Francis Manzano, sur la base d'enquêtes personnelles et de différents travaux antérieurs, procède à une analyse du paysage sociolinguistique de l'île, au début de la décennie 1990[9]. On trouve la plupart des locuteurs berbérophones (en réalité tous bi- ou trilingues) dans les secteurs de Guellala, Sedouikech, Srandi et Khenansa, dans le centre et le sud de l'île. En revanche, plus au nord, soit il n'y en a plus depuis l'époque de Stablo ou Basset (Houmt Souk et Midoun), soit il s'agit de rares personnes très âgées qui ne trouvent plus de partenaires pour s'exprimer dans leur langue maternelle (Mahboubine). En tant que langue usuelle de l'espace public, le berbère semble alors avoir déjà disparu à El May et probablement à Ajim, deux zones où il était signalé quelques années plus tôt[9]. Dans une cartographie synthétique[10], l'auteur montre comment semble s'être produit le recul de la langue berbère depuis les travaux de Basset[11] et ceux de Thomas Penchoen[12]. Une arabisation commencée au nord de l'île (années 1930-1940 à Houmt Souk et Midoun) a contourné et isolé le centre/sud de l'île dès la décennie 1960. Il reste donc, en 1990, un noyau dur au sud, déjà centré sur Guellala, le berbère y étant souvent catalogué comme un jargon des potiers de cette localité[9].
Ce recul géographique s'est accompagné d'un recul générationnel du berbère, régulièrement souligné par les informateurs. On dit à ce propos que les plus jeunes n'en connaissent que des fragments, quelques lexies et bribes, ou l'ignorent totalement[9]. La scolarisation tunisienne semble une source majeure du recul observé, car elle dispense de manière très efficace une formation en arabe et en français, qui tend à couper les jeunes de leur éventuel passé berbère[9]. L'ouverture internationale de l'île (tourisme) est un second facteur lourd, car elle conduit à dévaloriser économiquement le berbère dans la donne des échanges langagiers, et alors qu'aucun mouvement culturel patrimonial berbère ne se dessine concrètement dans les années 1990. Dans ce contexte, on juge qu'il vaut mieux apprendre l'anglais, l'allemand ou l'italien, à haute valeur économique et professionnelle[9].
Enfin, le facteur religieux est important. Ainsi, un informateur du nord-est de l'île, interrogé en 1990 sur le mouvement berbériste algérien (à cette époque très virulent) n'arrive pas à comprendre le « refus de parler arabe, très étonnant et choquant chez des musulmans »[9].
Les études passées, comme les plus récentes, montrent donc à quel point le tamazight de Djerba est conçu comme une langue de l'intimité, de la famille, réservée ou cantonnée à la mémoire collective[9]. Il s'agit d'une langue dominée de longue date et qui s'est spontanément rétractée pour échapper aux différentes pressions sociolinguistiques évoquées[9].
La même enquête permet d'établir que sur un échantillon lexical d'une centaine de mots fondamentaux déclarés « berbères » à Guellala, environ les trois-quarts le sont effectivement, comme argaz (« homme »), aɣrum (« pain ») ou anzar (« pluie ») [anẓaṛ], mots bien démarqués de leurs équivalents arabes, et présentant régulièrement une structure phonologique typiquement berbère, comme adu (« vent ») [aḏu], avec phonème fricatif (ou spirant) interdental très audible[9]. En revanche, un quart des lexies proviennent de l'arabe, comme alɛafit (arabe ɛāfja) ou (ǝ)lkes (arabe kạ̄s). Ceci semble révéler une pénétration du système berbère, dans des proportions analogues à celles établies par Ridwan Collins, dans son étude du berbère de Tamezret. Cette arabisation peut toucher indirectement le sous-système du verbe (exemple əxdəm ou « travailler », issu de l'arabe). On note enfin que plusieurs de ces mots empruntés à l'arabe agglutinent l'article et le lexème. Comme l'observent Penchoen[12] ou Ahmed Boukouss[13], on peut voir en cela une incapacité à intégrer morphologiquement le mot arabe au système d'accueil tamazight, et l'indice d'une pression sociolinguistique forte et ancienne de l'arabe.
Pour les consonnes, les parlers berbères de Djerba se trouvent dans une position intermédiaire entre d'une part les parlers à tendance « spirante » d'Algérie (comme le kabyle ou le chaoui, lesquels présentent régulièrement des fricatives/spirantes en place des occlusives), et, d'autre part, les parlers où les occlusives sont bien maintenues (comme le tachelhit au Maroc et le tamasheq en Algérie). Il se produit à Djerba un phénomène comparable à celui qu'on observe en hébreu, le begadkefat. Les occlusives deviennent fricatives après une voyelle, mais gardent leur caractère occlusif en début de mot ou après une consonne[14].
Pour le vocalisme, il se différencie de la plupart des autres variétés du berbère septentrional, qui possèdent généralement trois phonèmes vocaliques cardinaux : /i/ - /a/ - /u/. En effet, /ə/ peut avoir ici valeur phonologique, dans certains contextes du moins. De ce fait, à Djerba, comme aussi en tamasheq, les thèmes de l'aoriste et de l'accompli des racines dites « à vocalisme zéro » sont différents (alors qu'ils coïncident dans la plupart des autres parlers berbères).
Par exemple, pour əxdəm (« travailler », emprunt à l'arabe), le thème d'aoriste est /xdm/ (purement consonantique), tandis que les formes conjuguées sont réalisées par des syllabes contenant ə, de position changeante en fonction du contexte ([ta yəxdəm] « il travaillera », mais [ta xədməɣ] « je travaillerai ») ; le thème de l'aoriste est /xdəm/, et contient le phonème ə, dont la position reste fixe à travers le paradigme ([yəxdəm] « il a travaillé », [xdəməɣ] « j'ai travaillé »)[15].
La toponymie est un excellent indicateur de l'enracinement ethnique d'une région, mais on ne dispose pas d'études complètes sur la toponymie de Djerba, bien que le linguiste Vermondo Brugnatelli ait procédé à des relevés et des études partielles sur la toponymie de Djerba[16]. Néanmoins, l'ouvrage d'Arthur Pellegrin (1949) donne différents renseignements directs ou indirects sur l'île[17]. Le livre d'Evelyne Ben Jaafar (1985) rappelle quant à lui différents étymons libyques, bien qu'il n'aborde pas spécifiquement la toponymie berbère de Tunisie[18]. Un travail ancien mais très utile reste finalement celui d'Émile Laoust (1942), modèle peu égalé pour aborder la toponymie amazighe à l'échelle du Maghreb[19]. Sur ces points, l'archéologie régionale apporte aussi différents éléments concordants qui militent pour la continuité du libyque au tamazight[20],[21],[22],[23].
Les marques onomastiques berbères apparaissent surtout dans les secteurs où la langue locale semble avoir mieux résisté à travers le temps. Ainsi, à Guellala, une mosquée est dénommée Tamazguida, désignation berbère courante du lieu de culte en divers points du Maghreb[24].
Les structures berbères repérables peuvent être des noms de villes et de villages, des microtoponymes, ou encore des ethnonymes (noms de tribus). Ce dernier cas est anciennement avéré pour Sedouikech et Sedriyan[25], Ibn Khaldoun précisant à ce sujet : « Les habitants [de Djerba] appartiennent à la race berbère et font partie de la tribu des Ketama. En effet, il s'y trouve, encore aujourd'hui, des Sedouîkîch et des Sadghîan, peuples d'origine ketamienne [...] Dans les temps anciens, les Djerbiens professaient le kharedjisme et même, de nos jours, on y trouve deux branches de cette secte hérétique »[26]. Un autre exemple est celui du toponyme El May, qui provient des aṯ-Alemmay, fraction de la même tribu des Sedouikech[16].
Différentes formations toponymiques berbères de l'île ont des correspondants au Maghreb, comme Taourirt pour « petite colline » (dans la région de Houmt Souk)[27],[28], type très fréquent au Maroc et en Algérie (de aourir pour « colline »)[29],[30], ou Tamast (Sedouikech), présent aussi en Algérie et au Maroc sous des variantes graphiques Tamest. Dans ces toponymes apparaît le schème morphologique discontinu t--t, formateur régulier de féminins ou de diminutifs en berbère (sur le modèle aserḏun pour « mulet », ṯaserḏunṯ pour « mule », afus pour « main », ṯafust pour « petite main »). Plusieurs autres toponymes reproduisent cette structure, comme Tafertast (Sedouikech) ou Tianest (Ouallagh). Le fond berbère laisse également peu de doutes dans des séries qui ne sont pas toujours immédiatement intelligibles en l'absence d'enquêtes toponymiques de terrain : Aghir[31], Taguermess, Temlel (Midoun)[32], Tarhdimess (Ouallagh), Tghala (Sedouikech), etc. Selon Vermondo Brugnatelli[16], des toponymes comme Taguermes(s) ou Tarhdimess illustrent une loi de transformation phonétique à la finale *-st > -ss > -s. Ce qui amène à restituer des toponymes plus caractéristiques du tamazight et de la structure rappelée plus haut : *Taguermest et *Tarhdimest.
Plutôt localisée dans l'Est et le Sud de l'île, une toponymie d'origine berbère peut être retrouvée plus au Nord (Ghizen[33], Tajdit), ou vers l'Ouest, régions où le tamazight n'est plus parlé. Tel est le cas de Agga[34], proche de Mellita. S'ouvre ici un espace linguistique de contact avec d'autres langues de l'Antiquité en Tunisie. Mellita, comme ses équivalents maghrébins, du Maroc à la Libye (dont Mellita des îles Kerkennah[23]), pourrait se rattacher à la base déjà évoquée (amellall ou amellul soit « blanc »), mais aussi bien à une racine punique *MLT, également attestée dans le nom des îles de Malte[35]. De tels contacts entre le fond libyco-berbère et les apports carthaginois (sémitique) sont vraisemblables et fréquemment documentés. L'un des problèmes reste toutefois la précision des attestations anciennes, ou celui des hypothèses de restitution. L'importance des vestiges puniques et la nature même des matériaux collectés permettent néanmoins d'entrevoir une île très ouverte de longue date aux influences maritimes, économiques et culturelles extérieures (et pour cette raison plutôt accueillante à différentes influences toponymiques) : grecque, hellénistique, punique et latine. Par exemple, un îlot en face d'Ajim porte le nom de Taɣlisya, berbérisation du latin ecclesia (« église »), type toponymique par ailleurs fréquent en Afrique du Nord[16]. Illustre encore cela le site de Tala (ou Henchir Tala)[36], qui ne manque pas d'évoquer le nom pan-berbère de la « source » ou du « point d'eau » (tala ou thala)[37],[38], d'autant plus cohérent que le site semble avoir alimenté en eaux la région de Meninx, en constituant le départ d'un aqueduc vers la cité côtière.
Bien entendu, la rencontre toponymique entre berbère et arabe est extrêmement fréquente à travers le Maghreb. C'est ce qu'on peut voir aussi à Djerba, par exemple pour Ras Taguermess (Midoun) ou Oued Amghar (Sedouikech), où un appellatif toponymique arabe récurrent (ras pour « cap », oued pour « rivière ») est venu doubler l'item berbère[39]. Il est également fréquent que des lieux soient doublement dénommés en berbère et en arabe. Ce phénomène, très négatif sur le plan sociolinguistique (car il prépare un remplacement toponymique), se retrouve régulièrement au Maghreb et à Djerba ; par exemple dans le cas déjà évoqué de Taɣlisya, dénommé Guettâya Guebliya en arabe, ou dans celui d'un îlot voisin, dénommé Tawsiẖt en tamazight, et Guettâyet el Bahariya en arabe[16].