Folklore, légendes et mythes dans Dombey et Fils

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GenreRoman
LangueAnglais
Dombey et Fils
Image illustrative de l’article Folklore, légendes et mythes dans Dombey et Fils
Couverture des numéros mensuels

Auteur Charles Dickens
Pays Drapeau de l'Angleterre Angleterre
Genre Roman
Version originale
Langue Anglais
Titre Dombey and Son
Éditeur Bradbury & Evans
Lieu de parution Londres
Date de parution 1848
ISBN 1-85326-257-9
Version française
Traducteur Mme Bressant sous la direction de P. Lorain
Éditeur Hachette
Lieu de parution Paris
Date de parution 1864
Illustrateur Hablot Knight Browne
Chronologie

Dombey et Fils, roman de Charles Dickens publié en 1848, emprunte beaucoup à la littérature populaire issue du folklore légendaire, des mélodrames contemporains et de la pantomime traditionnelle. Il reprend aussi certaines chansons à la mode, surtout des airs glorifiant le monde de la mer, et enfin, quoique plus sobrement, quelques contes de fées et mythes anciens, tels que ceux d'Argus ou du Cyclope.

Tous ces apports se trouvent dépouillés de leur aspect burlesque ou solennel, et enrichis d'une dimension morale et spirituelle, mais dans l'ensemble ils gardent leur schéma d'origine avec des personnages appelés à subir des épreuves et selon le cas, à en mourir ou y trouver matière à renaissance, ce qui correspond bien à la ligne directrice du roman qui impose le châtiment des méchants, la récompense discrète des bons et la rédemption du personnage principal, Mr Dombey, qui découvre après une longue période de glaciation du jugement et grâce aux tourments que le sort et surtout lui-même lui ont imposés, la révélation de son iniquité et la voie de la lumière.

Il n'en demeure pas moins que cet aspect du roman est le plus souvent ludique et permet à Dickens de puiser dans sa veine à la fois comique et satirique, comme en témoigne, par exemple, le riche bestiaire servant à décrire les personnages qui en sont la cible.

Légende de Dick Whittington

Dickens a toujours été proche du peuple dont il était issu ; il fréquentait beaucoup la rue et connaissait tous les colporteurs, les vendeurs de ballades comme Silas Wegg, et n'hésitait pas à jouer, avec sa petite troupe théâtrale essentiellement composée des membres de sa famille et de quelques amis privilégiés, à mettre en scène les pantomimes, les saynètes jouées par les acteurs ambulants, voire les tours des clowns de passage dans les quartiers[1].

Homme déjà âgé vu en buste, pelisse à col de fourrure et toque, tenant à gauche dans ses bras un chat à la tête anormalement grosse.
Richard Whittington and his Cat (The New Wonderful Museum, and Extraordinary Magazine, 1805).

Le personnage de Susan Nipper et surtout celui de Walter Gay sont inspirés de deux pièces contemporaines, Susan au regard noir de 1829, de Douglas Jerrold, et Dick Whittington et son chat, d'Albert Smith, le mythe et la légende de Dick Whittington, devenu lord-maire de Londres, datant du XVIIe siècle. Dick Whittington et son chat se jouait au moment où germait l'idée de Dombey et Fils. Albert Smith ajoute à la légende quelques personnages qu'on retrouve dans le roman, une farouche cuisinière rappelant Susan Nipper et un ambitieux hypocrite qui, comme Carker, s’assure la confiance de son patron, Mr Fitzwarren, pour mieux le dépouiller et éloigner un apprenti indésirable épris de la fille de la maison qu'il convoite[2].

Walter Gay apparaît comme « un contrepoint à Dick Whittington[3] » ; si les allusions directes restent rares, elles se situent à des moments décisifs de son aventure[4]. Tel son prototype, c'est un orphelin se frayant un chemin dans le monde des affaires avec optimisme, mais ne rencontrant que persécution et complot[2]. Cependant, le roman s'écarte de la légende, le héros de Dickens prenant la mer et épousant Florence, alors que, chez Smith, c'est son chat que Dick envoie sur les flots tandis qu'il poursuit son existence d'éternel persécuté : seul encouragement, les cloches de l'église de Bow, égrenant la bonne nouvelle que le chat a fait fortune en débarrassant un royaume infesté de ses rats[2].

Dombey ressemble beaucoup à Fitzwarren, que son obsession mercantile conduit à négliger sa famille, et Florence tient de son ancêtre Alice qui, comme elle trouvant l'amitié auprès de Susan Nipper, cherche du réconfort chez l'acariâtre servante de la maisonnée[2]. De plus, dans Dombey et Fils, Solomon Gills fait une brève allusion aux célèbres cloches de Bow, et même les rats reviennent « avec un rôle inversé[5] », puisqu'ils fuient dès que sourd le danger, leur disparition scellant la chute de Dombey. Quant au chat, il ressurgit chez Carker sur lequel s'accumule l'imagerie féline[6].

Ainsi, comme l'a noté Dickens dans sa correspondance, les relations entre les principaux personnages, de même que l'imagerie qui les accompagne, relèvent de la légende de Dick Whittington que le théâtre populaire a modernisée, mais elles ont été enrichies de valeurs spirituelles[7].

Stéréotype Jolly Jack Tar

homme encore jeune, chemise largement ouverte, visage avenant.
John Gay.

Jack Tar (Jacktar, Jack-tar ou encore Tar) a d'abord désigné les marins de la Marine marchande ou de la Marine royale, particulièrement pendant la période de l'Empire britannique[8], puis, a servi à identifier tous les gens de mer[9]. Par extension, Jolly Jack Tar est une chanson de marins évoquant un jeune aspirant sûr de lui qui triomphe d'incroyables difficultés, épouse la fille de l'amiral et donne une fin glorieusement patriotique à sa rocambolesque aventure[7].

Dombey et Fils comprend nombre d'images nautiques surgissant du petit monde de « L'Aspirant de Bois », parmi lesquelles beaucoup concernent Walter Gay. La boutique de Solomon Gills est décrite comme un vaisseau insubmersible flottant sur les marées de la Cité et le petit salon du fond sert de cabine au commandant. Tel l'enseigne trônant au-dessus de la coursive d'entrée[7], Walter Gay, écrit Dickens, est « le plus ligneux des aspirants de bois[10] ». Le nom « Gay », surtout associé comme adjectif à Susan Nipper dans les premiers chapitres, rappelle John Gay, l'auteur et aussi le populaire chant de marins qu'il a composé, « L'adieu du gentil William à Susan au regard noir » (1720)[11] ; il évoque également un mélodrame de la même veine de Douglas Jerrold, alors exceptionnellement apprécié[12].

La ballade de Gay se présente sous la forme d'un duo dramatique entre William, généreux et loyal gabier de misaine, et Susan, l'innocente jeune fille qu'il laisse alors que le devoir l'appelle. S'y retrouvent nombre de clichés traditionnels du genre, l'opposition entre l'amour fidèle et la mer changeante, l'union entre la jeune demoiselle délicate et sensible et le marin bourru, et finalement, l'idée que l'amour triomphe de l'adversité. Le mélodrame de Jerrold, quant à lui, insiste plutôt sur l'humilité de la vie domestique de la petite fiancée et l'injuste rudesse de la discipline subie par le marin[12]. La plupart des personnages mis en scène dans le mélodrame, tout comme les relations qu'ils entretiennent, se retrouvent dans le roman : tel le marchand Doggrass, Dombey réduit les rapports humains en parts de marché, chasse sa fille et accepte d'exiler le héros vers des terres lointaines ; tous deux finissent dans un gouffre de solitude. À sa différence, le roman fait sauver le marchand perdu par son enfant, et n'attribue le modeste succès de Walter qu'à ses seules vertus, le jeune couple qu'il forme avec Florence finissant, sur de fermes bases spirituelles, par remplacer le père déchu dans la Cité[12]. D'autres traits, quoique souvent adaptés, rapprochent Dombey et Fils des stéréotypes du mélodrame nautique. Ainsi, Susan Nipper épouse Mr Toots qui évoque le Gnatbrain cerveau de moucheron ») de la fable ; Florence tient quelque peu de Dolly Mayflower (Dorothée Primevère), au nom fleuri et à l'humeur gaie. Quant à Walter Gay, il est entouré de son « équipage », Solomon Gills et le commandant Cuttle, rappelant par leur joyeuse spontanéité le chœur des marins de la tradition. D'ailleurs, l'incohérence enthousiaste de Cuttle y suffirait à elle seule par ses éruptions verbales extraites du Livre de la prière commune ou du répertoire de chants nautiques engrangé dans son fertile cerveau[13].

Cliché théâtral reformulé en mythe

vue aérienne, enfilade de bâtiments de style géorgien en forme de croissant.
Le Royal Crescent à Bath.

Dans Dombey et Fils, Dickens exploite le contraste entre mer et terre-ferme, marin et terrien, humanité et matérialisme. Ainsi, au long des chapitres initiaux, la maison Dombey, rivée au sol mais dépendant commercialement des flots, s'oppose à son contraire, la boutique de Solomon Gills, tout entière tournée vers le large mais sise en plein milieu des turbulences marchandes ; métaphoriquement pourtant, la première, conquérante, regardant l'avenir, paraît invincible mais sombrera, alors que la seconde, fragile, obsolète, tournée vers le passé, sera le vaisseau insubmersible de l'esprit humain surnageant au-dessus des turpitudes de la vie mercantile[14]. Les valeurs matérialistes restent à la merci de la chance et du changement, « ancrées » à la Cité ou à la province chic et à l'étranger à la mode, la ville d'eau de Leamington, la station balnéaire de Brighton, la villégiature de Bath, la dangereuse Paris ; en revanche, la solidarité humaine appartient à ceux que les instruments de navigation de la vie conduisent vers la prudence, l'humilité, l'altruisme, ou à ceux qui, jetés sur les récifs, reprennent pied dans un apparent désert matériel, en réalité une île du salut et de la bonté, où échouent Sol, Cuttle, Flo, Walter, Susan et Toots, et même, à la fin du parcours, Mr Dombey[15]. Ainsi, à des degrés divers, la mer sert de toile de fond permanente au roman, avec ses connotations symboliques, ce qui incite John Hillis-Miller à écrire : « La mer de la mort […] est le symbole authentique d'une puissance non humaine dont les principales caractéristiques sont la réconciliation et la continuité, [.…] le symbole de ce royaume d'au-delà les terres où […] la réciprocité de l'amour devient possible[16] ».

C'est pourquoi la mort de la première Mrs Dombey est décrite comme un naufrage, mais l'agonisante est reliée à l'espoir par « la lumière à laquelle elle s'agrippe[17] », l'amour de sa fille Florence ; de même, le décès du Petit Paul à neuf ans est vu par Mr Dombey comme la perte de son vaisseau « Le Fils héritier », première amorce de la faillite finale ; pour d'autres personnages, c'est un voyage vers le rivage immortel sur un océan d'amour que le jeune garçon comprenait si bien, dont lui seul, avec peut-être le vieil excentrique de la plage de Brighton, connaissaient le langage ; Florence, elle aussi, entend un message semblable émanant des vagues lors de son voyage de noces, et même Sol Gills en arrive à la conclusion qu'« en vérité, les vaisseaux perdus [de ses instruments nautiques] sont revenus au port, et désormais lestés d'or[18],[19] ».

Dans l'ensemble, presque tous les personnages entreprennent une sorte de voyage sur les flots, puis s'en reviennent au rivage, ce qui conduit à un formidable contraste : les matérialistes, Dombey, Carker, Alice Marwood, Edith Granger, y rencontrent invariablement le désastre, l'humiliation ou la mort ; les humanistes, eux, retrouvent avec la terre-ferme, une prospérité relative mais heureuse, car ils n'ont cessé de s'allier à d'authentiques forces morales[19]. Ainsi, Dickens s'est servi du merveilleux de la légende nautique des contes ou de la teneur des mélodrames populaires et, alors qu'Albert Smith et Douglas Jerrold ne visaient qu'à en tirer des parodies burlesques, il en fait une parabole chargée de symbolisme et de signification mythique sans pour autant en altérer la substance de l'action[19].

Contes de fées et mythes

Notes et références

Annexes

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