Traductions de Jane Austen dans les langues européennes
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La traduction des six romans de Jane Austen de l'anglais vers le français a suivi assez rapidement leur parution originale en Grande-Bretagne, mais il a fallu attendre plusieurs années, voire le milieu du XIXe siècle, pour trouver des traductions en d'autres langues en Europe.
La première traduction (anonyme) est une version française abrégée de Pride and Prejudice pour la Bibliothèque Britannique de Genève dès 1813, suivie par des éditions intégrales en 1821 et 1822. Les autres romans furent aussi traduits en français peu après leur parution : 1815 pour la traduction de Sense and Sensibility par Isabelle de Montolieu, 1816 pour celles de Mansfield Park et d'Emma. Les deux romans posthumes, Persuasion et Northanger Abbey, furent traduits, respectivement, en 1821 en 1824. Il y eut ensuite, au cours du XIXe siècle, quelques traductions isolées en d'autres langues : en allemand pour Persuasion (1822) et Pride and Prejudice (1830), en suédois pour Persuasion (1836) et Emma (1857), en portugais pour Persuasion (1847), en danois pour Sense and Sensibility (1855-1856). Mais c'est au cours du XXe siècle, d'abord à la fin de la deuxième guerre mondiale, puis, à partir des années 1990 en « exploitation opportuniste » du succès des adaptations cinématographiques inspirées par ses romans, que se multiplient les traductions des œuvres de Jane Austen. C'est Pride and Prejudice, suivi d'Emma, qui bénéficie partout du plus grand nombre de traductions. Cependant, la distribution de ces ouvrages ne fut pas uniforme et Jane Austen est restée longtemps mal connue dans les pays de l'Est : la première traduction en russe ne date que de 1967.
Considérée de longue date dans les pays anglophones comme un auteur de première importance, la romancière ne fut pas réellement intégrée dans la tradition du « roman anglais » par le public continental qui n'y accède qu'à travers les traductions. Il n'est donc pas conscient du rôle fondateur que Jane Austen a joué dans l’avènement du roman britannique moderne, d'autant plus que les nuances de sa langue, l'acuité de son style, son écriture réaliste, la profondeur de sa réflexion sont ignorées des éditions « grand public ». La raison est à chercher dans les modifications introduites par les premiers traducteurs qui n'ont pas hésité à y injecter du sentimentalisme et à en éliminer tout l'humour et l'ironie. Les traductions du XIXe siècle et du début du XXe siècle en général la tirent vers la littérature morale et didactique ou en font un écrivain pour « dames et demoiselles ». Les lecteurs européens ont eu de ce fait tendance à associer le style de Walter Scott à celui du roman britannique typique et à ranger l'œuvre de Jane Austen dans la littérature sentimentale[1], d'autant plus que, publiée anonymement, elle était éclipsée par d'autres romancières de langue anglaise de son époque, dont plusieurs avaient une notoriété certaine : Ann Radcliffe, Maria Edgeworth, Fanny Burney, Lady Morgan. Ce n'est que dans les années 1990, avec la diffusion généralisée d'adaptations cinématographiques et télévisuelles que l'intérêt pour l'œuvre de Jane Austen est devenu un engouement, entraînant une accélération dans la parution de traductions nouvelles, de plus en plus exactes, et dans un nombre de langues de plus en plus vaste[2].
Traductions du XIXe siècle
C'est en français qu'ont paru les premières traductions des romans de Jane Austen, mais elles les transforment en romans sentimentaux à la française, d'où le malentendu durable concernant la romancière anglaise[3]. Paraissant relever de la tradition sentimentale, ses ouvrages ont été considérés avec condescendance[4] et sa réputation demeure encore brouillée en France[5]. Si elle n'a pas encore complètement accédé au statut de « véritable » auteur littéraire au début du XXIe siècle[6], l'édition de son œuvre dans la Bibliothèque de La Pléiade est le signe que son statut est en train changer[7].

Après la période révolutionnaire, les romans étrangers sont l'objet d'un engouement dû à la nouveauté[8]. Aussi, dès l'été 1813, sont traduits à Genève, pour La Bibliothèque britannique, de larges extraits[9] de Pride and Prejudice, puis en 1814 de Mansfield Park [10]. En 1815, Mme la baronne de Montolieu, femme de lettres vaudoise connue[11], « traduit librement »[12] Sense and Sensibility, « enrichissant » pour son public la sobre élégance du style de Jane Austen[13] avec des détails et un dénouement de son cru. Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d'aimer[14] est un roman d'amour rempli de bons sentiments d'où sont gommés l'humour et l'ironie de l'œuvre originale[3]. En , à peine quelques mois après sa parution en Angleterre, sort la première traduction (anonyme) d'Emma, titrée La Nouvelle Emma ou les Caractères anglais du siècle[15]. Mansfield Park est traduit la même année par Henri Villemain sous le titre Le Parc de Mansfield, ou les Trois Cousines[16].
En 1821 Isabelle de Montolieu traduit « librement » Persuasion[17]. Elle change le titre[18] en La Famille Elliot, ou l'Ancienne Inclination, le nom de l'héroïne et ajoute, à son habitude, des éléments romanesques et de la sentimentalité. En 1823 sort à Paris la première traduction intégrale de Pride and Prejudice, titrée Orgueil et Prévention[19]. Une traduction plus conventionnelle sort en Suisse[20] la même année[21] et l'année suivante parait la première traduction de Northanger Abbey[22], précédée de la traduction de la notice biographique de Henry Austen.
Jane Austen tombe ensuite complètement dans l'oubli pendant une cinquantaine d'années, puis bénéficie d'un léger regain d'intérêt en 1882, lorsque Bentley sort une nouvelle édition de ses romans. Une traduction de Persuasion parait alors chez Hachette[23], puis, en 1898, paraît en feuilleton dans La Revue blanche une nouvelle traduction de Northanger Abbey par Félix Fénéon, intitulée Catherine Morland[24], ouvrage[25], fréquemment rééditée tout au long du XXe siècle, puisque Northanger Abbey ne sera traduit à nouveau qu'en 1980.
Traductions du XXe siècle

Ces traductions présentent, à des degrés divers, les mêmes défauts que les précédentes : élagage et approximations[26].
Une traduction d'Emma par Pierre de Puligua parait en feuilleton dans le Journal des Débats politiques et littéraires en 1910[23]. Deux traductions paraissent durant l'entre-deux guerres : en 1932, Les Cinq Filles de Mrs. Bennet[27], de Valentine Leconte et Charlotte Pressoir dont le titre[N 1], en mettant l'accent sur le personnage de Mrs Bennet, inscrit cette traduction dans les ouvrages destinés à une clientèle féminine[28] ; et en 1933 une Emma par P. et É. de Saint Second[29].
La littérature anglophone ayant été censurée dans les pays occupés pendant la guerre, l'année 1945 voit exploser les traductions :
- En Belgique francophone où paraissent Orgueil et Préjugés, Raison et Sensibilité et Emma, traduits par Eugène Rocart ; Mansfield Park par Léonard Bercy ; Orgueil et Prévention par R. Shops et A.-V. Séverac, suivis en 1946 par une traduction soignée d'Emma, par Sébastien Dulac[30] ;
- En France où paraissent en 1945 une traduction de Persuasion par André Belamich[31], en 1946, deux d'Orgueil et Préjugés (une de Jean Privat[32] et une, abrégée et illustrée pour la jeunesse de Germaine Lalande), en 1948, Marianne et Elinor par Jean Privat [33] ;
- En Suisse où parait en 1947 L'Orgueil et le Préjugé par Jules Castier[32], première traduction à être accompagnée d'une préface de niveau académique, signée par un spécialiste des études anglaises, Louis Cazamian[34] et en 1948 Le Cœur et la Raison, par le même traducteur.
Ensuite il n'y aura plus que quelques traductions grand public de Pride and Prejudice[35], jusqu'à ce que, dans le dernier quart du XXe siècle, Christian Bourgois ajoute Jane Austen à son catalogue de littérature étrangère, la mettant ainsi à la portée d'un vaste public cultivé[36]. Les textes d'accompagnement et de nouvelles traductions de qualité vont progressivement transformer la réception de Jane Austen en France[37].

Mais ce sont les adaptations cinématographiques qui ont vraiment révélé Jane Austen au grand public, tout en entretenant le malentendu, puisqu'elles présentent un romantisme absent des romans sources[38]. Elles ont entraîné un intérêt pour l'auteur et son œuvre, d'où une vague de rééditions « opportunistes »[3] de traductions anciennes de plus ou moins bonne qualité dans diverses collections bon marché, et quelques rares traductions nouvelles[36].
Les illustrations de couverture des éditions de poche, tournant toutes autour du thème de la jeune fille rêveuse et féminine, continuent aussi à véhiculer l'image stéréotypée d'un auteur de « romans féminins » et sentimentaux[39], même si le paratexte tend désormais de plus en plus à valoriser la qualité de l'œuvre[40].
Les traductions du XXIe siècle
La prolifération des traductions disponibles contribue à brouiller la réception de Jane Austen[41], les éditions grand public la tirant toujours du côté du roman sentimental[42], alors que ceux qui la lisent en anglais prennent la pleine mesure de sa complexité et de sa subtilité[43].
Aussi l'édition de ses romans dans la Bibliothèque de la Pléiade est-elle une forme de consécration qui devrait permettre « de mieux faire connaître en France l'importance de cette novatrice, […] fondatrice […] du roman européen moderne »[44]. Le premier volume sorti en 2000 contient les œuvres de jeunesse, le deuxième, paru en 2013[45], les romans de la maturité.
De nouvelles traductions, plus fidèles au texte original et respectueuses de son découpage, paraissent aussi dans les collections de poche « classiques », accompagnées en général d'un paratexte conséquent signé par des universitaires, dont quatre pour le seul Pride and Prejudice : celles de Béatrice Vierne en 2001, de Pierre Goubert en 2007, de Laurent Bury en 2009 et de Sophie Chiari en 2011. Gallimard sort en Folio classique, en 2009 Le Cœur et la Raison (paru en Pléiade en 2000), en 2011 une nouvelle traduction de Persuasion, en 2014 Mansfield Park (paru en Pléiade en 2013). Bien que la popularité de Jane Austen en France reste liée à l'image romanesque véhiculée par les adaptations, les traducteurs s'attachent désormais à mieux rendre son ironie, l'acuité de son style et la finesse de ses observations[46].
Traductions dans les langues germaniques
Un recensement de l'ensemble des traductions de Jane Austen a été fait par David Gilson dans un ouvrage dont la première édition remonte à 1982[47]. Il constate que la date de première parution d'une traduction, le choix et le nombre des romans traduits sont très variables selon les pays. Ainsi, au XIXe siècle, il n'existe des traductions qu'en trois langues en plus du français : en allemand pour Persuasion (1822) et Pride and Prejudice (1830), en suédois pour Persuasion (1836) et Emma (1957-1958) et en danois, en 1855-1856, pour Sense and Sensibility[48]. Mais on la lisait aussi en version originale, puisque Bentley la co-édite avec l'éditeur parisien Galignani en 1833 et que Tauchnitz l'édite en Allemagne entre 1864 et 1877 ; voire en français, comme aux Pays-Bas ou en Hongrie[49]. Le premier traducteur allemand et le premier traducteur danois étant eux-mêmes des gens de lettres, comme Mme de Montolieu et plus tard Félix Fénéon pour le français[49], leur goût personnel a pu influencer leur choix.
Traductions en allemand
Jane Austen ne suscite que peu d'intérêt en Allemagne avant 1948, alors que Walter Scott est particulièrement apprécié. Ensuite, pendant la durée de la partition (1949-1990), la réception de son œuvre est différente en République démocratique allemande (RDA), où l'on souligne volontiers son réalisme et son ironie envers une société de classe « capitaliste », et en République fédérale d'Allemagne (RFA), où l'on s'intéresse plus à ses qualités littéraires « intemporelles »[50]. Depuis la réunification, elle bénéficie d'un statut proche de celui qu'elle connait en Grande-Bretagne[51]. Comme pour celles en français, la plupart des traductions en allemand et les comptes-rendus de ces traductions rangent Jane Austen plutôt parmi les écrivains sentimentaux, en particulier les romancières romantiques tardives[52]. En général, elles manquent de nuances, sont parfois réductrices, mais « les lecteurs basent rarement leur choix d'édition sur la qualité de la traduction »[53].
Jusqu'en 1948
Le premier roman traduit est Persuasion. L'écrivain Wilhelm Adolf Linau, peut-être incité par le compte rendu qu'en fait la Quarterly Review, dont il est un lecteur assidu, et la parution en 1821 de la traduction de Montolieu, publie en 1822 Anna : Ein Familiengemöhlde (Anna : portrait d'une famille). C'est une traduction intégrale, quasi mot-à-mot, excellente selon les standards de l'époque, discrètement germanisée : Anne devient Anna, Frederick devient Friedrich, Charles Musgrove est écrit Karl[50].
Pride and Prejudice bénéficie d'une première traduction en 1830, Stolz und Vorurtheil [sic][N 2], mais il n'y a pas d'autre traduction d'œuvres de Jane Austen au XIXe siècle[54]. La traductrice, Louise Marezoll, prend des libertés avec l'original, résume de nombreux dialogues, fait de la paraphrase. Elle ne s'intéresse qu'à l'histoire d'amour ; les sentiments sont intensifiés, l'ironie disparaît[55]. Ces deux traductions ne sont pas rééditées, mais, à partir de 1864, Bernhard Tauchnitz commence à Leipzig la publication des six romans de Jane Austen. Après Sense and Sensibility, il publie Mansfield Park (1867), puis Pride and Prejudice (1870) , Northanger Abbey et Persuasion (1871) et termine par Emma en 1877[55].
Bien que Jane Austen soit l'objet d'analyses universitaires et même d'une thèse de doctorat en 1910[56], une seule traduction paraît, en 1939, à Berlin. Cette traduction isolée de Pride and Prejudice, due à Karin von Schwab et titrée Elisabeth und Darcy est loin d'être fidèle. La traductrice tente d'actualiser le roman et use d'un langage plutôt familier[56] Elle sera rééditée en 2007 par les éditions Anaconda.
Au sortir de la guerre, les Allemands sont en demande d'auteurs étrangers et les traductions se multiplient. En 1948 paraissent quatre traductions, dont deux de Pride and Prejudice : l'une est suisse, Stolz und Vorteil [sic], par Ilse Krämer, éditée à Zurich, l'autre paraît à Cologne, qui se trouve dans la zone occupée par les Britanniques, Stolz und Vorurtheil de Margarethe Rauchenberger (réimprimée en 1985). Margarethe Rauchenberger traduit la même année Persuasion, sous le titre Anne Elliot et Northanger Abbey (Die Abtei von Northanger), préfacé par Daphne du Maurier, qui sera réimprimée en 1983 à Francfort avec des illustrations de Hugh Thomson. Ces traductions, faites à la va-vite, imprimées sur mauvais papier, contiennent des erreurs et des omissions[56], mais seront régulièrement rééditées quand Jane Austen sera devenue populaire.
1949-1990
La partition de l'Allemagne en 1949, va entraîner un traitement différent de l'œuvre austenienne dans les deux Allemagnes.
En RDA
À l'Est, où l'on accorde une grande importance à la littérature pour son rôle dans l'éducation, on considère le réalisme du XIXe siècle comme une sorte de préfiguration de la prose communiste et l'émancipation de la femme attire l'intérêt sur les œuvres des romancières, ce qui est plutôt favorable à Jane Austen. D'ailleurs Georg Lukács, dans son essai Le Roman historique, la fait entrer parmi les auteurs du roman réaliste classique du XIXe siècle, en compagnie de Walter Scott, de Balzac et de Tolstoï[57]. Mais le filtre de la censure et la pénurie de papier entraînent des éditions plus rares et tirées à un plus petit nombre d'exemplaires qu'à l'Ouest[58].
Stolz und Vorurteil, traduction de Pride and Prejudice par Werner Beyer, est édité à Leipzig en 1965 et Emma, dans la traduction de Horst Höckendorf l'est à Berlin et Weimar, la même année ; la traduction de Sense and Sensibility (Gefühl und Verstand) par Erika Gröger paraît à Berlin et Weimar en 1972, celle de Northanger Abbey (Die Abtei von Northanger) de Christiane Agricola à Leipzich en 1980 et celle de Mansfield Park par Margit Meyer à Berlin et Weimar en 1989. Ces traductions maintes fois rééditées (ce qui dispense de subir la censure) ne sont généralement pas diffusées en RFA[59]. Une exception cependant, liée à la notoriété grandissante de Jane Austen à l'Ouest : les traductions de Werner Beyer et Erika Gröger sont reprises en 1980 pour la première et 1982 pour la seconde par Fischer Verlag, gros éditeur de Francfort-sur-le-Main, et VMA-Verlag édite la traduction de Christiane Agricola en 1980, l'année même de sa sortie à l'Est[59].
En RFA
La quatrième traduction de Pride and Prejudice, par Helmut Holscher, paraît en 1951, suivie d'une Emma par Helene Henze en 1961. Elles semblent avoir eu peu de succès puisqu'elles ne seront pas rééditées. Contrairement à l'Allemagne de l'Est où les traductions sont planifiées[60],[N 3], l'Ouest applique la loi du marché.
1977 marque un tournant et peut être considéré comme le point de départ de la popularité de Jane Austen à l'Ouest. Ursula et Christian Grawe, qui ont découvert ses romans aux États-Unis, peu satisfaits des rares traductions accessibles, proposent à Reclam-Verlag, éditeur à Stuttgart, leur traduction de Pride and Prejudice[59]. À la suite du succès de Stolz und Vorurteil (qui sera très régulièrement réimprimé, en 1981, 1984, 1992, 1996, 2000[61], 2007), l'éditeur leur confie la traduction de l'intégralité des romans de Jane Austen, puis de celle de sa correspondance et de ses écrits de jeunesse. Toutes ces traductions, qui s'échelonnent le long des années 1980, sont de qualité et bénéficient d'un important apparat critique (notes et postface) de Christian Grawe[59]. Pour Northanger Abbey, en 1981, les Grawe préfèrent germaniser le titre, mais en utilisant Kloster (monastère) plutôt que Abtei (abbaye), alors que les traductions plus récentes, celle d'Andrea Ott, parue à Zurich en 2008, comme celle de Sabine Roth sortie à Munich en collection de poche en 2012 gardent le titre anglais. Leur traduction d'Emma paraît à Stuttgart en 1980, celle de Persuasion (Überredung) en 1983, celle de Mansfield Park, la première de ce roman en allemand, en 1984.
Après la réunification
Le système où l'État gérait la culture disparaissant, les maisons d'édition de l'Est ferment ou sont privatisées et les produits littéraires soumis à la loi du marché, mais la popularité de Jane Austen continue de croître[62] : se succèdent nouvelles traductions (19 entre 1990 et 2002) et rééditions des traductions originaires de l'Est comme de l'Ouest (plus d'une soixantaine), illustrées ou non, dans toutes sortes de formats et de prix. Le succès des adaptations des années 1995-1996 en est la raison essentielle, ce sont d'ailleurs Sense and Sensibility, puis Pride and Prejudice et Emma qui bénéficient du plus grand nombre de nouvelles éditions[62].
Ainsi, 1997 voit paraître à Munich le premier opus d'une nouvelle série de traductions en édition de poche, qui débute avec la traduction de Pride and Prejudice par Helga Schulz qui traduira progressivement d'autres romans pour le même éditeur : Sense and Sensibility en 2000, Mansfield Park en 2002, Emma en 2013. Sabine Roth, qui traduit Persuasion en 2010, choisit un titre plus développé Anne Elliot oder die Kraft der Überredung (Anne Elliot ou le pouvoir de la persuasion).
En Suisse
En Suisse alémanique aussi paraissent des traductions de Jane Austen depuis le milieu du XXe siècle[N 4]. Outre la traduction déjà citée de Pride and Prejudice (Stolz und Vorteil) par Ilse Krämer en 1948, on peut noter Emma traduit par Ilse Leisi, paru à Zurich, chez Manesse Verlag en 1981, avec une postface de Max Wilde, suivie de celle de Sense and Sensibility (Vernunft und Gefühl), par Ruth Schirmer en 1984.
L'usage de confier la traduction de plusieurs romans à la même personne est plus récent : Andrea Ott traduit pour Manesse Verlag Pride and Prejudice en 2003, Sense and Sensibility en 2005, Northanger Abbey en 2008.
Traductions en danois
La première référence à Jane Austen se trouve dans un article anonyme paru en 1826, où elle est citée parmi d'autres écrivains britanniques, Ann Radcliffe, Charles Robert Maturin, les sœurs Porter, Maria Edgeworth, Elizabeth Inchbald, Walter Scott[63]. La situation du Danemark pendant les guerres napoléoniennes - bataille de Copenhague en 1801, bombardement meurtrier de 1807 (qui fit 1 600 victimes et détruisit la Cathédrale Notre-Dame), perte de la Norvège (traité de Kiel, ) entérinée au Congrès de Vienne - explique l'animosité des Danois envers les Anglais, partant, leur peu d'intérêt pour la littérature britannique en général. En outre, la référence culturelle des Danois cultivés était alors la culture allemande[63] et leur goût les portait vers la littérature sentimentale et les romans d'évasion hauts en couleur, ceux de Fenimore Cooper, de Walter Scott ou d'Edward Bulwer-Lytton[63].
Avant 1945
Le premier roman de Jane Austen paru en danois, en 1855-1856, est la traduction de Sense and Sensibility par Carl Karup, titrée Forstand og hjerte (Compréhension et cœur)[64]. Cet excentrique touche-à-tout (1829-1870) et son éditeur, Ludvig Jordan (1813-1889), ont probablement choisi ce roman de Jane Austen parce qu'il correspondait le mieux aux tendances de la littérature populaire de l'époque[65]. Carl Friedrich Wilhelm Ignatius Karup est un traducteur minutieux, qui possède une assez bonne connaissance de l'arrière plan culturel du roman (transmission de l'héritage, gestion d'un domaine ou vogue du picturesque), même s'il n'a pas compris, par exemple, que l’improvement de Barton Cottage implique non un simple agrandissement (sens de udvidelse, le terme qu'il choisit) mais une amélioration esthétique[65]. Mais cette traduction n'a jamais été rééditée : Jane Austen devra attendre l'accroissement de sa notoriété à la suite de la publication d'A Memoir of Jane Austen (1870-1871) pour intéresser les universitaires danois.
C'est Ebba Brusendorff (1901-1935), seconde épouse du titulaire de la chaire d'anglais à l'université de Copenhague, qui se charge de la première traduction de Pride and Prejudice (Stolthed og fordom) en 1928-1930. Bien qu'elle se veuille fidèle à l'original, elle procède à certains changements : censurant l'« inaptitude d'Austen à soutenir l'action » et son penchant à « perdre son énergie à des détails qu'il faut bien donner mais qui ne sont pas, en eux-mêmes, très intéressants », elle condense, résume, voire supprime des passages[66].
À la fin de la guerre
Mais la libération du Danemark en par les troupes de Montgomery, donne naissance à une forte vague d'anglophilie dont vont s'emparer ceux qui voient dans l'« anglicité » (englishness) un modèle absolu[67]. La traduction de romans britanniques connait alors une inflation sans précédent, avec une déférence particulière envers les grands auteurs, dont Jane Austen fait partie. Carit Andersen (da) édite même une traduction de Lady Susan, par Jens Kruuse (da) (1908-1978), avec des illustrations de Des Asmussen[67], dont la préface présente la romancière comme « un guide avisé et loyal vers un univers anglais apparemment intemporel de manoirs, de cottages et de presbytères »[68].
L'exemple le plus évident de cette dévotion est la traduction d'Emma par Johanne Kastor Hansen (1879-1974) en 1958. Présentant ce roman paru en 1815 comme « l'idéal de vie anglais » à une époque où il est menacé, et Mr Knightley comme l'archétype de l'Anglais, posé et sérieux, par opposition au désinvolte Franck Churchill, la traductrice, en admiratrice éperdue, choisit de rester au plus près du texte, le traduisant de façon si littérale, voire servile, qu'elle en arrive à le dénaturer[69]. La nouvelle traduction de Pride and Prejudice par Lilian Plon en 1952 est plus réussie[70]. Cette traductrice chevronnée transcrit l'anglais de Jane Austen dans un danois vif et naturel, loin de la langue compassée des traductions précédentes. Elle utilise des expressions courantes, des tournures idiomatiques, remplace le « De » cérémonieux par un « du » plus familier dans les dialogues des derniers chapitres entre Darcy et Elizabeth, transpose en couronnes le montant des fortunes et utilise une courte périphrase explicative pour traduire le concept, inconnu au Danemark, d'entail. Pour l'universitaire danois Peter Mortensen ces altérations, mineures, rendent sa traduction très lisible, encore aujourd'hui[70]. Elle « réussit, affirme-t-il, à saisir la modernité durable de la langue d'Austen » et son Stolthed og fordom « reste la version danoise de référence du roman le plus aimé de Jane Austen »[70], régulièrement réimprimée (en 1962, 1970, 1976, 1988, 1996, 2000) et sortie en livre audio en 2012[71].
Paraissent ensuite, au milieu des années 1970, au moment de l'émergence du féminisme au Danemark, les traductions, par trois femmes, des cinq autres romans[72] : en 1974, deuxième traduction de Sense and Sensibility, sous le titre Fornuft og følelse (« Raison et sensibilité »), par Eva Hemmer Hansen et traduction de Mansfield Park par Johanne Kastor Hansen ; en 1975, traduction de Persuasion par Eva Hemmer Hansen[N 5] et de Northanger Abbey (Catherine : Northanger abbedi) par Louise Pihl, qui, en 1978, traduit aussi Emma, illustrée par Svend Otto S. Les traductions fluides d'Eva Hemmer Hansen (1913-1983) se remarquent par leur aspect « ontologique », c'est-à-dire où le traducteur-écrivain transparaît : elle rend avec succès l'esprit des romans, mais utilise des expressions modernes, un vocabulaire familier, s'affranchit de la syntaxe anglaise, choisit pour sa traduction de Persuasion le titre Kærlighed og svaghed (« Amour et faiblesse »)[73]. Mais les éditions récentes, comme celle parue en 2012 chez Bechs Forlag - Viatone, seront titrées Overtalelse (« Persuasion »)[74].
Le tournant des années 1990
Dans les années 1995-1999, la vague d’austenmania provoquée par la sortie de quatre versions filmées[75], à tendances romantiques et sentimentales[76], Sense and Sensibility, Persuasion, Emma, Mansfield Park, toutes présentées en versions originales dans les principaux cinémas danois, entraîne la réédition répétée des traductions existantes. L'éditeur Lindhardt & Ringhof (da) profite alors de l'engouement du grand public pour acheter les droits des traductions existantes de Sense and Sensibility, Persuasion et Emma, et les publier dans des éditions populaires et bon marché, à destination d'un public jeune, majoritairement féminin, avec, en première de couverture, la photo des acteurs[75].
Certains intellectuels, qui mènent un rude combat pour (re)donner aux Danois le goût de leurs propres écrivains, comme Hans Christian Andersen[72], s'inquiètent de l'envahissement du Danemark par une culture anglo-saxonne omniprésente, parlent d'impérialisme linguistique et de perte d'identité culturelle[73] : Peter Mortensen a d'ailleurs intitulé son essai sur l'accueil de Jane Austen au Danemark Unconditional Surrender ? (Capitulation inconditionnelle ?)[77]. Mais il considère que les traductions d'Eva Hemmer Hansen, fidèles dans le fond mais irrespectueuses dans la forme, car écrites dans un danois résolument moderne, sont un exemple de résistance à l'invasion des anglicismes et de la culture américaine[78]. Et même si on lit Jane Austen en anglais au Danemark, on continue à la traduire en danois : ainsi paraissent chez Lindhardt & Ringhof de nouvelles traductions de Pride and Prejudice en 2006[71] et Emma en 2013[79] par Vibeke Houstrup.
Traductions en néerlandais
Jusqu'en 1980
Aucune traduction n'est faite au XIXe siècle, ni aux Pays-Bas où Jane Austen peut être lue en français voire en anglais par la classe cultivée, ni en Belgique néerlandophone, dont les élites parlent français[80]. La première traduction est celle de Sense and Sensibility en 1922, par Gonne van Uildriks, sous le titre inversé Gevoel en verstand (« Sentiment et bon sens »), qui sera souvent rééditée, mais en versions « révisées et abrégées »[81], jusque dans les années 1950 ; les traductions suivantes porteront divers titres : Meisjeshoofd en meisjeshart (« Tête d'une fille et cœur d'une fille ») en 1954, Rede en gevoel (« Raison et sentiment ») en 1971, Verstand en onverstand (« Bon sens et irréflexion ») en 1982, Verstand en gevoel (« Raison et sentiment ») en 1994, ce qui peut indiquer dans quel sens s'oriente la traduction, partant, la réception par le public[82].
C'est ensuite le tour de Pride and Prejudice, publié en Belgique en 1946, traduit littéralement Trots en vooroordeel par Frans Verachtert, puis celui d'Emma en 1949 par Johan Antoon Schröeder, publié conjointement à Amsterdam et Anvers[81]. Une autre traduction de Pride and Prejudice par Henrietta Van Praag-van Praag paraît en 1964, au titre plus thématique et réducteur : De gezusters Bennet (« Les sœurs Bennet »)[82]. Mais Jane Austen est mieux reçue en français qu'en néerlandais : en 1945 les traductions de tous ses romans, sauf Persuasion, étaient déjà éditées à Bruxelles.
Persuasion est finalement traduit en 1953 par Marie Pauline Brunt, sous le titre Het late inzicht (« Le discernement tardif ») ; Northanger Abbey traduit en 1956 par Jean Jacob, devient Heldin op hol (« Héroïne incontrôlable »). Tous deux insistent sur l'humour de Jane Austen, son sens aigu de l'observation et son art du dialogue, mais comme elle n'est pas étudiée dans le cursus universitaire aux Pays-Bas, contrairement à Samuel Richardson, son œuvre reste relativement méconnue[83], même si une Jane Austen Society (Het Jane Austen Gezelschap) est créée en 1976.
Depuis 1980
Mais après 1980, l'intérêt pour Jane Austen augmente de façon significative : pas moins de douze traductions nouvelles et vingt-et-une rééditions entre 1980 et 2000[84].
Emma
Emma, le roman de Jane Austen le plus populaire aux Pays-Bas, considéré par les spécialistes comme son chef-d'œuvre, bénéficie de rééditions de la traduction de Schröeder (1949), qui en est à sa huitième édition en 2005[85], et de nouvelles traductions, avec, parfois, des notes explicatives, une postface, une présentation de l'auteur dans le contexte, comme pour l’Emma de Carolien Polderman-de Vries (1980)[84]. En 1996, pas moins de quatre traductions d’Emma sont disponibles, dont deux nouvelles (celle d'Akkie de Jong chez Boek Werk et celle d'Annelies Roeleveld et Margret Stevens aux éditions Athenaeum-Polak & van Gennep), visiblement liées à la sortie du film Emma, l'entremetteuse[86], car Jane Austen est devenue un « produit commercial »[87].
Les autres romans
Les éditions Spectrum éditent de nouvelles traductions de tous les romans sauf Northanger Abbey dans les années 1980, à la fois en éditions reliées et en livres de poche, avec une postface. Outre l'Emma de Carolien Polderman-de Vries, Het Spectrum édite les traductions de W. A. Dorsman-Vos : celle de Pride and Prejudice en 1980 (sous le titre Waan en eigenwaan, « Malentendu et vanité »), de Sense and Sensibility en 1982 (titré Verstand en onverstand, « Raison et déraison »)[N 6], de Mansfield Park en 1984 et de Persuasion (Overreding en overtuiging) en 1987[N 7].
Les éditions Boek Werk présentent de nouvelles traductions dans les années 1990. Elke Meiborg traduit Sense and Sensibility, sous le titre désormais fixé de Verstand en gevoel (« Raison et sentiment ») en 1994, Persuasion (titré Overtuiging, « Conviction ») en 1996 et Pride and Prejudice (Trots en vooroordeel) en 1997 ; Ben Zuidema, Mansfield Park en 1997. La même année Sophie Brinkman et Maarten Spierdijk présentent la deuxième traduction de Northanger Abbey en néerlandais, qu'elles intitulent Catherine[82]. Peu fournies en paratexte, ces traductions s'adressent plutôt à un public populaire amené à l'œuvre austenienne par la télévision et le cinéma[87], car Jane Austen continue aussi à être lue en anglais[86].
Traductions dans les pays scandinaves
Traductions en suédois
Au XIXe siècle

Les seuls romans de Jane Austen traduits en suédois au XIXe siècle sont Persuasion, en 1836, sous le titre Familjen Elliot. Skildringar af engelska karakterer (« Famille Elliot, description de caractères anglais »), par Emilia Westdahl, suivi d'une traduction anonyme d'Emma, parue en 1857-1858 sous le titre Emma, eller talangen att uppgöra partier för sina vänner (« Emma, ou le talent d'arranger des mariages pour ses amies »). Si le premier ouvrage est visiblement une traduction de La Famille Elliot, ou l'Ancienne Inclination d'Isabelle de Montolieu, qui, comme le texte français, contient des détails et des commentaires ajoutés[88], Emma est une traduction relativement fidèle de l'original. Mais elle contient des omissions et des raccourcis qui font d'Emma Woodhouse une héroïne beaucoup plus conventionnelle[N 8] et de Mr Knighkley un mentor plus traditionnel[N 9]. C'est qu'en Suède où l'on connaît les « dames-écrivains anglaises » (engelsk författarinnerroman) depuis au moins 1772[90], on apprécie le côté moralisant d'Eliza Haywood ou Maria Edgeworth dont les œuvres paraissent propres à préparer les jeunes filles à devenir de bonnes épouses[91], et les traductions s'efforcent de conformer Jane Austen à cette conception.
Alors que les romanciers anglais (en particulier Charles Dickens et Thackeray), sont très appréciés, vers le milieu du siècle, on commence à reprocher aux romancières (à part Charlotte Brontë), un manque d'intensité dramatique et une augmentation du sentimentalisme, traitant leurs ouvrages, avec une certaine condescendance, de thévattensromaner (romans-thé à l'eau)[91]. Et même si la grande encyclopédie suédoise (Nordisk familjebok), à la fin du siècle, présente Jane Austen comme « une des meilleures romancières de son temps, décrivant la vie quotidienne des classes aisées de l'Angleterre rurale dans un style admirable souvent teinté d'une innocente satire », il faut attendre 1920 pour voir traduit un autre de ses romans[92].
Depuis le XXe siècle
C'est en 1920 que commence la traduction de tous les romans de Jane Austen en suédois, avec la traduction de Pride and Prejudice par Carl Axel Ringenson. Stolthet och fördom est publié par le grand éditeur Bonnier, qui continuera à publier toutes les suivantes[89]. Révise en 1946 par Gösta Olzon (sv), précédé d'une nouvelle préface, il sort chez l'éditeur d'ouvrages classiques Forumbiblioteket et est rééditée dix fois entre 1953 et 2006[93].
D'autres romans suivront le même processus, une traduction suivie de nombreuses rééditions : en 1954, une nouvelle traduction de Persuasion par Jane Lundblad (1905-1986), titrée Övertalning, dont elle écrit la préface (Elle fera une nouvelle préface pour la réédition de 1981) ; en 1956, une traduction d'Emma par Sonja Bergvall (sv), elle aussi parue chez Forumbiblioteket en deux volumes, fréquemment rééditée en un ou deux volumes, puis chez Månpocket (sv) en 1997 ; en 1959, la première traduction de Sense and Sensibility (Förnuft och känsla) par Marie-Louise Elliott, avec une postface de Jane Lundblad qui souligne que c'est une œuvre de jeunesse. Mais Northanger Abbey et Mansfield Park ne seront pas traduits avant les années 1990[89]. La traduction de Northanger Abbey par Rose-Marie Nielsen (sv) en 1993, avec une préface de Staffan Bergsten (sv) et celle de Mansfield Park par Maria Ekman (sv) en 1997, de même que les nombreuses rééditions de la fin des années 1990, profitent visiblement de la popularité générée par l'avalanche d'adaptations visibles en salles et sur le petit écran (en VOST) à partir de ces années-là[89]. L'éditeur de livres de poche Månpocket, qui a publié Stolthet och fördom en 1996, Emma en 1997, Northanger Abbey en 2001, reconnaît que Jane Austen se vend bien[94]. Mais la traduction la plus éditée (celle de Pride and Prejudice) l'est deux fois moins que Jane Eyre, et cinq fois moins que, forcément, Gösta Berlings saga (La Légende de Gösta Berling) de Selma Lagerlöf[94].
Les traductions les plus récentes s'efforcent de rendre l'ironie de Jane Austen[N 10] et sont, en général, accompagnées d'un commentaire. La réédition de 2002 de Northanger Abbey est accompagnée d'une postface de Lisbeth Larsson, professeur d'études de genre en littérature à l'université de Göteborg. Une nouvelle traduction d'Emma par Rose-Marie Nielsen paraît en 2010 chez Bonniers, rééditée en 2011 et 2012. Quant à Pride and Prejudice (Stolthet och fördom), il bénéficie en 2011 d'une nouvelle traduction qui vaut à sa traductrice, Gun-Britt Sundström (sv), le prix de la traduction (Årets översättning) 2011[96].
Cependant le monde universitaire, malgré l'existence d'une critique féministe, garde certains stéréotypes concernant la notion de « roman féminin » et les femmes de lettres. On classe encore parfois Jane Austen parmi les écrivains de l'époque victorienne, ou de la période romantique[97], tandis que la presse, dans la centaine d'articles et de comptes rendus critiques produits entre 1990 et 2003 considère en général Jane Austen comme un auteur « classique », mais on l'associe aussi au genre littéraire populaire de la romance, à une « littérature Harlequin de haut niveau »[98]. Justement, en 2008, une traduction de Persuasion, par Eva Wennbaum, est sorti à Stockholm chez Harlequin Classics[99].
Traductions en norvégien
La Norvège est un pays jeune, qui n'est indépendant que depuis 1905, après avoir été soumis pendant des siècles au Danemark, puis à la Suède en 1815. Mais, pays de marine marchande, elle a toujours été tournée vers le Royaume-Uni et la France quand le Danemark regardait vers l'Allemagne[100]. Cependant Jane Austen y semble inconnue au XIXe siècle : elle n'est même pas citée dans les encyclopédies. Seul un article consacré à « seize brillantes romancières anglaises », paru dans un journal du dimanche en 1858, la nomme, ainsi que Pride and Prejudice et Mansfield Park. Il existe pourtant une traduction de Persuasion[101] parue en feuilleton quotidien de à janvier 1812 dans le journal du matin Morgenbladet[N 11]. Mais le titre, Familien Elliot, suggère qu'il s'agit d'une traduction originale de La Famille Elliot d'Isabelle de Montolieu, qui s'appuie sur celle parue en Suède en 1836. Cette traduction n'a pas été reprise en volume (à la différence de celles d'Elizabeth Gaskell et de George Eliot), et il est possible qu'elle soit liée à la publication de A Memoir of Jane Austen l'année précédente[102].
Jusqu'en 1996, un seul roman traduit : Pride and Prejudice
Il n'y a pas d'autre traduction jusqu'en 1930, date d'une première traduction de Pride and Prejudice par Alf Harbitz, titrée Elizabeth og hennes søstre (« Elizabeth et ses sœurs »). La préface de ce beau livre richement illustré (par les gravures de C. E. Brock), présente le roman comme le meilleur livre jamais écrit pour des jeunes filles, par une jeune femme de vingt-deux ans. Cette image de Jane Austen écrivant ses chefs-d'œuvre dans sa jeunesse persiste encore en Norvège[103]. C'est une traduction abrégée, simplifiée, édulcorée, avec de nombreux passages censurés, qui tend à réduire les émotions des personnages. Sont supprimées, par exemple, les réactions d'Elizabeth à Hunsford après le départ de Darcy, à Pemberley devant son portrait[103], et l'allusion de Mr Bennet à l'échec de son mariage. La phrase « My child, let me not have the grief of seeing you unable to respect your partner in life » (« Mon enfant, ne me fais pas la peine de te voir, toi aussi, incapable de respecter ton compagnon dans la vie ») est tronquée après grief (« Mon enfant, ne me fais pas de peine »)[104].
Les traductions suivantes seront de moins en moins tronquées. Celle de 1947, par Lalli Knutsen, reprend le bon titre (Stolthet og fordom signifie « orgueil et préjugé »), mais contient des erreurs et des contre-sens. En outre, le vocabulaire est plus violent, moins nuancé que dans l'original : ainsi, quand Bingley trouve Elizabeth « very agreeable », la traductrice la dit « forbannet hyggelig!! » (sacrément jolie)[104]. Celle parue en 1970, mais probablement plus ancienne, car Eivind et Elisabeth Hauge étaient actives entre 1940 et 1960, est toujours disponible[105]. Plate et très inégale, c'est une réécriture qui gomme tout l'humour et l'ironie de l'original[105] et qui est, au mieux approximative, au pire infidèle voire erronée. Même si certains dialogues sont très bien rendus, il y a un abus de points d'exclamation, et probablement l'idée sous-jacente que Jane Austen est trop prolixe et que tailler dans ses phrases la rendra plus accessible aux nouveaux lecteurs[105]. C'est pourtant la traduction la plus connue, bénéficiant d'une cinquième impression en 2000, avec une photographie tirée de l'adaptation de 1995 en première de couverture[106]. Une quatrième traduction, intégrale, paraît enfin en 2003, celle de Merete Alfen.
Vers une certaine reconnaissance
C'est en 1994 que l'éditeur Aschhoug commanda à Merete Alfen la traduction de tous les romans de Jane Austen, sauf Northanger Abbey. Ainsi parurent, en 1996, Emma, en 1997, Fornuft og følelse (« Raison et sentiment »), en 1998, Overtalelse (« Persuasion »), en 2000, Mansfield Park et en 2003 Stolthed og fordom (« Orgueil et préjugé »)[107]. Extrêmement fidèles, ces traductions utilisent cependant des archaïsmes, qui donnent une langue plus datée que l'anglais standard de Jane Austen, parce que le norvégien a beaucoup plus changé que l'anglais en deux siècles. À l'époque de Jane Austen on parlait danois en Norvège, et même Ibsen écrit dans une langue plus proche du danois que du norvégien actuel. Ces traductions participent ainsi à la nostalgie qui alimente l'« industrie austenienne »[108].
Au début du XXe siècle Jane Austen est considérée par les histoires de la littérature avec une certaine misogynie. En 1905, Just Bing, qui la place dans son chapitre consacré au Romantisme, analyse Mansfield Park (montrant un certain faible pour le personnage de Mary Crawford), et admire les « petites » intrigues de ses « petits » romans, les femmes, selon lui, ne pouvant créer que de « petits » chefs-d'œuvre, car « c'est le roman historique qui conquerra le monde, dont le créateur, Walter Scott, était un homme, un vrai » (helt igjennom mann)[109]. Dans les années 1970, on reconnaît son importance dans la littérature de la Régence, mais une place limitée par sa condition de femme. Avec la vague de féminisme des années 1970, les études sur la littérature féminine se multiplient et les thèses de doctorat augmentent, toutes, sauf deux, soutenues par des femmes : il y en a eu quatre entre 1920 et 1960, neuf en 1970, douze dans les dernières années de 1990 et moins de la moitié ont une approche féministe[110].
Les adaptations ont joué un rôle essentiel dans l'intérêt nouveau porté à Jane Austen, d'autant que les traductions nouvelles coïncidaient avec leur passage sur les écrans. Les films passent en version originale en Norvège et la popularité de la mini-série de la BBC fut extraordinaire, suivie de peu par celle du film d'Ang Lee[111]. Pourtant, son image est ambivalente : louée pour son esprit et son ironie, la langue de ses romans « intemporels », elle est encore parfois présentée comme une femme de l'époque victorienne, une vieille-fille de la gentry, auteur de romances[112].
Traductions en finnois
La Finlande est un pays avec deux langues officielles, le finnois et le suédois (parlé par environ 5 % de la population) qui fut longtemps la langue des lecteurs cultivés[113]. Jusque dans les années 1950 la littérature anglophone est peu connue, la Finlande étant plutôt tournée vers la Suède et les pays de langue germanique, tandis que les intellectuels se tournaient vers la France. En outre, au XIXe siècle la littérature en finnois privilégie l'image du paysan et de la femme forte, maternelle et protectrice, véhiculant une certaine méfiance à l'égard des personnages appartenant aux classes supérieures. Les textes traduits sont d'abord des textes religieux et didactiques, plus quelques grands auteurs comme Shakespeare, Dickens, Tolstoï ou Dostoïevski[114].
Les premières traductions


Il existe pourtant une traduction de Pride and Prejudice par O. A. Joutsen, parue en 1922 sous le titre Ylpeys ja ennakkoluulo[115], une traduction non exempte d'erreurs liées à une mauvaise compréhension du texte source. Sur la première de couverture, illustrée par la demande en mariage de Darcy (il a un genou en terre et Elizabeth lui tourne le dos), le nom de l'auteur, tout petit, est pratiquement invisible et l'avertissement fait allusion à l'admiration de Disraeli pour Jane Austen, allusion reprise dans la plupart des présentations des traductions suivantes[116].
Ce roman bénéficie d'une nouvelle traduction en 1947, par Norko-Turja et Sirkka-Liisa, avec des illustrations de C. E. Brock. Suivent, entre 1950 et 1954, les traductions de tous les autres romans, faites par des professionnels, parfois écrivains eux-mêmes, comme Eila Pennanen, la traductrice de Northanger Abbey[117] : en 1950, traduction d'Emma par Aune Brotherus, dans la collection Maailman suurromaaneja (les grands romans du monde) ; en 1951, Viisasteleva sydän (« Cœur capricieux »), traduction de Persuasion par Kristiina Kivivuiri ; en 1952, Järki ja tunteet, traduction de Sense and Sensibility, par Aune Brotherus, et en 1953, Neito vanhassa linnassa (La jeune fille dans le vieux château), par Eila Pennanen, tous deux dans la collection Maailman suurromaaneja ; Enfin, Mansfield Park est traduit par A. R. Koskimies sous le titre Kasvattitytön tarina (« Histoire d'une jeune fille en famille d'accueil »).
Tous ces romans sont parus chez le premier éditeur de livres finlandais, WSOY, sauf la traduction de Mansfield Park, publiée par Karisto, spécialisé, à l'époque, dans la traduction de fictions européennes moins connues. C'est Karisto qui publiera aussi les romans inachevés, Sanditon en 1977 et The Watsons en 1978[115].
En 1922, les notes et l'introduction de la traduction de Pride and Prejudice présentent aux potentielles lectrices Jane Austen comme une femme qui leur ressemble, une aimable femme d'intérieur, qui tricote et tisse, « non un bas-bleu rationnel, mais une vraie femme jusqu'au bout des doigts »[118]. Il faudra attendre l'édition révisée de Mansfield Park, en 1970, pour en avoir une présentation plus conforme à la réalité, mais les traductions chez WSOY véhiculent aussi des clichés, tant par leurs illustrations de couverture que les explications sur les rabats : ce sont de romantiques histoires d'amour du bon vieux temps, écrites par une jeune femme aimable, féminine, intelligente et pleine d'esprit, morte jeune et n'ayant connu la célébrité qu'après sa mort[116].
À une époque où les classes sociales qui pouvaient, en Finlande, être comparées à la landed gentry parlaient plutôt suédois[119], les traducteurs en finnois ont cherché dans leur culture, des équivalents à des termes comme estate (domaine, propriété), traduit maatila (ferme) : du coup, les personnages de Jane Austen semblent appartenir à une petite bourgeoisie campagnarde, et Robert Martin, le fermier que Mr Knightley considère comme un respectable, intelligent gentleman-farmer, devient un simple paysan (talonpoika)[117]. La notion si importante à l'époque de Jane Austen de proper (correct, convenable) est traduite par une douzaine d'équivalents dépendant du contexte, édulcorant son sens profond[120], et la propriety (convenance, bienséance, décence), traduite par säädyllisyys, étant étymologiquement liée en finnois aux mots säädyt (propriété, domaine) et sääty (caste, rang), l'univers austénien paraît bien lointain quand l'idéologie dominante est la démocratie égalitaire[121]. De même, les traductions échouent à rendre l'ironie, tournure d'esprit peu familière aux Finlandais[122], réduisant les romans de Jane Austen à de pâles romans d'amour romantiques[118], même si les critiques soulignent, les uns son exceptionnelle habileté à enrichir la narration de détails et sa maîtrise des dialogues (Kari Jalonen, en 1977)[123], les autres la clarté de sa langue et sa finesse psychologique (Paavo Lehtonen, en 1978)[121].
Après les années 1970
Ce qui a finalement rendu Jane Austen plus familière au grand public, ce sont les adaptations[124]. La plupart des versions télévisées ont été vues sur Channel 1, la chaîne publique culturelle, à partir de la mini-série de 1967, jugée très négativement par le critique de télévision Jukka Kajava (1943-2005), qui est allé jusqu'à la comparer au soap opera américain Peyton Place[124]. Il présente ensuite la version suivante, sortie en 1980, comme un bon conte de fée pour adultes mettant en scène une jeune fille luttant pour devenir quelqu'un, sur fond d'éducation victorienne [sic][124]. Dans la même période paraissent plusieurs articles de fond. En 1987, Erkki Toivanen, dans le magazine féminin conservateur, Kotiliesi, situe enfin Jane Austen dans la petite gentry cultivée, la présente comme un auteur du siècle des Lumières, même si les encyclopédies la rangent encore souvent parmi les Romantiques anglais, et une pionnière du roman psychologique[125]. En 1992 la critique féministe Ovaska voit dans Northanger Abbey moins une parodie des romans gothiques qu'une critique puissante de la société de l'auteur[126], et en 2003 Kyösti Niemelä présente ce même ouvrage comme un roman d'apprentissage avec « l'émergence d'une héroïne qui réfléchit »[127].
L'intérêt explose brusquement en 1996, avec la sortie groupée de la série de la BBC et des films : celui d'Ang Lee, les divers Emma (incluant Clueless), et Persuasion, sources de nombreux articles qui corrigent nombre de poncifs et d'idées fausses sur Jane Austen[128]. La critique cinématographique Helena Ylänen juge le film de Douglas McGrath élégant mais sans profondeur[122], considère la série de la BBC « pas mal » et les autres films divertissants. Mais surtout, toutes ces adaptations permettent à Diana Webster, maitre de conférences à l'université d'Helsinki, d'expliquer dans une interview du comment un auteur placé, dans les librairies, entre Angélique et Barbara Cartland, peut être un classique de la littérature, alors que « les traductions en finnois ne lui rendent pas justice et que les adaptations sont un plaisir pour les yeux plus que pour l'esprit »[122].
Mais cet intérêt faiblit ensuite, puisque, depuis 2003[N 12], aucune traduction des grands romans de Jane Austen n'est plus disponible en librairie[113]. Cependant, paraît en 2005 une biographie de Jane Austen grand-public, celle de Carol Shields[129] et en 2007 la première traduction de textes tirés des Juvenilia par Inkeri Koskinen[130].
Traductions dans les pays de langue latine du Sud
Traductions en italien
En Italie, les maisons d'édition ne se sont pas intéressées à Jane Austen avant 1932, date de la traduction de Pride and Prejudice par Giulio Caprin[131]. Si les critiques littéraires ont admis très tôt son importance[132], ils en ont une vision contradictoire, et la comparent toujours à des auteurs italiens. Certains en ont une vision paternaliste : ainsi, pour Giulio Caprin, elle est une « naïve petite Goldoni » et pour Mario Praz, la romancière la plus caractéristique du XVIIIe siècle avec Richardson, dont l'écriture précise, le style « notarial », la retenue, la rapprochent de Manzoni[133]. En revanche, le critique littéraire et traducteur Carlo Izzo, suivant Emilio Cecchi qui a souligné dès 1915 sa subtile subversion[N 13], préfère la comparer au divin Arioste, écrivant qu'elle a porté le roman « domestique » à un tel niveau de perfection structurelle et formelle qu'après elle rien d'autre n'était possible à part le roman victorien[135].
Dans les années 2000 pourtant, les préfaces des éditions grand-public véhiculent encore l'idée que tout a déjà été définitivement dit sur Jane Austen, auteur « transparent » à l'humour léger et l'ironie bienveillante, qui ne requiert pas d'étude plus approfondie, ignorant toutes les études récentes qui la replacent dans son contexte social, économique, esthétique et littéraire[135], même si, dès le début des années 1970, Beatrice Battaglia, de l'université de Bologne, a analysé ses méthodes stylistiques et son art de la parodie et la présente, en 2005, dans son introduction à une édition populaire des trois romans de la maturité (Mansfield Park, Orgoglio e prejiudizio, Emma) comme l'inventeur du roman moderne[136].
En 2008, les éditions Newton Compton font paraître dans la collection « I mammut » une édition intégrale des six romans supervisée par Ornella de Zordo, qui précise en introduction que Jane Austen a été jugée très différemment selon les époques et que, « sous la surface contrôlée et apparemment conventionnelle du goût, affleure une veine ironique et parodique qui est la marque de son écriture. » (« Sotto la superficie controllata e apparentemente convenzionale del testo si coglie una vena ironica e parodica la vera cifra della scrittura austeniana »)[137].
Les romans de Jane Austen ont tous fait l'objet de nombreuses traductions en italien chez divers éditeurs, les plus traduits étant Pride and Prejudice[138], suivi d'Emma et de Sense and Sensibility à partir de 1945[N 14]. Mais les traducteurs, pas toujours très au fait des règles en usage dans la gentry à l'époque de la Régence, transforment souvent les textes originaux en fictions romantiques à la Barbara Cartland ou en « merveilleuses comédies sentimentales »[139]. En outre, traduire en italien les dialogues de Jane Austen étant une tâche particulièrement difficile, les traductions sont souvent peu satisfaisantes en termes de style et de langue[140].
Orgoglio e pregiudizio
À la différence des traductions en français, toutes les traductions de Pride and Prejudice portent le même titre en italien : Orgoglio e pregiudizio, sauf celle de Giulio Caprin (1880-1958) en 1932, titrée Orgoglio e prevenzione et fréquemment rééditée : en 1957[141], en 1983 (dans la collection « I grandi classici Mondadori »), en 2007, en 2010[141]. Elle reste la meilleure des traductions : il était lui-même écrivain, critique littéraire, à l'occasion pamphlétaire, grand connaisseur des comédies de Goldoni[140].
En 1945 celle d'Itala Castellini et Natalia Rosi est éditée dans la collection « Zodiaco no 2 ». Elle est reprise par Newton & Compton en 1996, 2004, 2006, 2010, avec une introduction de Riccardo Reim. Il n'y en a pas de nouvelle jusqu'en 1952, celle de Maria-Luisa Agosti-Castellani (éditions Rizzoli)[141], reprise dans la collection « BUR » en 1995. En 1957 paraît celle de Liliana Silvastri (chez Labor, à Milan), en 1966 celle d'Igninia Dina (chez Bulgarini à Florence)[142] ; 1968 en voit paraître deux chez le même éditeur, Fratelli Fabbri, dans des lignes éditoriales très différentes : celle de Maria Pia Balboni, dans la collection « I grandi della letteratura », et la réédition dans la collection « I Darling, no 2 » de celle de Rosa Pino, parue en 1959 dans la Collana per signorinette, une collection de « livres délicieux » pour jeunes filles[143].
À partir des années 1980, les traductions nouvelles se succèdent régulièrement, chez de multiples éditeurs, mais elles ont en général beaucoup de défauts : précipitation, imprécision du vocabulaire et des temps, archaïsmes, anglicismes, redondances[N 15], d'où un aspect peu naturel et un manque de cohérence[140]. Les traductrices hésitent entre garder le vouvoiement et les titres anglais (Mr, Mrs) ou essayer de les traduire en Signor, Signorina, ce qui fait artificiel. Outre celle d'Isa Maranesi, parue en 1980 dans la collection « I grandi libri Garzanti », sortent, en 1994 celle de Stefania Censi, pour Collezione classici (rééditée en 1997 aux éditions Theoria) ; en 1996 celle de Susanna Basso dans la collection « Classici Classici » (éditions Frassinelli) ; en 2004 celle de Barbara Placido (Biblioteca di repubblica) et en 2006 celle de Cecilia Montonati, dans la collection « Biblioteca Ideale Giunti ». En 2013 Claudia Manzolelli, fait précéder sa traduction pour la Biblioteca delle ragazze, d'une brève note insistant sur « la richesse de la syntaxe, la qualité et la force des dialogues : élégants, parfaits, inoubliables » (« tutta la ricchezza della sintassi, i dialoghi […] eleganti, perfetti e indimenticabili »)[144].
En outre une adaptation en cinq épisodes avec Virna Lisi et Franco Volpi est tournée pour la RAI en 1957, et un audiolivre lu par Paola Cortellesi est paru en 2009 (version intégrale, Emons Audiolibri).
Sense and Sensibility

Ragione e sentimento, le titre choisi par Berto Minozzi (à Milan, chez Cavallotti) en 1951 est le plus utilisé, mais on trouve Sensibilità e buon senso en 1945 pour la première traduction par Evelina Levi (à Rome, chez Astrea), qui choisit d'inverser les termes[143], L'eterno contrasto pour l'édition abrégée de Rosanna Sorani en 1969[143], dans la Collana per signorinette, Elinor e Marianne pour la traduction d'Enrica Ciocia Castellani, en 1957 à Turin, Sensibile amore pour l'édition établie par Valentina Bianconcini, à Bologne en 1961, toutes traductions antérieures à la parution du film d'Ang Lee, sorti en Italie en avec le titre Ragione e sentimento[146], qui s'impose désormais.
Deux traductions sont titrées Senno e sensibilità, celle de Beatrice Boffito Serra, en 1961 à Milan, pour la Biblioteca Universale Rizzoli, mais rééditée en 1996 sous le titre Ragione e sentimento[141] (introduction de Pietro Citati) et celle présentée et établie en 1995 par Pietro Meneghelli, à Rome pour la Biblioteca economica Newton, rééditée en 2004 avec Orgoglio e pregiudizio[147] et en 2008 chez Newton & Compton avec une introduction de Loredana Lipperini.
Les autres traductions (ou rééditions), souvent accompagnées de textes de présentation, portent toutes le titre qui fait désormais consensus : celle de 1991 (présentée par Malcolm Skey et introduite par Sandra Petrignani) ; en 1996, celle de Stefania Censi ; en 2010, celle de Luca Lamberti (introduite par Roberto Bertinetti) et celle de Monica Luciano, accompagnée de la traduction du texte de Virginia Woolf ; en 2011 celle de Renato Chiaro ; en 2012 celle de Franca Severini (introduite par Sara Poledrelli).
Les autres romans
- Emma est traduit en 1945 par Mario Casalino, traducteur plein d'aisance mais peu rigoureux[143], qui n'hésite pas à ajouter des détails de son cru[140]. La traduction de Mario Praz qui parait en 1965 dans la collection « Garzanti Per Tutti » (Ateliers graphiques Garzanti) est plus fidèle : il garde Donwell Abbey mais sa langue manque de naturel[140] ; en 1968 celle de Dante Virgili est titrée La familiglia Woodhouse ; en 1996 sont éditées une traduction de Sandra Petrignani chez Theora, et une de Pietro Meneghelli, avec une introduction d'Ornella di Zordo (réédité en 2006 et en 2011) ; en 2002 les éditions Mondadori présentent la traduction d'Emma par Anna Luisa Zazo dans la collection « Oscar Classici » dont le défaut principal est de tellement calquer la syntaxe anglaise que la traduction est compassée[148] ; en 2009 paraît une traduction de Giorgio Borroni, avec une introduction de Sara Poledrelli, chez Barbèra.
- La première traduction de Persuasion, due à Mario Casalino[143], date aussi de 1945. en 1961 Persuasione est traduit par Giulietta Cardonne Cattaneo ; en 1989, par Luciana Pozzi (réédité en 2002)[142] ; en 1995, par Maria-Luisa Agosti-Castellani ; en 1996, par Fiorenzo Fantaccini, (Newton - Classici, chez Newton & Compton), réédité en 2004 puis en 2006 sous la supervision d'Ornella di Zordo ; en 2002 par Anna Luisa Zazo, réédité dans la collection « Mondolibri Letterature » en 2012. L'italien des premières traductions est plus précis et plus exact que celui des plus récentes[143].
- En 1959 paraît à Milan chez Garzanti L'Abbazia di Northanger par Teresa Pintacuda. En 1961 Northanger Abbey est adapté par Valeria Bianconcini dans le cadre d'une collection pour la jeunesse sous le titre Katherine Morland ; en 1978 pour les scolaires par Anna Banti, sous le titre Caterina[149]. Anna Banti est aussi l'auteur en 1994 de L'abbazia di Northanger, traduction annotée par Ornella di Zordo, éditée à Florence par les éditions Giunti ; Newton & Compton fait paraître la même année une édition présentée et traduite par Elena Grillo[142], avec une introduction de Riccardo Reim, rééditée en 2008 (Newton - Classici). Mais c'est la traduction d'Anna Luisa Zazo en 1982 qui rend le mieux la « complexité ambiguë » du roman[149].
- Mansfield Park est édité pour la première fois en 1961 (traduction de Ester et Diana Agujari Bonacossa), puis en 1983 dans la traduction de Simone Buffa di Castelferro, rééditée en 2001 dans la collection « I grandi libri Garzanti ». En 1998 paraît la traduction de Maria Felicita Melchiorri, réimprimée en 2012, en 1999 celle de Laura de Palma (collection « BUR classici » des éditions Rizzoli), rééditée en 2007 avec la présentation de Tony Tanner de 1986. Mansfield Park sort en 2010 en collection de poche chez Newton & Compton. Ces traductions présentent toutes le même défaut, un manque de précision dans le vocabulaire. Par exemple, not unproductive (« pas sans effet », qui qualifie la lettre de Mrs Price au premier chapitre) est traduit pas « pas inutile » ou « pas envoyée en vain », voire « porta du fruit »[150]. La plus ancienne est la meilleure, celle de 1999 contient beaucoup d'impropriétés et d'erreurs qui la rendent difficile à lire[150].
On peut se demander pourquoi il existe tant de traductions en italien - Beatrice Battaglia, en 2006, en recense dix-sept pour Pride and Prejudice, douze pour Emma, six pour Sense and Sensibility, cinq pour Mansfield Park et Persuasion et trois pour Northanger Abbey, et quel rôle jouent les considérations et opportunités économiques, car certaines sont de simples révisions de traductions antérieures. Ainsi, celle d'Emma, présentée et établie en 1995 par Pietro Meneghelli, est identique à celle de Beatrice Boffito Serra, de 1961[148].
Traductions en espagnol
Il existe peu de traductions de romanciers anglais en espagnol au XIXe siècle, et ces traductions passent toutes par le filtre des traductions françaises. Si Jane Austen est inconnue des lecteurs hispanophones, Antonio Alcalá Galiano considère qu'elle mérite d'être lue, car les « petits travaux de Miss Austin [sic] sont très moraux sans être du tout pédants ». Manuel de la Revilla et Pedro de Alcántara Garcia la citent dans leurs Principios generales de literatura e historia de la literatura española parmi les grands auteurs satiristes d'Angleterre, à côté de Swift, Sterne, Lord Byron, Thomas Moore[151]. La femme de lettres Emilia Pardo Bazán la replace dans le contexte de la conquête de la reconnaissance de leur statut d'écrivain par les romancières anglaises, et considère que leur situation de filles ou épouses de clergymen explique les leçons de morales insérées dans les ouvrages « de Jane Austen, Jorge Elliot [sic], Frances Trollope, les très connus Currer, Ellis et Acton Bell, Eliza Linn Linton, Elizabeth Gaskell »[151].
Mais depuis les années 1990 traductions et rééditions se multiplient ; on peut aussi trouver tous les romans, sauf Mansfield Park traduits en catalan. Même les œuvres mineures sont maintenant traduites. Cependant la prolifération des éditions bon marché permet d'affirmer que la popularité de Jane Austen rejoint celle des sœurs Brontë, avec le même inconvénient que dans d'autres langues : la confondre avec les auteurs de « romans féminins » et de romances[151].
Premières traductions
Le premier roman traduit est Persuasion en 1919 par Manuel Ortega y Gasset paru dans Clásicos Universale des éditions Calpé, suivi de Northanger Abbey par Isabel Oyarzabal en 1921 et Pride and Prejudice en 1924 par José de Urries y Azara. Jane Austen y est présentée comme un auteur d'une grande profondeur psychologique. Il n'y a pas d'autres traductions avant les années 1940[151]. Sense and Sensibility est traduit en 1942 par Maria Teresa Moré (Juicio y sentimientio) ; Mansfield Park en 1943 par Guillermo Villalonga (El parque Mansfied) ; Pride and Prejudice la même année par R. Berenguer (Orgullo y prejuicio: novela) ; Persuasion et Emma en 1945, respectivement par Juan Ruiz de Larios et par Jaime Bofill y Ferro.
Les autres traductions sont presque toujours anonymes, quelle que soit la date de parution. Pour Pride and Prejudice, de très loin le plus traduit (1945, 1949, 1956, 1957, 1970, 1973, 1996, 1998, 2002, 2008) ; pour Northanger Abbey (La abadía de Northanger), 1946 et 1953 ; pour Emma, 1997 ; pour Persuasion, 1941, 1948, 1985, 1986, 1998 ; pour Sense and Sensibility, 1965, 1996, 2008[152].
Comme les traductions précoces en d'autres langues, la plupart des traductions, surtout les plus anciennes, signale Aida Díaz Bild[153], « tendent non seulement à déformer mais aussi à appauvrir le texte original : archaïsmes, expressions incorrectes, syntaxe bancale, omissions de mots, déformation du sens originel, voire changements inutiles »[151]. Peu contiennent des appendices ou des notes. Il faut attendre les années 1990 pour trouver des éditions de type universitaire (Letras Universales, chez Cátedra), avec des introductions développées[153].
Alors que pendant plus de vingt ans, sous le régime franquiste, aucune traduction n'est éditée, la conformité des romans de Jane Austen avec le code moral en faveur dans l'Espagne franquiste (les femmes ont vocation à se marier) entraîne l'adaptation de quatre romans à la télévision espagnole entre 1966 et 1972 : Orgullo y Prejuicio, mini-série, en dix épisodes de 20 min, en noir et blanc, est diffusé au printemps 1966 en soirée. Viennent ensuite Emma (), Northanger Abbey (fin ) et Persuasion ()[151].
Orgullo y prejuicio
Pride and Prejudice est incontestablement le roman de Jane Austen qui bénéficie du plus grand nombre de traductions et d'éditions depuis la première traduction en 1924. La traduction anonyme, parue en 1945, est la seule titrée Más fuerte que el orgullo (Plus fort que l'orgueil)[152]. Cette traduction est très vraisemblablement justifiée par le film de Robert Z. Leonard, sorti en Espagne sous ce titre cette année-là[151]. En 1949, parait, toujours anonymement, Orgullo y prejuicio: novela completa. Ce titre prévaut pour toutes les traductions.
Entre 1972 et 2007, ce roman a bénéficié, rien qu'en Espagne et en castillan, de quarante éditions, avec une accélération dans les dernières années, à laquelle les adaptations pour petit et grand écran ne sont probablement pas étrangères. La traduction de Fernando Durán, illustrée par José Narro, parue en 1956, bénéficie de sept rééditions entre 1958 et 2003, celle d'Amando Lázaro Ros, parue l'année suivante, est rééditée onze fois entre 1957 et 2013, celle d'Ana María Rodríguez, parue en 1996 à Barcelone, est pratiquement rééditée tous les ans[154]. Ce qui n'empêche pas la parution de deux nouvelles traductions en 2002, l'une par Alejandro Pareja Rodriguez (rééditée en 2004) et l'autre par Kiky Rodriguez[154].
On trouve aussi des traductions en Amérique latine : à Buenos Aires, Orgullo y Prejuicio en 1945 et La abadía de Northanger en 1951 ; à Mexico Orgullo y prejuicio en 1959[151]. Et, plus récemment, des traductions en langues régionales : en 1985 Orgull i prejudici, première traduction en catalan ; en 1996 Urguilu eta kalterik, première traduction en basque, en 2005 Orgullo e prexuizo, première traduction en galicien, par José Diaz Lage, avec une introduction de Carlos J. Gomes Blanco.
Les autres romans
Sense and Sensibility a une grande variété de titres en espagnol, encore plus qu'en français : Sentido y sensibilidad et Sensatez y Sentimientos sont les plus courants[N 16], mais on trouve aussi Cordura y Sensibilidad (Bon sens et sensibilité) en 1946 pour la traduction de Fernando Durán ; Juicio y sentimiento (Jugement et sentiments) pour la première traduction de 1942, puis celle de Luis Magrinyà en 1993 ; Juicio y sensibilidad (Jugement et sensibilité) en 2000. Une version condensée parait en 1965, puis une longue période se passe avant la traduction de Luis Magrinyà[156], qui fait l'objet de multiples rééditions : 1995, 1996, 1997, 2001, 2002, 2003[157]. La traduction d'Ana María Rodríguez Sentido y sensibilidad, parue au moment de la sortie en Espagne du film d'Ang Lee, est rééditée en 1997, 1998, 1999, 2000, 2003, 2004[154].
En ce qui concerne Mansfield Park, le titre est traduit dans deux versions : El parque de Mansfield chez Guillermo Villalonga, qui date de 1943, En el parque Mansfield chez José Maria Balil Giró en 1954[156], mais en espagnol le mot parque a rarement le sens de domaine. Les autres traductions gardent le titre anglais, en particulier celle de Miguel Martin, sortie en 1995, réédité en 1997, 1998, 2000, 2003, 2004[157]. Emma est traduit une première fois par Jaime Bofill y Ferro en 1945, puis en 1971 par José Luis López Muñoz (réédité en 1996). La traduction sortie en 1997 est anonyme. Persuasión est présenté avec Sanditon en 1997.
Traductions en portugais

Le premier roman traduit en portugais, en 1847, est Persuasion[158], par Manuel Pinto Coelho de Araùjo, dont le titre A Familia Elliot, ou a inclinação antiga, semble indiquer qu'il s'agit probablement d'une traduction à partir du texte en français. Toutes les traductions suivantes paraissent à partir des années 1940 et se partagent entre le Portugal et le Brésil où sortent aussi des éditions bilingues[159].
Traductions des années 1940
À part Mansfield Park, tous les romans ont bénéficié d'une traduction, voire de plusieurs, entre 1941 et 1944 :
- En 1941, au Brésil, Orgulho e preconceito, traduction de l'écrivain et poète originaire du Minas Gerais, Lúcio Cardoso (1912-1968). Cette traduction, sortie en même temps que le film avec Laurence Olivier et Greer Garson[160] est rééditée au Portugal en 1969, et au Brésil en 1982, 1987, 1996, 2010.
- en 1943, au Portugal, Orgulho e preconceito, par Ersílio Cardoso et Alberto de Serpa[161], ainsi que A abadia de Northanger par Madalena Donas-Botto (réimprimé en 1954, 1963, 1970) et Razão e sentimento, par Berta Mendes.
- En 1944, au Brésil, traduction de Northanger Abbey par Lêdo Ivo (rééditée en 1982) ; au Portugal Ema, traduction de José Perreira Alves, réimprimée en 1983, 1997,1999, 2004[162].
- En 1949, au Brésil, une nouvelle traduction de Sense and Sensibility, Razão e sentimento, par Dinah Silveira de Queiroz (1911-1982).
Leyguarda Ferreira propose cette même année une traduction de Persuasion, titrée Sangue Azul : romance (Sang bleu, roman), qui se présente comme une « traduction libre » (rééditée en 1949, 1954, 1961), puis en 1949, une autre « traduction libre », de Pride and Prejudice, cette fois, Orgulho e preconceito : romance, rééditée en 1954, 1960, 1972[162].
Traductions postérieures
Pride and Prejudice
Ce roman, toujours titré Orgulho e preconceito, bénéficie comme partout du plus grand nombre de traductions et de rééditions. En 1956 paraît à Porto une traduction (en deux tomes) par José da Natividade Gaspar (rééditée en 1963 et 1972) puis en 1975, la traduction de Maria Francisca Ferreira de Lima (à Mem Martins, éditions Europa-América), rééditée en 1978, 1989, 1996, 2002, 2003.
Mais la plupart paraissent chez des éditeurs brésiliens : à la fin des années 1960, traduction de Lúcio Costa, rééditée en 1982, 1998, 2006, 2010 ; en 1970, traduction et adaptation par le poète brésilien Paulo Mendes Campos (1922-1991), reprise en 2009 ; en 2006 traduction de Roberto Leal Ferreira (rééditée en 2007, 2008, 2009, 2010 et 2012) ; en 2008, traduction de Marcella Furtado pour la première édition bilingue brésilienne (rééditée en 2011)[159] ; en 2010 édition en livre de poche de la traduction de Celina Portocarrero ; en 2011 traduction d'Alexandre Barbosa de Souza pour la Companhia das Letras, qui commence à éditer en portugais des titres du catalogue de Penguin Classic[163], avec la même présentation que l'édition en anglais.
Northanger Abbey
Les titres sont variés : ainsi, en 1955, sort à Porto O mostério de Northanger par « M.C ». La traduction de Maria Fernanda éditée à Lisbonne en 1956 (rééditée en 1963) est titrée O misterio de Northanger, celle d'Isabel Verissimo en 1996 Catharine[164]. Mais les traductions du XXIe siècle reprennent le titre des années 1940, A abadia de Northanger : au Portugal, celles de Luiza Mascarenhas en 2004 (Mem Martins, Europa-América)[162], et de Mafalda Dias (Matosinhos, Coleção Clássicos da Literatura Universal) en 2011 ; au Brésil, celle d'Eduardo Furtado en 2009 (première édition bilingue), celle de Roberto Leal Ferreira en 2010, celles de Rodrigo Breunig (en livre de poche) et de Julia Romeu en 2011.
Persuasion
Sous le titre désormais fixé, Persuasão, parait à Porto en 1955, la traduction de Fernanda Cidrais, (rééditée en 1963) ; à Mem Martins en 1996, celle d'Isabel Sequeira (Europa-América) ; à Lisbonne en 1997 celle de Fernanda Pinto Rodrigues. Au Brésil, Editorial Bruguera édite en 1971 la traduction de l'universitaire Luisa Lobo, dans une collection de « classiques du monde entier » (Coleção Clássicos do Mundo Todo).
Sense and Sensibility
La traduction de Mario da Costa Pires en 1961 paraît sous un nouveau titre : Razões do coração (les raisons du cœur)[162]. Le poète et traducteur Ivo Barroso, en 1982, choisit Razão e sentimento[165].
Ensuite, les deux termes sont inversés dans les traductions portugaises plus récentes, Sensibilidade e bom senso, par Maria Luisa Ferreira Costa en 1981, et par Mário Correira Dias en 1996. Les éditeurs brésiliens privilégient Razão e Sensibilidade (titre des traductions de Roberto Leal Ferreira en 2009, et d'Adriana Sales Zardini, pour l'édition bilingue de 2010). Ces titres correspondent à ceux du film d'Ang Lee sorti sur les écrans en 1996 qui est titré au Brésil Razão e Sensibilidade et au Portugal Sensibilidade e Bom Senso[166].
Les autres romans
Emma bénéficie en 1963 d'une nouvelle traduction au Portugal, par Mario da Costa Pires, intitulée Fantasias de Ema[162] et d'une autre au Brésil en 1996 par Ivo Barroso[165]. Mais la seule traduction en portugais de Mansfield Park, O parque de Mansfield par Aida Amélia Pora (Europa-América, Mem Martins) ne date que de 2003.
Intérêt lusophone pour Jane Austen
Des mémoires de maîtrise sont soutenus à l'université de Lisbonne en 1940, 1956, 1959[162], 1968[164] ainsi qu'une thèse de doctorat, non publiée, en 1988 : The Finest Young Women in the Country : estudito da relação individuo-societade no romance de Jane Austen[161]. Divers articles sont consacrés à Jane Austen dans des revues littéraires par Alvaro Pina en 1990 et 1993, une biographie est publiée en 1994.
Dans un article publié en 1976[164] Irwin Stern (universitaire de Caroline du Nord) se demande même si Jane Austen a pu influencer Júlio Dinis (1839-1871), le premier grand écrivain de langue portugaise de l'époque moderne[167], auteur réaliste de « romans ruraux ». Il y souligne, outre des ressemblances troublantes entre A Morgadinha dos Canaviais et Sense and Sensibility, la similarité de leur mode de vie et de leur style d'écriture.
Traductions en hongrois et dans les langues slaves du nord
Traductions en hongrois
Au XIXe siècle les romans de Jane Austen n'étaient connus, en version originale ou en français, que dans quelques familles cultivées. Ainsi, Lajos Kossuth possédait un exemplaire de Sense and Sensibility et un d'Emma, probablement acquis quand il était réfugié en Angleterre après l'échec de la révolution hongroise[168].
La première traduction en hongrois est celle de Pride and Prejudice, par Sándor Hevezi, parue en feuilleton entre et , dans un mensuel littéraire, Budapesti Szemle, sous le titre A Bennet csalad (« La Famille Bennet »). La traduction, présentée comme « d'après Jane Austen », n'est pas très précise, mais s'inscrit dans la protestation contre la vogue du roman naturaliste[168]. À cette époque, des personnalités comme l'écrivain Antal Szerb, le poète Mihály Babits, qui écrivaient dans la prestigieuse revue Nyugat, ouvraient la Hongrie à la littérature occidentale. En 1929 Szerb y présente Jane Austen comme « le grand écrivain réaliste, le maillon entre Fielding et Dickens »[169], et en 1941 comme un « contrepoint à Walter Scott »[170]. Babits la relie d'un côté à Fielding et Smollett, de l'autre en fait le précurseur de George Eliot[171]. Mais, après la guerre, le contexte politique et la soviétisation systématique instaurée par Mátyás Rákosi ne sont pas bien favorables aux auteurs occidentaux. Ce n'est qu'après la révolution de 1956 que se met en place une politique de traduction d'auteurs classiques « sûrs » et « de confiance »[172].
En 1958, Miklós Szenczi, universitaire spécialiste d'Austen, propose une nouvelle et excellente traduction de Pride and Prejudice (Büszkeség és balítélet) dans une collection de « Classiques de la littérature mondiale », où paraissent, la même année, des traductions de Madame Bovary, la Chartreuse de Parme, Tom Jones et les Nouvelles exemplaires[172]. Il faudra ensuite attendre une dizaine d'années pour voir traduire progressivement les autres romans, tous chez le même éditeur, Európa Press, par de très bons traducteurs[173], dans des éditions soignées et très bon marché, tirées à grande échelle[N 17]. Mansfield Park est traduit en 1968 par Ádám Réz sous le titre A mansfieldi kastély (« La maison Mansfield »), Emma en 1969 par Dóra Csanak. Les trois autres romans devront attendre un peu : 1976 pour Sense and Sensibility (Értelem és érzelem) traduit par Mária Borbás, 1980 pour Persuasion (Meggyözö érvek [« Arguments convaincants »]) par Ilona Róna et 1983 pour Northanger Abbey par Mária Borbás sous le titre A Klastrom titka (« le secret du cloitre »)[173]. Les traductions sont généralement accompagnées de notes, d'une préface, d'un apparat critique qui souligne le réalisme et l'aspect social[172]. Au vu du succès des volumes individuels, entre 1976 et 1983, les six romans parurent en collection, reliés, avec une jaquette dessinée par Viola Berki, à la demande de Mária Borbás[173].
En avril et la version d’Emma produite en 1972 pour la BBC par John Glenister est diffusée sur la 1re chaine de la télévision hongroise, à une heure de grande écoute. Les critiques ne sont pas très favorables[175] mais donnent aux spécialistes (comme Albert Gyergyai dans Nagyvilag) l'occasion de présenter l'écrivain sous son meilleur jour. Après 1989, des éditions communes hungaro-roumaines et hungaro-slovaques rendent les textes accessibles aux minorités hongroises en Roumanie et Slovaquie[176]. En 1996, Pride and Prejudice est cité parmi vingt-cinq romans importants en langue anglaise. Et comme dans d'autres pays, la diffusion des adaptations à partir de 1996, sous-titrées (les films) ou doublées (la série de la BBC), entraîna une vague d'austenmania. Les éditions populaires se sont alors emparées des romans de Jane Austen qui sont édités depuis 1999 dans des collections sentimentales comme Szerelmes világirodalom (littérature amoureuse du monde)[177]. Mais le signe le plus clair de la popularité de Jane Austen en Hongrie est la sortie en 2003 d'une version audio de Persuasion en onze cassettes par l'association hongroise des aveugles et malvoyants[177].
Traductions en polonais
L'histoire troublée de la Pologne, qui fut dépecée et rayée de la carte pendant plus d'un siècle et n'a retrouvé son indépendance qu'après 1918, peut expliquer le manque d'intérêt des Polonais pour le roman, genre littéraire moins prisé durant l'époque romantique que la poésie ou le théâtre. Les exilés produisent une littérature politique (concernant l'histoire de la Pologne et de Polonais célèbres), voire patriotique, mettant en scène des personnages héroïques et prêts au sacrifice. Aussi Walter Scott et Byron (qui ont fortement influencé Adam Mickiewicz en particulier) sont-ils traduits dès 1820[178]. En outre, une tradition francophile très ancienne en Pologne et l'apprentissage de l'allemand comme langue étrangère, font qu'avant 1930 la langue et la culture anglaises étaient peu connues et il n'y avait pas de bons traducteurs de l'anglais, à part Aniela Zagόrska, traductrice des romans de l'écrivain d'origine polonaise Joseph Conrad[179]. À cette époque, existaient chez les spécialistes deux conceptions opposées de Jane Austen : auteur de romans d'amour vieillots et sans intérêt ou d'œuvres subtiles, pleines d'ironie, écrites de main de maître, à la hauteur des comédies de Shakespeare[180].
La traduction de 1934
Le seul roman traduit avant guerre est Sense and Sensibility. Rozsądek i uczucie (Sens commun et sentiment) paraît en 1934, après Wuthering Heights (1929) et Jane Eyre (1930), traduit par Janina Sujkowska, traductrice prolifique d'Emily Brontë et d'autres écrivains anglophones[181].
Cette traduction, assez fidèle, est aussi adaptée à son lectorat : les détails peu parlants pour un étranger sont supprimés, les tournures en usage en anglais pour les aînées (Miss Dashwood, Miss Steele) remplacées par les prénoms (Elinor, Anna Steele) voire des diminutifs (Eli pour Elinor, panie Edku [Eddie] pour Edward), les toponymes et les patronymes polonisés (Cleverlandu, Bartonu ; Dashwoodowa, Jenningsowa), des explications ajoutées[181]. En outre les traits de caractère sont plus marqués : Marianne est plus exaltée, Mrs Jennings est plus vulgaire[182]. Mais on y trouve aussi des omissions et des simplifications, une langue tantôt relevée, tantôt familière, des inexactitudes, voire des contresens[183].
Les autres traductions

Les autres romans de Jane Austen ne sont en fait traduits qu'après la fin du stalinisme[184], en commençant par Pride and Prejudice en 1956 (Duma i uprzedzenie). C'est une traductrice émérite, Anna Przedpełska-Trzeciakowska, qui a aussi traduit des textes de Walter Scott, George Eliot, Dickens et Faulkner, qui s'en charge. Certains noms sont transcrits en polonais (Charles et Caroline Bingley deviennent Karol et Karolyna, Elizabeth est Lizzy ou Elżbieta) et le texte est saupoudré d'archaïsmes pour rendre l'anglais du début du XIXe siècle. La traduction, considérée comme fiable, est suivie d'une postface de Zygmunt Kubiak (1929-2004)[185]. Cependant le critique Hieronim Michalski, probablement influencé par la critique marxiste, tout en admirant la qualité de la traduction, estime très surfaite la réputation de Jane Austen : du pur chauvinisme britannique ; Orgueil et Préjugés qu'il compare avec condescendance à Trędowata (le lépreux), mélodrame polonais très populaire d'Helena Mniszkówna (1878-1943), rien de plus qu'un roman sentimental dépourvu d'observations réalistes et ses personnages des stéréotypes sans intérêt[186]. À l'occasion de la réédition de 1996 cependant, Piotr Kebut parlera de très bon roman d'une grande pénétration psychologique[187].
Anna Przedpełska-Trzeciakowska traduit ensuite quatre des cinq autres romans : Persuasion (Perswazje) en 1962 ; Northanger Abbey (Opactwo Northanger) en 1975 avec des notes explicatives en bas de page ; Sense and Sensibility, sous un nouveau titre Rozważna i romantyczna (la sensée et la romanesque) en 1977 ; Mansfield Park en 1995, qu'elle a préfacé, estimant nécessaire d'expliquer le contexte religieux et le personnage d'Edmund Bertram (la Pologne est catholique), et où elle conserve les noms anglais[188].
Emma est traduit pour la première fois en 1963[185] par Jadwiga Dmochowska (1893-1962)[N 18]. Cette fois, le roman est considéré comme une œuvre majeure, et Jane Austen un grand écrivain[187].
Toutes ces traductions sont réimprimées, particulièrement à la fin des années 1990, à la suite du succès des adaptations et transpositions. Mais les critiques cinématographiques, considérant Jane Austen comme un écrivain mineur de romans d'amour destinés à un public féminin, estiment en général que les adaptations sont des « améliorations » : ainsi, le scénario (oscarisé) d'Emma Thompson est jugé plus attrayant que le roman-source[189]. Cependant, les traductions plus récentes, celle de Sense and Sensibility (Rozważna i romantyczna) en 2003 par Michał Filipczuk, et celle d'Emma en 2005 par Tomasz Tesznar, toutes deux accompagnées d'une postface conséquente, semblent indiquer une meilleure considération littéraire pour l'œuvre de Jane Austen. Comme ailleurs aussi Internet a permis l'apparition d'une certaine austenmania. Plus sérieusement, une thèse d'État a été publiée en 2005 et, depuis, de nouvelles traductions ont vu le jour[190].
Traductions en russe


Dans un pays où il n'existe pas de tradition de littérature féminine, la première traduction en russe ne date que de 1967[191]. Certes, les femmes de lettres britanniques n'étaient pas tout à fait inconnues au XIXe siècle. Ainsi, en le journal Vestnik Evropy, après avoir relevé leur nombre impressionnant, citant « Edgeworth, Opie, Morgan, Burney, Hamilton [qui] ont un incroyable pouvoir sur le portefeuille de leurs acheteurs » et celles « dont le talent n'est connu que par le titre de leurs œuvres », fait l'éloge d'Emma, dont l'« auteur inconnu dépeint avec brio le tableau d'une paisible vie familiale »[192]. En 1854 encore, Aleksandr Druzhinin s'étonne de l'« abondance des femmes-écrivains (et écrivains de premier ordre) » en Angleterre, alors qu'ailleurs en Europe les femmes écrivent peu[193], citant « Miss Austen, Baillie, Currier-Bel [sic] », mais en Russie, jusqu'à récemment, on valorise plutôt les romans à forte orientation sociale et politique[194].
Cependant, le français étant couramment pratiqué dans les milieux aristocratiques, on pouvait lire Jane Austen dans ses traductions françaises, ce qui fut peut-être le cas de Pouchkine, lorsqu'il était en exil dans le sud de l'empire, en particulier dans la cosmopolite Odessa en 1823-1824[N 19], où il commença la rédaction d'Eugène Onéguine (Евгений Онегин), son roman en vers. D'ailleurs, les similitudes entre Eugène Onéguine et Pride and Prejudice ont été pointées dès 1910 par les observateurs occidentaux[192]. Nabokov les constate, sans les approfondir, en 1964. Richars Tempest en 1993 souligne la ressemblance des visites du domaine du héros par l'héroïne, en l'absence (Darcy) ou après le départ de ce dernier (Onéguine)[193], en 2002 on en disserte dans le supplément littéraire du Times[195].
On sait que Boris Pasternak possédait les œuvres de Jane Austen dans sa datcha de Peredelkino[196] et Nabokov, malgré son préjugé très russe envers les femmes-écrivains, accepta d'inclure un de ses romans (Mansfield Park) dans ses Lectures on Literature ; mais il faut attendre la libéralisation de la culture amorcée par Nikita Khrouchtchev pour voir un début de publication en Russie[197]. Pride and Prejudice paraît d'abord en anglais en 1961, puis dans la traduction d'Immanuil Marshak en 1967[N 20], avec une longue introduction de N. M. Demurova, dans une collection prestigieuse de l'Académie des sciences de l'URSS, Monuments littéraires. Si, cette année-là Го́рдость и предубежде́ние (Gordosí i predubezhdenie) fut « reçu sans beaucoup d'enthousiasme »[198], la perestroïka va accélérer les choses : les six romans sont traduits en 1988-1989 par Ekaterina Genieva[N 21] et paraissent en URSS la même année que Le Docteur Jivago et L'Archipel du Goulag.
Après l'écroulement de l'URSS en 1991 et la disparition consécutive de la culture d'État, émerge une culture populaire soumise aux lois du marché, et le phénomène d'austenmania présent à l'Ouest apparait alors en Russie post-soviétique. Ainsi, au début du XXIe siècle tous les romans de Jane Austen sont accessibles, avec, en 2007, une nouvelle traduction pour Pride and Prejudice et Sense and Sensibility par Ekaterina Genieva (qui y ajoute Lady Susan)[199] ; mais le sont aussi leurs adaptations[N 22] et transpositions pour le cinéma et la télévision, générant, comme à l'Ouest, des blogs et des discussions sur Internet et des articles dans la presse populaire[200]. C'est en 2006, dans des articles consacrés au film de Joe Wright, que, pour la première fois en Russie, a été fait le rapprochement de Pride and Prejudice avec le roman de Pouchkine[201].


