Notes américaines
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| Notes américaines | ||||||||
Page de titre avec une dédicace de l'auteur à Daniel Maclise, illustrateur, 1842 | ||||||||
| Auteur | Charles Dickens | |||||||
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| Pays | ||||||||
| Genre | Reportage critique | |||||||
| Version originale | ||||||||
| Langue | anglais | |||||||
| Titre | American Notes for General Circulation | |||||||
| Éditeur | Chapman & Hall | |||||||
| Lieu de parution | Londres | |||||||
| Date de parution | 1842 | |||||||
| Chronologie | ||||||||
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Notes américaines, en anglais American Notes for General Circulation, est le récit par Charles Dickens de son voyage en Amérique du Nord, avec son épouse, au cours de l'année 1842. Publié par Chapman & Hall dès octobre, avec des illustrations de Marcus Stone, ce petit ouvrage est en majeure partie fondé sur les lettres envoyées à John Forster tout au long du séjour. Les Dickens avaient quitté Liverpool le et étaient revenus le , les cinq mois s'étant passés à visiter les grandes villes des États-Unis et, pendant un mois, celles du Canada, où ils avaient partout reçu un accueil triomphal de la part des autorités, des sommités littéraires et du public[1].
Cependant, fatigué de tant d'attention, irrité aussi par le ton de la presse, le refus général de prendre en considération l'institution d'un copyright international, le spectacle de l'esclavage, Dickens rédige dès son retour, pendant l'été passé au bord de la mer[2], un compte rendu férocement critique où il raconte son voyage et dénonce la presse américaine, les conditions sanitaires des villes, l'esclavage, raillant le comportement des Américains, par exemple l'habitude qu'ils ont de cracher leur chique en public[2].
Notes américaines a très vite été piraté et diffusé aux États-Unis par le périodique Brother Jonathan (du nom de la figure allégorique conçue pour personnifier les États-Unis dans leur ensemble aux premiers temps de l'existence de la nation américaine[1]). La colère des lecteurs et le déchaînement de la presse ont été égaux à l'engouement précédemment porté au visiteur ; l'ouvrage a même été brûlé en public dans un théâtre de New York[1]. Ce ressentiment se voit porté à son comble lorsque Dickens récidive peu après dans son roman Martin Chuzzlewit, paru en 1844, où une longue partie médiane consacrée au séjour en Amérique du héros, accompagné de son ami Mark Tapley, reprend avec une virulence accrue les critiques précédemment formulées.
Cependant, American Notes n'est pas né aussi spontanément qu'on a pu l'imaginer. Il existe une pléthore de récits de voyage aux États-Unis que Dickens est supposé avoir consultés. Ces récits représentent un genre spécifique dans lequel s'inscrit son livre[3], mais, comme l'écrit Nathalie Vanfasse, « force est […] de constater que, si cet ouvrage peut être mis en relation avec d'autres récits de voyage sur les États-Unis écrits à la même époque, il se nourrit aussi largement de fiction »[3].
Quoi qu'il en soit, ce petit livre semble avoir eu une influence déterminante sur l'évolution de Dickens, donc de son œuvre. En effet, comme le signale Kate Flint, la réaction du public américain ne concernant pas seulement ses écrits, mais son personnage (persona), il est devenu ce qu'elle appelle une « commodité littéraire dont la circulation lui a complètement échappé ». Du coup, renforcé comme de l'extérieur dans son nationalisme, il s'est désormais autorisé à commenter toutes sortes d'affaires publiques, que ce soit par son militantisme ou par sa fiction[4].
Parmi les nombreuses réactions américaines, deux articles se détachent, l'un, fort critique, de E. P. Whipple, l'autre de G. W. Putnam, au contraire tout acquis au visiteur. Ils ont tous les deux l'avantage de n'avoir pas été rédigés à chaud, mais après la mort du romancier en 1870. Le premier analyse et commente Notes américaines ; le second raconte le voyage et le séjour du couple avec des souvenirs de première main, puisque son auteur avait été choisi pour servir de secrétaire à Dickens pendant son périple.
Genèse

Avant de prendre le bateau à vapeur Britannia pour les États-Unis, Dickens s'astreint à lire plusieurs récits de voyage en Amérique[5]. La liste des ouvrages qu'il est censé avoir consultés, établie par Jerome Meckler, comprend Diary in America du capitaine Frederick Marryat (1839), Observations on Professions, Literature, Manners, Emigration in the United States, Made During a Residence There in 1833 d'Isaac Flidler (1833), Travels in North America in the Years 1827-1828 d'un ami de Dickens, le capitaine Basil Hall, Domesic Manners of the Americans de Frances Trollope (1832), Society in America de Harriet Martineau (1837) et De la démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville (1835 et 1840)[6]. Paul Schlicke y ajoute, sans citer de titre, le nom de James Silk Buckingham, mais cet auteur semble, comme le montre son autobiographie, avoir plutôt fréquenté l'Orient[7]. Sans aucun doute, comme n'importe quel voyageur, Dickens se prépare à visiter un nouveau pays et veut se renseigner sur ses paysages et ses traditions, mais il est tout aussi certain qu'il songe déjà à l'ouvrage qu'il va rédiger dès son retour[8]. De toute façon, il espère que ce périple sera productif et rémunérateur : après cinq livres majeurs en cinq ans, sans compter plusieurs ouvrages de moindre envergure, il craint que ne s'épuise sa veine créatrice et voit dans un récit de voyage l'occasion d'écrire avec moins de contrainte tout en glanant du matériau neuf pour son prochain roman, ce qui sera effectivement le cas avec Martin Chuzzlewit[8].
Jusqu'alors, l'idée chez Dickens d'un voyage en Amérique était restée intermittente, mais la décision de la réaliser se trouva soudain prise en . Pourtant, la saison ne s'y prêtait guère, avec des automnes pas toujours cléments et des hivers à coup sûr rudes ; de plus, la traversée s'avéra particulièrement agitée, ce qui rendit d'autant plus agréable la réception à laquelle il fut convié dès son arrivée et qui, selon lui, « avait surpassé tout ce à quoi un roi ou un empereur pouvait s'attendre »[9]. Ce n'était que justice, Dickens étant désormais reconnu, des deux côtés de l'Atlantique, comme l'écrivain le plus éminent de sa génération[8]. De plus, lui-même se considère comme un radical en politique et se sent tout disposé à admirer les réalisations démocratiques de la jeune république ; les Américains, quant à eux, s'attendent à rencontrer un esprit ouvert, ne se réclamant pas de l'éternel cliché auquel la partialité de tant de visiteurs précédents les a habitués, qui présente le Vieux Monde retranché sur ses certitudes face aux États-Unis[8].

La réalité est qu'il ne fallut pas longtemps pour que ces espoirs réciproques fussent déçus. Dickens s'aliéna la presse avec son exigence d'un copyright international, et se trouva fort irrité des attaques dont il devint l'objet, et surtout, du ton employé pour le critiquer. De plus, nombre d'habitudes américaines lui parurent vite nauséabondes : les crachats sans retenue, le manque d'hygiène personnelle, la grossièreté des convives à table, sans compter la familiarité générale faisant de lui une sorte de phénomène que s'approprie tout un chacun sans la moindre réserve. Plus dérangeante est la découverte progressive, alors qu'il s'enfonce le long de la ligne Mason-Dixon, démarcation entre les états abolitionnistes et les états esclavagistes[10], des réalités de cette « institution bizarre » qu'est l'esclavage, qui suscite en lui une horreur absolue. Aussi est-il tout aussi heureux, alors qu'il s'embarque en juin pour le voyage de retour, de quitter l'Amérique que de rentrer chez lui[8].
Pendant son séjour, Dickens écrivit de nombreuses lettres, surtout à son ami John Forster, manifestement dans l'intention d'utiliser ces aide-mémoire pour son futur livre, « stratégie payante », écrit Paul Schlicke, puisque American Notes fut prêt dès le début d', soit moins de quatre mois après le retour en Angleterre. Alors qu'il était au travail, il demanda à divers autres correspondants, l'illustrateur Daniel Maclise surtout, de lui renvoyer ses lettres pour finaliser certains chapitres ; en d'autres occasions, par exemple lorsqu'il décrit les méthodes appliquées pour l'éducation de Laura Bridgeman, une Américaine sourde et muette, et aussi quand il discourt sur l'esclavage, son manuscrit (déposé au Victoria and Albert Museum) montre à l'évidence qu'il s'est servi de coupures de journaux ou d'autres publications collectées lors de son périple. Des sections entières de son ouvrage étaient déjà prêtes pour la correction en épreuves alors que s'en poursuivait la rédaction[8].
Ordonnance du livre
American Notes est assez nettement divisé en deux parties : la première est consacrée à la traversée, à l'arrivée et aux déplacements jusqu'à Washington, D.C., et Dickens y présente diverses institutions américaines, les écoles, les prisons et, dans la capitale, le gouvernement ; la seconde se préoccupe surtout des voyages vers l'ouest et des rigueurs auxquelles sont soumis les passagers des trains ou des diligences, ou encore, lors des déplacements sur l'eau, des péniches et autres embarcations de canal et de rivière. Certaines pages décrivent aussi les paysages traversés, qui semblent laisser l'auteur assez indifférent[8]. Le ton critique de l'ensemble ne surprend pas, ayant déjà été annoncé par le titre : en effet, American Notes for General Circulation est en soi un jeu de mots lourd de signification, puisqu'il peut se traduire par « Billets de banque américains en circulation généralisée », allusion aux crises bancaires du pays et au manque de fiabilité des coupures privées, et plus directement, selon Michael Slater, à la faillite de la seconde banque des États-Unis et à la panique monétaire qui s'ensuivit en 1837, dont les effets se faisaient toujours sentir en 1842[11].
En juillet, Dickens avait écrit une introduction à son livre, mais, se rendant au conseil de John Forster, il se décida au dernier moment à ne pas la publier. En réalité, il s'agissait d'un chapitre qui aurait sans doute bien éclairé les lecteurs sur ses intentions : il ne prétendait pas, disait-il en substance, avoir analysé les institutions et le mode de vie américains, ni s'être spécifiquement appuyé sur son expérience personnelle ; il s'agissait simplement d'un « catalogue de ses impressions » et de ses réflexions à leur propos, et aussi de sa revendication au droit de rendre compte le plus honnêtement possible des « abus et faiblesses » rencontrés aux États-Unis, « tout comme il l'avait déjà fait et le ferait toujours dans son propre pays »[12]. Évidemment, Forster avait craint que cette introduction, une fois publiée, n'avivât encore la colère des Américains, déjà suffisamment scandalisés par la matière même du livre[12].
Accueil

Le livre, d'ailleurs, se vend bien, surtout aux États-Unis en éditions piratées, mais les comptes rendus anglais restent décevants. Alors que Dickens s'attend à la vitupération de la presse d'outre-Atlantique, il est surpris et choqué de la tiédeur plutôt négative de ses compatriotes[12] : dans l'ensemble, la critique britannique se plaint que les descriptions des paysages et des différents lieux visités, tout comme les commentaires du visiteur, n'apportent rien de nouveau et qu'on n'y retrouve pas le cachet proprement « dickensien » auquel l'auteur a habitué ses lecteurs. En revanche, la critique américaine, elle, se déchaîne, accusant l'ouvrage de n'être qu'une déformation, parmi tant d'autres, des vertus républicaines restées incomprises et une piètre manifestation d'hostilité et de jalousie vengeresses. Seuls les abolitionnistes, toujours prêts à recueillir un appui d'où qu'il vienne, apportent de l'eau au moulin de Dickens. Bien des amis américains du romancier, dont Washington Irving qui avait œuvré pour ce voyage, s'éloignent de lui, surtout après la nouvelle charge de Martin Chuzzlewit[12].
Il se peut que le dernier chapitre d'American Notes ait été rédigé longtemps après 1842, au retour de la tournée de lectures publiques que Dickens entreprend aux États-Unis en . En effet, lors d'un dîner de gala donné en son honneur à New York le , il rend hommage aux « grandioses changements, à la fois physiques et moraux, qu'[il] a constatés autour de [lui] après une absence de vingt-cinq années », ajoutant que, désormais, ces dernières considérations seront ajoutées à toute nouvelle édition de Notes américaines et de Martin Chuzzlewit[12].
Sources et contexte

Lorsque Dickens écrit American Notes, la mode des récits de voyage aux États-Unis est en pleine expansion. Les Européens sont en effet très attirés par ce nouveau modèle de société, d'autant qu'il a été forgé par des émigrés du Vieux Continent. Dès le XVIIIe siècle, alors que l'Amérique était toujours une colonie britannique, l'énergie et l'esprit d'aventure déployés à conquérir les territoires de l'Ouest fascinaient l'imagination, surtout du fait que ces pionniers, souvent réfugiés pour des raisons religieuses, partaient de rien et ne connaissaient pas encore de divisions sociales[13]. Dickens rend d'ailleurs compte de cette réalité devenue mythique, lorsqu'il explique qu'après avoir vu la côte Est, il désire s'enfoncer dans le centre du pays, afin de répondre « aux vieux chuchotements si souvent entendus à la maison, alors qu'il n'imaginai[t] pas s'y trouver un jour ; et pour rêver de nouveau à des cités surgissant de terre comme les palais dans les contes de fées, au beau milieu des solitudes sauvages et des forêts de l'ouest »[14].

Après la Déclaration d'indépendance de 1776, puis la signature de la Constitution des États-Unis le , outre l'intérêt porté aux pionniers, naît une curiosité pour la nation américaine, avec sa spécificité sociale, politique et économique[13]. Les Anglais, en particulier, comme Frederick Marryat, veulent savoir, puisque la nouvelle société américaine est en majeure partie issue de leur peuple, si leurs cousins d'outre-Atlantique sont restés anglais ou s'ils sont devenus très différents[15] ; tel est aussi le cas de Harriet Martineau qui fait le déplacement, « fortement désireuse d'admirer les institutions démocratiques, mais nantie d'une suprême ignorance quant à la manière dont le peuple américain s'est hissé à leur niveau ou, au contraire, a failli à sa propre théorie »[16] ; en fait, Harriet Martineau invente la sociologie sans le savoir, car, durant sa visite de deux ans entre 1834 et 1835, faisant preuve d'une remarquable inventivité, elle décide de rencontrer toutes les couches de la population, visite des prisons, des asiles d'aliénés, des sociétés savantes, des usines ainsi que des bordels, se consacre à l'étude systématique de l'économie, de la politique, du système éducatif, de la famille, des classes sociales et du statut de la femme, travail rappelant celui d'Alexis de Tocqueville, mais assis sur une base méthodologique[13].
De plus, au XIXe siècle, les principes énoncés dans les textes fondateurs[17] commencent à porter leurs fruits, ce qui incite les Européens à la comparaison. Il n'est donc pas étonnant que Dickens consacre une grande part de son livre à confronter les théories professées par ses hôtes américains et leur application[18]. Sa visite à la Chambre des représentants des États-Unis (United States House of Representatives)[N 1] fait l'objet d'un compte rendu cinglant d'ironie : « Ai-je reconnu dans cette assemblée un groupe d'hommes disposés dans leur nouveau monde à corriger certains des vices hypocrites de l'ancien, ayant nettoyé les chemins menant […] au pouvoir, débattu et légiféré pour le bien commun, et ne connaissant d'autre parti que leur propre patrie ? »[19]. La réponse est évidemment négative : il a constaté la fraude électorale, la corruption des fonctionnaires, l'aventurisme des élus avides d'argent et de profit véreux ; il a été témoin de la violence politique, et surtout, il a vu l'esclavage en action, fort éloigné des textes fondateurs, et il crie son indignation : « Dans le wagon réservé aux nègres où nous avons voyagé, se trouvaient une mère et ses enfants qui venaient juste d'être pourchassés […] Le champion de la vie, de la liberté, de la quête du bonheur qui les avait achetés, avait emprunté le même train »[20].

Non seulement les Européens jaugent les pratiques sociales, économiques et politiques des États-Unis, ils comparent également le pays à leur continent et voient en l'outre-Atlantique comme un laboratoire d'idées pouvant, le cas échéant, être transposées chez eux[21]. C'est pourquoi, comme d'autres écrivains, par exemple Frederick Marryat, Dickens veut en savoir plus sur les systèmes de discipline pénitentiaire, en particulier sur la prévention et le traitement de la délinquance juvénile[22]. En ce domaine, les États-Unis lui paraissent devoir servir de modèle pour l'Angleterre, surtout par leur pratique du silent system[23], qui permet aux prisonniers de travailler en groupe mais en gardant le silence : il approuve l'adoption par l'Angleterre, « depuis quelques années », de cette forme de discipline et en vante les bienfaits[22].
De telles confrontations vont dans les deux sens et ne tournent pas toujours à l'avantage des Américains. Dickens constate ainsi que la législation sur les condamnés à mort est plus tolérante en Angleterre, où le condamné peut au moins profiter du grand air et de l'exercice physique « à certains moments de la journée »[24]. Pour autant, il reste lucide quant à la portée de telles comparaisons[21], car il sait faire la part des contingences géographiques, climatiques, sociales et économiques[21] : en particulier, écrit-il, « l'Amérique, pays nouveau et ne souffrant pas de surpopulation, a le grand avantage dans ses prisons de pouvoir fournir à ses détenus un travail utile et profitable ; chez nous, il existe tout naturellement un très fort préjugé contre le travail en milieu pénitentiaire, quasi insurmontable, pour la simple raison que d'honnêtes citoyens n'ayant commis aucune infraction se retrouvent condamnés à rechercher en vain du travail »[25].

Les Américains eux aussi écrivent des récits de voyage, curieux qu'ils sont de connaître l'opinion des Anglais sur leur ancienne colonie ; ils sont en outre très friands des œuvres de Dickens dont ils ont apprécié les Esquisses de Boz, et il leur importe d'apprendre du célèbre chroniqueur comment il juge leur société et leurs institutions[26]. La proximité entre les deux pays s'étant accrue depuis que le bateau à voile a cédé la place au bateau à vapeur, les récits de voyage outre-Atlantique se sont multipliés et American Notes leur doit sans doute quelque chose[26].
Les Notes américaines et les récits de voyage
Se pose la question de savoir si Dickens n'a pas été influencé par la littérature de voyage qu'il avait lue et si son livre ne comporte pas une part de déception induite par les représentations utopiques de l'Amérique dont il était imbu avant son départ[26]. Jerome Meckler est d'avis que ses lectures l'avaient en effet conduit à penser qu'il allait trouver là le meilleur des mondes possibles, et conjointement, qu'il était porté à accentuer les approches déjà négatives d'autres écrivains[27]. Cependant, Percy G. Adams remarque qu'au contraire, les auteurs ont souvent tendance à mettre en doute la crédibilité de leurs prédécesseurs ou contemporains et cherchent à prouver la supériorité de leur propre vision[28], ce qui fait dire à Nathalie Vanfasse que les deux positions doivent être nuancées[26].
American Notes, en effet, est moins virulent que les chapitres de Martin Chuzzlewit consacrés au même sujet, voire que les discours prononcés et les lettres rédigées par le voyageur au cours de son périple. Si la critique définit volontiers l'ouvrage comme un réquisitoire dénonçant les manières répugnantes des Américains, leur violation du copyright des auteurs européens, le crime de l'esclavage, en réalité, la question du copyright, même si elle avait été soulevée lors de discours de Dickens, d'ailleurs non transposés dans le récit, ne s'y trouve pratiquement pas évoquée[26]. En fait, il ressort de sa lecture qu'au départ, l'impression de Dickens est très favorable, qu'elle commence à évoluer lors de son arrivée à New York et que « la descente aux Enfers », comme l'écrit Nathalie Vanfasse, ne se produit qu'à la jonction entre l'Ohio et le Mississippi[29], où, découvrant la réalité de l'esclavage, Dickens décide, en effet, de rebrousser chemin.
S'ajoute à cela le fait que si, comme l'affirme péremptoirement la critique, il est rentré ulcéré par sa visite, il a tout de même rencontré sur le continent américain la société presque idéale à laquelle il aspirait, celle du second pays parcouru, le Canada[29] : il écrit en substance que ce pays garde une place privilégiée dans son souvenir, que bien peu d'Anglais le voient tel qu'il est, que c'est une terre de promesses solide et saine, et que, pour lui qui avait l'habitude de le considérer comme un pays laissé pour compte et arriéré, ce fut une immense surprise de constater sa fiévreuse activité, la pérennité de sa prospérité, la haute tenue de sa presse publique, tout comme le degré de confort et de bonheur qu'assure une activité industrieuse et honnête[30]. Ainsi, le Canada représente pour lui l'utopie qu'il rêvait de trouver en arrivant sur la côte américaine[29] : ses descriptions des paysages et des villes, ses appréciations de la société sont alors empreintes d'enthousiasme, et, lorsqu'il contemple les chutes du Niagara, il se fait même dithyrambique :
« Oh, comme les épreuves et les affres de la vie quotidienne s'effacèrent et s'éloignèrent au cours des dix journées mémorables que nous avons passées sur cette Terre Enchantée ! Quelles voix n'ont-elles pas surgi des eaux rugissantes ; quels visages disparus de la surface de la terre n'ont-ils pas porté leur regard sur moi depuis les profondeurs étincelantes ; quelles promesses enchanteresses n'ont-elles pas lui dans ces larmes angéliques, avant de s'enlacer aux arcs somptueux des arcs-en-ciel sans cesse changeants[31]. »
En réalité, Dickens croit voir et entendre Mary Scott Hogarth, sa jeune belle-sœur décédée prématurément quelques années plus tôt, qu'il ne peut oublier : il ressent soudain l'impression qu'elle est présente dans ce paysage sublime, qu'elle y est venue plusieurs fois depuis que « son doux visage s'est estompé de [s]a vue terrestre » (« her sweet face fade from my earthly sight »)[32]. Tout au long de ce périple américain, il s'est senti entouré et touché par « cet esprit qui guide [s]a vie […], le doigt invariablement pointé vers les sphères d'en haut depuis plus de quatre ans[33],[34]. »
- Frances Trollope, par Auguste Hervieu.
- La prison de Sing Sing en 1855.
- Danse des fidèles durant un office shaker.
- Confluence de l'Ohio et du Mississippi.
- Vue de la prairie américaine.
Ainsi, sa déception n'est pas complète[29]. Et il est à remarquer qu'il ne fait pas directement allusion aux ouvrages de James Silk Buckingham, d'Harriet Martineau et de Frederick Marryat qu'il a lus (ce qui le distingue de la majorité des autres écrivains qui s'opposent aux récits de voyage existants, ceux précédemment cités), ni même aux écrits de Frances Trollope[N 2], en particulier Mœurs domestiques des Américains, critique sévère très appréciée en Angleterre, mais soulevant la colère de la société anglo-américaine. À la différence de beaucoup, il ne dote pas non plus American Notes d'une préface renvoyant aux autres récits ; autrement dit, ses idées sur les États-Unis lui viennent surtout de ce qu'il a constaté et entendu sur place : ainsi, il se permet de chanter le charme des Bostoniennes : « J'en avais déjà entendu éloquemment parler, mais n'ayant jamais cru ce qu'on m'avait raconté, je ne fus point déçu ; de fait, les dames sont sans aucun doute très belles — de visage : mais là, il me faut m'arrêter[35]. »
Quand Dickens parle de son dégoût pour l'habitude qu'ont les Américains de recracher leur chique n'importe où, loin de dénigrer les auteurs ayant évoqué cette habitude avant lui, il s'emploie au contraire à souligner qu'ils n'avaient nullement exagéré leur répugnance, voire qu'ils l'avaient minimisée[29]. Parfois, il reconnaît qu'il n'a pas apprécié leurs commentaires à leur juste valeur, et son récit surenchérit sur leurs comptes rendus sans les critiquer :
« Comme Chicago peut être appelée le quartier général de la salive noircie de tabac, le moment est venu d'avouer que la prévalence de ces odieuses pratiques de machouillage et d'expectoration se firent alors pour moi fort désagréables avant de devenir odieuses et nauséabondes […] Dans les bâtiments publics, on implore les visiteurs d'expulser ces glaires ou ces « conglomérats », comme j'ai entendu les appeler certains messieurs adeptes de ce genre de friandises, dans les crachoirs officiels plutôt que sur le soubassement des colonnes de marbre. […] En certains endroits, cette pratique fait intrinsèquement partie de chaque repas et visite matinale, comme de tous les rapports de la vie quotidienne. L'étranger qui suit les chemins que j'ai empruntés, constatera qu'elle fleurit dans toute sa splendeur, avec un suprême degré de luxuriance, à Washington. Et qu'il ne se persuade point, comme, à ma honte, je l'ai moi-même fait, que les touristes qui nous ont précédés en ont exagéré l'amplitude[36]. »
De telles constatations conduisent Dickens à dénoncer la publicité mensongère diffusée en Europe pour attirer les immigrants outre-Atlantique[29] : « Au confluent des deux rivières, l'Ohio et le Mississippi, le terrain est si plat, si en contrebas et si marécageux, qu'en certaines saisons de l'année, il est inondé jusqu'au faîte des habitations, devenant alors un véritable bouillon de culture pour les fièvres et la mort ; vanté en Angleterre comme une « Mine d'or d'espoir », objet de toutes les spéculations fondées sur le mensonge, il est synonyme de désastre pour nombre de gens. Ce Cairo n'est en fait rien d'autre qu'un sinistre bourbier[37]. »
En somme, si Dickens s'est servi des récits de voyage de ses prédécesseurs, comme en témoignent, par exemple, les ressemblances de son parcours et de son compte rendu avec ceux de son ami Basil Hall, mêmes prisons et hôpitaux visités dans l'Est, plus particulièrement le pénitencier de Sing Sing près de New York, même séjour dans la ville manufacturière de Lowell non loin de Boston, même intérêt pour la secte des Shakers, membres d'une branche du protestantisme issue des quakers née au début du XVIIIe siècle, à Lebanon, en Pennsylvanie, même parcours de la prairie américaine, etc., il s'avère pour autant difficile d'affirmer qu'il prend le contre-pied d'écrivains élogieux et rivalise avec ceux qui font de la critique leur fonds de commerce. En fait, note Nathalie Vanfasse, ce qui frappe le plus dans American Notes , c'est la part de fiction dont se nourrit l'ouvrage[38].
Voyages et voyageurs fictifs dans Notes américaines

La littérature américaine

Dans son récit, Dickens se réfère à la littérature américaine, plus particulièrement à l'œuvre de Washington Irving et à son The Kinckerbocker's History of New York (1809)[38],[N 3],[39] ; alors qu'il est en route pour New York, il reconnaît le nom de localités évoquées dans ce livre. Aussi mentionne-t-il Heel Gate, The Hog's Back, The Frying Pan et autres lieux-dits devenus familiers[40]. Il en est de même lorsqu'il se rend au Canada où les montagnes de Kaatskill évoquent pour lui les aventures de Rip Van Winkle (The Sketch Book)(1819)[41]. Et lorsqu'il décrit sa déception au spectacle de la prairie américaine, il se peut qu'il ait en mémoire le cycle des Histoires de Bas-de-Cuir de James Fenimore Cooper, comprenant cinq romans historiques, publiés de 1823 à 1841, et évoquant, à travers la vie du chasseur blanc Natty Bumppo, l’histoire des États-Unis de 1740 à 1804[42],[38].
La fiction universelle
- James Fenimore Cooper (1789-1851).
- Daniel Defoe (1660-1731).
- Jonathan Swift (1667-1745).
- Alain-René Lesage (1668-1747).

Paradoxalement, lorsqu'il a besoin de se référer explicitement à des voyages et à des voyageurs, c'est plutôt vers la fiction qu'il se tourne[38] : ainsi évoque-t-il Robinson Crusoé pour décrire un couple qui lui paraît assez louche sur le navire où sa femme et lui ont embarqué pour les États-Unis : « un couple mystérieux, comme fugitif, une dame plutôt agréable à regarder et un monsieur bardé de plus de fusils que Robinson Crusoé, avec une pelisse de tir et deux gros chiens à bord »[43] ; et lorsqu'il voyage dans le wagon réservé aux noirs, il le décrit en des termes rappelant Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift : « une grande caisse haletante et maladroite, telle celle dans laquelle Gulliver embarqua lors de son départ du royaume de Brobdingnag »[44], et l'allusion à Gulliver se répète quand, sur un petit vapeur de rivière en partance pour Hartford dans le Connecticut, il se voit réduit à occuper une cabine minuscule, « lilliputienne », écrit-il, où est quand même casé un fauteuil à bascule, ce qui provoque son hilarité : « Il serait impossible de se rendre n'importe où en Amérique sans un fauteuil à bascule »[45],[38].
Autre référence, française cette fois, le Gil Blas de Santillane de Lesage, qui se rappelle à lui à la vue des porcs en liberté dans New York et ailleurs ; il y va de sa plume pour un petit conte picaresque à la manière de Lesage auquel il rend hommage à la fin de son paragraphe[46], et à un autre endroit de son récit, sur le vapeur l'emmenant vers l'ouest, il associe Lesage et Swift pour décrire le morne ennui que génère le spectacle de passagers engloutissant sans façon leurs victuailles à une vitesse record, tels, dit-il, « des compagnons de route d'une espèce animale, avant de s'esquiver comme des voleurs d'un air renfrogné »[47],[48].

Le thème du voyage étant prévalent dans les contes des Mille et Une Nuits, l'un des ouvrages préférés de Dickens dans son enfance[49], il n'est pas étonnant qu'on en retrouve l'écho dans Notes américaines[50]. Ainsi, le quartier de Wall Street à New York se voit associé à cet univers exotique où « l'homme des Mille et une nuits » est évoqué avec son coffre-fort ; de même, à propos cette fois de l'esclavage, Dickens se réfère au « Noir dans les Voyages de Sinbad avec un œil au milieu du front rougeoyant comme un charbon ardent[20] ».
L'appel à son propre art
Ces constantes références littéraires constituent bien une spécificité du récit de voyage à la Dickens, ce qui confère à Notes américaines une dimension pittoresque que les lecteurs avertis peuvent reconnaître et qui tranche avec les rapports factuels qui leur sont d'habitude présentés[50]. Par exemple, alors que Basil Hall ne fait que décrire aussi objectivement que possible le système d'isolement pénitentiaire, Dickens, lui, fait appel à son imagination de romancier pour restituer l'état d'esprit des détenus soumis à cet isolement : « Toujours et encore, [le prisonnier] retombe sur son lit et y gît en gémissant ; soudain, il fait un bond, à l'affût de savoir si un autre homme s'approche, s'il existe une autre cellule semblable à la sienne de chaque côté, et il tend l'oreille avec avidité »[51]. De façon identique, lors de la visite d'un institut pour aveugles à Boston, au lieu de se contenter d'une description générale, il se focalise sur une jeune femme, Laura Bridgman, qui, sourde et aveugle, apprend avec l'aide d'un médecin à communiquer avec ses proches : sa technique n'est alors pas très différente de celle que déploient les romans sentimentaux[50],[N 4],[52], puisque l'histoire de la jeune femme n'est pas livrée à l'état brut, mais par l'entremise du journal du médecin. Il s'agit donc d'un récit, entre guillemets, dans le récit, dans lequel Dickens a opéré des choix pour ne retenir que les extraits les plus émouvants, tout en regrettant, coquetterie d'auteur sûr de ses effets, « de ne pouvoir présenter l'ensemble [du journal] »[53],[54].
« Le basculement du réel dans la fiction » (Nathalie Vanfasse)

Il arrive même que Dickens se réfère à sa propre fiction : par exemple, pour rendre au mieux les impressions ressenties lors du mal de mer qui l'assaille lors du retour en Angleterre, il se tourne vers son Barnaby Rudge, écrit un an plus tôt[54], où il décrit les sentiments d'horreur du vieux Mr Willet, dont le bar de Chigwell vient d'être envahi par la foule hurlante et déchaînée, et il ajoute : « Si Neptune lui-même avait fait irruption avec son trident, j'aurais considéré cet événement comme la plus normale des choses[55],[56] ».
Outre la dimension imaginaire, certaines formes, formules et images de Notes américaines font basculer le réel dans la fiction et contribuent « à lui attribuer une qualité visionnaire[56] ». La description du Mississippi devient même fantastique, quand Dickens évoque des arbres et des souches énormes dont les racines enchevêtrées deviennent des « corps monstrueux […] à la chevelure emmêlée » ou des « sangsues géantes » ou encore « des serpents blessés[37] ». À l'occasion, il emploie également des images très littéraires, par exemple lorsqu'il compare les couchettes superposées d'un bateau l'emmenant vers l'ouest américain à des étagères suspendues « où les passagers étaient la bibliothèque qu'on allait ranger sur le côté, sur trois étages, jusqu'au matin[57] » ; il y a là très exactement ce que Tzvetan Todorov décrit, lorsqu'il parle, à propos du fantastique, de « l'hésitation entre le surnaturel et le naturel, le possible ou l'impossible et parfois entre le logique et l'illogique[58] ».
Notes américaines se caractérise aussi par l'imagination scénique qui conduit Dickens à utiliser de nombreuses références au théâtre et à l'art de la scène : par exemple, la ville de Boston lui évoque, par son entrelacs de rues et de carrefours à angle droit, le passage d'une pantomime où se cache « le clown en pantalon bouffe derrière chaque embrasure de porte ou chaque pilier » et où « Arlequin et Colombine logent chez un tout petit horloger, au premier étage, près de l'hôtel[59],[60] ». Certaines scènes sont même composées de façon particulièrement théâtrale, par exemple la relation du discours d'un prêcheur un tantinet excentrique, dont Dickens fait alterner les phrases avec de véritables didascalies, indications scéniques et accessoires de scène[61],[56].
Conclusion
Notes américaines relève donc du genre des récits de voyage aux États-Unis, sans pour autant que Dickens se confine aux lois établies par ses prédécesseurs ou contemporains ; il ignore la rivalité souvent de mise entre écrivains désireux d'imposer leurs vues aux dépens de celles de leurs confrères ; le livre se rattache aussi à d'autres formes de littérature, le récit fictionnel, le conte et le théâtre, d'où sa logique à la fois réaliste et imaginaire[62].






