Vision de l'Angleterre contemporaine dans Dombey et Fils
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| Dombey et Fils | ||||||||
Couverture des numéros mensuels | ||||||||
| Auteur | Charles Dickens | |||||||
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| Pays | ||||||||
| Genre | Roman | |||||||
| Version originale | ||||||||
| Langue | ||||||||
| Titre | Dombey and Son | |||||||
| Éditeur | Bradbury & Evans | |||||||
| Lieu de parution | Londres | |||||||
| Date de parution | 1848 | |||||||
| ISBN | 1-85326-257-9 | |||||||
| Version française | ||||||||
| Traducteur | Mme Bressant sous la direction de P. Lorain | |||||||
| Éditeur | Hachette | |||||||
| Lieu de parution | ||||||||
| Date de parution | 1864 | |||||||
| Illustrateur | Hablot Knight Browne | |||||||
| Chronologie | ||||||||
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Dombey et Fils (1846-1848), de Charles Dickens, est publié en une période de profonds bouleversements économiques et sociaux, d'instabilité politique et de mutations affectant toutes les couches de la population ; certes, le roman n'est pas un document exhaustif sur la condition de l'Angleterre, ni même sur Londres qui y tient une grande place ; il ne se présente pas non plus comme un roman « social » tel Les Temps difficiles. Cependant, si Dickens y perçoit les forces en présence, l'émergence de nouvelles valeurs, les dangers d'une recherche effrénée de l'argent, ce Mammon des temps modernes, sa réponse reste éminemment artistique.
Il est difficile, en effet, de faire la part entre ce qu'il condamne et ce qu'il admire : d'une part, la société que représente Dombey est mortifère, de l'autre, le magasin de Solomon Gills, « L'Aspirant de Bois », havre de paix quasi pastorale et de bonheur innocent, est économiquement dépassé et n'est sauvé de la faillite que par l'intervention providentielle des investissements critiqués.
Le roman fait également une large part à la condition des femmes, qu'il explore, le plus souvent symboliquement, dans plusieurs de ses aspects : les relations familiales, la maternité, les vertus domestiques. Son idéal, déjà souvent exprimé dans les romans précédents, reste l'ange du foyer que représente Florence, mais certains critiques remettent ce schéma en question et accordent plus d'importance à l'aspect sexuel de la féminité.
Comme l'écrit A. J. Cockshut, « Dombey et Fils, peut-être le premier roman anglais d'importance à se préoccuper de la société industrielle […] tranche sur les autres œuvres de Dickens et encore plus sur celles de l'époque en cela qu'il est imprégné de l'atmosphère de la décennie qu'il décrit - celle des années 1840, l'âge de la fièvre ferroviaire »[1].
Il est vrai que c'est avant tout un « livre de Londres » (a London book), nœud du développement économique par l'influence qu'a prise sa cité[2]. Dickens y évoque l'excroissance de la ville comme destructrice de la communauté humaine et pourvoyeuse d'isolement et de séparation ; cependant, à l'inverse de La Maison d'Âpre-Vent par exemple, il ne se focalise pas sur les aspects sordides de la capitale, le quartier des taudis et l'habitat des maçons, la pestilence des cimetières, etc.[3], Il évoque plutôt certains secteurs dont chacun possède son atmosphère particulière : ainsi, Portland Place, le quartier de Mr Dombey, en impose par son silence et sa tristesse ; Princess's Place, celui de Miss Tox et de Major Bagstock, est dévolu aux shabby genteel, déchus et pauvres, mais obsédés par l'art de vivre de la Régence, bon goût et distinction dont ils n'ont plus les moyens ; en complète opposition, se situe « L'Aspirant de Bois », témoin de la « Vieille Angleterre » (Olde England ou Merry Olde England)[4], utopie toujours vivace d'une paix campagnarde et bucolique[5] ; puis se trouvent les faubourgs déjà rencontrés dans l'œuvre de Dickens, Staggs's Gardens où habitent les Toodle et où se terrent en son antre la Bonne Mrs Brown, ainsi que Harriet Carker en son modeste logis[3],[4].

Londres s'est cependant transformée en une Babylone moderne où affluent les pauvres sans emploi qui, est-il dit au chapitre 33, « alimentent les hôpitaux, les cimetières, les prisons, le fleuve, les fièvres, la folie, le vice et la mort - tous en perdition, voués au monstre rugissant au loin[7],[8] ». De plus, l'environnement urbain est bouleversé par les travaux ferroviaires, au point que Staggs's Gardens, ayant subi « le choc d'un tremblement de terre » ressemble désormais à un grand corps disloqué, éventré et béant[7]. Il n'en demeure pas moins que, malgré les mutilations qu'elle inflige, l'intrusion du chemin de fer symbolise aussi celle d'une nouvelle civilisation, marquée par une plus grande richesse : preuve en est que Mr Toodle, de chauffeur, c'est-à-dire manœuvre chargé d'alimenter l'énorme chaudière à charbon, a pu recevoir une promotion et devenir mécanicien de locomotive[8].
Une société chamboulée
Comme beaucoup de romans de Dickens, Dombey et Fils présente une vue panoramique de la société urbaine, mais s'y décèlent les signes d'une profonde évolution structurelle[8].
Le déclin de certaines classes sociales
- William Hogarth, Mariage à la mode (1743)
1. Le contrat. - Mariage à la mode
2. Le tête à tête. - Mariage à la mode
3. La visite chez le charlatan. - Mariage à la mode
4. Le lever. - Mariage à la mode
5. La mort du comte. - Mariage à la mode
6. Le suicide.
Certaines classes sociales traditionnelles semblent être sur le déclin, en particulier les petits marquis du commerce comme Solomon Gills ou les nouveaux pauvres de l'ordre ancien que représente éminemment Miss Tox.
Cette dernière, malgré un reste de grandeur apparente, loge dans « une bâtisse crasseuse » (dingy tenement) avec un mobilier à l'image « des nattes et des perruques poudrées » dont elle a la nostalgie, en particulier un chauffe-plat perché sur quatre pieds arqués et branlants, un clavecin désuet décoré d'une guirlande de pois de senteur, le tout baignant dans une odeur de moisissure qui prend le visiteur à la gorge[9]. Miss Tox, méprisée par Mr Dombey et Mrs Chick pour sa pauvreté, est le type même d'une certaine forme d'aristocratie obstinément tournée vers le passé, aujourd'hui ruinée mais en perpétuelle recherche de bonnes fortunes par le mariage
Il en est ainsi de Mrs Skewton, qui vend sa fille comme lors d'une mise aux enchères, Edith apportant, en échange du prix de l'argent, le double privilège de la naissance et du statut social. Il y a là des relents de pratiques déjà prospères au XVIIIe siècle, comme en témoigne la célèbre série de six tableaux de William Hogarth, Mariage à la Mode[8].
De même, le cousin Feenix, (Lord Cousin Feenix), ce parent d'Edith Granger qui la recueille après sa fuite de la maison Dombey, représente une autre figure grotesque de l'aristocratie : le noble désargenté impuissant à maintenir son rang dans la maison décrépite de ses ancêtres, mais qui flaire la bonne affaire. Il se précipite de Baden-Baden en s'exclamant au chapitre 3 : « Lorsqu'on tient pour de bon un riche gars de la cité dans la famille, il convient de lui témoigner de l'attention, faisons quelque chose pour lui ![10] » ; ce cousin quelque peu taré préfigure le « cousin débile » de La Maison d'Âpre-Vent, point ultime de la dégénérescence d'une aristocratie en déclin[11].
La montée en puissance de la bourgeoisie d'argent
La bourgeoisie argentée[N 1] de cette période diffère radicalement des marchands et boutiquiers du XVIIIe siècle dont la richesse se fondait sur les vertus puritaines de l'économie, du travail et du self help, c'est-à-dire le fait de ne compter que sur soi-même. Ici, il s'agit d'un capitalisme naissant dont Mr Dombey est l'éminent représentant, enrichi par la spéculation et l'investissement, disposant d'un statut social que garantissent ses biens et qu'affiche la somptuosité de son train de vie, et n'attendant que la sanction d'un « mariage huppé »[11]. Carker the Manager déploie lui aussi des qualités typiques de ces nouveaux hommes d'affaires, la froideur du comportement, la maîtrise absolue de soi, l'inflexible détermination. Les deux hommes prisent leurs possessions matérielles et ont acquis la conviction de leur supériorité qui n'a que mépris pour ceux qu'ils croient leur être socialement inférieurs, en particulier la classe laborieuse[11].
Cette dernière ne sont que peu représentée dans le roman, d'autant que les Toodle, Susan Nipper, Captain Cuttle, Mrs MacStinger ne constituent pas vraiment des types sociaux, ressortissant plutôt à la catégorie des personnages dits d'« humeurs », c'est-à-dire déterminés par une seule caractéristique, le plus souvent comique ou excentrique. Même les Toodle n'emportent pas, avec toute leur bonté, l'adhésion du réalisme : trop généreux, trop dévoués, trop aimants et aussi trop serviles envers la hiérarchie, bref à l'image de nombre de travailleurs décrits par Dickens[11].
Leur bonté sert d'antidote à l'omniprésente froideur de Dombey, raidie en une glaciation comique[11]. Cette frigidité émotionnelle, cependant, à la différence de celle du vieux Scrooge dans Un chant de Noël, ne semble pas avoir de fondement étiologique dans l'enfance : sans rien avoir de naturel, elle lui vient pourtant comme naturellement, et tout se passe comme si Dombey, asservi à son humeur se nourrissant de son orgueil[12], régnait sur une Angleterre à son image, glacée par une carence quasi universelle de compassion. À ce titre, écrit Elizabeth Gitter, il devient « un personnage emblématique d'un ordre pré-bourgeois, une synecdoque du monde désolé qu'il habite[13] ».
L'émergence de valeurs nouvelles

Dans cette société domine l'argent qui semble avoir engendré un nouveau système de valeurs, toutes aussi négatives les unes que les autres[11]. Ainsi, famille et relations humaines se voient dévaluées au rang de simples commodités : preuve en est la réaction de Mr Dombey alors qu'il considère l'éventualité du décès de son épouse, « il le regretterait, et il aurait l'impression que quelque chose serait parti, quelque chose qui prenait place parmi les assiettes et le mobilier, et tous les autres biens domestiques qui en valaient la peine, si bien que les perdre ne pouvait que susciter le regret[14]. » ; de même, quand il embauche Polly comme nourrice, il proscrit toute relation affective avec l'enfant qu'elle va allaiter, car, dit-il, « il ne s'agit que d'une transaction[15]. », et pour parachever la déshumanisation, il raye son nom et, comme il était fait des esclaves, lui attribue un patronyme sans prénom, habituellement dévolu à la gent domestique[16].
Les personnages secondaires gravitant autour de lui se trouvent eux aussi mus par le même égoïsme : aussi bien Major Bagstock et Mrs Skewton que Mrs Pipchin et Mrs Chick répondent à l'appât du gain, l'esprit de compétition, l'indifférence au bien-être d'autrui ; comme l'écrit E. D. H. Johnson, le monde du « dombeyisme » n'est qu'un « système économique cynique engendrant tous les vices et toutes les cruautés de la société[17]. »
Si bien qu'il a pu être considéré que Dombey et Fils présentait un monde mammoniste où la richesse corrompait jusqu'aux choses les plus traditionnellement sacrées, comme en témoignent, aux chapitres 5, 18, 31 et 57, les scènes se déroulant dans l'église grise perpétuellement plongée dans la pénombre d'où n'émanent que froid glacial, humidité moisie et poussière asphyxiante[16]. À ce titre, contrairement à Un chant de Noël, fantaisie économico-sociale, le roman devient une véritable étude de l'utilitarisme urbain du tout-puissant cercle des affaires, où la charité[N 2] n'est plus qu'une entreprise comme les autres, qui doit être rentable et pour cela, broyer les êtres qu'elle est censée secourir[18],[N 3].
Le dépouillement de l'individu
Dombey et Fils illustre le processus d'aliénation et de réification de l'individu désormais réduit à une marchandise.
Aliénation et réification
Dans l'article précité, E. D. H Johnson fait remarquer que « les romans de la maturité de Dickens offrent le premier exemple d'un monde réifié, où les gens sont devenus des objets contrôlés ou manipulés, achetés ou vendus[17] » : de fait, à en juger par les relations de Dombey avec sa première épouse, le marchandage présidant à l'élaboration du second, la friabilité des liens d'amitié aussi facilement noués que rompus, entre Dombey et Bagstock, Mrs Chick et Miss Tox, etc., la société est devenue une bourse d'échanges sans âme où l'on jongle avec les êtres comme avec les actions et les obligations[16]. Dans ce monde, la valeur suprême n'est plus la qualité mais la quantité, et les individus se voient rapetissés ou grandis en perte ou profit : aussi, au chapitre 36, est-il donné à lire : « [l]'arrivée suivante fut un directeur de banque ayant la réputation de pouvoir tout acheter, la nature humaine de façon générale, si toutefois il lui venait l'idée d'influencer le cours des changes dans cette direction[19]. »
De la pathetic fallacy à la synecdoque et la réduction
Pour rendre palpable cette dégradation, Dickens a recours à plusieurs procédés, le premier étant ce que John Ruskin a appelé la pathetic fallacy[20] : ainsi, la sombre « froideur » de la maison Dombey, la grisaille « funeste » de l'église. En outre, la réification des individus sert souvent de caractérisation ; les gens sont décrits, voire nommés par leur attributs, souvent non humains : la raide cravate, la sonore montre gousset, l'évidente chaîne d'or, les bottes de cuir grinçant de Dombey, les dents de Carker, relevant à la fois du chat et du requin[21].
Enfin, nombre de personnages sont réduits à un seul geste ou quelque idiosyncrasie les résumant tout entiers : tel est le cas de Cousin Feenix et Major Badstock, tous deux affligés d'une diarrhée verbale affublée de maniérismes très précis, doublons les caractérisant comme au carré. Ils ne sont pas les seuls : quelle que soit la situation, Mr Toots répète invariablement « Cela n'a pas d'importance » (It's of no consequence), et Captain Cuttle exprime ses sentiments en une rigide alternance de pose et de dépose de son haut-de-forme vernis[16].
Le sens du passé
Est-ce à dire pour autant que Dickens regrette le monde d'autrefois ?
Une apparente ambiguïté
Dans La Maison d'Âpre-Vent, il mettra en parallèle les représentants de deux mondes, Sir Leicester Dedlock, le vieil aristocrate accroché à l'ordre ancien et Mr Rouncewell, le puissant et industrieux maître des forges du Nord, et, dans l'ensemble, il fait pencher la balance vers ce que le second a de mieux à offrir, l'esprit d'entreprise, l'efficacité, l'appel du futur[22]. En outre, l'expression adjectivale old-fashioned (« démodé », « vieux jeu », « vieillot ») qu'il utilise souvent à propos de Sol Gills et de « L'Aspirant de bois » au chapitre 4, puis transfère sur Petit Paul à partir du chapitre 16, garde sa part d'ambiguïté[23], et même, pense Stanley Tick, d'« incongruité, voire de confusion[24] » : en effet, de « dépassé, obsolète », elle évoque soudain ce que Louis Gondebeaud appelle « le lot commun, la mutabilité, la mort »[25] : de fait, Solomon Gills n'est pas aussi sage en affaires que son prénom pourrait le laisser croire ; il est « en retard sur le temps » (behind the times), incapable de s'adapter aux nouvelles contraintes économiques, à jamais passif, contrairement à Walter Gay dont l'activité est sans cesse soulignée[26].
La forteresse des valeurs d'antan
Pourtant, son commerce est sauvé de la ruine par l'argent, et qui plus est, celui de Dombey, grâce à la santé miraculeusement retrouvée de « vieux investissements », par celle aussi, non moins extraordinaire, du retour de la cargaison en perdition. C'est qu'il appartient à un passé qui ne pèse rien en termes économiques, mais oppose au monde la forteresse du « bon vieux temps », celui que privilégiait la fiction de la première époque victorienne, et qui ici, apporte la clef d'un dénouement heureux, ses trésors de simplicité et de naturel gardant en puissance le pouvoir de faire un jour, peut-être demain, rendre raison au mercantilisme ambiant.
Du coup, les gardiens du temple, dépositaires de l'amour chrétien, de l'harmonie domestique, de l'innocence du cœur, se voient généreusement récompensés. Quant à ceux qui les rallient, comme Mr Dombey une fois son voyage d'initiation intérieure parvenu à son terme, ils sont gratifiés d'un calme contentement où se mêle la nostalgie résignée des occasions perdues[26].
C'est là une conclusion, selon John Butt et Kathleen Tillotson, d'autant plus efficace qu'elle reste « bridée » (restrained) ; d'abord prévue ouverte vers le large, avec la mer et les vagues se déployant à l'horizon, elle s'est finalement limitée à « l'écho d'une plage automnale en plan éloigné, un grand-père auprès d'un nouveau Petit Paul et de deux Florence[27] ».
L'attitude de Dickens face aux problèmes socio-politiques
Cette attitude, en conformité avec la tradition littéraire de époque victorienne, est souvent critiquée, les objections émises se trouvant résumées par Julian Moynahan, que cite Barbara Weiss, et qui est loin de partager l'optimisme du romancier ; se référant au « petit salon de derrière » souvent mentionné à propos de « L'Aspirant de Bois », il écrit : « "La petite société du boudoir de derrière" que Dickens promeut comme alternative à la dure réalité de cette moitié de XIXe siècle anglais et à sa révolution industrielle comprend deux servantes à la retraite, un quasi-faible d'esprit, un pilote de bateau vertueux jusqu'au comique, un vendeur d'instruments de marine dépassés, et un jeune homme ennuyeux nommé Walter. Quant à Florence, elle fait moins partie de cette petite troupe qu'elle n'est l'objet de son adoration[28],[N 4] ».
De fait, ce refuge, quelque chaleureux qu'il soit, ne paraît pas particulièrement apte à se mesurer à l'avenir, ce que John Lucas exprime en ces termes : « [Dickens] prétend qu'en faisant des braves gens de « L'Aspirant de Bois » un sanctuaire des valeurs d'autrefois, et en adoptant la posture qu'ils continueront cahin-caha à survivre et même à prospérer, il s'avère coupable d'une véritable "falsification des données"[29] ».
Ainsi, il semblerait que, malgré sa dénonciation des maux accablant la société, Dickens se soit refusé à regarder les choses en face : son regret affiché des bons vieux jours du passé correspond bien à une position invariable chez lui : présente dans Dombey et Fils elle se retrouve dans La Maison d'Âpre-Vent et Les Grandes Espérances ; Barbara Weiss l'appelle « le baume de l'espérance chrétienne[29] ». Il a cru, voulu ou feint de croire que seule la réaction des gens de bonne volonté pouvait venir à bout des bouleversements affectant son pays et, avec lui, l'Europe tout entière, que « les valeurs du cœur » suffiraient à vaincre la dureté mécanique à l'œuvre dans la société[30].
Son attitude envers l'argent reste plus claire sans pour autant se débarrasser de toute ambiguïté : au début du roman, il exerce sa satire à l'encontre de ce qu'il appelle « les valeurs mercenaires », mais s'il condamne le matérialisme, il accorde aussi à l'argent une vertu salvatrice, car le dénouement en présente comme une version purifiée, puisque, avec Walter, l'entreprise devient plus humaine et le mercantilisme de naguère donne l'impression d'être aseptisé par la bienveillance et même la charité[30]. Ainsi, la banqueroute, selon Barbara Weiss, « fonctionne comme une sorte de souffrance rédemptrice d'où le héros mercantile renaît moralement[29] ».
Somme toute, Dickens semble, en les rendant compatibles, composer avec à la fois le capitalisme et les valeurs chrétiennes. C'est pourquoi le dénouement apparaît comme exemplaire de la veine sentimentale et, en même temps, des principes ayant la faveur de sa classe sociale, l'ardeur du foyer chez Solomon Cuttle, le respect de la hiérarchie chez les Toodle. Ainsi, à part Susan Nipper, dont la langue est aussi acérée que ses yeux sont noirs, tous les domestiques restent soumis et respectueux envers leurs maîtres. Ce n'est qu'à la cuisine et dans les combles qu'ils se laissent gentiment aller à dire ce qu'ils pensent ; d'ailleurs, leur propre individualisme se voit souvent contrarié par des rivalités ancillaires se développant en parallèle de celles des puissants qui les emploient, le sous-sol singeant les étages. Enfin, l'ultime réunion de tous les « bons » protagonistes autour de la bouteille de vieux madère symbolise le triomphe de la bonne volonté, sans doute peu vraisemblable mais « dénouement obligé en cette première moitié du XIXe siècle[31] ».
Le , neuf mois avant sa mort, Dickens faisait un discours à Birmingham devant le Birmingham and Midland Institute :
« Ma confiance dans les gouvernants est dans l'ensemble infinitésimale ; ma confiance dans le Peuple des gouvernés est dans l'ensemble illimitée[32]. »
Telle reste, à distance, la philosophie essentielle qui se dégage de la vision globale qu'a Dickens de la société de son temps, celle qu'il a dépeinte dans Dombey et Fils[31].
