Neuroscience culturelle
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La neuroscience culturelle est une discipline émergente vouée à l’investigation des interrelations entre le milieu culturel et les substrats neurobiologiques de l’individu. Elle convoque et amalgame des notions émanant de champs connexes — tels l’anthropologie, la psychologie comparative et les neurosciences cognitives — afin d’appréhender la manière dont les normes et pratiques socioculturelles imprègnent et modèlent les conduites humaines. L’évaluation de ces influences s’effectue au moyen de techniques sophistiquées de neuro-imagerie, lesquelles autorisent l’observation différentielle de l’activité cérébrale selon les aires culturelles. Il advient ainsi que l’on puisse objectiver la variabilité interculturelle des processus neuronaux, et partant, éclairer les mécanismes par lesquels le contexte culturel infère sur le fonctionnement du système nerveux[1]. Cette approche interdisciplinaire vise à élucider comment s’opère, au plan cérébral, l’incorporation des schèmes culturels, sans préjuger de leur valeur intrinsèque, mais en cherchant à en décrire les manifestations neurales avec une rigueur descriptive et comparative.
Les neurosciences culturelles constituent un champ disciplinaire qui se voue à l'investigation des variations culturelles affectant les processus mentaux, neuronaux et génomiques. Leur objet principal réside dans l'élucidation de la relation bidirectionnelle unissant ces strates d'analyse, ainsi que dans l'examen de leurs propriétés émergentes, et ce par le recours à une pluralité de méthodes. Cette approche est sous-tendue par deux interrogations fondamentales[2],[3], demeurant jusqu'à présent sans réponse pleinement satisfaisante, qui touchent à l'origine de la nature humaine et de sa diversité :
- De quelle manière les traits culturels — telles les valeurs, les croyances ou les praxis — informent-ils et configurent-ils la neurobiologie sous-jacente (processus génétiques et neuronaux) et, par voie de conséquence, les comportements observables ?
- Inversement, de quelle façon les mécanismes neurobiologiques (processus génétiques et neuronaux) sous-tendent-ils et facilitent-ils l'émergence, la pérennisation et la transmission des traits culturels au sein des collectivités humaines ?
La conception selon laquelle les manifestations comportementales complexes procèdent de l’interaction dynamique entre le patrimoine génétique et le milieu culturel ne relève aucunement d’une novation[4]. Toutefois, les neurosciences culturelles constituent une approche empirique inédite, vouée à objectiver les influences réciproques unissant la sphère culturelle et les substrats biologiques. Cette discipline opère la synthèse des fondements théoriques et des méthodologies empruntés à la psychologie culturelle, aux neurosciences ainsi qu’à la neurogénétique[5].
À l'image de champs interdisciplinaires connexes – les neurosciences sociales[6], cognitives, affectives ou encore la neuroanthropologie –[7],[8],[9], les neurosciences culturelles ont pour visée d'élucider les phénomènes mentaux en les appréhendant comme la résultante synergique de processus à la fois psychiques, neuronaux et génétiques. Plus spécifiquement, ce domaine conjoint ses objectifs de recherche avec ceux des neurosciences sociales, lesquelles s'attachent à comprendre comment des substrats neurobiologiques – à l'instar des neurones miroirs – permettent la transmission culturelle[10], telle que l'apprentissage par imitation. Une proximité intellectuelle existe pareillement avec la neuroanthropologie[7], qui examine les rapports entre le fonctionnement cérébral et la culture incorporée, celle-ci étant saisie au travers de la comparaison interspécifique et de l'enquête ethnographique[11]. Enfin, une communauté de finalités intellectuelles relie les neurosciences culturelles aux neurosciences critiques. Ce champ d'étude a pour objet l'analyse des soubassements conceptuels – sociaux, culturels, économiques et politiques – ainsi que des postulats qui informent les pratiques contemporaines de la recherche en sciences du comportement et du cerveau[12].
La discipline des neurosciences culturelles présente une applicabilité concrète pour la psychiatrie transculturelle[13], les sphères économiques et les technologies émergentes[14],[15]. Par ailleurs, elle comporte des incidences notables sur des enjeux de politique internationale, tels que les disparités sanitaires entre les populations[16], les questionnements bioéthiques[17], les phénomènes liés à la mondialisation[18], les mouvements migratoires, les dynamiques interethniques et la diplomatie entre les nations[19].
Bien que la discipline des neurosciences culturelles demeure en cours de constitution, maints travaux émanant de chercheurs divers ont déjà investigué les analogies et les dissemblances interculturelles relatives aux mécanismes de l'attention, de la perception visuelle et de la compréhension d'autrui et de soi[20]. Les investigations antérieures en psychologie comportementale se sont principalement attachées aux disparités culturelles perceptives, tout spécialement entre les populations d'Asie orientale et d'Occident. Les résultats de ces études indiquent que les sujets est-asiatiques accordent une prééminence accrue à l'arrière-plan et au contexte environnemental dans leur appréhension visuelle, tandis que les sujets occidentaux privilégient une focalisation sur les stimuli ou objets individuels. Afin d'approfondir ces observations, des recherches subséquentes ont été entreprises en vue d'examiner, sur le plan neurologique, les similitudes et divergences spécifiques liées à l'attention et à la perception visuelle chez des individus issus des cultures d'Asie orientale et d'Occident.
Une investigation menée en 2008 par Hedden et coll. corrobore les observations antérieures en démontrant que les sujets originaires d'Asie orientale mobilisent une attention plus soutenue que les individus américains pour le traitement des objets considérés isolément[21]. L'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle a révélé une activation notablement accrue des aires cérébrales dévolues à l'attention — notamment les lobes pariétal et préfrontal, le lobule pariétal inférieur et le gyrus précentral — chez les premiers comparativement aux seconds lors de cette tâche. De manière concordante, un travail antérieur de Gutchess et coll. (2006) sur la perception visuelle avait déjà mis en lumière des dissemblances neurologiques entre participants chinois et américains durant l'encodage de représentations d'objets solitaires, de fonds neutres et d'objets contextualisés[22]. Les données IRMf indiquaient alors une activité neuronale supérieure chez les sujets américains, localisée dans les gyri temporaux moyens, les gyri temporaux supérieurs droits et les lobules pariétaux supérieurs, pendant l'examen visuel d'objets. Ces observations suggèrent une saillance cognitive plus marquée du traitement objectal dans les populations occidentales que chez les individus est-asiatiques. Aucune divergence significative n'a en revanche été constatée entre les groupes lors de l'appréhension de scènes intégrant un arrière-plan.
Une investigation comparative inclut des individus originaires de sphères culturelles est-asiatiques et occidentales, afin d’approfondir la compréhension des dissemblances interculturelles relatives à la perception de soi-même et d’autrui. Les travaux fondateurs de Markus et Kitayama, publiés en 1991, ont établi que les sujets issus de cultures orientales conçoivent leur identité en interdépendance avec les autres membres de leur collectivité, tandis que les individus formés aux cultures occidentales développent une conception de soi essentiellement autonome[23]. Par la suite, une étude recourant à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), conduite en 2007, a mis en évidence des divergences significatives dans l’activité neuronale. L’observation s’est portée sur le cortex préfrontal ventromédian, une aire cérébrale fortement sollicitée durant les processus autoréférentiels. Lorsque des sujets occidentaux et chinois étaient soumis à des exercices de représentation mentale les concernant eux-mêmes ou leur mère[24], des différences notoires furent constatées. Chez les participants chinois, une activité soutenue dans cette région persistait tant pour la représentation de soi que pour celle de la mère. À l’inverse, chez les sujets américains, une activation neuronale équivalente n’était détectée de manière significative que lors de la seule évocation de leur propre personne.
Une investigation subséquente, conduite sous l'égide de la psychologue Joan Chiao, a mis en lumière l'influence des disparités culturelles sur la prévalence des troubles dépressifs. Cette recherche a établi que les populations d'Extrême-Orient présentent une fréquence accrue de l'allèle court du gène codant pour le transporteur de la sérotonine (5-HTT). La présence de ce variant génétique est corrélée à une vulnérabilité majorée à la dépression, contrairement à l'allèle long, plus répandu au sein des cohortes américaines et non associé à ladite pathologie. Parallèlement, l'étude souligne que l'architecture des sociétés, qu'elles relèvent du collectivisme ou de l'individualisme, module également les dispositions au bien-être. Il appert que les structures communautaires, où prévaut l'interdépendance, offriraient des conditions plus propices à l'épanouissement collectif que les modèles individualistes, bien que cette assertion doive être considérée avec les nuances qui s'imposent, la félicité demeurant une expérience éminemment subjective et multifactorielle[25].
Une investigation subséquente, conduite sous l'égide des psychologues Nalini Ambady et Jonathan Freeman, a mis en exergue des disparités neurophysiologiques entre des sujets japonais et américains lors de l'exposition à diverses attitudes posturales. L'étude révéla que l'observation d'une posture de soumission provoquait une sollicitation du circuit hédonique au sein du système limbique chez les individus nippons. À l'inverse, cette même structure cérébrale, associée au sentiment de récompense, s'activait chez les participants américains lorsqu'ils étaient confrontés à une posture de dominance. Cette divergence fut interprétée comme le reflet de schémas cognitifs et de valeurs socio-culturelles distinctes, où prédominerait, selon les aires géographiques, une valorisation différentielle de la modestie ou de l'affirmation de soi[26].