Traductions de Jane Austen

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Gravure. Femme d'âge moyen en buste, costume début XIXe, bonnet en dentelle blanc, étagère de livres à l'arrière plan.
La romancière vaudoise, Isabelle de Montolieu (1751-1832), a été la première à traduire intégralement un roman de Jane Austen, dès 1815.

La traduction des six romans de Jane Austen s'est faite assez rapidement en français après leur parution originale en Grande-Bretagne, mais il a fallu attendre des années, voire le milieu du XIXe siècle, pour trouver des traductions en d'autres langues européennes, et même le XXe siècle en ce qui concerne les langues non européennes.

La première traduction (anonyme) a été une version française abrégée de Pride and Prejudice pour la Bibliothèque Britannique de Genève dès 1813, suivie par des éditions intégrales en 1821 et 1822. Les autres romans furent aussi traduits en français peu après leur parution : 1815 pour la traduction de Sense and Sensibility par Isabelle de Montolieu, 1816 pour celles de Mansfield Park et d'Emma. Les deux romans posthumes, Persuasion et Northanger Abbey, furent traduits, respectivement, en 1821 en 1824, alors que l'anonymat de l'auteur venait d'être levé. Il y eut ensuite, au cours du XIXe siècle, quelques traductions isolées en d'autres langues européennes : en allemand pour Persuasion (1822) et Pride and Prejudice (1830), en suédois pour Persuasion (1836) et Emma (1857), en portugais pour Persuasion (1847), en danois pour Sense and Sensibility (1855-1856). Mais c'est au cours du XXe siècle que se multiplient, d'abord en Europe puis un peu partout dans le monde, les traductions des œuvres de Jane Austen. Cependant, la distribution de ces ouvrages ne fut pas uniforme. C'est Pride and Prejudice qui bénéficie du plus grand nombre de traductions, Mansfield Park du moins grand nombre, les autres romans étant traduits de façon plus irrégulière. Et si Pride and Prejudice a bénéficié d'une traduction en japonais dès 1926 et Sense and Sensibility en turc entre 1946 et 1948, Jane Austen est restée longtemps mal connue dans les pays de l'Est : la première traduction en russe (une traduction de Pride and Prejudice) ne date que de 1967.

Considérée par les spécialistes de littérature anglaise comme un auteur de première importance qui a joué un rôle fondateur dans l’avènement du roman britannique moderne, la romancière ne bénéficie pas du même statut chez les non-anglophones n'y accédant le plus souvent qu'à travers des traductions dans des éditions « grand public » qui gomment les nuances de sa langue, édulcorent son style, voire ignorent la profondeur de sa réflexion. La raison est à chercher dans les modifications introduites par les premiers traducteurs qui n'ont pas hésité à y injecter du sentimentalisme et à en éliminer tout l'humour et l'ironie. La plupart des traductions la tirent ainsi vers la littérature morale et didactique ou en font un écrivain de romans sentimentaux pour un public plutôt féminin. Lecteurs et critiques littéraires ont eu de ce fait tendance à ranger l'œuvre de Jane Austen, non dans la « grande » littérature, mais dans la littérature sentimentale[1].

Ce n'est qu'à la fin du XXe siècle, avec la diffusion généralisée d'adaptations cinématographiques et télévisuelles que l'intérêt pour l'œuvre de Jane Austen s'est généralisé dans le grand public et s'est mondialisé. Bien qu'elles entretiennent le malentendu, puisqu'elles présentent un romantisme absent des romans sources, elles entraînent une accélération dans la parution de traductions nouvelles, parfois en « exploitation opportuniste » de leur succès, et dans un plus grand nombre de langues[2].

Traductions du XIXe siècle

Première page d'une revue, précisant le n°, l'année, et qu'elle contient des extraits littéraires
Revue francophone présentant la première traduction de Pride and Prejudice (extraits), à Genève en 1813.

Les romans de Jane Austen ont été très rapidement traduits en français, mais ces traductions les transforment en « romans sentimentaux français », ce qui est à l'origine du malentendu concernant la romancière anglaise[3] : ses ouvrages paraissant relever de la tradition sentimentale, on l'a longtemps considérée avec condescendance en France[4]. Au début du XXIe siècle encore sa réputation demeure brouillée dans le monde francophone[5].

Lorsque la France rouvre ses frontières sous la Restauration, les romans de Jane Austen, comme d'autres œuvres étrangères, sont l'objet d'un engouement dû à la nouveauté durant le premier quart du XIXe siècle[6].

Les premières traductions

Dès 1813, paraît dans La Bibliothèque britannique, la traduction de larges extraits[7] de Pride and Prejudice. En 1815 paraissent dans les mêmes conditions de larges extraits de Mansfield Park [8].

En 1816 le roman est traduit intégralement par Henri Villemain sous le titre Le Parc de Mansfield, ou les Trois Cousines[9], traduction « drastiquement raccourcie » où le style de Jane Austen est très altéré, voire censuré[10]. La première traduction d'Emma, anonyme, sort en mars de la même année, à peine quelques mois après la parution en Angleterre sous le titre de La Nouvelle Emma ou les Caractères anglais du siècle[11], première traduction réellement « sensible au propos réaliste de Jane Austen »[12].

Les traductions d'Isabelle de Montolieu

Madame la baronne de Montolieu, une prolifique femme de lettres vaudoise[13] à l'imagination romantique et au style plein d'emphase et de sentimentalité, décide d'« enrichir » pour son public la trop sobre élégance du style de Jane Austen[14] lorsqu'elle traduit Sense and Sensibility en 1815.

Gravure. Une femme debout tourne la tête vers un jeune officier qui la regarde et montre une lettre sur une table
Frontispice du tome II de La Famille Elliot, avec une gravure légendée : il s'approcha de la table, montra la lettre à Alice, et sortit sans dire un mot !

Ainsi, elle « traduit librement »[15] Sense and Sensibility, ce « roman anglais [d']un nouveau genre »[15], n'hésitant pas à ajouter des détails de son cru et à réécrire le dénouement. Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d'aimer[16] est un roman rempli de bons sentiments d'où sont gommés l'humour et l'ironie de l'œuvre originale[3]. Dès le titre, le roman de Jane Austen est réduit aux histoires d'amour et à l'opposition des deux sœurs[17].

En 1821 Isabelle de Montolieu traduit tout aussi librement Persuasion[18]. Elle change le titre[19] en La Famille Elliot, ou l'Ancienne Inclination et ajoute, à son habitude, des éléments romanesques et de la sentimentalité. Mais sa préface[20] montre qu'elle est sensible à la façon dont la voix narratrice s'immisce dans la psychologie de l'héroïne. Elle a pris la mesure du rôle essentiel du discours indirect libre et de la subtilité de son emploi, ce qui permet de la considérer comme l'une des premières lectrices critiques de Jane Austen[21].

Les autres traductions du XIXe siècle

En 1823 sort à Paris la première traduction intégrale de Pride and Prejudice, par Eloïse Perks, titrée Orgueil et Prévention[22]. Une autre traduction, anonyme et plus conventionnelle, sort en Suisse[23] la même année[24]. Enfin, la première traduction de Northanger Abbey, par Mme Hyacinthe de Ferrière, parait en 1824[25], précédée de la traduction de la notice biographique de Henry Austen.

Jane Austen tombe ensuite complètement dans l'oubli pendant une cinquantaine d'années, comme bon nombre d'auteurs étrangers. Elle bénéficie d'un léger regain d'intérêt en 1882, lorsque Bentley sort une nouvelle édition anglaise de ses romans : Persuasion est alors traduit pour Hachette par Mme Letorsay[26]. Puis paraît en feuilleton en 1898 dans La Revue blanche une traduction de Northanger Abbey par Félix Fénéon, intitulée Catherine Morland[27], ouvrage[28] qui, malgré ses coupes et ses inexactitudes, peut être considéré comme la première véritable traduction française d'un roman de Jane Austen[29]. Elle sera fréquemment rééditée tout au long du XXe siècle, puisque Northanger Abbey ne sera traduit à nouveau qu'en 1980.

Enfin, une traduction relativement raccourcie[30] d'Emma par Pierre de Puligua parait en feuilleton (en soixante-cinq livraisons) dans le Journal des Débats politiques et littéraires en 1910[26].

Traductions du XXe siècle

En gros, sous le nom de l'auteur, le titre français, en plus petit, le titre anglais, puis le nom des traductrices
Première de couverture de l'édition de 1932, titrée Les Cinq Filles de Mrs. Bennet.

Pratiquement toutes les traductions présentent, à des degrés divers, les mêmes défauts que les précédentes : élagage et approximations[31].

Jusqu'aux années 1970

Avant 1945, deux traductions seulement paraissent : en 1933 une traduction d'Emma par P. et É. de Saint Second[32], précédée, en 1932, des Cinq Filles de Mrs. Bennet[33]. Le titre, en mettant l'accent sur le personnage de Mrs Bennet inscrit cette traduction de Pride and Prejudice dans les ouvrages destinés par l'éditeur à attirer la clientèle féminine[34]. Cette traduction de Valentine Leconte et Charlotte Pressoir est fréquemment rééditée, mais sous le titre Orgueil et Préjugés. Pourtant, dès 1934, elle a été vivement critiquée[35], parce que des paragraphes entiers ne sont pas traduits et des expressions traduites de façon approximative.

Mais la littérature anglophone ayant été censurée dans les pays occupés pendant la guerre, l'année 1945 voit exploser les traductions :

  • En Belgique paraissent trois traductions d'Eugène Rocart, Orgueil et Préjugés, Raison et Sensibilité et Emma ; Mansfield Park par Léonard Bercy ; Orgueil et Prévention par R. Shops et A.-V. Séverac. En 1946 paraît une traduction soignée d'Emma, par Sébastien Dulac[36].
  • En France parait en 1945 une traduction très correcte de Persuasion par André Belamich[37] ; en 1946, deux d'Orgueil et Préjugés : une particulièrement fluide de Jean Privat[30] et une, abrégée et illustrée pour la jeunesse de Germaine Lalande ; en 1948, Marianne et Elinor par Jean Privat [38].
  • En Suisse parait en 1947 L'Orgueil et le Préjugé par Jules Castier, une traduction précise et idiomatique[30], la première à être accompagnée d'une préface de niveau académique, signée par un spécialiste des études anglaises, Louis Cazamian[39]. Le Cœur et la Raison, par le même traducteur parait à Lausanne l'année suivante.

Mais ensuite et jusque dans les années 1970, il n'y aura plus que quelques traductions grand public de Pride and Prejudice[40], qui est déjà le roman de Jane Austen le plus traduit. Une adaptation très condensée par Luce Clarence parait ainsi chez Tallandier en 1954 dans la collection « Les Heures Bleues », aux côtés d'auteurs sentimentaux, et en 1977 dans la collection « Nostalgie ». Marabout Géant réédite la traduction d'Eugène Rocart en 1954 puis en 1962. En 1969, la « Sélection jeunesse » du Reader's Digest édite un condensé illustré du livre de Jane Austen, traduit par Gilberte Sollacaro[41].

(Re)découverte de Jane Austen

Jeune fille assise sur un parapet, l'air sérieux. L'amoureux éconduit s'éloigne tristement sur le chemin
Off (1899) : Une reproduction de ce tableau d'Edmund Blair Leighton illustre le coffret de l'intégrale des romans de Jane Austen aux éditions Omnibus.

Dans le dernier quart du XXe siècle Christian Bourgois ajoute Jane Austen à son catalogue de littérature étrangère : il commence par des rééditions de traductions reconnues pour Orgueil et Préjugés, Raison et Sentiments et Persuasion ; puis propose des traductions nouvelles, pour Emma en 1979, Northanger Abbey en 1980 (par Josette Salesse-Lavergne), Mansfield Park en 1981 (par Denise Getzler), mettant ainsi les textes de Jane Austen à la portée d'un vaste public cultivé[42]. Les textes d'accompagnement et la qualité des nouvelles traductions vont progressivement transformer la réception de Jane Austen en France[43].

Mais ce sont les adaptations cinématographiques, à partir de 1996[N 1], qui ont vraiment révélé l'œuvre de Jane Austen au grand public, tout en entretenant le malentendu, puisqu'elles en présentent une vision romantique absente des romans sources[44]. Elles ont généré une vague de rééditions « opportunistes »[3] de traductions plus ou moins anciennes et qualités inégales dans diverses collections bon marché (10/18, Omnibus, Archipoche) et de rares traductions nouvelles[42] : Emma par Pierre Nordon pour Classiques de poche en 1997 et Orgueil et Préjugés par Béatrice Vierne aux Éditions du Rocher en 2001.

Les illustrations de premières de couverture des éditions de poche tournent toutes autour du thème de la jeune fille rêveuse et féminine, continuant à véhiculer l'image stéréotypée d'un auteur de « romans féminins » appartenant au genre sentimental[45], même si le paratexte tend de plus en plus à valoriser la qualité de l'œuvre pour mieux la faire connaître du public francophone[46]. Une certaine coupure demeure donc entre le grand public qui a accès à l'œuvre de Jane Austen par le biais des adaptations et de traductions plus ou moins fidèles, et ignore en général combien sa prose est difficile à traduire[31], et ceux qui ont la possibilité de l'apprécier en anglais.

Les traductions du XXIe siècle

Photo des deux tomes de Jane Austen empilés avec les deux tomes du théâtre de Marivaux
La Pléiade a choisi de placer Jane Austen parmi les auteurs du XVIIIe siècle (reliure, tranche supérieure et cordons marque-pages bleus).

L'édition des six romans de Jane Austen dans la Bibliothèque de la Pléiade est une forme de consécration et devrait permettre « de mieux faire connaître en France l'importance de cette novatrice, […] fondatrice du grand romanesque anglais et du roman européen moderne »[47], bien qu'il « ait fallu treize ans pour voir enfin le second volume sortir des limbes »[48]. Les traductions dans le volume sorti en 2000, L'Abbaye de Northanger, Le Cœur et la Raison et Orgueil et Préjugé, sont en général jugées « exactes, élégantes et plaisantes »[47] mais un peu trop « universitaires »[49]. Le deuxième volume[50] présente en 2013 les traductions de Mansfield Park (dont c'est seulement la quatrième traduction intégrale, et la première depuis 1980), Emma (qui bénéficie ainsi d'une huitième traduction depuis 1816) et Persuasion (dont c'est la cinquième traduction, en comptant celle d'Isabelle de Montolieu).

Des traductions nouvelles, plus fidèles au texte original et respectueuse de son découpage, paraissent aussi dans les collections de poche « classiques » : Pride and Prejudice en bénéficie de quatre : celles de Béatrice Vierne en 2001, de Pierre Goubert en 2007, de Laurent Bury fin 2009 et de Sophie Chiari en 2011. Ces ouvrages sont accompagnés en général d'un paratexte conséquent : préface, notes, notice, signées par des universitaires. En 2011 sort une nouvelle traduction de Persuasion en Folio classique, collection où Gallimard réédite aussi Le Cœur et la Raison et Mansfield Park (précédemment parus en Pléiade).

Bien que la popularité de Jane Austen en France soit liée pour beaucoup à l'image romantique véhiculée par les adaptations, il se confirme cependant qu'on la considère maintenant comme un écrivain majeur[51] : elle fait depuis le début du XXIe siècle l'objet d'un nombre significatif de mémoires ou de thèses et les traductions les plus récentes s'attachent à mieux rendre son ironie, l'acuité de son style et la finesse de ses observations[51].

Traductions dans les autres langues européennes

Traductions en langues non européennes

Annexes

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