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Le Bateau ivre

poème d'Arthur Rimbaud From Wikipedia, the free encyclopedia

Le Bateau ivre est un poème écrit par Arthur Rimbaud à la fin de l'été 1871, peu avant ses dix-sept ans. Il comprend vingt-cinq quatrains en alexandrins. Au moyen d'une prosopopée, Il détaille les errances d'un bateau ballotté par les flots, qui s'aventure sous des cieux inconnus où l'extase côtoie l'horreur. Le récit s'achève, de façon désenchantée, sur le désir de revenir au port — concentré dans une mare dérisoire — par besoin de sécurité.

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Le Bateau ivre
Première page de la transcription manuscrite du poème par Paul Verlaine. Département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.
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Lecture du poème.

Historique

La date de composition du poème reste imprécise. Son autographe ne nous est pas parvenu. Rimbaud l'a-t-il écrit à Charleville et envoyé à Paul Verlaine avant de gagner Paris, vers le [1] ? L'a-t-il rédigé dès son arrivée dans la Capitale[note 1] ?

Ernest Delahaye aime se présenter comme témoin de la genèse des poèmes de Rimbaud. Il prétend que Le Bateau ivre fut destiné à se faire admettre dans un cercle d'artistes parisiens[2]. Pour une fois son témoignage semble vraisemblable, sauf sur un point : le , Rimbaud a probablement lu un poème de 1870 intitulé Les Effarés. De fait, lorsqu'il cite les poèmes qui lui furent tout d'abord envoyés (Les Premières Communions, Les Effarés, Mes petites amoureuses et Les Poètes de sept ans), Verlaine ne mentionne pas Le Bateau ivre[3].

De la mi- à la mi-, le Cercle des poètes zutiques enrichit son Album de divers poèmes et dessins. Une caricature d'André Gill représente Rimbaud dans une frêle embarcation. Le poème précède donc ce dessin.

La seule version manuscrite du texte est une copie de Verlaine[4]. C'est lui qui, dans la revue Lutèce, préside à sa première publication, le , sous le titre Les Poètes maudits : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé[5],[6],[7].

Texte

1 Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

2 J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

3 Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver[note 2], plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

4 La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

5 Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

6 Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent[note 3],
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

7 Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes[note 4] lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

8 Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

9 J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

10 J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

11 J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

12 J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques[note 5] troupeaux !

13 J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan[note 6] !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces[note 7],
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

14 Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

15 J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades[note 8].
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

16 Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

17 Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à[note 9] travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

18 Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors[note 10] et les voiliers des Hanses[note 11]
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

19 Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

20 Qui courais, taché de lunules[note 12] électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

21 Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots[note 13] et les Maelstroms[note 14] épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

22 J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

23 Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

24 Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache[note 15]
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

25 Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes[note 16],
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

— Arthur Rimbaud, Poésies,

Réception critique

En 1892, l'écrivain Paul Cosseret émet un jugement très sévère : « cette poésie spéciale est lettre close pour moi, je n'y vois qu'une suite singulière de pluriels incohérents. C'est du prétentieux charabia. Ayons donc le courage de dire que bizarrerie n'est point originalité »[8].

Mais cet avis ne s'impose pas. Depuis le début du XXe siècle, le poème est considéré comme l'un des plus beaux de la langue française. C'est aussi l'un des plus commentés.

Parmi ses admirateurs, citons Paul Claudel, Louis Aragon, les Surréalistes. André Gide le range au nombre des poèmes essentiels de l'histoire littéraire[9]. Georges Pompidou le classe, « malgré quelques bavures, parmi les plus authentiques chefs-d'œuvre de notre poésie »[10].

Steve Murphy et Michaël Lacroix estiment que le poème traduit l'influence du roman de Jules Verne Vingt Mille Lieues sous les mers[11],[12], paru de 1869 à 1870 —- en effet, le terme lieues est cité au quatrain 21. Roland Barthes, Pierre Louÿs, Roger Caillois, René Étiemble en proposent des analyses approfondies, tout en soulignant la complexité de l'œuvre. Pour Étiemble, Rimbaud répond à la question de Charles Baudelaire : « Étonnants voyageurs ! [...] / Dites, qu'avez-vous vu ? »[13]. Poursuivant cette analyse, son ancien élève André Guyaux affirme que le poème emprunte à Charles Baudelaire mais aussi à Jules Verne, Edgar Allan Poe, Leconte de Lisle, Théophile Gautier…, ce qui en fait l'un des textes les plus difficiles de la langue française[14].

Postérité

En 1932, Samuel Beckett traduit le poème en anglais dans Drunken Boat[15].

En 1954, Maurice Delage compose un poème symphonique intitulé Bateau ivre[16].

En 1982, Léo Ferré met le texte en musique et l'interprète dans son album Ludwig - L'Imaginaire - Le Bateau ivre. Il transforme les deux premiers quatrains en refrain répété sept fois. Cette présentation, à laquelle s'ajoutent procédés typographiques et rythmes sonores, est exposée dans le livre de Serge Chamchinov Fleuves impossibles (sic)[17].

Une reproduction intégrale du poème, réalisée par l'artiste néerlandais Jan Willem Bruins, est inaugurée à Paris le [18]. Elle orne un mur de la rue Férou, non loin de l'endroit où Rimbaud aurait lu le poème pour la première fois, le , lors d'une réunion des Vilains Bonshommes[19].

En 2012 également, lors de la Biennale internationale de la poésie qui se déroule à Liège, Serge Chamchinov lance auprès de la Maison internationale de la Poésie Arthur Haulot (MIPAH) le projet de traduire le poème en 25 langues, à raison d'une par strophe. L'entreprise aboutit, en 2013, sous forme d'un livre collectif intitulé Symphonie du temps[20].

Mur de la rue Férou.

Notes et références

Voir aussi

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