Henri de Roquefeuil
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| Henri de Roquefeuil | ||
| Naissance | Versailles |
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| Décès | (à 59 ans) Laxou |
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| Grade | Capitaine de vaisseau | |
| Conflits | Première Guerre mondiale | |
| Distinctions | Officier de la Légion d'honneur Croix de Guerre avec palme |
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| Famille | Famille de Roquefeuil-Blanquefort | |
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Henri de Roquefeuil (né le à Versailles et mort le à Laxou) est un officier de marine français, capitaine de vaisseau, officier de renseignement et diplomate militaire. Il est principalement connu pour avoir exercé les fonctions d'attaché naval auprès de la légation de France à Athènes de décembre à février , durant la Première Guerre mondiale. Durant cette période, il joue un rôle politique, diplomatique et clandestin de premier plan dans la crise grecque, contribuant directement à précipiter le Schisme national et à favoriser l'entrée en guerre de la Grèce aux côtés des Alliés.
Son action suscite l'une des controverses les plus vives de l'histoire navale française de la Grande Guerre, opposant durablement l'amiral Louis Dartige du Fournet et son chef d'état-major l'amiral Daveluy d'un côté, et le ministre de la Marine Lucien Lacaze et Roquefeuil lui-même de l'autre.
Henri est issu d'une branche cadette de la famille de Roquefeuil Blanquefort en Rouergue, qui a pour auteur Tristan de Roquefeuil, seigneur de La Salle (2e fils d’Antoine de Roquefeuil et de Blanche de Padiès), marié en 1500 à Jeanne de Lemosis[1].
Henri de Roquefeuil est le fils de Félix de Roquefeuil-Cahuzac (1833 - 1893), conseiller référendaire à la Cour des comptes et figure centrale du catholicisme social français[2].
Son frère aîné, Robert de Roquefeuil (1864 - 1940), est le premier président de l'Association catholique de la jeunesse française, fondée en 1886 par Albert de Mun. Il s'engage toute sa vie dans les œuvres catholiques sociales, en héritier de l'œuvre de son père. Il est également chevalier de l'ordre de Malte[2].
Henri épouse le à Nancy Catherine Collenot (1875 - 1911) avec qui il a deux filles, Jacqueline qui épouse Jean de Saint-Bon et Marie-Thérèse, religieuse.
Formation et carrière avant-guerre
Henri de Roquefeuil intègre l'école navale en . Sa carrière se distingue rapidement par une orientation vers l'état-major et l'enseignement supérieur militaire : il fréquente l'École des défenses sous-marines en , puis occupe les fonctions de chef du deuxième bureau — c'est-à-dire du service de renseignement militaire — et de professeur à l'école navale, où il enseigne jusqu'en [3]. Il y publie des Cours de l'École supérieure de Marine[4].
Il est promu capitaine de frégate le , puis embarque comme second à bord du croiseur d'Entrecasteaux. Sa formation conjuguant la maîtrise du renseignement, l'enseignement militaire supérieur et l'expérience opérationnelle constitue un profil exceptionnel, qui explique sa désignation pour la mission d'Athènes[3].
Contexte stratégique: la Grèce dans la Grande Guerre (1914–1915)
La neutralité grecque et ses enjeux
Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, le royaume de Grèce proclame sa neutralité. Cette position recouvre en réalité une fracture profonde au sein des élites politiques et militaires grecques. D'un côté, le roi Constantin Ier de Grèce, beau-frère du Kaiser Guillaume II et profondément attaché aux conceptions militaires prussiennes, est convaincu de la supériorité des Empires centraux et favorable à la neutralité, laquelle profite de fait à l'Allemagne. De l'autre côté, le Premier ministre Elefthérios Venizélos, figure du libéralisme grec et artisan de la Megali Idea, plaide pour une entrée en guerre aux côtés de l'Entente, dans l'espoir d'obtenir en échange des gains territoriaux substantiels[5],[6].
Cette opposition se cristallise en : Venizélos, qui a autorisé le débarquement des troupes alliées à Thessalonique dans le cadre de l'Armée d'Orient, est démis de ses fonctions par le roi. Le pays entre alors dans une période de crise constitutionnelle[5],[6].
La légation d'Allemagne et l'espionnage à Athènes
Du côté allemand, la légation d'Athènes constitue un centre actif d'espionnage et d'influence. Elle s'appuie sur plusieurs firmes grecques liées à des intérêts allemands, notamment les frères Frangopoulos, agents de la Deutsche-Levantine Linie, qui entretiennent plusieurs navires servant de couverture aux opérations de contrebande et de ravitaillement des sous-marins allemands. La police grecque, qui tolère voire facilite ces activités, représente un défi supplémentaire pour les services alliés[3].
Les premières tentatives de renseignement allié
À l'été , une mission d'information navale est conduite à Athènes par le lieutenant de vaisseau de Mullenheim, auprès du ministre français Jean Guillemin. Cette mission ponctuelle révèle l'étendue des lacunes françaises en matière de renseignement sur place, et Guillemin sollicite rapidement la nomination d'un attaché naval permanent[3].
Nomination et arrivée à Athènes (décembre 1915)
En , le contre-amiral Lucien Lacaze, fraîchement nommé ministre de la Marine, désigne le capitaine de frégate Henri de Roquefeuil pour occuper ce poste d'attaché naval à Athènes et lui accorde, outre sa confiance personnelle, des prérogatives exceptionnelles dépassant de loin celles d'un attaché naval ordinaire[7].
Ses instructions lui permettent notamment de correspondre directement avec les consuls français de toute la Méditerranée grecque, de leur donner des ordres, et de disposer de crédits spéciaux. Cette configuration de commandement extraordinaire — un officier correspondant directement avec son ministre sans passer par le chef de mission sur place — est à l'origine de frictions durables avec l'amiral Dartige du Fournet et avec le ministre plénipotentiaire Guillemin[7].
Roquefeuil arrive à Athènes en décembre , au moment où la crise entre Constantin Ier et Venizélos connaît une phase d'accalmie apparente, mais où les pressions alliées pour faire basculer la Grèce s'intensifient[5].
La mission à Athènes (décembre 1915 – février 1917)
Première phase : évaluation de la situation et audience avec Constantin Ier
Dès ses premières semaines à Athènes, Henri de Roquefeuil prend la mesure de l'environnement politique. Mieux informé sur les mouvements politiques que ne l'est le ministre Guillemin, il concentre son attention sur tous ceux qui peuvent servir l'effort de guerre allié. Le , il est reçu en audience par le roi Constantin. À l'issue de cette rencontre, il acquiert la conviction que le roi n'abandonnera jamais volontairement la neutralité, et que cette neutralité ne peut que profiter à l'Allemagne. Il décide alors d'élaborer un plan d'action et l'adresse à Lacaze, afin de limiter l'influence allemande sur la police grecque[3].
La construction du service de renseignement et de contre-espionnage
Roquefeuil met sur pied un véritable service de renseignement qui monte rapidement en puissance[3] :
- Les effectifs du service atteignent rapidement une soixantaine de personnes ;
- Les frais de fonctionnement s'élèvent à environ 100 000 francs par mois ;
- Le financement est assuré par des fonds secrets débloqués par le ministère des Affaires étrangères ;
- Le service dispose de nombreux agents autochtones grecs et constitue un fichier détaillé sur les personnalités influentes ou suspectes.
Ce réseau dispose de moyens matériels considérables : véhicules automobiles, bateaux et agents répartis dans toute la Méditerranée grecque[3].
La lutte contre la contrebande et le ravitaillement sous-marin
L'une des premières priorités opérationnelles du service de renseignement est la lutte contre la contrebande de carburant permettant aux sous-marins allemands de se ravitailler dans les eaux grecques. Le , Roquefeuil transmet en annexe d'une lettre à Lacaze le texte de l'accord conclu entre Venizélos et le représentant britannique Sir Francis Elliot, établissant un système de contrôle de la contrebande : les autorités britanniques délivreraient des permis de commerce à des maisons approuvées par toutes les légations alliées, calculés sur la base des besoins réels de la Grèce en carburant[3].
Le contre-espionnage et la surveillance politique
Par une lettre du , Lacaze informe Henri de Roquefeuil que le ministère des Affaires étrangères met à sa disposition des ressources supplémentaires pour élargir la mission[3]. Le service de renseignement développe alors un double volet : d'une part le contre-espionnage traditionnel ciblant les agents allemands, d'autre part une surveillance politique systématique des milieux royalistes et vénizélistes.
Deuxième phase : le soutien aux vénizélistes et l'action politique
L'évolution de la stratégie
En mars , Henri de Roquefeuil constate que la rupture au sein de la société grecque est désormais consommée et s'oriente de plus en plus résolument vers un soutien aux vénizélistes. En avril , il reçoit la visite de Nakos, l'un des dirigeants du parti vénizéliste, qui lui déclare préférer « continuer ses tractations avec son service plutôt que d'en parler au ministre de France »[3].
Roquefeuil et la propagande alliée
L'action d’Henri de Roquefeuil s'inscrit dans un dispositif plus large de propagande pro-alliée qui se déploie à Athènes tout au long de l'année . Ce réseau comprend l'école française d'Athènes, l'agence d'information Radio sous la direction d'Henri Turot, et le journal Le Progrès publié en langue française. Des télégrammes d'information sont envoyés quotidiennement aux journaux vénizélistes athéniens Ethnos, Patris et Estia, et une agence financée principalement par Basile Zaharoff a été créée en recevant ses impulsions de Venizélos lui-même[8].
L'incident de la légation
Le , en soirée, des manifestants font irruption dans les jardins de la légation de France en scandant des propos hostiles à l'Entente. Henri de Roquefeuil exige des représailles immédiates pour violation de l'inviolabilité diplomatique. L'ambassadeur britannique Sir Elliot le convoque et lui révèle que son chauffeur a reconnu parmi les assaillants un agent du service de renseignement français. L'attaché naval nie tout lien avec les insurgés, mais Guillemin peut néanmoins saisir cet incident comme prétexte pour placer une compagnie de fusiliers marins français en faction permanente devant la légation[3].
Le repli de Venizélos vers Salonique
En octobre , alors que la situation à Athènes devient de plus en plus dangereuse pour les vénizélistes, la marine française intervient directement. Elefthérios Venizélos quitte Athènes dans la nuit du avec l'aide des ambassades française et britannique, d'abord vers la Crète, avant de rejoindre définitivement Thessalonique le , où il forme un « gouvernement provisoire de Défense nationale » aux côtés de l'amiral Pavlos Kountouriotis et du général Panagiotis Danglis[6]. La mission navale française joue un rôle direct dans cette opération d'exfiltration[3].
Cette proclamation du gouvernement vénizéliste à Thessalonique marque le début officiel du Schisme national : la Grèce se trouve désormais divisée en trois zones — le nord sous autorité vénizéliste, le sud sous autorité royale et une zone neutre contrôlée par les Alliés[6].
Troisième phase : la crise de l'automne-hiver 1916
Les tensions autour des armements grecs
À partir de l'automne , les Alliés intensifient leurs exigences envers le gouvernement royaliste d'Athènes, réclamant la restitution d'armements grecs capturés par les Bulgares au fort Rupel. Le , l'amiral Dartige du Fournet saisit la destruction de deux navires marchands hellènes par un sous-marin allemand pour demander la reddition de la flotte de guerre grecque et l'occupation de l'arsenal de Salamine : le , le désarmement partiel commence et les Alliés s'emparent de trente bâtiments légers. Le , Dartige du Fournet soumet un nouvel ultimatum au gouvernement grec, exigeant la remise immédiate d'au moins dix batteries de montagne.
Les « Vêpres d'Athènes » (1er–2 décembre 1916)
Le , l'amiral Dartige du Fournet débarque à la tête d'un petit contingent franco-britannique au Pirée pour occuper des positions stratégiques dans la capitale, à la suite de l'échec des négociations sur les armements. Les troupes alliées sont accueillies par un feu nourri des milices royalistes grecques, qui ont pris position dans les collines dominant la ville. Les combats font 54 morts et 134 blessés du côté français, et constituent une humiliante défaite militaire et diplomatique pour l'Entente[9].
Selon l'amiral Dartige du Fournet lui-même, des vénizélistes armés secrètement avaient soutenu le contingent allié pendant les combats, attaquant depuis les bâtiments athéniens les unités grecques loyalistes, au point que l'amiral dit avoir eu le sentiment d'assister à un épisode de guerre civile[10].
Ces événements sont désignés par Henri de Roquefeuil lui-même sous le nom de « Vêpres d'Athènes », en référence aux Vêpres siciliennes de [8]. L'historiographie grecque les nomme quant à elle Noemvriana (Νοεμβριανά), en raison du maintien du calendrier julien en Grèce[10].
Le rapport du 9 décembre 1916
Le , Henri de Roquefeuil adresse au ministre Lacaze son rapport numéro 533, intitulé « Rapport sur les événements qui se sont déroulés à Athènes dans les premiers jours de »[10]. Ce document constitue l'une des sources primaires les plus importantes pour l'étude de cet épisode et est abondamment cité dans l'historiographie ultérieure[8]. Le , depuis Salonique où il s'est temporairement replié, Roquefeuil envoie une nouvelle lettre au ministre, numérotée 552[11].
Conséquences immédiates
Au lendemain du , Dartige du Fournet est relevé de ses fonctions et remplacé par le vice-amiral Gauchet. Les Alliés imposent à la Grèce royaliste un blocus naval rigoureux à partir du , provoquant d'importantes restrictions alimentaires dans le sud du pays. Le , satisfait de la reconnaissance partielle qui lui est accordée par les Alliés, le gouvernement de défense nationale de Venizélos à Thessalonique déclare la guerre aux puissances centrales[10].
Rappel et fin de mission (février 1917)
Henri de Roquefeuil est rappelé en France en février , soit quatre mois avant que la Grèce n'entre officiellement en guerre aux côtés des Alliés. En mars , il adresse encore son dernier rapport de la période, numéroté 598[12], avant que son successeur Emmanuel Clergeau ne prenne la direction de la mission. Le réseau de renseignement qu'il a construit continue à fonctionner après son départ[3].
En juin , le représentant spécial de l'Entente, Charles Jonnart, remet à Athènes un ultimatum exigeant l'abdication de Constantin Ier. Le roi accepte et s'exile le , laissant le trône à son fils Alexandre. Venizélos rentre à Athènes triomphalement le et engage la Grèce unifiée aux côtés de l'Entente. L'armée grecque, forte de 100 000 hommes, participe ensuite à l'offensive décisive du général Franchet d'Espèrey en septembre .
La querelle du commandement
Un officier aux prérogatives exceptionnelles
La situation d’Henri de Roquefeuil est profondément atypique dans la chaîne de commandement française. Le ministre Lacaze lui a accordé un statut quasi-autonome : il dispose d'un personnel nombreux, de fonds illimités, de bateaux, d'automobiles et d'agents répartis sur l'ensemble de la Méditerranée grecque. Ses instructions lui permettent de correspondre directement avec les consuls français, de leur donner des ordres, et de les financer sur ses crédits spéciaux[3].
Cette configuration suscite la frustration du ministre plénipotentiaire Guillemin, qui se plaint dans une dépêche à Aristide Briand le de l'« indépendance absolue » de son attaché[3]. Pour l'amiral Dartige du Fournet, la situation est plus inconfortable encore : il se considère comme le supérieur hiérarchique militaire de Roquefeuil, mais cet officier lui échappe en pratique, puisqu'il reçoit ses ordres directement du ministre à Paris[9].
La polémique Daveluy
Dès , l'amiral Daveluy, chef d'état-major de Dartige du Fournet, rédige de manière anonyme un réquisitoire intitulé Notes sur les agissements de M. de Roquefeuil en Grèce, dans lequel il met en cause la fiabilité des renseignements transmis par l'attaché naval, affirmant que presque aucun ne fut jamais vérifié exact. Daveluy accuse également Lacaze de laisser s'accréditer des légendes infamantes pour la marine. L'affaire prend une dimension publique avec des affrontements sans merci entre les protagonistes, qui laissent des blessures morales durables dans les deux camps[9].
La demande d'enquête et la retraite forcée
Face aux accusations, Henri de Roquefeuil dépose le une plainte auprès du ministre de la Marine, demandant qu'une enquête officielle soit conduite pour faire toute la clarté sur son action. La commission chargée de l'enquête reconnaît ses mérites, mais, dans un esprit d'apaisement, l'invite fortement à prendre sa retraite[3]. Cette issue reflète l'inextricable enchevêtrement des rivalités institutionnelles et personnelles qui ont caractérisé la politique française en Grèce[13].
Distinctions
Son action en Grèce vaut à Henri de Roquefeuil les distinctions suivantes[3] :
- La croix de guerre 1914-1918 avec palme ;
- La croix d'officier de la Légion d'honneur ;
- La promotion au grade de capitaine de vaisseau.
Héritage historiographique
La mission de Roquefeuil à Athènes est l'une des plus commentées de l'histoire navale française de la Grande Guerre. Elle a suscité dès une abondante littérature polémique et reste l'un des sujets de prédilection des historiens de la crise grecque. L'historien Étienne Taillemite souligne que les divisions entre responsables français — hommes politiques, diplomates, militaires, marins — et entre Alliés conduisirent au drame du , compromettant pour longtemps les résultats de l'opération de Salonique[13].
Les publications qui ont vu le jour sur cette période sont, selon Nicolas Dujin, nettement engagées : l'ouvrage de sir Basil Thomson est ainsi dédié à Daveluy et à Dartige du Fournet, présentés comme ceux qui auraient « sacrifié leurs carrières à la cause de la justice et de la vérité »[3].
Le rapport de Roquefeuil du , conservé au Service historique de la Défense, demeure une source primaire de premier ordre citée dans toutes les études relatives aux Vêpres d'Athènes et au Schisme national[14].