Vendredi noir (1978)
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| Vendredi noir | |
| Date | |
|---|---|
| Lieu | Téhéran, |
| Victimes | Manifestants civils iraniens |
| Type | Massacre, fusillade de masse |
| Morts | 88, dont : |
| Blessés | 205[6] |
| Auteurs | Armée impériale d'Iran |
| Guerre | Révolution iranienne |
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Le Vendredi Noir désigne la répression militaire d'une manifestation survenue à Téhéran, capitale de l'Iran, le (17 Sharivar 1357 du calendrier persan). Cet événement est également connu sous le nom de massacre de la place Jaleh (Meydān-e Jāleh), en référence au lieu où se déroula l'essentiel de la répression.
Alors que jusque là la contestation démarrée en janvier 1978 semblait contenue et n'avait fait qu'un nombre limité de victimes, cette fusillade marqua un tournant dans la Révolution islamique naissante. Couplé à l'incendie du cinéma d'Abadan, il fit perdre sa crédibilité au régime impérial, et révolta l'ensemble du pays contre lui. Selon les termes de l'historien Ervand Abrahamian, la répression créa « une rivière de sang qui séparait désormais le chah et le peuple »[8]. Ces événements conduisirent à la fin du régime du Chah moins d'un an plus tard[9].
Bien que les opposants au régime des Pahlavi et des intellectuels étrangers tels que Michel Foucault aient évoqué à l'époque plusieurs milliers de morts, il est apparu plus tard que les chiffres officiels publiés par le gouverneur militaire de Téhéran (environ 87 morts) étaient exacts[10].

Le pays était agité depuis quelque temps par des protestations contre le régime de Mohammad Reza Chah. A la suite de la parution d'un article en janvier 1978 calomniant l'ayatollah Rouhollah Khomeiny, ancien meneur des manifestations de 1963 et exilé en Irak depuis 1965, les religieux mènent plusieurs manifestations contre le gouvernement. D'abord limitées, elles deviennent plus importantes dans la première partie de l'année d'autant que l'armée, qui n'est pas équipée pour faire face à des émeutes[11], réprime ces manifestations, faisant plusieurs morts à Qom en janvier et à Tabriz en mars[12].
A cette époque, le gouvernement de Jamshid Amouzegar, premier ministre depuis août 1977, mène une politique de libéralisation du régime : des élections sont prévues au Majles pour 1979, la censure a été assouplie, plusieurs résolutions ont été adoptées afin de réduire l'affairisme de la famille royale et la corruption du gouvernement[13], et le jugement des manifestants se fait désormais auprès de cours civiles plutôt que de cours martiales. En outre, leur relâchement est facilité[14],[15].
Mais cela ne suffit pas pour résoudre les nombreux problèmes inflationnistes dont souffre l'économie iranienne depuis le milieu de la décennie. Au sommet du pouvoir, le chah, secrètement atteint de la maladie de Waldenström, voit son état s'aggraver ; il passe l'essentiel de l'été sur les bords de la mer Caspienne pour se soigner. Probablement affaibli par son traitement, il se révèle très indécis sur la conduite à adopter face à l'évolution des évènements.
Le 19 août 1978, un incendie criminel dans un cinéma à Abadan fait plus de 400 morts. L'enquête du gouvernement établit la responsabilité des militants islamistes, mais très vite l'opposition accusa les redoutables services secrets, la SAVAK, d'avoir commandité l'incendie sous fausse bannière[16],[17]. Cependant, la responsabilité des révolutionnaires islamistes fut ultérieurement démontrée[18],[19],[20]. Mais en ce mois d'août 1978, un climat de peur se répand. Jamshid Amouzegar, jugé inefficace, est remercié, remplacé par Jafar Sharif-Emami. Bien qu'il soit franc-maçon, un ancien Premier Ministre et président du Sénat, il est un fils de religieux et un ennemi déclaré de l'ancien chef du gouvernement Amir Abbas Hoveyda, dont le remplacement par Amouzegar en 1977 avait été perçu comme la première étape dans la libéralisation et la réduction de la corruption gouvernementale.

Le cabinet Sharif-Emami entend mener une politique de « réconciliation Nationale », et plaire à l'opposition religieuse. Il fait fermer les tripots, les casinos et les loges maçonniques (malgré sa propre obédience), abandonner le nouveau calendrier impérial instauré en 1975 qu'il remplace par l'ancien calendrier persan, dissout le parti unique Rastakhiz, et encourage les partis politiques d'opposition à s'exprimer. L'opposition voit cependant cela comme un triomphe et appelle à intensifier la pression contre le gouvernement impérial[21].
Les protestations de septembre
4 septembre
Peu de temps après, le 3 septembre, la grande marche de l'Aïd el-Fitr sur les collines de Qeytariyeh à Téhéran se transforma en une manifestation contre le gouvernement impérial[22]. La marche débuta dans le quartier de Gheytarieh, puis gagna Vanak, descendit l'avenue Pahlavi (actuelle avenue Vali-Asr), jusqu'au sud de Téhéran, pour s'achever à 18h30 sur la place Shahyad (aujourd'hui connue sous le nom de place Azadi). Le rapport de la SAVAK estima à soixante mille le nombre de participants issus du « secteur religieux », tandis qu'un éditorial du journal Ettela'at, paru le 14 septembre, évoquait trois millions de participants à l'échelle nationale. Le succès de cette marche incita les religieux à envisager de la reproduire les jours suivants[22].
6 septembre
Le gouvernement, face à l'écho de la manifestation de la veille, décide de publier une déclaration ferme interdisant tout rassemblement. Cette déclaration, qui n'impliquait pas encore l'instauration de la loi martiale comme ce fut le cas plus tard, ne fut pas prise au sérieux par l'opposition. Les dirigeants du Front National, l'un des principaux partis d'opposition, réclamèrent l'abolition de la SAVAK. Des rumeurs se propagèrent comme quoi le chah aurait décidé de réprimer la révolte par le général Gholam Ali Oveissi, surnommé « le boucher de Téhéran » pour le rôle qu'il avait eu lors de la répression des manifestations du 15 juin 1963.
7 septembre

Dès les premières heures du matin du 1978 (16 Shahrivar 1357 dans le calendrier persan), des agents de la Garde nationale, de la police et de la SAVAK sont déployés sur différentes places et points sensibles de la ville. Selon un rapport de la SAVAK, 95 % des commerces des rues et des bazars de Téhéran, Shemiran et Shahr-e Rey restèrent fermés[22]. Une nouvelle manifestation éclata ce 7 septembre, rassemblant plus d'un demi-million de personnes, ce qui en fit alors le plus grand rassemblement jamais organisé en Iran[23]. Certains dirigeants du Front national iranien y participèrent également, et la foule défila avec les portraits de l'ayatollah Khomeini, ce qui était alors inédit. Les manifestants scandaient des slogans hostiles au régime tels que « À bas la dynastie Pahlavi ! » et « Mort au chah ! », et réclamaient pour la première fois l'abolition de la monarchie et l'instauration d'un gouvernement républicain mené par l'ayatollah Khomeini, devenu le symbole de la révolte[24]. Décision fut prise de reproduire à nouveau la manifestation le lendemain.
Le régime n'avait cependant pas à composer avec une atmosphère complètement hostile. Le même jour, la chahbanou Farah rendit visite aux patients du service cancérologie de l'hôpital universitaire de Téhéran, en plein centre-ville. Elle reçut un bon accueil, et à sa vue, les patients présents crièrent : « Javid Shah (Vive le Shah) ! ».
Mais face à l'ampleur des manifestations qui paraissaient chaque jour plus incontrôlables que la veille, le chah ainsi que son Premier Ministre décidèrent d'opter pour plus de fermeté. Le soir, le gouvernement réunit le Conseil national de sécurité. Sharif-Emami affirma avoir reçu des informations comme quoi les des groupes islamistes auraient décidé de se réunir le lendemain sur la place Jaleh (aujourd'hui place Shohada, c'est-à-dire place des Martyrs), puis de marcher sur le bâtiment du Parlement situé sur la place du Baharestan voisine, de l'occuper et de proclamer une république islamique. Il fut décidé de décréter l'état d'urgence : pour la première fois depuis les émeutes de , la loi martiale fut décrétée à Téhéran, ainsi que dans onze autres villes (Karaj, Qom, Tabriz, Machhad, Ispahan, Chiraz, Abadan, Ahvaz, Qazvin, Johram et Kazerun). Le chah et Sharif-Emami confièrent effectivement le commandement militaire de la capitale à Oveissi. Enfin, le gouvernement ordonna l'arrestation de plusieurs meneurs des partis d'opposition, dont Karim Sanjabi, Mehdi Bazargan, Dariush Forouhar et Hajji Moinian[23].
Cependant il fut décidé de n'annoncer l'instauration de la loi martiale que le lendemain, et de procéder aux arrestations à ce moment-là également.
Le massacre du 17 Shahrivar 1357
Ce fut le 17 Shahrivar, c'est-à-dire le vendredi 8 septembre, que tout se précipita, et dès le matin :
L'appel principal à la manifestation fut lancé par un religieux nommé Yahya Nouri. Opposé au régime impérial mais en marge des autres mouvements protestataires, il vivait aux alentours de la place Jaleh. C'est là qu'afflua l'essentiel des manifestants, qui ignoraient que la loi martiale, interdisant les rassemblements de plus de trois personnes, avait été confirmée par le général Oveissi à 6h du matin[25]. L'armée était déployée dans tout Téhéran depuis le matin.
Vers 8 h 15, les commandants militaires sommèrent la foule de se disperser à plusieurs reprises par haut-parleurs[26], et, face à l'indifférence générale, l'un d'eux déclara : « Ne nous forcez pas à tirer. » Vers 8 h 30, un religieux pénétra sur la place Jaleh et s'adressa à un officier. En retour, il demanda à la foule de s'asseoir par terre. L'armée et les manifestants se firent face pendant près d'une heure. Ailleurs dans la capitale, les manifestants firent également face à l'armée.
A un moment imprécis entre 9 h 15 et 10 h, l'armée ouvrit le feu sur la foule, mais la fusillade ne dura que quelques minutes[27]. En peu de temps, la place Jaleh s'était retrouvée jonchée de cadavres mais la confusion la plus totale semble avoir régné quant à savoir pourquoi l'armée avait soudainement tiré sur les manifestants désarmés. Ailleurs dans la capitale, des chars d'assaut et des hélicoptères furent employés par l'armée. Les hélicoptères militaires furent utilisés pour disperser la foule dans le sud de Téhéran, et laissèrent derrière eux, selon un journal européen, « une montagne de corps démembrés ». Sur la place Jaleh, les chars, qui avaient encerclé la foule et étaient incapables de la disperser, commencèrent à tirer sur les manifestants. Toujours selon un journal européen, la scène ressemblait à un peloton d'exécution, des hommes armés tirant sur les révolutionnaires immobiles[23].
Les journalistes iraniens, quant à eux, arrivés à la place Jaleh une heure plus tard, ne trouvèrent que des canons à eau pour nettoyer les rues. Après l'ouverture du feu par l'armée, de violents combats de rue éclatèrent et s'étendirent à d'autres quartiers de la capitale tout au long de la journée[27]. Des groupes islamistes répandirent la nouvelle que « des milliers de manifestants pacifiques avaient été massacrés par les troupes sionistes »[28]. Dans la soirée, les meneurs d'opposition dont l'arrestation avait été décidée la veille furent arrêtés, mais furent rapidement relâchés.
La majorité des manifestants tués étaient des étudiants d'écoles religieuses[29]. Quelques jours après le massacre sont découvertes chez un des meneurs de la foule, le fameux Yayha Nouri, d'importantes sommes d'argent provenant de Najaf[30], où vit alors Khomeini.



