Économie des inégalités
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L'économie des inégalités est une branche de l'économie qui se donne pour objectif de parvenir à établir des instruments de mesure des inégalités économiques et sociales, mais également d'évaluer l'efficacité des politiques publiques qui ont la charge de réduire ces inégalités (redistribution, répartition primaire des richesses) et leurs conséquences.
Ce champ de recherche s'est largement développé depuis le début des années 2000, du fait de la hausse des inégalités économiques à l'échelle mondiale, mais également de l'intérêt croissant de la discipline pour les questions de répartition. En France, des chercheurs et chercheuses comme Thomas Piketty, Gabriel Zucman, ou Esther Duflo sont associés à ce domaine de recherche. C'est notamment le World Inequality Lab, lié à l'École d'économie de Paris, qui dynamise fortement la recherche sur les inégalités dans l'hexagone.
Les économistes classiques s'intérèssent en premier aux questions de répartition de la richesse et des biens, mais de manière théorique, sans s'appuyer sur des données empiriques[1]. Au XIXème siècle, David Ricardo et Karl Marx réfléchissent tous les deux en terme de classe et théorisent l'appropriation par une classe (les propriétaires terriens chez le premier et les capitalistes chez le second) des fruits de la production. L'analyse marxiste aura une grande influence sur l'analyse des inégalités, notamment en incitant les économistes à s'intéresser au partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail, et en tentant de formaliser mathématiquement le taux d'exploitation (qui correspond au rapport entre la plus-value et le salaire). Cependant, cette formalisation reste théorique et ne s'appuie pas sur des données statistiques d'envergure.
Les économistes néoclassiques se désintéressent largement des questions de répartition[2], et c'est l'économiste américain Simon Kuznets qui propose en 1955 la première étude sur la répartition des revenus aux Etats-Unis entre 1913 et 1948[3]. C'est notamment le développement de la statistique publique et des comptes nationaux (permis par la conception du PIB par Kuznets et par l'essor de l'impôt sur le revenu, sur lequel s'appuie l'économiste) qui permet de telles mesures. C'est en constatant la baisse des inégalités de revenu sur la période que Kuznets propose une courbe qui généralise la corrélation négative entre croissance et inégalités.
En 1978, la voie ouverte par Kuznets est élargie par Tony Atkinson, qui propose une analyse de long-terme de l'évolution de la répartition du patrimoine au Royaume-Uni[4]. Cette étude prolonge le travail de Kuznets car elle intègre des analyses historiques, et des modèles théoriques aux statistiques de grande envergure[5]. Cette manière d'aborder la question des inégalités, en proposant des analyses historiques à partir de larges bases de données statistiques, est celle qui est dominante dans le premier quart du XXIè siècle, notamment du fait des travaux de Thomas Piketty à partir de 2001[6] (inspiré lui-même par Atkinson), et du développement de la base de donnée sur les inégalités, World Inequality Database[7].
A côté de ces études empiriques de long-terme, l'économie des inégalités est marquée par d'autres approches. Certains économistes s'attachent à identifier les outils les plus à même de réduire ces inégalités (fiscalité optimale, redistribution, revenu de base, etc. courant notamment représenté par James Mirrlees, prix "Nobel" 1996), d'autres s'intérèssent spécifiquement aux questions de lutte contre la pauvreté ou le sous-développement (économie du développement, représentée par Esther Duflo et Abhijit Banerjee, Prix "Nobel" 2019).
De par son objet, ce champ de l'économie est éminemment interdisciplinaire, et dialogue notamment avec l'histoire (travaux de Thomas Piketty), la philosophie (travaux de Amartya Sen et apports de John Rawls) et la sociologie (travaux de Céline Bessière et Sibylle Gollac).
Instruments de mesure des inégalités
Il existe plusieurs instruments pour mesurer les inégalités.
Analyse des niveaux moyens, médians ou des déciles de revenus
Ce type d'analyse en terme de disparité permet d'étudier les écarts de revenus ou de patrimoine moyens ou médians entre les groupes. Comme le souligne l'économiste François Bourguignon, le problème de ces indicateurs est qu'ils ne disent rien sur les inégalités au sein du groupe[8]. Par exemple, l'écart de niveau de vie moyen se réduit entre les pays depuis la fin du XXe siècle, mais les inégalités au sein des pays augmentent[9].
Écart inter-décile
L'écart inter-décile est l'une des mesures les plus communes de la dispersion des revenus. Il s'agit de comparer le seuil inférieur de revenu des 10 % les plus riches avec le seuil supérieur de revenu des 10 % les plus pauvres. L'inconvénient de cet outil est qu'il n'est pas précis pour identifier les évolutions des inégalités aux extrémités de la distribution. Un écart inter-décile peut être stable alors que les 5% les plus riches se sont largement enrichis dans la période. Une manière de corriger cela est de comparer les moyennes de chaque groupe au lieu de comparer les bornes[10].
| Situation par rapport aux déciles de niveaux de vie | Niveau de vie moyen |
| < 1er décile (A) | 9 930 |
| > 9e décile (B) | 72 560 |
| Ensemble | 29 620 |
| Rapport (B)/(A) | 7,31 |
| Rapport interdécile D9/D1 | 3,49 |
On voit ici que le rapport des moyennes de niveau de vie des déciles le plus riche et le plus pauvre est deux fois plus élevé que le rapport interdécile, car il est affecté par les niveau de vie des plus riches parmi le dernier décile.
Coefficient de Gini
Le coefficient de Gini permet de synthétiser facilement le niveau d'inégalité économique dans un pays en évaluant la répartition des revenus. Lorsque le coefficient vaut 0, la situation est parfaitement égalitaire (chaque individu possède une part égale de richesse), lorsqu'il tend vers un, il tend vers une situation ou une seule personne accumule toutes les richesses.
Indice de Theil
L'indice de Theil est complémentaire des analyses en terme de disparité puisqu'il permet une décomposition entre inégalité interne à un groupe et entre les groupes[13].
Ratio de Palma
Le ratio de Palma compare la part du revenu national perçue par les 10% les plus riches, à celle détenue par les 40% les plus pauvres.
| 1998 | 2001 | 2005 | 2009 | 2013 | 2017 | 2018 | 2019 | 2021 | 2022 | 2023 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | 1,04 | 1,04 | 1,07 | 1,05 | 1,06 | 1,12 | 1,06 | 1,09 | 1,09 | 1,11 |
Part du revenu détenue par le top 10 % ou 1 %
Ce type d'analyse a été beaucoup développé par Thomas Piketty, pour étudier la captation par les plus riches des revenus.
Elasticité intergénérationnelle de revenu
Cet instrument mesure la différence en pourcentage du revenu des enfants qui est associée à une différence de 1% du revenu des parents[10] et permet donc d'évaluer la corrélation entre revenu des parents et des enfants, dans une perspective d'égalité des chances.

"Courbe de Gatsby" qui montre la corrélation entre élasticité intergénérationnelle du revenu et le coefficient de Gini: plus un pays a un coefficient de Gini fort (forte inégalité) plus l'élasticité intergénérationnelle des revenus est forte (c'est-à-dire qu'il y a un fort lien entre revenu des parents et des enfants)[16].
Dynamique historique des inégalités
Ce graphique montre la dynamique historique des inégalités à l'intérieur des pays et à l'échelle mondiale depuis le début du XIXe siècle. Dans la plupart des pays étudiés ici, les inégalités de revenu ont légèrement augmenté jusqu'au premier quart du XXe siècle. Les 10 % les plus riches percevaient une part de plus en plus importante du revenu. S'en est suivi une période de diminution des inégalités, accélérée après la Seconde Guerre mondiale, puis une reprise depuis les années 1980.
Répartition capital/travail
La répartition factorielle désigne la part de la production (souvent mesurée par la valeur ajoutée) qui est captée par le capital et la part captée par le travail. Ce type d'analyse est historiquement importante en sciences économiques, du fait de l'analyse marxiste qui a opposé le profit (revenu tirée de la possession des moyens de production) au salaire (revenu tiré du travail). Comme les revenus des plus riches viennent plus fréquemment du capital que les revenus des plus pauvres (ainsi, en 2025, les revenus du capital mobilier représentent 47 % des revenus des 0,1 % les ménages les plus riches de France, contre 2 % pour le reste des foyers)[18], cette analyse est liée à la répartition des revenus entre ménage.
La diversité des conventions de mesure de la valeur ajoutée rend difficile de dégager un consensus précis sur l'ampleur de l'évolution de ce partage[13],[19], mais une partie des études s'accorde à noter une baisse tendancielle de la part du travail dans la valeur ajoutée : les profits tendent, depuis la fin du XXe siècle, à augmenter, alors que les revenus du travail voient leur part baisser[20].
Thomas Piketty montre, dans Le Capital au XXIe siècle, que le rendement moyen du capital est, sur le long terme, plus élevé que le taux de croissance. Cela signifie que les détenteurs de capital s'enrichissent plus vite que le reste de la population[21]. La baisse des inégalités au XXe siècle est donc une exception, et le fait, selon lui, de la mise en place d'impôts progressifs (impôt sur le revenu en 1914 en France), de nationalisations qui ont empêché l'accumulation du capital, des guerres mondiales qui ont détruit les stocks de capitaux et des décolonisations qui ont rapatrié les capitaux détenus auparavant hors des pays colonisés[22].
Répartition des revenus entre ménages
Ce type d'analyse permet de tester la relation de Kuznets, selon laquelle le développement économique serait corrélé à une diminution des inégalités de revenus entre les ménages. Il s'agit ici de comparer, non plus la répartition entre capital et travail, mais la répartition des revenus entre les ménages, souvent classés par quantile de revenus.
La plupart des résultats montrent, comme on l'a vu, une baisse des inégalités dans la première moitié du XXe siècle et après la Seconde Guerre mondiale. Cependant ces inégalités entre ménage à l'intérieur des pays repartent à la hausse depuis les années 1980 du fait d'une dérégulation du secteur financier et de la remise en cause de la fiscalité redistributive : on constate par exemple que le 1 % des ménages les plus riches perçoit en 1978 12 % du revenu national américain, contre 20 % en 2018, alors que les 50 % les moins riches ont évolué dans le sens inverse, passant de 20 % du revenu national à 12 %[23]. Ces évolutions démentent ainsi la relation de Kuznets.
Répartition des revenus du travail
La plus grande partie des inégalités de revenus s'explique par la répartition inégale des revenus du travail eux-mêmes, au-delà de la répartition factorielle de la valeur ajoutée[24].
Dans la théorie néoclassique, les différences de revenus du travail s'expliquent simplement par des différences de productivité individuelles. Une explication parente mais plus poussée intègre la notion de capital humain pour expliquer les différences de rémunérations: dans son acception large, cela signifie que les individus les plus fortement dotés en capital humain (qui participent plus efficacement à la production du fait d'une qualification plus élevée) sont mieux rémunérés car le travail qualifié est plus rare que le travail non qualifié. Cette explication conduit à l'hypothèse du progrès technique biaisé: le progrès technique engendrerait une demande croissante pour les emplois les plus qualifiés, et banalise les emplois les moins qualifiés. Si ce besoin croissant d'emplois qualifiés n'est pas compensé par une hausse de l'offre de travail qualifié (par la formation et l'éducation), alors il se traduit par une hausse de la rareté relative du travail qualifié, et donc une hausse des inégalités de salaires. On parle ainsi de "course entre l'éducation et la technologie" [25]. Si cette théorie paraît expliquer une partie de la hausse récente des inégalités de salaire, elle semble cependant insuffisante pour expliquer la totalité des évolutions dans la répartition des revenus[24].
Plus éloigné du cadre néoclassique, de nombreux économistes soulignent tout de même le rôle du progrès technique dans la hausse des inégalités du travail, et l'émergence d'un marché du travail polarisé. Les emplois intermédiaires tendent à disparaître, au profit d'emplois très qualifiés et peu qualifiés. Les tâches manuelles non routinières (restauration, service à la personne) sont difficiles à automatiser, comme les tâches abstraites et cognitives liées aux emplois qualifiés. Les tâches routinières liés aux emplois intermédiaire (comptable par exemple), sont particulièrement menacé par l'automatisation liés à l'informatique. Cela conduit donc à la disparition de ces emplois et à la valorisation relative des emplois qualifiés et non qualifiés. Combiné aux effets du progrès technique biaisé, cet effet conduit ainsi à la hausse des inégalités sur le marché du travail en faveur des plus qualifiés et en défaveur des qualifications intermédiaires menacées de chômage et des emplois faiblement qualifiés[26].
Ces explications sont discutées pour plusieurs raisons. D'abord, le constat de la polarisation n'est pas évident: en France, par exemple, les classes moyennes représentent plutôt le principal groupe social, et la part des professions intermédiaires a augmenté depuis 1982, jusqu'à représenter plus de 25% de l'emploi salarié privé en 2024[27]. En outre, certains auteurs soulignent que la hausse des inégalités de revenus du travail ne sont pas liés à un facteur extérieur au caractère inéluctable, comme le progrès technique, mais bien à des choix politiques. Goux et Maurin montrent par exemple, dans le cas de la France, que le progrès technique est très fréquemment favorable aux emplois les plus qualifiés. Cependant, l'essor d'emplois moins qualifiés de services à la personne (aide à domicile et assistantes maternelles par exemple) est surtout lié à des politiques de baisse du coût du travail et d'aides fiscales dans ces secteurs particuliers et sur les plus bas salaires. Le marché du travail est, selon les auteurs, surtout caractérisé par un rationnement de l'accès à l'emploi qualifié des diplômés et d'un rationnement de l'accès à l'emploi en général des non diplômés. L'afflux de diplômés étant plus rapide que la montée de la demande de qualification, on assiste à un déclassement des diplômés et à un fort chômage chez les non diplômés[28]. La forme des inégalités sur le marché du travail est donc lié à des politiques éducatives et de subvention à l'emploi non qualifié de services.