Détroit

bras de mer séparant deux terres From Wikipedia, the free encyclopedia

Un détroit (du latin districtus, adjectivation du participe passé du verbe latin distringere → « maintenir écarté », mais aussi : « lier de part et d’autre », ou « tirailler »), parfois dénommé pas ou canal, est un bras de mer (ou éventuellement d'eau douce) plus ou moins long et resserré entre les deux côtes qui le bordent (par opposition avec l'isthme qui relie deux terres[note 1]), et mettant en relation deux étendues marines ou lacustres[1].

Vue satellite du détroit d'Ormuz.
Vue satellite reconstituée du détroit de Gibraltar.

Comme son étymologie latine l'indique par son ambivalence (« écarter »/« lier »), le détroit  comme d'ailleurs son inverse l'isthme  constitue à la fois une séparation et une mise en contact[2]. « Pour appréhender ces espaces particuliers et complexes de l’interface maritime-terrestre, il est nécessaire de prendre en compte tant les flux interocéaniques (longitudinaux) que les flux entre les deux rives (transversaux) »[2], tant sur le plan maritime (hydrologie, écologie, navigation) que sur le plan des contacts (commerce international et géopolitique). De même, « la définition de ces espaces et leurs enjeux peuvent s’apprécier et s’évaluer aussi bien aux échelles mondiales que locales »[2], car « il s’agit d’une spatialité singulière et hybride, à la fois goulet d’étranglement et charnière, un espace de connexions qui va bien au-delà de sa stricte dimension géographique, à une échelle à la fois locale et globale (parfois sur de très longues distances) »[3].

Généralités

Caractéristiques et variabilité

Localisation

Cet étroit passage maritime que représente le détroit peut séparer deux continents (détroit de Gibraltar, de Béring), deux îles (détroit de Bonifacio, détroit de Singapour), une île et un continent (détroit de Magellan, Courreaux de Groix, détroit de McMurdo) ; ce dernier cas du détroit entre île et continent correspondant à la définition du pertuis, mot utilisé sur les côtes de l'Ouest de la France.

Le détroit sépare donc deux terres, néanmoins plus rapprochées qu'ailleurs comme la Malaisie et l’Indonésie de part et d’autre du détroit de Malacca[2], ou l'Iran d'un côté et les Émirats arabes unis/Sultanat d'Oman de l'autre au détroit d'Ormuz, ou bien Érythrée/Djibouti et Yémen au Bab-el-Mandeb, ou encore la Russie et les États-Unis <Alaska> de part et d'autre du détroit de Béring (mais ici dans une région très septentrionale et peu peuplée) : à la fois séparation et proximité, point de contact et point de friction.

Mais le détroit relie aussi les eaux et crée un “chemin d'eau” « qui fait communiquer deux mers (par exemple, le pas de Calais, entre la Manche et la mer du Nord), deux océans (le détroit de Magellan, entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique) ou encore une mer et un océan (le détroit de Gibraltar, entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée) »[2].

Un détroit peut aussi relier deux lacs (détroit de Mackinac) ou deux étendues d'eau d'un même continent lorsque ses côtes sont très découpées et contournées (goulet de Port Navalo, passe de Knysna).

À la fois barrières et passages maritime/terrestre inversés, isthmes et détroits ont en commun d’être des points géographiques nodaux et resserrés. Par exemple l’isthme de Panama est aussi bien un pont entre les deux Amériques du nord et du sud qu’un point de traversée entre les océans Pacifique et Atlantique, aujourd'hui matérialisé par un canal[2]. « Avec les progrès techniques, ces oppositions ne sont d’ailleurs plus aussi nettes : le creusement d’un canal, voie d’eau artificielle, transforme ces barrières terrestres que sont les isthmes en des lieux de passage privilégiés des flux maritimes ; inversement, la construction de ponts ou de tunnels entre les deux rives d’un détroit surmonte la coupure maritime qu’ils constituent a priori »[2]. Ainsi, au figuré et aussi concrètement, l'isthme devient détroit (isthme et canal de Suez, isthme et canal de Corinthe) et le détroit devient isthme (tunnel sous la Manche, ou le pont de l'île de Ré au-dessus du pertuis Breton), ou encore le pont de l'île d'Oléron au-dessus du pertuis de Maumusson).

Dans tous les cas, isthmes et détroits sont des points de confrontation-conversion terres/eaux, ainsi que des lieux de concentration et de croisement de flux longitudinaux et latitudinaux, cumulant divers enjeux de communication et de circulation cruciaux et parfois contradictoires, suscitant à ce titre des conflits d'intérêts.

Variété de forme

Le détroit de Kertch (2003), ponctuel en forme d'éperon, seule issue maritime de la mer d'Azov vers la mer Noire ; il sert habituellement de frontière entre l'Ukraine et la Russie (de jure), actuellement (en 2026) interne à la Russie (de facto) depuis l'annexion de la Crimée en 2014 lors de la guerre russo-ukrainienne toujours en cours.

L'origine des détroits ou leurs causes géologiques sont de divers types : il peut s'agir d'un détroit intercontinental d'origine géotectonique, comme par exemple le détroit d'Ormuz, à la convergence de trois continents (Afrique, Asie, Europe), qui s'est formé à la suite d'une subduction lorsque la plaque arabique a commencé à remonter sous la plaque eurasienne[4]. Ou bien il s'agit de détroits d'archipel issus de l'ennoyage de reliefs, ou encore de détroits intracontinentaux issu de jeux de cassures locales. Cette diversité d'origines explique leur grande variabilité en forme, largeur, longueur et profondeur.

Ainsi, les détroits peuvent prendre une forme ponctuelle lorsque les rives s'avancent en éperon ou en cap (détroits de Kertch, de La Pérouse, de Lombok, ou la saillie en pointe de la péninsule du Moussandam[4] au détroit d'Ormuz), ou une forme longiligne (détroit de Malacca, canal Beagle ou Canal de Pearse (en)[5] qui fait la frontière entre Canada et États-Unis <Alaska>, ces deux derniers malgré leur nom étant des détroits naturels, mais longs et étroits d'où leur appellation de « canal », justement). Ils peuvent être mononucléaires (un seul passage, comme le détroit de Corfou) ou polynucléaires (plusieurs passages dus à la présence d'îles, comme le détroit de Magellan ou les îles du Détroit de Torrès qui sont au nombre de 274)[6].

Les plus longs détroits au monde sont celui de Malacca, avec une longueur d'environ 800 km, celui de Tartarie avec une longueur de 900 km, et celui du Mozambique avec 1 600 km, ce dernier atteignant le record de largeur qui varie de 400 à 950 km[7] tandis que le détroit de l'Euripe ne fait que 38 m dans son passage le plus étroit.

Trafic maritime dans le détroit du Pas-de-Calais, l'une des deux routes maritimes les plus fréquentées au monde.
Une illustration peut-être des difficultés de navigation dans les détroits, le sloop de classe Archer “HMS Wasp 1850” échoué sur un récif corallien à 35 milles marins (65 km) au sud du cap Delgado du canal du Mozambique près de la côte est de l'Afrique en janvier/février 1861.

Les détroits sont le lieu de courants parfois violents du fait des marées qui s'intensifient avec les filets d'eau qui doivent converger entre les deux côtes, comme dans les raz et les pertuis. La houle y est parfois violente et la mer agitée, notamment lorsque les vents et les courants de marée s'opposent et se contrarient ce qui crée des turbulences, ou à l'inverse se conjuguent en se potentialisant.
Ce qui entre bien en résonance avec une partie de l'origine latine du mot (« tirailler »), de par la relative étroitesse de leur configuration même qui produit nécessairement une concentration de flux divers (marins, aériens et de circulation) : accélération et engorgement. Ainsi, certains détroits donnent lieu à un faible trafic du fait de leur dangerosité et de leur navigabilité précaire, tel le raz Blanchard. Sans oublier que la profondeur des eaux y est le plus souvent en moyenne plus faible qu'ailleurs, et les hauts-fonds plus fréquents, puisque ces détroits sont la conjonction des deux côtes qui les bordent.

D'autres en revanche sont une convergence considérable de routes maritimes : par exemple, le détroit de Malacca est le plus fréquenté du monde avec 100 000 navires marchands qui l'empruntent par an, dont la moitié du trafic mondial des pétroliers[8] ; ou encore devant le pas de Calais où se croisent 80 000 navires marchands et 20 000 car-ferries et bateaux de pêche par an[9]. D'autres exemples célèbres et brûlants du point de vue des enjeux stratégiques sont le détroit d'Ormuz entre le golfe Persique et l'océan Indien (plus de 30 % du commerce mondial de pétrole[10]), ou le Bab-el-Mandeb au sud de la mer Rouge (12 % du trafic maritime mondial, dont 75 % des importations/exportations européennes[11]).

L'intensité et la concentration de ce trafic maritime ne va pas sans causer des difficultés de navigation lorsqu'autant de bateaux se croisent dans un espace restreint, car les détroits font converger, fixent et contraignent étroitement des routes maritimes qui sont déjà elles-mêmes regroupées en général dans des itinéraires habituels balisés au sein de l'immensité de l'océan[2]. Souvent, les navires doivent y suivre un « rail » (montant/descendant ou entrant/sortant) pour éviter les collisions, et doivent combiner la navigation par les appareils (moyens de détection/télécommunication) et la navigation à vue. Comme le disait Armand Frémont en 2008, cité par Nathalie Fau, les routes maritimes et a fortiori les détroits concentrent les flux de navires et « forment des faisceaux de quelques dizaines de kilomètres de large [ou moins] alors que leur longueur peut être de plusieurs milliers de kilomètres pour relier un continent à un autre »[2].

Lexique et toponymie

Vue satellite (2016) du resserrement du fleuve Saint-Laurent entre Québec et Lévis de part et d'autre, et la pointe ouest de l’Île d’Orléans. C'est cette zone que Champlain et les Algonquins ou Iroquoiens du Saint-Laurent appelaient un « détroit ».
Carte de Marc Lescarbot, une des premières où figure le nom de Kebec (ou « détroit du fleuve ») : « Figvre de la terre nevve, grande riviere de Canada, et côtes de l'ocean en la Novvelle France, 1609 ».

Parfois  rarement et dans le passé, car aujourd'hui cet emploi serait impropre  le mot « détroit » a pu être employé pour désigner un passage resserré du lit d'un grand fleuve, comme c'est le cas chez Samuel de Champlain en 1603 pour désigner la zone de la future ville de Québec qu'il fondera sur le fleuve Saint-Laurent : « Nous vinsmes mouiller l’ancre à Quebec qui est un destroict de laditte rivière de Canadas, qui a quelque trois cens pas de large. Il y a à ce destroict, du costé du Nort, une montaigne assez haulte, qui va en abaissant des deux costez, [...]. Le lundi, 23 dudict mois, nous partismes de Quebec, où la rivière commence à s’eslargir quelques-fois d’une lieuë [...] »[12].

Le nom de la ville de Québec serait lui-même issu d'un terme algonquien[13] : kebec signifiant justement « détroit » ou plus précisément « là où le fleuve se rétrécit »[14]. On constate d'ailleurs que le lit du Saint-Laurent s'élargit en effet à la fois en aval mais aussi en amont du site de Québec qui apparaît donc relativement comme un goulot[14], d'autant que son long estuaire ouvert très largement sur l'océan, était apparu de prime abord comme un golfe à son “découvreur” français Jacques Cartier le (jour de la fête de Saint Laurent dans le calendrier catholique) : « [...] nous nommasmes la dicte baye la baye sainct Laurens » — Jacques Cartier, Voyages au Canada, chez François Maspero, Paris, 1981 (ISBN 2-7071-1227-5).

L'écrivain et voyageur Marc Lescarbot[15] annote ainsi Québec sur sa carte de la « grande rivière de Canada » de 1609 : « Kebec. C’est un détroit de la grande rivière de Canada, que Jacques Cartier nomme Achelaci, où le sieur De Monts a fait un fort & habitation de Français… ». Il faisait partie de l'expédition de l'Acadie en 1603-1607, avec Pierre Dugua de Mons et Champlain. Sur cette carte (ci-contre) on voit que le nom de Kebec (dans une de ses premières occurrence écrite, au-dessous de la mention « MONTA-GNAIS ») est inscrit dans le courant du fleuve et apparaît en effet comme un « détroit » du « fleuve Canada ».

De même ce terme est à l'origine du nom de la ville de Détroit aux États-Unis, elle-même sur les bords de la rivière Détroit Rivière du Détroit » à l'origine) ainsi nommée parce qu'elle relie le lac Sainte-Claire au lac Érié au sud, bien qu'il ne s'agisse pas d'un détroit au sens strict.

Les détroits, dans leurs dénominations diverses, sont associés à des images souvent anthropomorphes : “bras”, “manche”, “bouche” (Bouches de Bonifacio), “porte” (Bab-el-Mandeb littéralement la « porte des lamentations »), “pas”, “passe” et “passage”. Lorsque le détroit est large à une extrémité et étroit à l'autre, on lui donne fréquemment le nom de “manche”[réf. nécessaire] ; s'il est long et étroit, on l'appelle quelquefois “corridor” ou même “canal” ; si ses dimensions ne sont pas considérables, on le nomme plutôt “pas”, “passage”, “goulet”, ou “pertuis” mais cette terminologie n'est pas bien fixée[16].

Certains détroits sont artificiels. On leur préfère alors le terme de canal (canal de Panama, de Corinthe, de Suez) mais ce mot s'applique aussi parfois à des détroits naturels (canal Beagle, canal du Mozambique, canal des Saintes, etc.). Une différence entre détroit naturel et canal artificiel est que dans le premier cas le niveau de l'eau est toujours identique d'un bout à l'autre ainsi que de part et d'autre (si ce n'est que la force et la vitesse des courants créent métaphoriquement, parfois, une sorte de “pente” de l'eau ; d'autant plus que le phénomène des marées rend effectivement variable et réversible le niveau de la mer, et diversement selon les lieux). Alors que dans le second cas pour le canal une différence de niveaux d'eau effective peut être aménagée par des écluses ou divers types d’“ascenseurs à bateaux” (sortes d’éclusages mobiles dont fait partie la pente d'eau, au sens propre cette fois).

Rôle

Photo satellite du détroit d'Ormuz en 1982.
Un patrouilleur côtier (USS Tempest - PC 2, de la Cinquième flotte des États-Unis) escorte un cargo le 2 décembre 2020 dans l'objectif affiché d'assurer la sécurité et la stabilité du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz.

Les détroits, zones de « confluence », sont souvent d'importantes voies de communication maritimes du point de vue géostratégique ; importance redoublée par le fait qu'ils coïncident assez souvent avec des frontières entre états. Pour ces raisons, ce sont souvent des zones à risque ou des zones de tension du point de vue militaire, manifestant encore une fois l'ambivalence de l'étymologie latine du mot (distringo) et aussi en lien avec son caractère frontalier : « séparer »/« relier », entrer en contact/en conflit (voir notamment la section « Histoire » de l'article consacré au détroit d'Ormuz, et l'article dédié à la crise du détroit d'Ormuz en 2026, ou bien l'article du National Geographic sur « le Détroit d’Ormuz, une merveille géologique au cœur de la guerre »[4]).

Du point de vue militaire, les détroits revêtent donc un statut de passage stratégique, comme sur terre les vallées, les défilés ou les ponts, en raison de leur importance logistique décisive et de leur fragilité, car ils peuvent être facilement bloqués par un petit nombre de navires et/ou avec une relative économie de moyens défensifs à courte portée. Les nombreux conflits autour des détroits de Gibraltar, du Bosphore et des Dardanelles, de Kertch (ou « Bosphore cimmérien » des grecs anciens), d'Ormuz ou de Bab-el-Mandeb le montrent amplement.

Ils sont aussi des points névralgiques pour la sécurité maritime (records de trafic maritime).

Les grands détroits ont joué aussi un rôle passif dans la migration[note 2] des espèces vivantes et des hommes, comme le détroit de Béring par où sont venus d'Asie plusieurs des populations d'Indiens d'Amérique, ainsi par exemple que le Bison d'Amérique originaire d'Asie du sud.

Histoire

Les détroits (à la fois passages cruciaux ou séparations) ont d'ailleurs joué un grand rôle au cours de l'histoire : rôle militaire (à commencer par la guerre du Péloponnèse ou les guerres puniques au cours desquelles la domination des détroits par Sparte ou Rome a assuré leur hégémonie[17]), rôle commercial (fixation de villes comme Singapour, fondation de comptoirs comme les établissements des détroits), rôle touristique (côtes françaises de la Manche où se développe au début du XIXe siècle en miroir des côtes anglaises la vogue des bains de mer, et comme corollaire l'activité des ports, des débarcadères des bateaux et du chemin de fer)[18].

Le développement du commerce international et la baisse du coût du transport maritime au XIXe siècle a conduit le droit international maritime à légiférer à cette époque sur le régime du passage par les détroits[19].

Détroits célèbres

Détroit de Magellan, vu du satellite Aqua le 27 août 2003.
Détroit de Magellan vu d'avion, ligne Puerto Montt-Punta Arenas, le 14 décembre 2015.
Détroit de Magellan vu depuis la mer avec effets optiques (photo non retouchée) le 10 mars 2015.

Galerie

Pour la beauté des images et pour illustrer les turbulences de l'air au-dessus de celles de la mer (parfois), voici des photographies du plus long et plus large détroit du monde : le canal du Mozambique.

Notes et références

Voir aussi

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