloued.fr) et des témoignages via Copains d'avant permettent de retracer la vie de Fernand Doukhan, instituteur à Alger. Nommé en 1945 à l'école Lazerges (quartier Nelson), cet ancien prisonnier des stalags nazis, âgé de 32 ans, enseigne le CM1 dans un établissement modeste et mixte ethniquement (enfants d'immigrés européens, juifs, catholiques, protestants de milieux modestes). Sévère mais érudit, il promeut une éducation républicaine gauloise occultant les origines coloniales, surveille les tricheries, confisque objets distracteurs et inscrit des maximes laïques au tableau[3].

Le quartier Nelson incarne une convivialité cosmopolite, avec anecdotes comme la « journée des tomates » de 1956 contre Guy Mollet. Témoignages d'élèves (Jean-Louis Gas, Émile Hébert) évoquent le directeur René Aboudarham, suicidé en 1962 post-Évian[3].

Militant anarchiste depuis 1948 (rencontre avec Georges Fontenis), Doukhan refuse la Légion d'honneur en 1950, critique le colonialisme dans Le Libertaire (analphabétisme musulman à 85 %, inégalités socio-économiques : 984 000 Européens vs. 8,5 millions de musulmans). Anticlérical et abstentionniste, il dénonce le centenaire de la conquête comme un « assassinat »[3].

Lors de la guerre d'Algérie (Toussaint rouge, 1954), il soutient le FLN dans un article, rendant hommage à l'instituteur assassiné Guy Monnerot tout en fustigeant la répression. Sa famille juive, tiraillée entre nationalismes, opte pour l'indépendance, alignée sur son anticolonialisme radical[3].

Militantisme anticolonial et répression policière (1954-1956)

En décembre 2008, l'entretien avec Léandre Valéro, anarchiste oranais né en 1923 d'origine espagnole (famille engagée dans la guerre d'Espagne et les Forces françaises libres), révèle l'action de Fernand Doukhan au Mouvement libertaire nord-africain (MLNA), fondé par ce dernier en 1950 à Alger. Valéro, après un soutien au Việt Minh en Indochine, s'installe en Algérie en août 1954 et rejoint le local du MLNA (avenue de la Marne), un cercle culturel servant de permanence et d'imprimerie pour une dizaine de militants[4].

La « Toussaint rouge » (1er novembre 1954 : 70 attentats, huit morts, dont Guy Monnerot) galvanise leur militantisme. Avec Jean Duteuil, Doukhan et Valéro soutiennent le MNA de Messali Hadj (recréé en décembre 1954) via tracts clandestins, aide logistique et l'affiche FCL « Vive l'Algérie libre ! ». Dans Le Libertaire, Doukhan dénonce la répression (tortures, camps) comme héritage de 124 ans d'exploitation coloniale, exigeant l'autodétermination et le retrait du contingent[5]. Minoritaires (400 en France, dizaines en Algérie), anarchistes et trotskystes contrastent avec le consensus pro-Algérie française (Pierre Mendès France : « partie de la République » ; François Mitterrand : « La seule négociation, c'est la guerre » ; Guy Mollet et PCF pour les pouvoirs spéciaux en 1956). Répression accrue : surveillance, saisies, arrestations (Doukhan en 1949 ; Morain en 1955), malgré les protestations d'Albert Camus[6].

Divisions internes (anarchistes espagnols pro-Algérie française vs. MNA) et concurrence FLN (lutte fratricide : 10 000 morts, massacre de Melouza 1957) minent le MLNA. Arrestations de juillet 1956 (Fontenis) dissolvent la FCL et forcent la clandestinité. Valéro fuit en France ; adieux au port d'Alger (novembre 1956) : archives coulées en mer. Épuisé à 43 ans, Doukhan anticipe l'internement, illustrant les limites libertaires face à la guerre[3].

Arrestation pendant la Bataille d'Alger (1957)

Marguerite, la veuve Fernand Doukhan dans un entretien en 2008 a ravivé le souvenir de son arrestation traumatisante pendant la guerre d'Algérie, corroboré par des archives administratives. Ce récit illustre la répression brutale contre les sympathisants indépendantistes, notamment les militants anarchistes européens comme Doukhan[3].

Le 28 janvier 1957, Doukhan participa à la grève générale de huit jours, afin d'influencer le débat de l'ONU sur l'autodétermination. Malgré l'état d'urgence (avril 1955, Edgar Faure)[5] et les pouvoirs spéciaux (mars 1956, Guy Mollet) autorisant perquisitions et convocations sans procès, l'instituteur du lycée de Lazerges observa la grève depuis son domicile, rue du Roussillon à Bab El-Oued. Alger était paralysée : commerces fermés, transports perturbés et électricité coupée. Le général Jacques Massu, investi des pleins pouvoirs depuis janvier, déploya 5 000 parachutistes pour briser la grève dans le cadre de la bataille d'Alger, démantelant le FLN après des attaques meurtrières (15 morts en janvier)[3].

Dans l'après-midi, quatre parachutistes prirent d'assaut l'appartement de Doukhan, le menaçant d'un simulacre d'exécution (« On va t'écorcher, sale traître ! »), avant qu'un officier n'intervienne. Menotté et sans effets personnels, il fut emmené avec une douzaine de grévistes européens (cheminots, facteurs, un chimiste) au centre de tri de Ben Aknoun, un lycée désaffecté parmi les 12 sites répressifs d'Alger (dont la Villa Sésini, où Henri Alleg fut torturé)[3]. Là, interrogatoires nocturnes sous projecteurs, gifles et privations (dormir à même le sol, rations minimales) visèrent ses contacts de la Casbah et ses « amis arabes », sans torture physique (gégène, baignoire), mais dans une atmosphère de terreur. Cette répression reprenait les méthodes de la Gestapo de Vichy, dénoncées par Claude Bourdet dès 1951 : tortures généralisées (incendies, asphyxie), exécutions sommaires (corvée de bois) et disparitions (3 024 en sept mois de 1957, selon Paul Teitgen). Cas emblématiques : Maurice Audin (assistant d'un mathématicien communiste, torturé et exécuté en juin 1957) ; Larbi Ben M'hidi (pendu en février par Paul Aussaresses)[3].

Dix jours plus tard, Doukhan reçut un avis d'assignation à résidence (6 février 1957) pour « atteinte à la sécurité et à l'ordre public », motivé par ses articles dans Le Libertaire, ses affiches anticoloniales et sa participation à la grève[3].

Internement au camp de Lodi et expulsion d'Algérie (1957-1958)

Le camp de Lodi, établi en 1955 près de Médéa, constitue un cas singulier dans le système répressif colonial de la guerre d’Algérie : il fut le seul camp d’internement réservé aux Européens suspectés de sympathies envers le mouvement national algérien. Créé à la faveur de la loi sur l’état d’urgence et des Pouvoirs spéciaux, il accueillit entre 140 et 150 détenus, pour la plupart d’anciens membres du Parti communiste algérien dissous la même année, mais aussi des syndicalistes, avocats et militants libertaires arrêtés pour délits d’opinion. Parmi eux figurait l’instituteur anarchiste Fernand Doukhan, arrêté en février 1957 et interné durant treize mois[3].

Les conditions de vie à Lodi, quoique moins inhumaines que dans les camps musulmans comme Djelfa ou Paul-Cazelles, demeuraient marquées par la promiscuité, le froid, les rations réduites et la censure constante. Les internés, soumis à un strict isolement et à une surveillance policière étroite, organisèrent pourtant des activités éducatives, culturelles et sportives – cours, débats, théâtre – pour résister moralement à l’ennui et à l’arbitraire. Des pétitions collectives adressées au ministre résident Robert Lacoste dénoncèrent les internements sans procès et les atteintes aux droits fondamentaux[3].

Le passage d’Henri Alleg en 1957, après sa torture à El Biar et la rédaction clandestine de La Question, donna au camp une dimension symbolique majeure dans la dénonciation publique des exactions coloniales. À la fermeture du camp en 1960, plusieurs anciens internés poursuivirent leur engagement anticolonial, devenant acteurs de la solidarité franco-algérienne après l’indépendance. Libéré en mars 1958 puis expulsé d’Algérie[3].

Exil en métropole et derniers jours (1958-1996)

Expulsé d’Algérie en avril 1958 pour son engagement anticolonial, Fernand Doukhan s’installe à Montpellier où, soutenu par le Syndicat national des instituteurs, il reprend son métier d’enseignant. Isolé et marginalisé » en France – il poursuit néanmoins son militantisme au sein de l’École émancipée et du Parti des travailleurs, évoluant de l'anarchisme vers le trotskysme. L’indépendance algérienne marque la dispersion de sa famille et l’exil de sa mère Clarisse, qu’il accueille jusqu’à sa mort en 1970. Marié en 1964 à Marguerite Hoarau, Fernand consacre sa retraite à la lutte syndicale et internationalisme. Décédé en 1996 à la suite d’un accident, il laisse ses biens à son parti, symbole d’une fidélité constante à ses idéaux d’émancipation. Son parcours incarne la destinée tragique d’un instituteur juif algérien, républicain et anticolonialiste, effacé de la mémoire officielle mais demeuré fidèle à la justice et à la solidarité jusqu’à sa mort[3].

Œuvre

Articles

  • « En Afrique du Nord. A propos d’un plan », Le Libertaire, no 246, .
  • « Dictature française en Algérie. Un coup de force », Le Libertaire, no 320, .
  • « Le problème syndical en Afrique du Nord », Le Libertaire, no 360, .
  • « Mauvaise foi et colonialisme éclairé », Le Libertaire, no 404, .
  • « Un aveu. Soutiens du colonialisme », Le Libertaire, no 406, .
  • « Protestation du M.L.N.A. », Le Libertaire, no 402, .
  • « La faune colonialiste de l’Assemblée algérienne », Le Libertaire, no 412, .
  • « De la nomination de Soustelle aux interpellations sur l’Afrique du Nord. Règlement de comptes », Le Libertaire, no 416, .
  • « D’Alger, solidarité néo-colonialiste I », Le Libertaire, no 419, .
  • « D’Alger, solidarité néo-colonialiste II », Le Libertaire, no 420, .
  • « Misère de l’école publique en Algérie ou l’impuissance du réformisme I », Le Libertaire, no 426, .
  • « Misère de l’école publique en Algérie ou l’impuissance du réformisme II », Le Libertaire, no 427, .

Bibliographie

  • Nathalie Funès, Mon oncle d'Algérie, Paris, Stock, , 162 p.
  • Philippe Bouba, L’Anarchisme en situation coloniale, le cas de l’Algérie. Organisations, militants et presse, 1887-1962 (thèse de doctorat en histoire et histoire de l'art, sous la dir. de Michel Cadé et de Hassan Remaoun, univ. de Perpignan et univ. d'Oran Es-Senia (Algérie)), , 364 p.
  • Sylvain Boulouque, Les Anarchistes français face aux guerres coloniales (1945-1962), Lyon, Atelier de création libertaire, , 120 p.
  • Georges Fontenis, Léandre Valéro, Denis Berger, Guy Bourgeois, L'insurrection algérienne et les communistes libertaires, Paris, Alternative Libertaire, , 80 p.
  • Georges Fontenis, Changer le monde. Histoire du mouvement communiste libertaire 1945-1997, Paris, Alternative libertaire, , 295 p.
  • Sylvain Pattieu, Les Camarades des frères. Trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie, Paris, Syllepse, , 252 p.
  • Yacef Saadi, La Bataille d’Alger. Le démantèlement, t. 3, Alger, Casbah Éditions, , 273 p.
  • Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, , 347 p.

Notices

Articles connexes

Références

Liens externes

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