Zerai Deres
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Zerai Deres (en alphasyllabaire guèze : ዘርኣይ ደረስ), né le 1er mars 1915 dans le qebelé d'Adihiyis, dans la province de Serae (en), en Érythrée italienne (ou en 1908 selon le calendrier éthiopien) et mort le à Barcellona Pozzo di Gotto, en Sicile, est un traducteur et patriote érythréen, devenu héros symbolique de l'anticolonialisme et de l'antifascisme.
En 1938, il se livre à un acte de dévotion publique envers un symbole important de son pays natal, le monument du Lion de Judah, que les Italiens avait dérobé deux ans auparavant à Addis-Abeba lors de la seconde guerre italo-éthiopienne. La statue était alors conservée à Rome au pied l'obélisque du monument de Dogali, situé alors viale Einaudi, dans un petit square situé face au musée national romain[1]. Il proteste contre le colonialisme italien en brandissant un cimeterre, puis blessant plusieurs personnes. Cela conduit à son arrestation et à son internement dans un hôpital psychiatrique en Sicile pendant sept ans, jusqu'à sa mort.
Néanmoins, les historiens italiens contemporains doutent de son instabilité mentale et la protestation de Zerai, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, est considérée par l'historiographie érythréenne et éthiopienne comme faisant partie du mouvement contre l'occupation italienne.
Zerai est considéré comme un héros populaire de l'anticolonialisme et de l'antifascisme en Érythrée et en Éthiopie.
Enfance et éducation

Zerai Deres naît le 1er mars 1915 dans le qebelé d'Adihiyis, dans la province de Serae, alors sous domination de l'Érythrée italienne. Certaines sources retiennent cependant l'année 1908, en raison des divergences de conversion entre les calendriers éthiopien et grégorien. Son père, Deres Hagos, décède lorsqu'il n'a que deux ans, et il est élevé à Hazega, le village d'origine de sa mère, Woizero Habtu, situé près d'Asmara.
Issu de l'ethnie tigrinya, Zerai grandit dans une société coloniale profondément structurée par les hiérarchies raciales instaurées par l'Italie fasciste. Comme d'autres enfants de familles locales chrétiennes, il est envoyé dans les écoles missionnaires catholiques tenues par les capucins, institutions qui servaient à la fois d'outil d'évangélisation et de formation d'une élite subalterne.
Il se distingue rapidement par ses aptitudes intellectuelles, en particulier par sa maitrise de l'italien[B 1], langue du colonisateur et instrument de mobilité sociale. Il poursuit sa scolarité au séminaire capucin de Segeneiti, près d'Asmara, qui préparait des jeunes Érythréens à la prêtrise ou à des fonctions d'auxiliaires religieux. Toutefois, il abandonne sa formation ecclésiastique. Plusieurs témoignages suggèrent que ce retrait fut lié aux attitudes discriminatoires et racistes de ses enseignants italiens, ce qui marqua profondément son rapport au pouvoir colonial.
Privé de perspectives religieuses, Zerai met à profit ses compétences linguistiques en devenant interprète[B 2],[B 3], fonction rare et valorisée dans l'administration coloniale. Ce rôle le place dans une position ambivalente : intermédiaire indispensable entre Italiens et Érythréens, mais également témoin direct des rapports de domination et de mépris qui caractérisaient la société coloniale.
Le 6 octobre 1936, il s'illustre par un acte audacieux : il envoie au journal colonial Corriere Eritreo une lettre signée « Un indigène ». Dans ce texte, il conteste un éditorial prônant la ségrégation raciale et défend la participation des Érythréens aux entreprises militaires italiennes. Ce geste, exceptionnel dans un contexte où toute contestation de la politique coloniale pouvait entraîner de lourdes sanctions, révèle déjà sa conscience politique précoce et son refus de l'infériorisation des colonisés.
« Les indigènes, dont la présence vous inspire tant de dégoût, sont souvent fiers d'être des sujets italiens. En Libye, en Somalie et dans la récente guerre contre leur patrie, dans les luttes étrangères, ils vous ont protégés de leur corps et ont parfois payé de leur vie. Je peux vous assurer qu'il n'est pas exagéré de dire que les indigènes vous ont fourni les moyens de vaincre. L'interprétation erronée de tant de mérites et d'actes d'héroïsme accomplis pour l'Italie ne peut être que l'indice d'un gouvernement essentiellement étranger et impérial. »
En avril 1937, il se marie à Asmara. Ce moment charnière de sa vie personnelle coïncide avec une intensification de son engagement politique et annonce son départ prochain pour l'Italie, où il sera recruté comme interprète auprès de nobles éthiopiens déportés après les massacres de Yekatit 12[B 4],[B 5].
Arrivée à Rome

Le 19 février 1937, deux Érythréens tentent d'assassiner Rodolfo Graziani[B 1],[B 5], vice-roi de l'Afrique orientale italienne et gouverneur général du Shewa pendant l'occupation italienne de l'Éthiopie. En retour, avec la permission du secrétaire fédéral Guido Cortese, de nombreux civils italiens, des membres de l'armée et des forces paramilitaires connues sous le nom de Chemises noires ont mené des représailles sanglantes pendant trois jours à Addis-Abeba. Connu en Éthiopie sous le nom de massacre de Yekatit 12, il a entraîné la mort de milliers de personnes et l'arrestation de nombreux nobles aristocrates amhara, dont environ 400 ont ensuite été déportés à Rome, Longobucco, Mercogliano, Ponza, Tivoli et Asinara, en Italie. Pour gérer la déportation, le ministère italien des Colonies engage de nombreuses personnes, dont Zerai Deres comme interprète pour les nobles éthiopiens déportés en Italie[B 4],[B 5] et pour sa maitrise de l'italien[B 1] et de sa connaissance du tigrinya et de l'amharique.
Il est affecté à la maison de détention et de surveillance réservée aux prisonniers politiques éthiopiens installée à Rome, où plusieurs membres de la noblesse et de la famille impériale avaient été transférés. Parmi eux figuraient notamment le ras Desta Damtew, le ras Imru Haile Selassie et d'autres dignitaires vaincus lors de la guerre italo-éthiopienne. Zerai occupe un rôle délicat : il devait assurer la communication quotidienne entre les autorités coloniales italiennes et les nobles éthiopiens, souvent traités comme des prisonniers de prestige, utilisés à des fins symboliques par le régime fasciste.
Son travail l'expose directement à l'idéologie et à la propagande du fascisme italien, mais aussi à la souffrance des exilés éthiopiens. Plusieurs témoignages soulignent que Zerai, bien que subalterne, fit preuve d'une fidélité constante aux nobles dont il traduisait les propos, refusant parfois d'adoucir leurs critiques à l'égard des autorités. Cette position intermédiaire, à la fois d'observateur et d'acteur, contribua à forger son identité politique.
Son séjour en Italie l'immerge dans la métropole fasciste, où l'idéologie coloniale s'affichait dans l'espace public à travers monuments, cérémonies et symboles exaltant la conquête de l'Afrique orientale. Pour un jeune Érythréen colonisé, confronté à la puissance symbolique de Rome et à la glorification de la domination italienne, cette expérience nourrit un sentiment d'humiliation mais aussi de révolte latente. L'Italie de Mussolini cherchait en effet à instrumentaliser la présence de dignitaires éthiopiens déportés pour légitimer son empire africain. La fonction d'interprète confiait à Zerai une certaine responsabilité, mais l'exposait également à la surveillance étroite de la police politique, qui soupçonnait toute velléité de sympathie envers les prisonniers. Cette situation ambiguë allait culminer quelques années plus tard, lors de l'épisode resté célèbre de l'incident du Lion de Judah.
L'incident au monument du Lion de Juda

Le 15 juin 1938, Zerai Deres se trouve à Rome[B 6], en service auprès des nobles éthiopiens déportés. Selon plusieurs sources, il était chargé ce jour-là d'accompagner une délégation en visite officielle sur le boulevard de la Princesse de Piémont (en 2025, le boulevard Luigi Einaudi), où avait été installé le monument du Lion de Judah[B 1] ; Benito Mussolini, Adolf Hitler et le roi Victor-Emmanuel III regardant cette parade depuis le balcon du Duce de la Piazza Venezia[B 7]. Cette statue, trophée de guerre saisie à Addis-Abeba lors de l'occupation de 1936[B 8], avait été transportée dans la capitale italienne afin de symboliser la soumission de l'Empire éthiopien au régime fasciste. Ce symbole de la monarchie éthiopienne était placé sous le monument aux morts de la bataille de Dogali[B 6].
Face à ce symbole de la dépossession coloniale, Zerai aurait été saisi d'une profonde émotion. Les récits divergent quant au déroulement exact des événements : certains témoignages évoquent une réaction « mystique », au cours de laquelle il se serait mis à réciter des passages du Kebra Nagast, texte sacré éthiopien, en invoquant le retour du souverain légitime Hailé Sélassié[B 2],[B 5] et la délivrance de l'Afrique orientale. D'autres soulignent plutôt un acte de défi politique, accompli de manière consciente et délibérée devant les passants et les représentants de l'État fasciste. Quoi qu'il en soit, Zerai se serait jeté en direction du monument, brandissant un petit sabre cérémoniel[B 8],[B 5], un cimeterre, ou une épée[B 7],[B 3]. Dans l'agitation, il blesse légèrement quelques personnes présentes[B 4],[B 2],[B 1],[B 3], dont un policier, un employé des chemins de fer italiens (Vincenzo Veglia), un employé de l'État (Ferdinando Peraldi) et le maréchal en chef de l'infanterie (Mario Izzo), avant d'être maitrisé par les forces de l'ordre. L'incident, rapidement étouffé par la presse fasciste, fut néanmoins commenté dans les milieux coloniaux et éthiopiens, où il prit valeur de geste héroïque et symbolique.
Pour les autorités italiennes, l'affaire constituait une atteinte grave à la mise en scène de la domination coloniale : le Lion de Judah, exposé à Rome comme signe de la victoire impériale, avait été publiquement réinvesti de sa signification originelle par un jeune Érythréen colonisé. Plusieurs historiens y voient une forme de réappropriation symbolique qui dépassait la portée individuelle du geste, en rappelant aux spectateurs éthiopiens comme érythréens que la mémoire de l'Empire et la résistance à la domination fasciste demeuraient vivantes.
L'événement valut à Zerai Deres d'être immédiatement arrêté et interné, ouvrant une nouvelle étape de sa trajectoire marquée par la répression coloniale.
Les réactions à l'incident
L'attaque de Zerai Deres au pied du monument du Lion de Juda provoqua un vif émoi dans les milieux coloniaux italiens, mais fut rapidement étouffée par la propagande fasciste. Les journaux de l'époque, strictement contrôlés, minimisèrent l'affaire en la réduisant à un geste d'« exaltation individuelle » d'un interprète « atteint de troubles mentaux ». Ce cadrage visait à neutraliser toute portée politique de l'événement et à éviter qu'il ne soit interprété comme un acte de résistance anticoloniale.
En Érythrée et en Éthiopie, la nouvelle circula toutefois de manière informelle, notamment parmi les réseaux de lettrés et les communautés religieuses. Plusieurs témoignages oraux[B 5] recueillis après-guerre soulignent que Zerai fut perçu comme un martyr[B 9] de la cause africaine, ayant osé défier l'Empire fasciste en plein cœur de Rome. L'incident fut raconté et amplifié dans la mémoire collective, souvent interprété comme un signe de fidélité au Negusse Negest Hailé Sélassié[B 5], alors en exil à Bath, en Angleterre.
Du côté des autorités coloniales, l'épisode suscita une inquiétude réelle : il révélait que même les auxiliaires érythréens, considérés comme plus « loyaux » que les Éthiopiens, pouvaient se retourner contre le pouvoir italien. L'administration craignait que le geste de Zerai ne serve de modèle et ne ravive des foyers de contestation en Afrique orientale. C'est pourquoi il fut interné sans procès, afin d'éviter que son nom ne devienne un symbole public.
Pour des raisons politiques, le dictateur italien Benito Mussolini envisageait de rapatrier en Éthiopie les aristocrates abyssins qui n'étaient pas les bienvenus à Rome (en juillet 1939, il ne restait plus qu'un seul des quatre-vingt-dix détenus à Rome). Ce plan s'est soudainement accéléré lorsque, le 15 juin 1938, Mussolini a été informé que Zerai, qui travaillait comme interprète pour le Ras confiné à Rome, avait crié des imprécations contre l'Italie et fait l'éloge d'Hailé Sélassié devant le monument aux morts de Dogali[B 2]. Informé que des personnes avaient été grièvement blessées en tentant de faire taire Zerai, Mussolini se mit en colère et ordonna le rapatriement total de tous les nobles éthiopiens. Cependant, l'effort de rapatriement est ralenti par la nécessité d'évaluer chaque cas individuellement, car certains dignitaires éthiopiens (dont Ras Seyoum Mengesha, Ras Kebede Mengesha, Ras Moulougéta Yeggazou et Degiac Asrate Mulughietà) sont soupçonnés d'avoir inspiré la protestation de Zerai, et il est préférable de les exiler en Libye ou dans le Dodécanèse.
Plusieurs historiens ont noté que cet acte, bien que marginal au regard de l'histoire italienne, a acquis une dimension mythique, notamment à travers l'iconographie[B 6], dans l'historiographie érythréenne et éthiopienne[B 5]. Alessandro Triulzi, en 1984, parle d'une « récupération mémorielle » qui a transformé un incident localisé en un épisode central du récit national de résistance. De même, Alberto Sbacchi souligne que le silence officiel imposé par le régime fasciste renforça paradoxalement la porté de l'événement dans la mémoire des colonisés[B 10].
L'historiographie contemporaine hésite toutefois sur l'interprétation : certains y voient un acte de révolte prémédité, d'autres un geste impulsif aux accents mystiques. Dans tous les cas, les réactions contrastées (minimisation italienne et glorification éthiopienne et érythréenne) illustrent le clivage colonial dans la lecture de l'événement et expliquent la postérité singulière de Zerai Deres comme figure de la résistance.
Internement et mort
Après son arrestation à Rome en juin 1938, Zerai Deres fut transféré dans un établissement psychiatrique, officiellement en raison de son comportement jugé « délirant » et « dangereux ». Les autorités fascistes choisirent de présenter l’incident du Lion de Juda comme l’acte d’un homme « déséquilibré » afin d’en neutraliser la portée politique. Son internement permit d’éviter un procès public qui aurait pu transformer son geste en cause symbolique pour les Éthiopiens et Érythréens soumis au régime colonial.
Les sources demeurent lacunaires sur ses conditions exactes de détention. Plusieurs témoignages rapportent qu’il fut interné à l’asile psychiatrique[B 3] de Nocera Inferiore, en Campanie, où il aurait passé de longues années dans l’isolement. Les registres hospitaliers italiens de la période fasciste, souvent incomplets, confirment son internement prolongé mais ne fournissent que peu d’indications sur son traitement médical. Certains historiens évoquent des conditions de vie très dures, marquées par la privation de soins adaptés et la marginalisation typique des internés coloniaux.
La date précise de sa mort reste incertaine[B 11]. La version la plus communément admise situe son décès en 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, toujours dans l’établissement où il avait été enfermé[B 4]. D’autres hypothèses, relayées par la tradition orale en Éthiopie[B 5] et en Érythrée, suggèrent qu’il aurait pu mourir légèrement plus tard, sans certitude documentaire. L’absence d’acte de décès officiel disponible alimente cette ambiguïté.
Quoi qu’il en soit, sa mort en captivité, loin de son pays natal et sans avoir bénéficié d’un procès, renforça l’image de Zerai Deres comme victime sacrificielle du colonialisme fasciste. L’internement psychiatrique, perçu comme une manière d’effacer un geste politique en le réduisant à une pathologie, fut interprété par la mémoire éthiopienne et érythréenne comme une ultime violence symbolique exercée par l’Italie coloniale.
L'épisode a été considéré par les autorités italiennes comme un acte de maladie mentale. Zerai est arrêté, hospitalisé à la policlinique Umberto I, puis emmené à Barcellona Pozzo di Gotto[B 1] (province de Messine, Sicile) à l'asile pénal "Vittorio Madia"[B 12].
Pendant son internement, Zerai tente à plusieurs reprises de prouver qu'il est sain d'esprit, mais il ne parvient pas à convaincre les médecins italiens. Il écrit également des lettres à sa famille: le 3 décembre 1938, Zerai déclare être en bonne santé et demande à son frère Tesfazien Deres de rejeter le titre honorifique que Tesfazien a reçu du gouvernement italien. Il écrit: "Je vais bien. J'ai toujours été et je suis encore en pleine possession de mes facultés mentales. Je ne suis à l'asile qu'en raison de la politique du gouvernement". Selon l'historien italien Alessandro Triulzi, "les quelques lettres qu'il a laissées témoignent de sa lucidité".
Après sept ans à l'asile Pozzo di Gotto de Barcellona, Zerai meurt à l'âge de 30 ans, le 6 juillet 1945[B 4].
Rapatriement des dépouilles
Longtemps après sa mort en Italie, la question du rapatriement des restes de Zerai Deres devint un enjeu mémoriel et politique en Érythrée comme en Éthiopie. Dans les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, son nom circula dans la mémoire orale comme celui d’un « martyr »[B 9],[B 13] de la résistance africaine au fascisme. Cependant, ses dépouilles demeurèrent en Campanie, dans l’anonymat des sépultures réservées aux internés d’hôpitaux psychiatriques.
C’est dans le contexte de la guerre froide et des recompositions politiques de la Corne de l’Afrique que la question du rapatriement refit surface. Les autorités éthiopiennes, sous le règne de l’empereur Hailé Sélassié, s’intéressèrent à la récupération symbolique de Zerai Deres afin d’inscrire son geste dans le récit national éthiopien de la lutte contre l’occupation fasciste. Mais les démarches restèrent sans suite concrète jusqu’à la chute du régime impérial en 1974.
Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que des négociations plus sérieuses furent engagées entre Addis-Abeba et Rome. Le gouvernement éthiopien du DERG entreprit de rapatrier plusieurs figures considérées comme héroïques, dont Zerai. L’Italie accepta, dans un contexte de rapprochement diplomatique, de restituer ses restes. Le transfert intervint en 1985, accompagné d’une cérémonie officielle qui visait à présenter Zerai comme un héros pan-éthiopien[B 6].
Ce rapatriement suscita cependant des débats en Érythrée, alors encore en lutte pour son indépendance. Certains milieux nationalistes considéraient que Zerai, né à Adi Keyh, appartenait d’abord à la mémoire érythréenne et que son intégration dans le panthéon éthiopien revenait à effacer son identité d’origine. Ces tensions mémorielles traduisent la difficulté à départager l’héritage de Zerai entre un récit éthiopien centré sur l’occupation de 1935–1941 et une mémoire érythréenne en quête de figures propres.
Aujourd’hui encore, le rapatriement de ses dépouilles reste un symbole ambivalent. En Éthiopie, Zerai Deres est célébré comme un martyr[B 9] de la résistance anticoloniale, aux côtés d’autres figures comme Abune Petros. En Érythrée, son souvenir est revendiqué de manière concurrente, en insistant sur son appartenance natale au plateau érythréen et en soulignant le caractère transnational de son geste.
Tesfazien Deres, frère de Zerai et fondateur du Parti indépendant érythréen, pensant que Zerai est toujours en vie dans une prison italienne, écrit une lettre personnelle à l'empereur éthiopien Hailé Sélassié pour lui demander de fournir un avion pour l'Italie afin de ramener son frère à la maison. Tesfazien approche également le ministre des Affaires étrangères Ambaye Wolde Mariam pour présenter l'affaire au palais impérial, d'abord sans succès.
- Lettre envoyée à l'empereur
Finalement, Tesfazien parvient à joindre Zerai en Sicile en juillet 1939, mais il ne peut rien faire pour libérer son frère de l'asile.
Après la mort de Zerai en 1945, Tesfazien réussit, au terme d'une longue lutte, à rapatrier la dépouille de son frère en Érythrée. Zerai est enterré dans l'église Sainte-Marie de Hazega, devant laquelle se dresse un monument représentant le patriote en compagnie de deux lions.
Héroïsation
L’incident du Lion de Juda et la destinée tragique de Zerai Deres ont donné lieu à une intense construction mémorielle en Éthiopie comme en Érythrée. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, son geste fut réinterprété comme un acte de résistance politique, malgré la volonté initiale des autorités fascistes italiennes de le présenter comme un délire individuel. Dans les récits oraux[B 5] circulant à Asmara et Addis-Abeba, Zerai devint rapidement une figure héroïque[B 1],[B 5], décrite comme l’incarnation de la dignité africaine humiliée par l’occupation coloniale.
La littérature patriotique éthiopienne des années 1950–1960 fit de Zerai un « martyr de la nation », en l’associant aux figures emblématiques de la résistance comme Abune Petros. Son geste à Rome fut souvent réécrit dans une tonalité épique, amplifiant les détails – certains récits évoquent un affrontement prolongé contre des carabiniers italiens, d’autres décrivent un discours patriotique improvisé devant la foule – autant d’éléments invérifiables historiquement mais qui renforcent son rôle symbolique.
En Érythrée, le processus mémoriel prit une dimension plus ambivalente. Les nationalistes érythréens virent en Zerai un compatriote dont l’héroïsme avait été absorbé par le récit éthiopien officiel, occultant son identité érythréenne. Après l’indépendance de 1993, les autorités d’Asmara entreprirent de réhabiliter son souvenir, en l’intégrant à une galerie de figures censées illustrer la résistance historique du peuple érythréen au colonialisme, qu’il soit italien ou éthiopien.
Cette double appropriation mémorielle – éthiopienne et érythréenne – révèle combien Zerai Deres est devenu une figure de frontière, à la fois un héros panafricain de la lutte anticoloniale et un symbole disputé par deux nations voisines. Comme le note Tekeste Negash, sa mémoire illustre la tension entre récit national et histoire partagée, et montre comment la construction d’un « héros » peut servir de miroir aux luttes identitaires postcoloniales.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'histoire de Zerai Deres est réécrite, dramatisée et chantée en Éthiopie pour célébrer sa résistance anticoloniale, notamment par les panéthiopiens opposés à la séparation de l'Érythrée et de l'Éthiopie. Zerai devient également un héros du mouvement antifasciste.
En raison de la prédominance de la tradition orale, de nombreux détails, même contradictoires, sont venus enrichir le personnage, jusqu'à ce qu'il devienne un héros populaire national[B 9],[B 1] tant en Éthiopie[B 5] qu'en Érythrée, un statut qu'il conserve à ce jour. Parmi les diverses reconstitutions, il en est une qui situe l'histoire lors d'un événement célébrant le deuxième anniversaire de l'annonce de l'empire italien (bien que la proclamation de l'empire italien faisant de l'Éthiopie une partie de l'Afrique orientale italienne ait été célébrée annuellement un mois plus tôt, le 9 mai). Le jeune Erythréen aurait été choisi pour participer au défilé militaire et porter une épée de cérémonie pour saluer le roi italien Vittorio Emanuele III, Adolf Hitler et Benito Mussolini[B 8],[B 11] (bien que, comme le montrent les sources historiques, aucun des trois n'était à Rome à cette époque, et dans chaque cas il n'y a pas eu de défilé le 15 juin dans la capitale). En arrivant sur la Piazza dei Cinquecento et en reconnaissant la sculpture dorée du Lion de Judah à laquelle ses ancêtres avaient prêté serment[B 14], Zerai aurait été frappé par un soudain amok ou élan de patriotisme anticolonial, décidant de s'arrêter sur les marches, de s'agenouiller[B 4] et de prier en direction de la statue-symbole; ou bien, avec un soudain sentiment de colère, il aurait frappé d'un coup d'épée le premier Italien qui aurait croisé son chemin, après que duex militaires italiens lui demandèrent de partir[B 3].
Selon d'autres sources, Zerai a tué au moins cinq personnes et en a blessé d'autres[B 7],[B 15], en criant des mots tels que "Le Lion de Judah est vengé!" avant d'être arrêté ou tué par les fascistes sur place dans une grêle de coups de feu[B 8],[B 11].
Représentations culturelles
Littérature
Dès les années 1950, le geste de Zerai Deres a été intégré dans la littérature patriotique éthiopienne et érythréenne. Dans certains recueils de récits historiques populaires publiés à Addis-Abeba après la restauration de Hailé Sélassié, son action à Rome est décrite comme une démonstration de courage face à l’occupant. En Érythrée, plusieurs écrivains de la diaspora, notamment dans les années 1970, ont réinvesti son image comme symbole de résistance érythréenne occultée par le discours impérial éthiopien. Des poèmes en tigrigna, transmis par tradition orale puis publiés dans des revues culturelles à Asmara dans les années 1990, ont également contribué à sa célébration en héros « entre deux patries ».
Chansons
Le souvenir de Zerai Deres a inspiré des chansons populaires en Éthiopie et en Érythrée. Dans les années 1960, des musiciens éthiopiens l’ont intégré dans des chants patriotiques dédiés à la résistance à l’occupation italienne. En Érythrée, certains groupes de musique engagée de la guerre d’indépendance ont fait référence à son nom comme exemple de sacrifice et de dignité africaine face au colonialisme. Ces références musicales, souvent informelles et transmises oralement, montrent comment Zerai est devenu un motif culturel partagé, même s’il reste peu documenté dans les archives écrites.
Monuments et commémorations
Si aucun grand monument national ne lui est exclusivement dédié en Éthiopie, son nom apparaît dans certaines plaques commémoratives et hommages rendus aux « héros de la résistance ». À Addis-Abeba, le monument du Lion de Judah, lieu de l’incident de 1938, est parfois présenté dans les guides comme un site lié à son geste, bien que cette association soit surtout mémorielle et non institutionnelle. En Érythrée, des cérémonies ponctuelles ont eu lieu après 1993 pour réaffirmer son appartenance à la mémoire nationale, notamment lors du rapatriement de ses dépouilles. Ces commémorations restent cependant marquées par les tensions entre héritage partagé et appropriation nationale.
Cinéma et médias visuels
Le cinéma éthiopien a occasionnellement fait référence à Zerai Deres, notamment dans des documentaires consacrés à la résistance contre l’Italie fasciste. Cependant, aucune œuvre de fiction de grande diffusion ne lui a été consacrée, contrairement à d’autres figures de la résistance comme Abune Petros. En Érythrée, quelques courts-métrages réalisés après l’indépendance évoquent son destin dans une perspective de réhabilitation identitaire, mais ces productions restent peu diffusées en dehors du pays. Sur les réseaux sociaux contemporains, sa figure circule aujourd’hui dans des vidéos commémoratives ou de vulgarisation historique, témoignant d’une réactivation numérique de sa mémoire.
Dans les années 1950, plusieurs pièces de théâtre historiques ont été écrites en Éthiopie sur l'invasion italienne. Parmi ces œuvres, Ateneh Alemu a écrit une pièce sur Zerai Deres en 1956-1957.
Dans les années 1970, l'histoire du patriote érythréen est réécrite par le comédien éthiopien Yilma Manaye dans sa pièce Zeraye Derese, interprétée par Wegayehu Nigatu (1944-1990), un acteur populaire du Théâtre national éthiopien d'Addis-Abeba à l'époque. Lors de la représentation de la pièce en Érythrée à l'Opéra d'Asmara, l'interprétation de Zerai par Wegayehu Nigatu a été accueillie avec succès par le public et sa prestation a été si convaincante que Tesfazien Deres a souhaité accueillir l'acteur pendant deux semaines afin d'avoir l'occasion de converser avec lui comme avec son frère décédé.
Le poète lauréat éthiopien Tsegaye Gabre-Medhin a écrit une pièce historique sur Zerai dans les années 1980. Dans les arts visuels, le patriote a fait l'objet de sculptures, dont celle de Tadesse Mamecha réalisée en 1971. Le Zerai Deres Band est un groupe populaire de jazz et de musique folklorique érythréenne depuis les années 1970.
Mémorial
En 1966, lorsque la sculpture du Lion de Judah a été restituée à l'Éthiopie, l'empereur Hailé Sélassié a rappelé le geste patriotique de Zerai[B 14] lors de la cérémonie de reconduction qui s'est tenue à Addis-Abeba. Après la révolution éthiopienne de 1974, le régime du DERG a envisagé d'enlever la statue en tant que symbole monarchique. Cependant, des membres éminents de l'association des vétérans de la guerre font pression pour que la statue soit conservée en tant que symbole du sacrifice de Zerai Deres au nom de l'antifascisme. Le DERG a accédé à cette demande pour sauver la statue, qui se trouve aujourd'hui sur la place de la gare d'Addis-Abeba[B 8].
Le premier navire militaire de la marine éthiopienne, un ancien chasseur de sous-marins de classe PC-1604 de la marine américaine offert par l'armée américaine en 1956, est baptisé Zerai Deres. Une frégate soviétique de classe Petya est également dédiée au patriote érythréen; elle est lancée en 1968 et coule en février 1991 près de l'île de Nocra.
La place où se trouvent la poste centrale d'Asmara et la Banque nationale d'Érythrée (ancien palais de la Banque nationale d'Italie) s'appelait Piazza Roma (place de Rome), mais après l'indépendance, elle a été dédiée à la mémoire de Zerai Deres. Un certain nombre de routes, écoles, hôtels et restaurants sont également nommés en l'honneur de Zerai Deres.
En 2016, à l'occasion du 75e anniversaire de la libération d'Addis-Abeba de la domination italienne, un groupe de six timbres représentant des héros nationaux, dont Zerai, a été émis par le service postal éthiopien.
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