Lumières et esclavage

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Lumières et esclavage
Bernardin de Saint-Pierre - Voyage à l'Isle de France, Frontispice, 1773 (extrait).
Bernardin de Saint-Pierre - Voyage à l'Isle de France, Frontispice, 1773 (extrait)

Lumières et esclavage récapitule les positions des philosophes des Lumières sur la question de l'esclavage, qu'il s'agisse des traites négrières, du statut de l'esclave ou des formes et des étapes proposées pour l'abolition de l'esclavage. Si les philosophes des Lumières, dans leur ensemble, condamnent le racisme et rejettent l’esclavage au nom de l'égalité, leur pensée reste souvent plus ou moins prisonnière des préjugés de l’époque.

Seules sont retenues les œuvres publiées avant la déclaration des droits de l'homme adoptée le .

En 1773, Bernardin de Saint-Pierre, après avoir critiqué le Code noir, écrit dans le Post-scriptum du Voyage à l’Île-de-France, à l’Île Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, par un officier du roi :

« Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de courage n’aient guère parlé de l’esclavage des noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin ; ils parlent de la Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si ce crime n’était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de l’Europe prend part. Y a-t-il plus de mal à tuer d’un coup des gens qui n’ont pas nos opinions, qu’à faire le tourment d’une nation à qui nous devons nos délices ? Ces belles couleurs de rose et de feu dont s’habillent nos dames ; le coton dont elles ouatent leurs jupes ; le sucre, le café, le chocolat de leurs déjeuners, le rouge dont elles relèvent leur blancheur : la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé de pleurs et teint du sang des hommes[1]. »

L'auteur affirme un anti-esclavagisme de principe dans le Voyage à l’île de France[2], publié en 1773, qu'il transfigure de manière esthétisée dans Paul et Virginie, publié en 1788, où il met en scène un monde colonial idéalisé[3].

Buffon

Buffon adhère à la théorie des climats selon laquelle s'il existe bien une seule origine de l’homme, les migrations d’une population originelle à travers divers climats expliquent l’existence des différents types humains, y compris le Nègre[4]. Il écrit, en 1749, dans un chapitre consacré aux « Variétés dans l'espèce humaine » de son Histoire naturelle de l'Homme[5].

« Tout concourt donc à prouver que le genre humain n’est pas composé d’espèces essentiellement différentes entre elles, qu’au contraire il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes, qui s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l’influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques, et aussi par le mélange varié à l’infini des individus plus ou moins ressemblants. »

L'unité de l'espèce humaine est prouvée, selon lui, par l'interfécondité entre tous ses membres, quels que soient les « peuples » ou « nations » auxquels ils appartiennent. Les variétés observables dans les caractères physiques, moraux et culturels » sont attribuées à l'influence du climat[6].

Condorcet

Condorcet fustige l’esclavage, assimilé à un crime, mais plaide aussi pour son maintien provisoire[7].

En 1781, il publie en Suisse, sous un pseudonyme, Réflexions sur l'esclavage des nègres où il dénonce radicalement l'esclavage[8].

« La prospérité du commerce, la richesse nationale ne peuvent être mises en balance avec la justice. Un nombre d'hommes assemblés n'a pas le droit de faire ce qui, de la part de chaque homme en particulier, serait une injustice. Ainsi, l'intérêt de puissance et de richesse d'une nation doit disparaître devant le droit d'un seul homme ; autrement, il n'y a plus de différence entre une société réglée et une horde de voleurs. »

Mais il en propose l'abolition graduelle[9] :

« Nous avons proposé les lois qui nous ont paru les plus sûres pour détruire graduellement l’esclavage, et pour l’adoucir tant qu’il subsistera. On pourrait imaginer que des lois semblables aux dernières seraient capables, non de rendre l’esclavage légitime, mais de le rendre moins barbare et compatible, sinon avec la justice, du moins avec l’humanité.  »

Diderot

Auteur de l'article Humaine espèce[10] dans l'Encyclopédie, Denis Diderot renvoie à Buffon et Daubenton pour affirmer l'unité de la race humaine : « il n’y a qu’une seule & même race d’hommes, plus ou moins basanés ».

Dans l'Histoire des deux Indes de l'abbé Raynal, c'est Diderot qui rédige le chapitre XI (L'esclavage répugne à l'humanité, à la raison et à la justice)[11]. Le texte appelle à l'insurrection des opprimés : « Il ne manque aux nègres qu'un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance et au carnage »[12].

Encyclopédie

Dans son article « Traite des Nègres »[13], Louis de Jaucourt est le premier des encyclopédistes à envisager l’abolition de l’esclavage :

« L’esclavage ne peut jamais être coloré par aucun motif raisonnable, ni par le droit de la guerre, comme le pensoient les jurisconsultes romains, ni par le droit d’acquisition, ni par celui de la naissance, comme quelques modernes ont voulu nous le persuader ; en un mot, rien au monde ne peut rendre l’esclavage légitime. »

L'article « Esclavage »[14], qu'il rédige, se réfère à l'Esprit des lois de Montesquieu, cité à de nombreuses reprises[15].

Parmi les 74 000 articles de l’Encyclopédie, près d’une centaine concernent explicitement la question des traites négrières et de l’esclavage colonial[16]. Mais l'article sur le « commerce des nègres »[17], toutefois qualifié d' « odieux », énumère les arguments en faveur de sa légitimité avant d'en décrire les modalités.

Helvétius

Claude-Adrien Helvétius écrit, dans De l’esprit (1758) à propos du commerce d’Amérique[18],[19] :

« Si l’on suppute le nombre d’hommes qui périt, tant par les guerres que dans la traversée d’Afrique en Amérique ; qu’on y ajoute celui des nègres qui, arrivés à leur destination, deviennent la victime des caprices, de la cupidité et du pouvoir arbitraire d’un maître ; et qu’on joigne à ce nombre celui des citoyens qui périssent par le feu, le naufrage ou le scorbut ; qu’enfin on y ajoute celui des matelots qui meurent pendant leur séjour à Saint-Domingue, ou par les maladies affectées à la température particulière de ce climat, ou par les suites d’un libertinage toujours si dangereux en ce pays : on conviendra qu’il n’arrive point de barrique de sucre en Europe qui ne soit teinte de sang humain. Or quel homme, à la vue des malheurs qu’occasionnent la culture et l’exportation de cette denrée, refuserait de s’en priver, et ne renoncerait pas à un plaisir acheté par les larmes et la mort de tant de malheureux ? Détournons nos regards d’un spectacle si funeste, et qui fait tant de honte et d’horreur à l’humanité. »

André-Daniel Laffon de Ladébat

André-Daniel Laffon de Ladébat écrit, dans son "Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies", texte lu à la séance publique de l'Académie royale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux, le [20] :

« Les droits les plus sacrés, la justice et l'humanité proscrivent donc l'esclavage. On croit que l'équilibre politique et le maintien des richesses nationales s'opposent encore à ce vœu de la raison et de la nature. Si je prouvois que cet équilibre et le maintien même des richesses demandent que l'esclavage soit aboli, et si j'en indiquois les moyens, j'aurois peut-être rendu quelque service à l'humanité. »

Fils d'un négociant et armateur négrier de Bordeaux, propriétaire terrien, homme d'affaires et banquier, André-Daniel Laffon de Ladébat raisonne en économiste autant qu'en philosophe. Il observe que « le travail de l’homme libre est bien plus avantageux que celui des esclaves ». Il imagine un plan de sortie de l'esclavage par affranchissement graduel, avec le statut de « serf de glèbe », qui maintient l'ouvrier au travail avec un arsenal de moyens légaux de s'en affranchir et de gagner la liberté. Laffon de Ladébat publie, le , soit quinze jours avant celle de l'Assemblée nationale constituante, une déclaration de droits de l'homme qui affirme que « la servitude est un abus de la force, une infraction aux lois sociales »[21].

Montesquieu

Montesquieu est incontestablement anti-esclavagiste, même s'il utilise le procédé de l'ironie pour dénoncer la pratique[22] :

« Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir. Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée. On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »

Le procédé de l'ironie, déjà employé dans les Lettres persanes[23], a fait l'objet d'analyses stylistes[24]. Il a cependant pu échapper à certains commentateurs, ou être directement contesté[25]. Les contemporains ne s'y sont pas trompés : en 1777, Voltaire écrit[26] « Si quelqu’un a jamais combattu pour rendre aux esclaves de toute espèce le droit de la nature, la liberté, c’est assurément Montesquieu ».

Montesquieu examine en effet les modalités de l'esclavage, dans l'histoire et la géographie : « De quelque nature que soit l’esclavage, il faut que les lois civiles cherchent à en ôter, d’un côté les abus, et de l’autre les dangers. ». Il propose de le limiter[27], d'en réguler juridiquement les abus et les dangers[28], sans toutefois réclamer son abolition définitive.

Quakers

Au États-Unis, la Société abolitionniste de Pennsylvanie est fondée par des Quakers à Philadelphie le , soit un an avant la déclaration d'indépendance des États-Unis, sous l'impulsion de l'abolitionniste Antoine Benezet. Elle est la première société antiesclavagiste du monde.

C'est au Royaume-Uni que les quakers sont le plus actif, participant dès 1787 à la Société pour procéder à l'abolition de la traite des esclaves (Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade). Ils présentent au Parlement Britannique, dès 1783, la première pétition contre le commerce des esclaves[29].

Abbé Raynal

Guillaume-Thomas Raynal propose en 1746, dans une œuvre de jeunesse, Le Droit public de l’Europe fondé sur les traités, l’importation sur le sol européen d’esclaves d’Afrique pour pallier le manque de main-d'œuvre pour le travail de la terre et des manufactures, sur le modèle de la traite des Nègres qui a fait la richesse des colonies d’Amérique[30].

Mais en 1770, son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée anonymement, est encyclopédie de l’anticolonialisme au XVIIIe siècle. Elle contient une dénonciation de l'esclavage des Noirs. L'ouvrage recourt à la collaboration d'autres écrivains tels que d'Holbach ou Diderot. Elle connait plusieurs rééditions, dont la troisième, en 1780, brûlée par le Parlement de Paris, lui assure une grande notoriété.

Rousseau

Hormis une pétition de principe formulée dans le Contrat social[31], selon laquelle « Pour vous, peuples modernes, vous n’avez point d’esclave », Rousseau élude la question de l'esclavage colonial et de la traite négrière à l'époque où le commerce triangulaire et l’économie coloniale de plantation est pratiquée à grande échelle[32].

Société des amis des Noirs

En 1788 est créée, en France, la Société des amis des Noirs, sur le modèle de la société pour l’abolition de l’esclavage créée à Londres la même année. On compte, parmi ses membres, Brissot, Condorcet, Lafayette, Mirabeau, l'abbé Grégoire. La société tente de mobiliser l’opinion en faveur des idées abolitionnistes. La société réclame l'interdiction immédiate de la traite des Noirs et l'abolition progressive de l'esclavage[33],[34]. Elle développe son action après 1789.

Voltaire

La position de Voltaire sur l'esclavage a pu paraître ambigüe[35].

Dans son Traité de métaphysique (1734), il établit une hiérarchie entre les races humaines, théorie qu'il développe, en 1756, dans La Philosophie de l’histoire[36]

« Il n’est permis qu’à un aveugle de douter que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains, soient des races entièrement différentes […]. Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses. Et ce qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à leur climat, c’est que des Nègres et des Négresses, transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont qu’une race bâtarde d’un noir et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une noire. »

Voltaire veut proposer une description réaliste de l’espèce humaine, en contradiction avec le dogme chrétien de son unité. Voltaire conteste en effet l'un des principes fondateurs du christianisme, qui attribue la création par Dieu de la race des hommes à travers un seul homme, Adam. Sa position sur l’hétérogénéité des races s'inscrit dans le cadre de son anticléricalisme[35].

Cependant, il dénonce l'esclavagisme dans divers textes[37], dont le plus célèbre figure dans le chapitre XIX de Candide où il met en scène le nègre de Surinam[38] :

« En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? — J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »

Bibliographie

  • Jean Ehrard, Lumières et esclavage. L’Esclavage colonial et l’opinion publique en France au xviiie siècle, Paris, André Versaille, , 238 p. (ISBN 978-2-87495-006-3) (d:Q116209098) Document utilisé pour la rédaction de l’article.
  • Christian Albertan, « Jean Ehrard, Lumières et esclavage. L'Esclavage colonial et l'opinion publique en France au xviiie siècle », Annales historiques de la Révolution française, no 359, , p. 203-205 (lire en ligne).
  • Bernard Gainot, Marcel Dorigny, Jean Ehrard et Alyssa Goldstein Sepinwall, « Regards croisés : Lumières et esclavage », Annales historiques de la Révolution française, no 380, , p. 149-169 (lire en ligne).
  • Eric Mesnard (dir.) (préf. Robert Morrissey), L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, les traites négrières et l'esclavage colonial, Genève, Slatkine Erudition, , 374 p. (ISBN 9782051029322).

Articles connexes

Liens externes

Notes et références

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