Skopje 2014
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Skopje 2014 est une vaste campagne d'aménagement et de construction pensée pour donner un nouveau visage au centre de Skopje, capitale de la Macédoine du Nord. La ville, détruite par un tremblement de terre en 1963, présente en effet un urbanisme moderniste dépourvu de monuments historiques et d'édifices prestigieux, habituels dans le paysage des autres capitales européennes. L'opération prévoit notamment la reconstruction de monuments emblématiques disparus lors du séisme ainsi que la création de musées, de monuments commémoratifs, etc.
L'opération est dirigée par le maire de la ville, Koce Trajanovski, et elle est soutenue par son parti, le VMRO-DPMNE, ainsi que le gouvernement, dont la plupart des membres appartiennent à ce même parti. Certains éléments inclus dans Skopje 2014 ont été annoncés dès 2004, mais le projet dans son ensemble n'a été présenté au public qu'en 2010. Par la suite, d'autres éléments ont été ajoutés à la liste. Les travaux doivent se poursuivre jusqu'en 2014.
But du projet

Le tremblement de terre de 1963 a détruit environ 80 % de la ville, dont la plupart des monuments néoclassiques du centre-ville. La reconstruction a été orchestrée selon les principes modernistes, faisant naître une nouvelle ville aérée, organisée, mais pratiquement dépourvue d'édifices emblématiques, et seul le Vieux bazar, situé sur la rive nord du Vardar, en périphérie du centre, a gardé son aspect historique. Ainsi, Skopje est devenue une ville grise, en béton, dont les rares monuments anciens sont associés à l'époque ottomane et à l'Islam, comme des mosquées, des caravansérails et des hammams. Le but de Skopje 2014 est donc de redonner à Skopje un visage historiciste, monumental et agréable, c'est-à-dire de rapprocher la ville des autres capitales européennes, qui ont toutes leurs églises, leurs palais, leurs statues, etc[1].
Skopje manquait aussi d'immeubles pour loger ses institutions. En effet, la République de Macédoine n'est devenue indépendante qu'en 1991, et auparavant, Skopje était la capitale d'une république fédérée yougoslave, donc elle ne possédait pas de ministères. Après l'indépendance, les institutions de la république ont dû s'installer dans des immeubles de bureaux trop étroits ou bien inadaptés. Par ailleurs, certains organes municipaux étaient encore logés dans des préfabriqués montés après le séisme, comme le service des eaux. Enfin, Skopje ne possédait pas de véritable hôtel de ville, et ses services étaient dispersés dans divers bâtiments.
Genèse et développement du projet
Au cours des années 1990, les autorités municipales ont envisagé une rénovation du centre-ville, afin de rendre l'endroit plus agréable et d'augmenter notamment le nombre d'infrastructures culturelles. La ville a lancé un concours d'urbanisme en 1997, et l'équipe gagnante proposa une densification de l'espace, en proposant par exemple la reconstruction du théâtre national, l'ajout d'un nouveau pont sur le Vardar et de deux grands hôtels sur la place de Macédoine. Pratiquement toutes les parcelles laissées libres lors de la reconstruction d'après 1963 devaient ainsi être occupées. L'équipe gagnante était dirigée par Miroslav Grčev, membre du conseil culturel de l'Union sociale-démocrate de Macédoine (SDSM), le parti alors au pouvoir. Le projet fut toutefois abandonné, et les travaux ne furent jamais commencés. Les plans de Miroslav Grčev inspirèrent cependant Skopje 2014, même si ce dernier projet compte moins d'édifices. Miroslav Grčev a par ailleurs abondamment critiqué Skopje 2014, en partie parce que le projet a été lancé par le VMRO-DPMNE, principal adversaire politique de la SDSM[2].
Au cours des années 2000, la restructuration du centre-ville est à nouveau envisagée. Le Théâtre national macédonien est le premier élément à être annoncé, dès 2004[3], même si les travaux ne commencent qu'en 2007[4]. Cette même année, c'est la reconstruction du Cercle des Officiers qui est décidée. Cet édifice qui dominait la place de Macédoine datait des années 1920. La Banque nationale, qui lui faisait face et avait une apparence similaire, n'est pas reconstruite, mais un immeuble moderne de bureaux ayant la même silhouette est annoncé, également en 2008[5]. Enfin, à la suite de fouilles archéologiques commencées en 2007, la forteresse de Skopje est progressivement remontée pierre par pierre[6].
Parallèlement, après son arrivée au pouvoir en 2006, le gouvernement mené par le VMRO-DPMNE annonce la construction d'un musée du VMRO et de la mort du communisme, qui commémorerait notamment la lutte des Macédoniens contre la domination ottomane, menée par le VMRO, une organisation nationaliste dont le VMRO-DPMNE se veut l'héritier idéologique[7]. En 2007, le gouvernement annonce la construction du mémorial de l'Holocauste des Juifs de Macédoine[8], d'une salle pour l'orchestre national philharmonique[9], et la rénovation du Palais de l'Assemblée, un édifice des années 1930 qui sera coiffé de trois coupoles en verre, à la manière du Reichstag de Berlin[10].
En 2009, plusieurs édifices officiels sont annoncés, comme le ministère des affaires étrangères et le siège de la police financière, puis le projet Skopje 2014 est dévoilé en 2010, grâce à une vidéo montrant des images de synthèse qui permettent d'imaginer la ville en 2014. Le projet reprend les éléments déjà annoncés, il dévoile quelques autres constructions, comme un hôtel Marriott, une église et deux ponts sur le Vardar, et surtout, un important ensemble de statues. Par la suite, d'autres éléments sont ajoutés, comme un hôtel de ville pour Skopje, un immeuble pour le service des eaux, le remodelage du Palais du gouvernement et de plusieurs façades en béton du centre-ville dans un style baroque.
Dans un discours prononcé lors de l'inauguration de la porte de Macédoine en 2012, le Premier ministre Nikola Gruevski a déclaré que Skopje 2014 était son idée[11].

Critiques

Skopje 2014 ne fait pas l'unanimité, notamment à cause de son coût (207 millions d'euros annoncés, représentant 1,5 % du PIB national de l'année 2013[12]). Des opposants au projet auraient souhaité une utilisation plus raisonnée de cet argent, notamment pour construire des logements et des infrastructures de transport[1]. En outre, l'Union sociale-démocrate de Macédoine (SDSM), le principal parti d'opposition, a déclaré que les travaux auraient pu coûter six à dix fois moins cher, soulevant ainsi de possibles délits de favoritisme et de détournement d'argent[13].
Le gouvernement est aussi accusé de se servir de Skopje 2014 pour détourner l'attention de la population des véritables problèmes du pays, comme le chômage et la corruption. Lorsqu'Andrej Žernovski, président du Parti libéral-démocrate (dans l'opposition) est devenu en 2013 maire de Tsentar, la municipalité de Skopje qui est la plus concernée par les travaux, il a d'ailleurs mis en place une commission chargée de vérifier le budget du projet. Il a également annoncé qu'il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher la construction de potentiels nouveaux éléments qui viendraient s'ajouter au projet[14],[15].

Le projet est aussi critiqué à cause du caractère très historiciste et nationaliste des futures constructions. Des architectes locaux ont dénoncé l'esthétique du projet, qu'ils décrivent comme kitsch[16] et qui détériore la ville moderniste imaginée après le séisme de 1963, qui avait été imaginée par des grands noms de l'architecture comme Kenzo Tange[17].
Skopje 2014 peut par ailleurs être rapproché des tentatives d'« antiquisation » de la Macédoine menée par le VMRO-DPMNE. Ces tentatives cherchent à affirmer le nationalisme macédonien et à ancrer des personnages historiques comme Alexandre le Grand dans le paysage culturel national, ce qui relance le débat avec la Grèce. L'installation d'une immense statue d'Alexandre sur la place de Macédoine a d'ailleurs provoqué la colère des autorités grecques, et le monument a été rebaptisé « statue du guerrier à cheval »[18].
Le VMRO-DPMNE est souvent accusé, tant par la Grèce que par l'opposition, de vouloir réécrire l'histoire macédonienne et de se servir de Skopje 2014 pour affirmer sa version[19]. Le projet heurte aussi la Bulgarie, car plusieurs statues représentent des figures ayant vécu en Macédoine avant que la nation macédonienne ne soit reconnue internationalement. En effet, avant cela, les Macédoniens étaient généralement considérés comme bulgares, et des figures comme Gotsé Deltchev et Damé Grouev sont toujours considérées en Bulgarie comme faisant uniquement partie de l'histoire bulgare[17].
L'écrivain israélien Sam Vaknin, qui a un temps été un conseiller du premier ministre Nikola Gruevski, a déclaré que le projet n'était ni anti-grec, ni anti-bulgare, mais anti-albanais. La Macédoine compte en effet une importante minorité albanaise, dont l'intégration pause régulièrement problème, notamment à Skopje. Dans une interview, Vaknin a expliqué que « l'antiquisation avait un double but, celui de marginaliser les Albanais et de créer une identité qui ne permettrait pas aux Albanais de devenir macédoniens[20]. » Alors que Skopje 2014 avait un temps prôné la réconciliation entre les communautés macédonienne et albanaise de Skopje, notamment en faisant construire deux ponts sur le Vardar (les deux communautés se cantonnent chacune à une rive du fleuve), il n'y avait aucune représentation d'Albanais incluse dans le projet[21]. Les autorités ont toutefois ajouté par la suite des statues de Nexhat Agolli, Josif Bagëri et Pjetër Bogdani.

Par ailleurs, la reconstruction du Cercle des Officiers sur la place de Macédoine a entraîné un vif débat entre les autorités et les Albanais, puisque ceux-ci souhaitaient la reconstruction de la mosquée Burmali, qui avait été détruite vers 1920 pour construire le Cercle. La reconstruction de la mosquée était aussi revendiquée parce que Skopje 2014 prévoyait à l'origine la construction d'une église sur la place. Les Albanais, majoritairement musulmans, souhaitaient donc obtenir une certaine égalité. L'église a finalement été construite dans un lieu plus discret, situé le long de la rue de Macédoine[22],[23].
Un sondage d'Ipsos de 2013 fait état de 24,4 % de Skopiotes favorables au projet, contre 34 % de personnes totalement opposées. Les autres personnes sondées étaient partagées (39,2 %) ou indécises (2,3 %). le soutien est plus important chez les Macédoniens ethniques, puisque 28 % d'entre eux sont favorables et 42 % ont un avis partagé, contre seulement 14 % et 26 % des Albanais. De même, 27 % des Macédoniens et 57 % des Albanais sont opposés au projet. Sur des questions plus précises, les avis sont moins tranchés. Ainsi, plus de 60 % des personnes interrogées préfèrent le nouvel aspect du centre-ville (44 % chez les Albanais). Le style historiciste utilisé plaît à 58 % des Macédoniens et à 26 % des Albanais. La plupart des éléments, comme les ponts et les édifices culturels plaisent à environ 67 % des Skopiotes, et à 56 % des Albanais. Des monuments plus controversés divisent toutefois beaucoup, comme la statue du guerrier à cheval. 11 % des Macédoniens et 59 % des Albanais y sont totalement opposés, tandis que 59 % des Macédoniens et 15 % des Albanais en sont totalement satisfaits[24].
