Georges Menahem
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Georges Menahem, né le [1], est un sociologue et économiste français, par ailleurs militant altermondialiste.
Georges Menahem s'est d'abord formé en mathématiques et en physique, en suivant la trace de son oncle maternel, Jacques Labeyrie, alors physicien au CEA. Ses premières recherches ont porté sur la radioastronomie à la station de radioastronomie de Nançay et à l'observatoire de Jodrell Bank, puis sur la physique du solide dans un laboratoire de l'Université Grenoble-I. Mais un grave accident l'a obligé à abandonner les sciences exactes.
Après 1975, ses premiers travaux d'enquête par interviews en sciences sociales ont concerné la sociologie des sciences puis la sociologie du travail. À partir de 1978, il s'est tourné vers la sociologie de la famille, puis celle des trajectoires biographiques, en s'appuyant en premier lieu sur une approche dite "quantitative", à savoir sur l'exploitation de grandes enquêtes statistiques : au départ de ses travaux, il a utilisé les enquêtes du CREDOC[2] ; puis il a pu mettre à l'épreuve ses hypothèses concernant la typologie des structures familiales en les confrontant avec de grandes enquêtes de l'INSEE, ceci en tant que chercheur au CNRS et successivement chargé de mission à la division "Conditions de vie des ménages" de l'INSEE puis maître de recherche à l'IRDES. Ces travaux statistiques l'ont conduit à construire une typologie des modes d'organisation des familles, puis à formuler des hypothèses sur les liens du choix des conjoints avec leur passé familial, d'où d'autres résultats qu'il a validés à l'aide d'une approche plus "qualitative", à savoir une série d'entretiens qualitatifs. Ces divers résultats l'ont conduit, après 1990, vers un nouveau domaine, la sociologie de la santé. Il a alors développé dans le cadre de l’IRDES et en collaboration avec des médecins et des psychiatres des recherches dans ces deux derniers domaines à propos des déterminants de la santé[3] et, notamment, des logiques de recours aux soins des personnes en situation de précarité[4].
Militant ouvrier dans les années 1970, à la Compagnie des compteurs de Montrouge, Georges Menahem a renouvelé ses approches militantes en participant en 1998 aux démarrages de l’association ATTAC et en étant notamment membre de son conseil scientifique depuis 1999. Suite aux sollicitations de Valérie Cabanes, il a aussi contribué après 2013 aux démarrages de l'organisation internationale End Ecocide on Earth.
Activités scientifiques
Georges Menahem est directeur de recherche au CNRS honoraire. Après avoir effectué des recherches en physique jusqu'en 1964, en laboratoire mais aussi sur les éléments institutionnelles contribuant à déterminer de son orientation[5], il a apporté des éléments nouveaux dans différents domaines de la sociologie, successivement du travail, de la famille et de la santé. Dans ce dernier domaine, il a introduit une contribution innovante dont le retentissement international a été notable, à travers le dit "caractère protecteur du deuil". Depuis la fin des années 1990. il a construit une batterie de nouveaux concepts en sciences économiques dans une nouvelle théorie qu'il a intitulée "la demande de sécurité", laquelle a connu de nombreuses traductions voire des déformations dépendant des divers contextes internationaux . Enfin, il poursuit maintenant à la Maison des sciences de l'homme Paris Nord (MSHPN) des travaux portant sur les comparaisons internationales des indicateurs économiques et de la soutenabilité écologique des sociétés.
De l'étude des déterminants du développement scientifique à l'analyse des savoirs ouvriers
Les premiers travaux sociologiques de Georges Menahem ont porté sur les déterminants de deux types très différents de connaissance issues les unes du développement scientifique et, les autres, de la confrontation avec un univers du travail.
La direction militaire de l'orientation du développement scientifique
D'abord, il a mis en lumière l'importance des dites "conditions externes" du développement des sciences, avec en particulier la mainmise au cours du vingtième siècle des militaires sur l'orientation du développement scientifique[6]. Il s’est notamment interrogé sur trois points : les relations entre la communauté scientifique et les institutions militaires[5] ; les fondements du pouvoir exercé par la science dans les sociétés industrialisées ; la nature et les ressorts du pouvoir militaire[5]. Les propos de ce premier livre, La science et le militaire publié au Seuil, ont été repris par Maurice T. Maschino dans son article « Le crépuscule des mandarins », notamment quand il a écrit “ le chercheur lui-même s’abuse sur le sens de son entreprise : « Il croit travailler sur les infrarouges et il ne fait que préparer de nouveaux systèmes de détection de missiles ou de guérilleros thaïlandais, écrit Georges Menahem. Il est persuadé qu’il ne fait que s’intéresser au langage des poissons océaniens et il contribue à la mise au point de procédés de brouillage des sonars adverses. Dans la majorité des cas, l’origine comme le résultat de son activité lui échappent[7].
Une étude des savoirs ouvriers dans un chantier naval
Dans un tout autre domaine de l'épistémologie des connaissances, Georges Menahem est revenu sur son expérience du travail en usine en menant avec deux sociologues, Yves Lescot et Patrick Pharo, une analyse approfondie des savoirs ouvriers. Au cours des années 1978-1980, ils ont pu interviewer une vingtaine d'ouvriers qualifiés d'un chantier naval situé à Nantes, les Ateliers et chantiers de Bretagne[8]. Ils y montraient notamment en quoi les connaissances ouvrières sont développées et organisées comme de véritables savoirs sociaux utilisés en premier lieu en tant qu'instruments de lutte contre les formes particulières de leur exploitation.
Plusieurs sociologues français, notamment le professeur Benjamin Coriat[9], Isaac Joseph[10] et Philippe Zarifian[11], ont abordé des problématiques proches de celles de Georges Menahem concernant les savoirs ouvriers et la rationalité pratique des travailleurs. D'autre part, ce thème a été repris dans des médias spécialisés tel Le Monde de l’Éducation au début des années 1980[12].
De la sociologie de la famille à la sociologie de la santé
Après avoir analysé les conditions objectives de la production, Georges Menahem s'est plus consacré à partir des années 1975 aux modes de vie des familles en France. Cette fois, ce sont les données statistiques qu'il a analysées qui l'ont amené à s'intéresser à l'importance du vécu des familles dans le conditionnement de l'état de santé des individus.
De la typologie théorique des familles à l'étude empirique de leurs modes d'organisation
Dans un article paru en 1979 sur les « mutations de la famille »[13], Georges Menahem a analysé les rapports socioéconomiques entre l’organisation familiale et la société. Pour en rendre compte, il a formulé l’hypothèse d'une succession de trois types d’organisation des familles coexistant aujourd'hui et qui structureraient la vie des ménages :
- La famille patrimoniale structurée d’abord en fonction de l'autorité d'un pater familias préservant les impératifs de la reproduction d’un patrimoine économique (petite exploitation agricole, artisanale, ou profession libérale, etc.). La démographe Catherine Bonvallet a remarqué à ce propos que selon Georges Menahem, « le type patrimonial d'organisation familiale, associé à l'enjeu de sauvegarde et d'extension d'un patrimoine familial, détermine une organisation domestique hiérarchisée dans le cadre de laquelle sont mobilisées les énergies d'un ménage, voire d'une lignée sous l'autorité d'un pater familias détenteur à la fois des titres de propriété et de la direction des opérations de production et de reproduction »[14].
- La famille conjugale organisée pour assurer la dite "reproduction de la force de travail" de l’homme salarié, comme l'a noté dès 1982 Jean Kellerhals, professeur de sociologie à l'Université de Lausanne, en associant l'usage d'un tel concept marxiste pour l'unité familiale par à la fois Althusser et Menahem[15].
- La famille associative dont les rapports plus égalitaires entre la femme et l’homme soutiennent un double projet professionnel des conjoints, ces activités suscitant un partage des tâches domestiques plus étendu[15]. Il faut noter que cette dernière dénomination a été repérée dès 1982 par Kellerhalls[15], ce qui n'a pas empêché Louis Roussel de la reprendre quatre ans plus tard à son compte dans sa typologie des mariages fondée, elle, sur des bases psychosociales ainsi que l’ont remarqué cet auteur, Troutot et Lazega dans leur “Que sais-je ?“ de référence[16]. Cette conception de rapports domestiques plus égalitaires dans la famille associative concerne une grande partie des familles bénéficiant de deux salaires, d'un niveau aussi bien faible qu'élevé. Elle a néanmoins été estimée comme « idéologique » par Chantal Nicole-Drancourt[17].
Un type d'organisation analogue a été précédemment nommé "famille à double carrière", en se basant sur des enquêtes menées dans des couples aisés nord-américains par les sociologues Rhona et Robert Rappoport (1969)[18].
Cherchant à confronter sa typologie théorique avec les données d’enquêtes statistiques[19], Georges Menahem a été amené à complexifier son modèle. Dans son article de 1988, il a montré que deux univers de référence distincts, traditionnel ou moderniste, peuvent se traduire dans des modalités différentes d’organisation des types associatif, conjugal ou patrimonial de famille[20].
Il s’est en même temps interrogé sur la filiation de ces différents modèles d’organisation et a notamment montré que les conjointes des familles associatives sont plus fréquemment originaires de familles où leurs mères étaient actives lors de leur jeunesse ; de plus, dans les cas où leurs mères étaient au foyer, leurs parents étaient plus fréquemment en conflit, situation qui n’incite guère à reproduire le modèle familial de subordination de la femme à l’homme[21].
Le caractère essentiel de l'activité professionnelle des femmes en couple
Dans toutes les familles, quel que soit leur type d'organisation, l'activité professionnelle des femmes joue un rôle très important. Profitant de sa position de chercheur associé au sein de l'INSEE en 1987-1988, Georges Menahem a ainsi développé des recherches statistiques sur les caractères liés à l'activité professionnelles des femmes vivant en couple. C'est ce qu'a noté en 1989 le professeur de sociologie Alain Bihr dans un de ses articles consacrés à “l'univers domestique“. Il y a résumé l'apport des travaux de Menahem montrant les meilleurs résultats scolaires des enfants des mères actives comparés à ceux des mères au foyer[22] dans ces termes : “Toutes choses égales par ailleurs (à niveau de diplôme identique des parents, à taille identique de la fratrie), les filles dont la mère est active et qui connaissent par conséquent une socialisation précoce de ce type réussissent mieux scolairement que ceux dont la mère reste inactive"[23]. Georges Menahem a noté néanmoins que pour les garçons, le rôle de l'exemple maternel est moins clair et dépend fortement du statut social des parents et beaux-parents. En revanche, il a montré que les garçons sont plus enclins à vivre avec des conjointes dont la mère était active dans les cas où les deux partenaires du couple ont décidé de ne pas s'arrêter de travailler lors de l'arrivée d'un bébé [24].
Avoir été mal-aimé dans l’enfance conduit souvent à prendre des risques et rend fréquemment malade
Georges Menahem a pu mener des investigations approfondies sur les conséquences des traumatismes familiaux dans la mesure où leurs traces étaient inscrites dans plusieurs investigations de l’INSEE menées en populations générales : d'abord l'enquête dite "Situations défavorisées" 1978 dont le questionnaire soumis à un grand échantillon informait en effet à la fois sur les conflits familiaux connus avant 18 ans, les troubles de santé et les incidents de paiement déclarés par le ménage l'année de l'entretien[25] ; puis la dite "enquête des conditions de vie" 1986-1987.
En analysant systématiquement les caractères des individus qui avaient déclaré avoir connu avant leurs 18 ans certains événements traumatisants tels que le manque affectif ou de graves problèmes de mésentente entre leurs parents, il a constaté que ces inividus connaissaient de plus fréquents problèmes de santé à l’âge adulte[26] et qu’ils prenaient plus souvent des risques, buvant et fumant davantage, connaissant des accidents de la route et des incidents de paiement plus fréquents[27]. C'est ce résultat important qu'a relevé Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS en sociologie du monde pénal. Selon ce dernier, « Georges Menahem mobilise les ressources de la statistique, de la sociologie, de l’anthropologie et de la psychopathologie clinique pour mettre en évidence des relations régulières entre, d’une part, le fait d’avoir connu un grand manque d’affection, le conflit entre ses parents, leur absence prolongée, la maladie grave, le handicap, l’accident, le décès de l’un d’eux et, d’autre part, la sur morbidité à l’âge adulte, le fait d’avoir des accidents graves ou des problèmes d’argent (Menahem et al., 1994 ; Menahem. 1992) »[28].
On peut noter que ces résultats ont été confirmés notamment par les enquêtes de l'INED lancées en 1995 par Maryse Marpsat et Jean-Marie Firdion sur les trajectoires suivies par les personnes ayant vécu des problèmes graves dans l'enfance et se trouvant plus fréquemment en situation de SDF (sans domicile fixe)[29].
Georges Menahem a pu approfondir et préciser ses premières découvertes en tirant parti de ses relations de travail avec les médecins et les statisticiens de l'IRDES. Le rapport de recherche rassemblant en 1994 ses travaux[30] a connu un considérable retentissement du fait de la reprise de ses principales conclusions, tant dans des articles de la presse généraliste[31] que dans la presse médicale spécialisée[32]. Un article du Monde en résumait ainsi le message essentiel dans son chapeau « le rôle prédominant de l'environnement familial et des problèmes affectifs pendant l'enfance dans l'apparition des maladies et des troubles à l'âge adulte. Les personnes ayant vécu des problèmes affectifs durables au cours de leur enfance ont moins recours aux soins, malgré un nombre de maladies déclarées plus élevé, et sont moins prévoyantes vis-à-vis de leur santé ». Il en détaillait ensuite la suite des résultats les plus marquants : « Les victimes d'un "grand manque d'affection" ont un taux de déclaration de maladies de 49 % supérieur à celui des personnes qui n'ont pas connu cette lacune affective avant l'âge de dix-huit ans. Chez ces "mal-aimés", les déclarations de troubles psychiques augmentent de 76 %, tandis que celles concernant les affections de l'appareil respiratoire et digestif s'accroissent chacune de 57 %. Les niveaux de surmorbidité les plus élevés se rencontrent chez les adultes ayant vécu un conflit parental, qui déclarent 45 % de maladies en plus que les autres (56 % pour les maladies cardio-vasculaires et autant pour celles de l'appareil respiratoire). L'absence prolongée des parents, (au moins égale à un an), entraîne une augmentation de 36 % des déclarations de problèmes de santé. (...) Les inégalités de santé observées en fonction de la condition sociale sont, selon le rapport, "trois fois moins importantes" que celles associées aux problèmes affectifs vécus avant l'âge de la majorité. Ainsi, les ouvriers déclarent 22 % de plus de maladies que les cadres, mais l'écart entre ceux ayant connu un manque affectif et les autres atteint 71 %. En outre, la propension à consulter un médecin généraliste ou spécialiste diminue à mesure que les critères de troubles affectifs durant l'enfance sont évoqués. "Tout se passe comme si les personnes qui avaient manqué d'équilibre familial ou d'affection dans leur jeunesse étaient moins portées à faire attention à elles à l'âge adulte", résume le chercheur. »[33].
L’inspectrice générale des affaires sociales et déléguée générale du Comité français d'éducation pour la santé (CFES), Bernadette Roussille, résume son apport à partir d'un point de vue soucieux de la protection sociale des personnes défavorisées : « Un enfant mal aimé deviendra un adulte en mauvaise santé. Telle est la conclusion de ce rapport résultant de l’exploitation statistique d’une étude des conditions de vie, réalisée par l’Insee en 1986-87, auprès d’un échantillon représentatif de 13 154 personnes. Le rôle de l’environnement familial et des problèmes affectifs pendant l’enfance est déterminant dans l’apparition des maladies et des troubles à l’âge adulte. D’après l’auteur du rapport, Georges Menahem, les personnes ayant vécu de graves difficultés familiales avant 18 ans, déclarent 43 % de plus de maladies à l’âge adulte que celles qui n’en ont pas connu. Plus de la moitié des personnes interrogées a le souvenir de problèmes familiaux graves ou de difficultés marquantes avant leur majorité. »[34]
Un résultat paradoxal : le caractère protecteur du deuil
L'article du Monde souligne en quoi "l'expérience précoce du décès d'un parent, ou de leur séparation atténue les déséquilibres sociaux associés aux maux de l'enfance"[33].
Parcours en sciences économiques : de la modélisation du risque programmé aux indicateurs de sécurité économique
Pour faire le lien entre ses observations sociologiques des relations entre le passé familial des adultes et leurs comportements de santé, Georges Menahem s'est d’abord inspiré des hypothèses du professeur canadien Gerald Wilde sur l'existence d'un « niveau de risque programmé »[35]. L’économiste français a ainsi construit son propre système d’hypothèses en matière de santé et a pu le valider à l’aide de modèles économétriques fondés sur les données de trois grandes enquêtes représentatives de l’INSEE[36],[37],[38]. Au niveau macroéconomique, il a ensuite construit des indicateurs alternatifs de sécurité économique en s’inspirant des modèles de Guy Standing. L’ensemble de ses travaux a finalement été reconnu par le CNRS qui lui a attribué le grade de directeur de recherche CNRS en sciences économiques. À ce titre, Georges Menahem a pu encadrer notamment la thèse en sciences économiques de Ramzi Hadji sur La quantification du progrès social, Application aux pays européens et approfondissement sur le cas de l’Algérie, soutenue en 2011 à l'Université Paris XIII[39].
L'application de la théorie de Gerald Wilde sur l’homéostasie du risque à la microéconomie de la santé
Les contributions de Georges Menahem à la microéconomie de la santé ont été reconnues en 1997 par trois universitaires français chargés de réunir les innovations majeures dans le domaine : Claude Le Pen, Cyrille Piatecki et Lise Rochaix, les trois professeurs d’économie coordinateurs du numéro thématique de la revue Économie & prévision[40] ont distingué dans leur présentation des dites « nouvelles approches microéconomiques de la santé », les deux articles d'Andrew Jones et de Georges Menahem, qui pour eux se situent délibérément dans cette orientation novatrice, « en particulier dans le domaine de l'analyse des comportements ». Selon eux, « ils s'attaquent en effet à un sujet qui n'a été traité jusqu'à présent que du point de vue de la santé publique (et pas du tout dans sa dimension économique), à savoir les comportements des individus en matière de consommation dangereuse pour la santé, tabac, alcool, drogue, etc. L'analyse économique permet de révéler des logiques comportementales qu'il importe de comprendre dans une perspective d'éducation pour la santé. [...] Georges Menahem examine pour sa part une autre piste, celle d'un niveau de risque accepté, voire programmé, par les individus. Il formalise cette hypothèse dans le cadre des choix de santé, et constate, à partir des données de l'enquête "conditions de vie" de l'Insee, l'existence d'une relation inverse entre la probabilité de réalisation d'une conduite à caractère préventif et le niveau de risque programmé. Plus ce dernier est faible, plus est élevée la probabilité d'une conduite de prévention. »
Plus précisément, dans Le risque Cible, version traduite de Target Risk 3[41], Gerald Wilde, professeur canadien émérite de psychologie à la ‘’Queen’s University’’ de Kingston invite à une réflexion sur le risque et son corollaire, la sécurité, à partir de sa Théorie de l’Homéostasie du Risque (THR). Georges Menahem s'est efforcé d'adapter en 1996 cette théorie de Wilde aux comportements en matière de santé : selon un sociologue de l'Université de Bourgogne Franche-Comté, il a ainsi réussi à montrer en quoi « l’individu prend ou non la décision de se soigner selon que le niveau du risque qu’il a perçu a atteint ou pas le ‘Target level of risk“ qui fixe individuellement un seuil de risque acceptable. Le choix du type de recours (soins médicaux, soins d’urgence, automédication, etc.) dépend aussi de l’estimation du niveau de risque.»[42].
C'est dans les années 1994 à 1997 que Georges Menahem a élaboré en deux temps cette véritable microéconomie des attitudes à l’égard de la santé. Il a d’abord estimé les niveaux du risque accepté par les individus, leur dit « risque programmé », à partir des réponses qu’ils avaient données dans l’enquête de l’INSEE dite “Situations défavorisées 1978-1979“ en ce qui concerne les accidents et les incidents de paiement qu'ils avaient subis[43]. Puis il a testé à l’aide de modèles économétriques en quoi ce niveau de risque programmé permettait de modéliser 18 types de déclarations de maladie[43], et à la fois les comportements tabagiques et les consommations médicales en matière de maladies respiratoires[44].
Des estimations de la sécurité économique procurée par l’État social
Georges Menahem a analysé également l’inverse du risque individuel, à savoir la sécurité économique des populations. Il considère ainsi, selon Mostefa Belmokaddem, professeur de l’Université de Tlemcen, que « l’État social contribue à la sécurité économique de ses ressortissants [et] les protège contre le risque de ne pas disposer de revenus suffisants. Dans chaque pays, la diversité des combinaisons de prestations, d’aides ou d’allocations qui contribuent à cette sécurité est considérable. Leurs résultats en matière de réduction de la pauvreté sont également très inégaux.»[45]
Comment évaluer les différents niveaux de la sécurité fournie par les prestations sociales ? Un économiste marocain explique que « L’indicateur de sécurité est un indicateur mis au point en France en 2005 par Georges Menahem, nommé aussi “taux de sécurité économique“ (TSE). Son rôle est de maintenir le développement de la sécurité économique des ressortissants d’un pays donné. Une part essentielle du TSE est le taux de sécurité démarchandisée (TSD), un indicateur qui différencie les pays selon leurs niveau des revenus issus des droits sociaux garantis par les institutions essentiellement en dehors du marché. »[46]
Georges Menahem a construit concrètement son taux de sécurité économique afin de mesurer le degré de couverture des résidents d'un pays contre le risque de pauvreté monétaire. Il est relatif et égal, pour un pays, au rapport entre la moyenne des revenus que touchent les habitants tout au long de leur vie adulte, qu'ils soient actifs ou inactifs, et un dénominateur représentant le niveau de vie moyen des actifs ayant un emploi. Cet indicateur est aussi synthétique dans la mesure où il prend en compte de manière négative l'insécurité des personnes vivant sous le seuil de pauvreté[47].
Des comparaisons de la sécurité démarchandisée fournie par différents États
Le professeur Belmokaddem de l'Université de Tlemcen a noté par ailleurs dans son article de 2010 que "Georges Menahem a évalué en 2007 les TSD dans un ensemble de pays européens. Selon lui, « son étude montre que les pays du Nord (Norvège, Suède, Danemark, Finlande, Pays-Bas), à tradition socio-démocrate d’intervention publique forte, ont dans l’ensemble un système social qui assure une grande sécurité économique. Les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) atteignent à peine un TSD de 6%; viennent ensuite les pays continentaux et le Royaume-Uni dont le TSD dépasse les 13% puis les pays du Nord qui culminent au-delà de 22%. Les pays du Sud (Italie, Grèce, Espagne ont eux des TSD qui vont de +5% à +11% »[45].
En pratique, Georges Menahem a réalisé les estimations du TSD dans 20 pays européens avec la collaboration de Veneta Cherilova, son étudiante bulgare, sur la base de données de l'Union européenne Eurostat. Dans un second stade, il a utilisé les données internationales du Luxembourg Income Survey pour élargir à 24 pays développés du monde entier sa comparaison des politiques sociales et de lutte contre la pauvreté. Il a précisé en 2007 dans sa communication à Madrid que les TSD de la France et de l’Allemagne sont situés dans la partie supérieure du classement, avant le Royaume-Uni. Le même indicateur appliqué aux États-Unis montre une forte chute depuis 1999 de la sécurité économique, laquelle s'est prolongée depuis la fin des années Clinton et s'est amplifiée sous l’administration Bush[49].
Activités militantes
Dans le champ altermondialiste
Dans le cadre de l'organisation altermondialiste Attac, Georges Menahem a contribué à de nombreuses activités de son conseil scientifique. Il a coordonné dans les années 2000-2001 un groupe de travail sur les entreprises multinationales et a rédigé l'essentiel du livre Enquête au cœur des multinationales. Il y a aussi animé un groupe de travail du conseil scientifique sur les liens entre « Guerre et mondialisation ». Une bonne part de ses travaux se sont traduits dans plusieurs chapitres du livre Attac L’Empire de la guerre permanente.
Georges Menahem a travaillé également sur les stratégies européennes de défense dans le cadre de la Fondation Copernic[réf. nécessaire].
Dans le domaine des indicateurs économiques
Dans le prolongement de ses activités de recherche sur les indicateurs de sécurité économique, Georges Menahem a été invité en 2008 par Jean Gadrey à participer au lancement du Forum pour d'autres indicateurs de richesse (FAIR), groupe de chercheurs et d'acteurs engagés dans l'action sociale qui ont voulu suivre de manière critique les activités de la Commission Stiglitz. Il a notamment contribué au rapport soulignant les apports et les limites des travaux de cette commission d'experts très peu liée avec les débats démocratiques[52].
Fin 2011, il a cherché avec le soutien de Jean Gadrey et du franco-brésilien André Abreu à engager FAIR dans la Conférence de l'ONU dite "Rio + 20"[53]. Il a préparé pour le compte de FAIR un événement (un "side-event") au sommet dit Rio + 20[54]. Il l'a présenté en avec Isabelle Cassiers et Muthiah Yogananthan afin de témoigner de la vision très critique de l'association concernant en particulier les indicateurs de la Banque mondiale et du PNUE qui visent par exemple à monétariser le capital naturel dans les indicateurs de richesse - procédé qui place la Chine à la première place, les dégradations de la nature y étant compensées par les progrès de son épargne financière et ses investissements dans l'éducation[55]. Dans une interview par le journal anglais The Guardian, Georges Menahem a déclaré que le nouvel indicateur dit "Indice de richesse inclusive" promu par l'UNEP et l'Université de l'ONU, l'IWI, rendrait la situation environnementale mondiale encore pire s'il était adopté et généralisé, car il sous-estime l'érosion des ressources naturelles et surestime les éléments de la production tels que le PIB ou le capital humain[56].
La reconnaissance du crime d'écocide pour plus de justice climatique
Depuis la conférence climatique de Copenhague en 2009, à la suite du discours d'Evo Morales proposant la création d'un tribunal international climatique, Georges Menahem s'est engagé pour la mise en place d'une juridiction qui élargirait les compétences environnementales de la Cour pénale internationale. Il juge ainsi nécessaire de criminaliser les atteintes au climat.
Afin de développer les moyens légaux de défendre l'environnement, Georges Menahem a rejoint en l'équipe européenne qui cherchait depuis 2012 à promouvoir une initiative citoyenne européenne visant à poursuivre les actes générant des écocidess[57]. Pour ce faire, Valérie Cabanes, la porte parole d'End Ecocide, et Menahem ont rédigé une tribune que dix chercheurs et intellectuels renommés dans les domaines des sciences sociales et de l'environnement[58] ont cosignée et soutenue ; elle a été publiée dans l'édition du du Monde et y appelait en particulier à « limiter sinon arrêter les destructions graves de la nature en mettant en accusation les responsables physiques des atteintes graves à l'environnement »[59].
Ces divers engagements ont conduit Georges Menahem à s'engager dans la préparation de la COP21, notamment avec le mouvement Alternatiba : au niveau local, il a appelé à organiser un village « des alternatives au changement climatique » dans la ville de Caen en D' à , il a représenté le mouvement End Ecocide on Earth[60]. On peut noter que depuis 2015, ces mouvements vers la reconnaissance du crime d'écocide se sont amplifiés et se sont traduits dans des résultats significatifs : plusieurs pays ont déjà franchi le pas d’une reconnaissance nationale du crime d’écocide, la Géorgie, le Kazakhstan, La Russie, l’Ukraine et le Vietnam ont intégré ce concept dans leur législation pénale, avec des définitions et des sanctions variables[61]. De plus, le , les instances de l'Union européenne ont entériné un accord sur la criminalité environnementale reconnaissant l'écocide comme infraction aggravée dans le droit européen »[62].
Voir aussi
Notice d'autorité
Webographie
Travaux récents en ligne
- 2025, « Des colonisations des États européens au colonialisme de L’État d’Israël », article dans Revue des Possibles, no 41, Paris,
- 2019, « Peut-on limiter les pollutions libre des multinationales libres », article dans Revue des Possibles, no 21, Paris,
- 2016, « Le tribunal contre Monsanto à La Haye », sur le site de Attac France,
- 2016, « Prolonger l'histoire de la justice internationale avec un tribunal international de la justice climatique », in Des droits pour la Terre, Les Editions Utopia, Paris, France
- 2013, « Trois modèles de protection sociale en Europe de 1995 à 2010 », Revue des possibles, no 1, Paris,
- 2012, « Beyond the GDP: toward social and environmental sustainability indicators », Side event présenté au nom de FAIR le à la conférence des Nations unies dite Rio+20
- 2011, (avec Jean Gadrey et plusieurs membres du forum FAIR) Indicators For a More Sustainable and Inclusive World, in Site de l'UNCSD, 30 oct. 2011
- 2010, « How Can the Decommodified Security Ratio Assess Social Protection Systems? », LIS Working Papers Series, no 529, Luxembourg Income Study,
Autres travaux en ligne
- 2007, « Prestations sociales, sécurité économique et croissance », Revue de l'OFCE, no 103, Paris, p. 291-322, décembre
- 2007, « The decommodified security ratio: A tool for assessing European social protection systems », International Social Security Review, Volume 60, Issue 4, page 69-103, Genève, octobre-décembre ; et en français « Le taux de sécurité démarchandisée : un outil d'évaluation des systèmes de protection sociale européens », Revue internationale de sécurité sociale, Genève : Aiss, vol. 60, issue 4, p. 73-110, 2007/10-12, octobre-décembre
- 2006, (avec Marc Collet et Hervé Picard), « Why patients attending free health centres seek care », Issues in health economics, no 113, octobre, IRDES, Paris, France
- 2006, (avec Marc Collet et Hervé Picard), Medical reasons for using free healthcare centres and motives for using the services of consultants, biblio no 1627, 167 p., IRDES, Paris, France
- 2005, (avec Veneta Cherilova), « Inégalités de sécurité économique et aide à la famille dans l’Union européenne - La construction d’un indicateur de sécurité », Recherches et prévisions, no 79, p. 83-95, Paris, France
- 2003, (avec Marc Collet et Valérie Paris), "Précarités, risque et santé", Questions d’économie de la santé, no 63, IRDES, Paris, France
- 2002, (avec Alice Beynet), Problèmes dentaires et précarité, IRDES, 164 p., Paris, France
- 2002, "An Exploratory Test of the Demand for Safety Model: Relationships Between Health Status, Wealth and Risk Behaviour", Document de travail IRDES, Paris, France
- 2000, "A target level of risk model of respiratory pathologies and smoking behaviour", (in Applied Economics, Vol. 31, Issue 6, p. 709-722), Londres
- 1998, "Maladie, recours aux soins et attitudes à l'égard du risque", Questions d’économie de la santé, no 9, IRDES, Paris, France
Bibliographie : ouvrages et éléments d'ouvrages édités
- 2010, « Quatre risques mondiaux majeurs », Chapitre 13 dans Une autre ONU pour un autre monde, (ouvrage coordonné par Nils Andersson, Djilali Benamrane et Pierre Grou), Éditions Tribord, Bruxelles, Belgique
- 2006, "Santé : la dégradation", chapitre 10 dans Pauvreté et inégalités, dirigé par Jean Gadrey, Fayard – Mille et une Nuits, pages 147-162, Paris, France
- 2001, (avec Thierry Adam, Pierre Alaignes et Christophe Ventura), Enquête au cœur des multinationales, 1001 nuits - Fayard, 160 p., Paris, France
- 1998, "Situations à risque de l’enfance, vulnérabilité sociale et troubles de santé à l’âge adulte", dans Santé et Précarité, Flammarion, pages 97–98, Paris, France
- 1994, Problèmes de l'enfance, statut social et santé des adultes, IRDES, biblio no 1010, 222 p., Paris, France
- 1994, (avec Patrick Bantman et Sophie Martin), « Événements de la jeunesse, trajectoires de vie et troubles de l'existence à l'âge adulte », dans Trajectoires sociales et inégalités, Éditions Érès, Toulouse, France
- 1980, (avec Yves Lescot et Patrick Pharo), Les Savoirs ouvriers, ACT, 164 p., Boulogne-Billancourt, France
- 1976,La Science et le militaire, Éditions du Seuil, Paris, 317 p., France
Bibliographie : autres articles notables mais non en ligne
- 2004, « Inégalités sociales de santé et problèmes vécus lors de l’enfance », La Revue du praticien, vol.54, no 20, Paris, France
- 2004, (avec Catherine SERMET), "Pourquoi et comment mesurer la santé ?", Chapitre de Politiques de santé - Refonder la solidarité, dirigé par Élisabeth Labaye, Institut de recherche de la FSU, Éditions Syllepse, pages 117-124, Paris, France
- 1998, "Demande de soins, demande de santé, demande de sécurité : trois modèles pour la santé en économie", Les Cahiers du Gratice, no 129-130 (3-4), Paris, France
- 1997, "Recours aux soins des adultes et mode de gestion du risque", Économie et Prévision, no 129-130 (3-4), Paris, France
- 1994, (avec Patrick Bantman, psychiatre) "Représentations de l'enfance, troubles psychiques et maladies à caractère psychosomatique", Dialogue - Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, no 126, 4e trimestre, Paris, France
- 1994, (avec Sophie Martin, anthropologue) "Quand l'enfance fait mal - Liaisons entre événements de l'enfance et sensibilité des adultes aux maladies", Dialogue - Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, no 124, 2e trimestre, Paris, France
- 1992, "Troubles de santé à l'âge adulte et difficultés familiales durant l'enfance", Population, 4, INED, Paris, France
- 1990, "Incidents de paiement et trajectoires personnelles des débiteurs", Revue d'économie financière, no 4, Paris, France
- 1989, "Les rapports domestiques entre femmes et hommes s'enracinent dans le passé familial des conjoints", Population, no 3, INED, Paris, France
- 1988, "Activité féminine ou inactivité : la marque de la famille du conjoint", Économie et statistique, no 211, INSEE, Paris, France
- 1988, "L'activité professionnelle des mères a augmenté les chances de réussite de leurs enfants", Économie et Statistique, no 211, INSEE, Paris, France
- 1988, "Trois modes d'organisation domestique selon deux normes familiales font six types de famille", Population, no 6, INED, Paris, France
- 1987, "Trois logiques familiales à l'œuvre dans les trajectoires sociales", Annales de Vaucresson, no 26, Vaucresson, France
- 1984, "Activité professionnelle et stratégie familiale des femmes mariées", Travail et emploi, no 22, Paris, France
- 1983, "Une famille, deux logiques, trois types d'organisation", Dialogue - Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, no 80, Paris, France
- 1980, "Les incidences des mutations de la famille sur les déterminants de l'activité économique : une hypothèse", Économie appliquée, no 3 et 4, Paris, France
- 1979, "Les mutations de la famille et les modes de reproduction de la force de travail", L'Homme et la société, no 51, Paris
