Langage inclusif

ensemble de stratégie linguistiques visant à éviter les biais de genre From Wikipedia, the free encyclopedia

Le langage inclusif désigne différentes règles et pratiques qui cherchent à éviter toute discrimination sexiste par le langage ou l'écriture. Cela se fait à travers le choix des mots, la syntaxe, la grammaire ou la typographie. D'autres expressions peuvent être utilisées pour désigner tout ou partie de ces stratégies, comme la rédaction épicène (qui utilise des mots épicènes ou non[Note 1]), la rédaction non sexiste (employé surtout en Suisse), la parité linguistique (suivant le principe de parité entre les femmes et les hommes), la communication sans stéréotype de sexe, le langage neutre, et le langage non sexiste, égalitaire ou dégenré[Note 2].

Différentes formes de langage inclusif ont été développées dans les langues possédant un marquage grammatical du genre. Deux visées coexistent, d'une part ne plus invisibiliser les formes féminines — comme c’est par exemple le cas lors de l’usage de la règle du masculin générique — et d'autre part neutraliser la binarité de genre. Parmi les arguments avancés en faveur du langage inclusif, certains suggèrent qu'il pourrait contribuer à réduire ou éliminer les discrimination et l'androcentrisme associés à l'usage de certaines formes grammaticales, comme la règle du masculin générique. Cette dernière, très couramment utilisée en français, permet notamment d'employer un terme masculin pluriel (par exemple « les étudiants ») pour se référer à un groupe mixte, neutre, ou dont le genre n'est pas pertinent.

Le terme « langage inclusif » recouvre une grande diversité de stratégies linguistiques, comme la féminisation des titres, noms de métier et fonction, l'accord de proximité ou en nombre, la double flexion, l'usage de termes épicènes ou de tournures neutres, les symboles typographiques permettant la combinaison de suffixes masculins et féminins (parenthèses, point médian, tiret, astérisque, schwa), ou la création de nouveaux pronoms ou suffixes. Ces stratégies forment deux grands groupes : celles visant à faire apparaitre explicitement la forme féminine, et celles visant à faire disparaitre les marques du féminin et du masculin (langage épicène), permettant ainsi notamment d'éviter le mégenrage des personnes transgenres ou non binaires. L'effet du type de stratégie utilisé sur les représentations de genre évoquées dans l'esprit du lecteur ou de l'auditeur fait désormais l'objet d'un consensus en psycholinguistique. En revanche, certaines de ces stratégies de langage inclusif (en particulier l'usage de points médians et tirets en fins de mots) font l'objet de critiques, notamment en raison des difficultés de lecture qu'elles induiraient.

Définitions

Le terme langage inclusif désigne un ensemble de stratégies visant à rendre le langage écrit ou oral plus égalitaire dans l'utilisation de termes ou phrases désignant des personnes[1],[2]. Différentes formes de langage inclusif se sont développées dans les langues possédant un marquage du genre grammatical, c'est-à-dire pour lesquelles les mots désignant des personnes sont associés à un genre particulier pouvant correspondre, ou non, au genre de l'individu[3],[4]. La plupart des stratégies de langage inclusif correspondent à la généralisation de formes d’usage courant, telles que la double flexion. D’autres suggèrent le retour à des formes anciennes, telles que certaines féminisations de noms de métier[5]. D’autres enfin impliquent des innovations linguistiques, qu’elles soient typographiques (point médian), lexicales ("iel"), ou morphologiques (suffixe "-x").

Le langage inclusif se subdivise en deux grandes catégories de stratégies, répondant à deux objectifs distincts[6],[7],[8].

La parité linguistique[9],[10], lemme parfois employé avec « désexisation de la langue », est l'application dans la langue de la parité femmes-hommes, et s'observe dans le discours par la coordination des féminisations et des masculins[11],[12]. Elle désigne la pratique double genrée, à l'aide d'une écriture usant du féminin et du masculin dans la même phrase sous une forme complète (« les sénatrices et les sénateurs »), ou condensée par des signes typographiques (p.ex. « les sénateur·rice·s »), par des néologismes à l'oral (« les sénateurices »).

Le langage neutre ou épicène vise à remplacer les termes masculins et féminins par des termes épicènes ou neutres. Un langage neutre permet ainsi en particulier de désigner une personne de genre non binaire ou de ne pas forcer l'activation du genre féminin ou masculin lorsqu'elle n'est pas nécessaire à la compréhension du discours[13].

Ainsi par exemple, en français, l'expression « L’orchestre est composé de musiciens » est une formulation utilisant la règle du masculin générique ; « L’orchestre est composé de musiciens et de musiciennes » correspond à la stratégie de parité linguistique ; tandis que « L’orchestre est composé d'instrumentistes » est une formulation épicène.

Les stratégies de langage inclusif recouvrent un grand nombre de pratiques, plus ou moins courantes et plus ou moins acceptées[2]:

  • accorder les noms de métiers et de fonctions au genre de la personne qui l'occupe ;
  • utiliser des formes doubles explicitant les marques de genre masculines et féminines (p.ex. “françaises, français”) ;
  • utiliser l’ordre alphabétique lors des énumérations ;
  • utiliser des termes épicènes, ne portant pas de marque de genre (p.ex. “l’athlète”, “they” singulier en anglais) ;
  • utiliser des tournures indirectes ou des expressions non sexuées, comme les « droits humains » plutôt que « droits de l'homme »[14] ;
  • utiliser des formes doubles contractées. Celles-ci s’appuient à l’écrit sur des innovations linguistiques spécifiques à chaque langue : parenthèse (p.ex. enseignant(e)) ou point médian (p.ex. enseignant·e) en français, barre oblique (die Lehrer/innen) ou étoile (die Lehrer*innen) en allemand[15]. Des formes doubles contractées se rencontrent parfois également à l’oral (p.ex. “auditeurices”).
  • employer des règles d’accord ne respectant pas nécessairement la primauté du masculin (p.ex. accord en nombre ou accord de proximité)
  • utiliser des néologismes correspondant à des pronoms neutres (p.ex. “iel” en français, …) ou à des suffixes neutres (p.ex. "ə" en italien, "@" en espagnol)
  • il est en outre recommandé d’éliminer les expressions sexistes, et de veiller à ne pas véhiculer de biais sexistes ou de stéréotypes de sexe[2]

Cette multiplicité de stratégies regroupées sons un même terme conduit la linguiste Danièle Manesse à désigner l'écriture inclusive comme "un ensemble aux frontières floues"[16]. Ceci conduit effectivement à nombre de confusions, jusque dans les circulaires officielles qui proscrivent « le recours à l’écriture dite inclusive » tout en imposant d’écrire « le candidat ou la candidate »[17].

Arguments sur le langage inclusif

Le langage inclusif peut être envisagé sous de nombreuses perspectives différentes, notamment linguistiques, politiques, ou encore psycholinguistiques, chacune pouvant donner lieu à des arguments en faveur ou contre l'usage de certaines stratégies linguistiques particulières.

Arguments symboliques et historiques

Parmi les arguments les plus anciens et les plus répandus en faveur du langage inclusif figure celui du langage comme lieu d’expression et de reproduction des rapports de domination sociale[18]. Dans cette perspective, la prévalence du genre masculin dans la langue refléterait à la fois une inégalité sociétale et contribuerait à la perpétuer. Le langage inclusif serait alors un outil permettant de lutter contre ces déséquilibres en agissant directement sur les représentations collectives.

Cette thèse s’appuie sur certains constats historiques sur l'évolution récentes des langues. En français, des types d'accords ou de forme féminines pour les noms de métiers qui existaient au moyen-âge ont disparu sous l'effet d'un processus d'homogénéisation qui a favorisé le genre masculin. De plus, certains grammairiens du XVIIe siècle justifiaient la règle de la primauté du masculin par des arguments fondés sur une prétendue supériorité masculine[19]. En anglais, le they singulier qui était en usage depuis plusieurs siècles a été attaqué par les grammairiens du XIXe qui ont cherché à imposer l'usage du he masculin générique[20]. En allemand, les noms masculins ont été promus comme possédant une dimension générique au début du XXe siècle[21]. En revanche, les chercheurs ne s’accordent pas sur l’importance à accorder à ces arguments historiques[16],[22].

La dimension politique du langage a également été soulignée par les mouvements féministes. Dans La Pensée straight, Monique Wittig écrit :

Durant ces vingt dernières années, la question du langage […] est entrée dans les discussions politiques des mouvements de lesbiennes et de libération des femmes. C’est qu’il s’agit là d’un champ politique important où ce qui se joue c’est le pouvoir.

Dans une perspective plus institutionnelle, la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions, définit son rôle comme celui d’ « accompagner l’évolution sociale » en faveur de l'égalité entre les genres et de « supprimer le sentiment de décalage du langage par rapport aux mœurs. » . Benoîte Groult, présidente de cette commission de 1984 à 1986, insiste sur l’importance du langage pour l'affirmation de soi des femmes : « Je trouve que le langage est symbolique. C’est très important [pour une femme] d’être à l’aise dans les mots et de se désigner par un féminin » . D'autres écrivaines comme Christiane Rochefort soulignent le rôle de la féminisation des professions pour permettre aux femmes de se projeter dans ces carrières. Interrogée sur sa vocation d'écrivaine, elle répond : « Comment, étant une fille, aurais-je pu seulement imaginer que je pourrais être quelque chose qui n’a même pas de féminin ? »[23]. En résumé, ces arguments mettent en avant l' "invisibilisation" des femmes dans le langage. Le concept de visibilité est cependant critiqué par Yana Grinshpun, en avançant que la langue est un système de règles détaché des objets existants[24] (voir section suivante). Les arguments symboliques en faveur du langage inclusif soulignent que la façon dont une langue exprime le genre linguistiquement influe sur les représentations mentales des locuteurs de cette langue, et in fine sur les conceptions sociales du genre. Ainsi, promouvoir un langage inclusif, qui atténue les biais linguistiques en faveur du masculin, reviendrait à agir directement en faveur de l'égalité entre les genres. Cette conception s’inspire de la théorie du relativisme linguistique, selon laquelle le langage conditionne la pensée. Ainsi que le mentionne Roland Barthe[25]

Dans notre langue française […] je suis obligé de toujours choisir entre le masculin et le féminin, le neutre ou le complexe me sont interdits […] c'est toute la nappe du discours qui est fixée par un réseau de règles, de contraintes, d'oppressions, de répressions, massives et floues au niveau rhétorique, subtiles et aiguës au niveau grammatical : la langue afflue dans le discours, le discours reflue dans la langue, ils persistent l'un sous l'autre, comme au jeu de la main chaude.

Néanmoins, le relativisme linguistique fait l'objet de critiques récurrentes[24]. Si certains y voient un cadre explicatif pertinent, d’autres soulignent son caractère spéculatif. En particulier, son manque de précision conceptuelle et la tentation déterministe qu’il peut inspirer sont soulignés par certains linguistes : « La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir "sexiste", on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français "patriarcal" »[26]. Le cas des langues sans marque de genre grammatical (comme le turc, le finnois, le vietnamien, le persan par exemple) est également souvent relevé. Pour la sociologue en études de genre Marie Duru-Bellat, « il y a des langues sans genre, comme le hongrois, et cela ne suffit pas à égaliser la société »[27],[28]. Cet argument assez courant (mentionné par exemple par les linguistes Jean Szlamowicz[29] et Danièle Manesse[30]) est cependant dénoncé par d'autres comme un cas d'épouvantail rhétorique étant donné que les partisans du langage inclusif ne prétendent pas que son usage ferait disparaître toutes les discriminations de genre[17].

Les approches psycholinguistiques du langage inclusif peuvent être vues comme une tentative de palier l'imprécision de l'argument du relativisme linguistique en définissant précisément les mécanismes mentaux mis en jeu et en offrant un un cadre méthodologique pour évaluer de façon empirique l’influence du langage sur la pensée.

Arguments de la grammaire prescriptive

Les stratégies inclusives qui dérogent aux règles traditionnelles suscitent l'opposition de certaines personnes et institutions qui y voient une atteinte à la qualité de la langue[31]. Selon les opposants, en plus de ne pas correspondre aux standards d'écriture, elles produisent des phrases jonchées de redondances, du fait de la répétition du féminin après un masculin à valeur dite neutre. Ce point de vue est soutenu aussi bien par des linguistes[26], que par des institutions comme l'Académie Française[32], ou par des personnalités politiques se saisissant du sujet[33]. Selon eux, en français, le masculin fait fonction de genre non-marqué ou de genre neutre. Dès lors, l'usage de formes inclusives comme "les étudiants et les étudiantes" serait redondant puisque "les étudiants" inclurait lui-même déjà à la fois le masculin et le féminin. D'autres linguistes, à l'instar d'Anne Abeillé, soulignent au contraire que « le masculin n’est pas un genre neutre, mais un genre par défaut : en l'absence de formes neutres, le masculin prévaut en français »[34].

Quelle qu'en soit l'explication grammaticale, il est indiscutable que la règle de la primauté du masculin s'applique dans de nombreuses langues dont le français, même si les spécifications exactes de cette règle peuvent varier d'une langue à une autre[3],[4]. En particulier, des exceptions existent en français courant, correspondant à une persistance de l'accord de proximité dans certaines configurations (par exemple "les us et coutumes familiales", "certaines branches et problèmes")[35]. Cela dit, la règle de la primauté du masculin demeure largement prédominante, à la fois du point de vue descriptif et prescriptif. Sans remettre en question le fait que nous soyons, en tant que lecteur ou qu'auditeur, en mesure d'identifier les usages de termes masculins en tant que générique, les psycholinguistes soulignent que ce processus cognitif est opéré avec un coût additionnel au détriment du féminin (voir partie suivante).

Certains linguistes s'opposent donc fermement à l'écriture inclusive en soulignant que le genre grammatical est un concept linguistique qui doit pas être confondu avec le genre de la personne à laquelle il est fait référence (p.ex., il existe des termes féminins pouvant désigner des hommes, comme "sentinelle", "personne", etc.). Le débat concernant l'écriture inclusive serait donc né d'une confusion entre deux concepts portant une dénomination similaire (genre grammatical et genre d'un individu) mais désignant des objets radicalement distincts[36],[37]. Les critiques sur le plan grammatical soulignent également le manque de cohérence linguistique de l'écriture inclusive. Au niveau sémantique, la combinaison au sein d'un même texte de termes au masculin générique et de doublets peut engendrer des confusions dans l'interprétation[30]. De plus, certaines phrases ont un sens différent lorsqu'un nom de métier est utilisé au masculin générique ou féminisé[38]. Le manque de cohérence peut également apparaître au niveau morphologique, avec un placement du point médian ne correspondant pas toujours au découpage des morphèmes[39]. Certains linguistes font ainsi remarquer que « des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou.t.e.s travailleu.r.se.s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-). Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords[26]. » Ainsi, pour ces détracteurs du point médian, l’écriture inclusive « va à l’encontre de la logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture » et en rend son apprentissage encore plus complexe et moins logique[26].

D'autres arguments concernant la lecture de l'écriture inclusive ciblent le point médian, qui serait imprononçable en pratique, entraînant un éloignement entre la langue écrite et son l'usage oral[26]. Cependant, de nombreux défenseurs du langage inclusif font remarquer que ces formes ne sont qu'une version contractée des doublets (ainsi fumeur·euses se prononcerait donc "fumeurs et fumeuses"), un usage relativement courant à l'écrit, comme dans les abréviations "p. ex.", prononcé "par exemple", ou "M.", prononcé "monsieur"[17],[40].

Arguments psycholinguistiques sur le langage inclusif

L'approche psycholinguistique ne s'intéresse pas tant aux règles grammaticales prescriptives, figurant dans les manuels de grammaire, mais s'attache plutôt à comprendre la manière dont ces règles sont mises en œuvre par le cerveau humain. En effet la "grammaire mentale" que nous utilisons inconsciemment au quotidien ne correspond pas forcément à celle que nous avons apprise en classe[41],[17]. Cette démarche, résolument empirique et non normative, trouve une application dans l'étude du langage inclusif. Les recherches ont porté aussi bien sur l'interprétation des masculins génériques, qui favoriseraient une interprétation spécifiquement masculine, que sur les effets psychologiques plus larges de ce biais masculin, et l'efficacité des différentes stratégies inclusives pour contrecarrer ce biais . Quelques études (moins nombreuses) ont également cherché à évaluer si les stratégies d'écriture inclusive mises en place pour éviter les masculins génériques pouvaient affecter négativement la fluidité de la lecture.

Interprétation spécifique des masculins génériques

À partir des années 1970, certaines études montrent que le sens spécifique du masculin est pratiquement impossible à inhiber[42]. Ces résultats sont corroborés par des études plus récentes, essentiellement depuis 2008, qui montrent que le masculin voulu comme un masculin générique engendre dans notre cerveau des représentations mentales masculines[43],[44],[45]. Autrement dit, l’ambiguïté introduite par le masculin générique (dans la phrase "un étudiant a levé la main", aucune information ne permet de déterminer s'il s'agit d'un étudiant homme ou femme) est le plus souvent résolue par le cerveau au détriment de l'interprétation féminine[46].

Résultats de l'étude Gygax et al. (2008)[47], montrant comment sont interprétés les noms masculins génériques en français et les noms correspondants en anglais, en fonction des stéréotypes de genre : en français, on privilégie toujours une interprétation masculine des masculins génériques, indépendamment des stéréotypes de genre associés à un nom ("esthéticiens" avec stéréotype féminin, "musiciens" avec stéréotype neutre, "mécaniciens" avec stéréotype masculin), tandis qu'en anglais, en l'absence de genre grammatical, l'interprétation est entièrement guidée par les stéréotypes.

Une première lignée d'approches est illustrée par une étude menée en 2008 par Markus Brauer et Michaël Landry[48]. Les chercheurs ont réalisé plusieurs expériences dans lesquelles ils demandaient aux participants de citer des individus en réponse à des questions formulées au moyen d'une forme au masculin générique (p. ex. "citez tous les candidats de droite que vous verriez au poste de Premier ministre") ou d'une forme double (p.ex. "citez tous les candidats/candidates de droite que vous verriez au poste de Premier ministre"). Ils ont observé que les participants citaient trois fois plus de femmes politiques quand on les interrogeait sur des « candidats/candidates » plutôt que des « candidats ». C'est donc que malgré sa valeur de neutre, le masculin évoque moins de représentations féminines qu'une formulation double sans ambiguïté. Des études ont été menées dans d'autres langues possédant un genre grammatical, comme l'allemand, avec des résultats similaires[49],[50].

Le même résultat est obtenu avec un type de protocole expérimental différent. Une étude représentative est menée en 2008 par Gygax et al.[47] sur la façon dont les locuteurs francophones, germanophones et anglophones interprètent les référents pour des noms de métier au pluriel (par exemple, « les travailleurs sociaux » et l’équivalent anglais « the social workers »). Le français et l'allemand diffèrent de l'anglais dans leur système linguistique de genre : le français et l'allemand sont des langues à « genre grammatical », qui utilisent les masculins de façon générique pour renvoyer notamment à des groupes mixtes (cf. la règle « le masculin l’emporte »), alors que l’anglais est une langue à « genre naturel », qui n’associe pas de genre grammatical à ses noms et utilise des formes épicènes pour renvoyer à des groupes mixtes (comme le pronom pluriel « they »). Dans cette expérience, les participants lisaient deux phrases successives, et devaient indiquer si elles étaient cohérentes. Pour certaines phrases cela n'était de toute évidence pas le cas (p.ex. "Les professeurs prenaient une pause au soleil. Il pleuvait et la plupart des femmes avaient un parapluie."). D'autres successions de phrases étaient cohérentes, avec une deuxième phrases désignant des femmes ("Les assistants sociaux marchaient dans la rue. Du beau temps était prévu, plusieurs femmes n’avaient pas de veste") ou des hommes ("Les assistants sociaux marchaient dans la rue. Du beau temps était prévu, plusieurs hommes n’avaient pas de veste"). Bien que ces options soient très proches et toutes deux correctes, les participants se trompaient plus souvent sur la continuation féminine (indiquant que la phrase "Du beau temps était prévu, plusieurs femmes n’avaient pas de veste" était incorrecte) et même lorsqu'ils ne se trompaient pas ils mettaient plus de temps à répondre que la phrase était correcte. Ainsi, à nouveau, l'usage du masculin générique dans la première phrase semble biaiser les participants en faveur d'une interprétation spécifiquement masculine. Les chercheurs observent que les locuteurs francophones et germanophones ont tendance à interpréter les noms de métier présentés dans l'étude sous la forme masculine générique comme référant à des groupes d'hommes, même quand le métier en question est associé à un stéréotype féminin (par exemple « les assistants sociaux »). En l'absence de genre grammatical dans leur langue, les anglophones rendent compte des stéréotypes dans leurs réponses : quand le stéréotype est masculin, l'interprétation masculine est privilégiée et quand le stéréotype est féminin, l'interprétation féminine est privilégiée. Une étude plus récente menée en 2013 par Sato et al.[51] confirme ces résultats et montre, en plus, que les mêmes participants interprètent différemment le genre des noms quand ils lisent en français et en anglais. D'après ces deux études, le genre grammatical des masculins génériques introduirait donc un biais masculin dans l'interprétation des noms en français et en allemand. Ces expériences ont été reproduites dans d'autres langues dont l'italien[52], le néerlandais[53], l'espagnol[54], le norvégien[55] ou encore le russe[56]. La très grande majorité montraient un biais d'interprétation engendré par le masculin générique.

Par ailleurs, le biais interprétatif du masculin serait déjà présent chez des enfants d’âge préscolaire ne sachant pas encore lire. En particulier, une étude menée en 2019[57] montre que des enfants entre 3 et 5 ans exposés auditivement à un nom de métier sous sa forme masculine générique ont tendance à privilégier une interprétation masculine, quand bien même le nom en question n'est pas fortement associé à un stéréotype masculin ou féminin.

Une autre étude[58] a quant à elle démontré que l'utilisation du masculin générique affectait dans certains cas négativement le traitement cognitif. Ainsi, sur la base de méthodes d'imagerie cérébrale mesurant le potentiel évoqué, il est apparu que des phrases introduisant dans un premier temps un groupe mixte d'individus désignés au masculin générique et portant dans un second temps spécifiquement sur les femmes de ce groupe (par exemple, « Les étudiants sont allés au restaurant parce que certaines des femmes avaient faim.») généraient une onde positive à 600 ms (correspondant à une incongruité syntaxique), contrairement à des phrases présentant deux fois le masculin (par exemple, « Les étudiants sont allés au restaurant parce que certains des hommes avaient faim.») ou deux fois le féminin (par exemple, « Les étudiantes sont allées au restaurant parce que certaines des femmes avaient faim.»).

Ces démonstrations empiriques, nombreuses et convergentes, de l'effet du masculin générique sur la compréhension forment le cœur de l'argumentation psycholinguistique. Il faut noter qu'elles ne sous-entendent pas qu'il est impossible de comprendre le masculin générique comme neutre, mais seulement que cette compréhension se fait généralement au détriment du féminin. Dans des cas où le lecteur ne prête pas spécialement attention au genre représenté, ou lit très rapidement, ceci peut engendrer une compréhension majoritairement masculine de phrases contenant un masculin générique.

Plusieurs contre-arguments sont évoqués en réponse à ces observations. D'une part sont pointées l'artificialité de certaines phrases utilisées et l'incidence ou non de cet effet dans la vie de tous les jours[59]. D'autre part, certains linguistes comme Jean Szlamowicz rejettent en bloc l'approche psycholinguistique en avançant que « quelle que soit l’expérience, on arrivera toujours à produire des chiffres et des corrélations »[60]. Ce dernier type de critique est dénoncé par d'autres linguistes comme une forme d' « inclusivo-scepticisme » car consistant à rejeter en bloc un consensus scientifique établi[61].

Biais masculin et usages des formes inclusives

Des études ont montré que le biais masculin introduit par l'utilisation du masculin générique pouvait être atténué par l'utilisation de formes inclusives, par exemple en français de formes doubles (les musiciens et musiciennes), contractées (les musicien·ne·s)[62],[63],[64], neutres (les athlètes)[62],[64] ou de féminins génériques (une personne)[65],[66]. Des expériences similaires ont été menées en suédois[67] ou en allemand[68].

Par exemple, une étude menée en 2008 par Markus Brauer et Michaël Landry montre qu'« en moyenne, 23 % des représentations mentales sont féminines après l'utilisation d'un générique masculin, alors que ce même pourcentage est de 43 % après l'utilisation d'un générique épicène »[48].

Une étude publiée en 2022 dans le Journal of Language and Social Psychology (en) a montré que l'utilisation de formes inclusives, qu'il s'agisse de formes coordonnant un nom au féminin et au masculin (les musiciens et musiciennes) ou d'une expression à genre double comme le point médian (les musicien·ne·s), annulait le biais masculin introduit par la forme masculine générique correspondante (les musiciens) pour des métiers non stéréotypés du point de vue du genre[63].

Une étude publiée en 2023 dans la revue Frontiers in Psychology a démontré que les formulations neutres, sans marque de genre grammatical (par exemple L'athlète passe la ligne d’arrivée. Elle s’effondre ensuite de fatigue.), ne permettent pas d’éliminer complètement le biais vers le masculin, au contraire des formes doubles qui mentionnent à la fois le masculin et le féminin[69],[62].

Une étude publiée en 2024 dans la revue Linguistics Vanguard a montré que l'utilisation de noms génériques à genre féminin fixe, comme une personne ou une star, permettait une représentation plus équilibrée des hommes et des femmes que les noms génériques à genre masculin fixe, comme un individu ou un as[66].

Incidence du biais masculin dans les situations de la vie courante

Certaines études[43] suggèrent que les masculins génériques non seulement biaisent l'interprétation en faveur des hommes mais affectent aussi la capacité du lecteur à s'identifier aux rôles dénotés par ces noms. Par exemple, une étude de 2005[70] a montré que le fait de présenter un nom de métier sous une forme inclusive (par exemple « mathématicien(ne) » ou « mathématicien/mathématicienne ») renforce chez les lectrices le sentiment d'accessibilité à des métiers stéréotypiquement masculins par rapport à la forme masculine générique (par exemple « mathématicien »). Cet effet serait surtout marqué pour des métiers stéréotypiquement masculins associés à un haut prestige social (comme « chirurgien/chirurgienne »).

En 2015, Dries Vervecken et ses collègues ont montré qu'en présentant des métiers en utilisant des doublons (par exemple, « les mécaniciennes et mécaniciens »), les enfants de 14 à 17 ans pensaient que des femmes pourraient avoir plus de succès dans ces métiers que lorsque ceux-ci étaient présentés au masculin[71]. Ces résultats corroborent des études en allemand ayant montré que des formes inclusives (par ex., des formes nominalisées) démasculinisaient les représentations mentales des participants[72].

Écriture inclusive et fluidité de la lecture

L'écriture inclusive est souvent critiquée pour la lourdeur de lecture qu'elle engendrerait, notamment par l'Académie française en France.

Dans son livre The Language Instinct, publié en 1994, Steven Pinker évoquait déjà une hypothèse psycholinguistique pour expliquer de potentielles difficultés de lectures induites par l'usage de nouveaux pronoms inclusifs :

L’esprit traite différemment les mots grammaticaux et les mots lexicaux. Les locuteurs ajoutent constamment de nouveaux mots lexicaux à la langue (comme le nom fax ou le verbe to snarf, qui signifie récupérer un fichier informatique), mais les mots grammaticaux forment un club fermé, résistant à toute nouvelle intrusion. C’est la raison pour laquelle toutes les tentatives d’introduction de pronoms neutres comme hesh ou thon ont échoué.

Cependant il est à noter que les difficultés de lecture spécifiques causées par les pronoms neutres ne sont à ce jour pas démontrées empiriquement.

En réponse à ces critiques, quelques études ont été menées pour déterminer l'influence du langage inclusif sur la fluidité de la lecture. Ces études sont néanmoins encore peu nombreuses et les résultats doivent donc encore être considérés avec prudence. Ils suggèrent que la fluidité de la lecture n'est pas affectée de la même façon par différentes stratégies d'écriture inclusive. Par exemple, une étude publiée en 2007[73] a établi que des formes inclusives impliquant un tiret (par exemple, « les maçon-ne-s ») induisaient un ralentissement de la lecture par rapport à une forme avec coordination (par exemple, « les maçons et maçonnes ») ou à une forme masculine générique (par exemple, « les maçons »). Cependant ce ralentissement était limité à la première occurrence de l'expression inclusive, les lecteurs retrouvant leur vitesse de croisière dès sa deuxième occurrence dans le texte. Ces résultats suggèrent un effet d'habituation rapide. Ils ont été corroborés par une série d'études menées dans le cadre de la thèse de Julia Tibblin, qui comparait le temps de lecture du masculin générique, de formes doubles, de formes utilisant le point médian, et d'une orthographe rationalisée (par exemple éléfant et téière au lieu d’éléphant et théière)[74]. La chercheuse note aussi que l'écriture abrégée au moyen de points médian ne doit pas être considérée de façon homogène : les mots possédant des formes masculines et féminines homophones et un découpage continu et morphologique par le point médian (p.ex. joli·e, aimé·e) devraient engendrer moins de difficultés que les mots pour lesquels le point médian engendre une discontinuité (p.ex. fumeur·euse, vif·ve)[74].

Selon une autre étude présentant en allemand une forme au masculin générique et deux formes équitables en genre, dont le Binnen-I, le traitement de l'information, et notamment la mémorisation, était identique quelle que soit la forme utilisée. Toutefois, contrairement aux femmes, les hommes trouvaient les formes inclusives moins intelligibles que le masculin[75].

Arguments liés à l'accessibilité

Des collectifs et associations pour les personnes handicapées, dyslexiques, aveugles ou malvoyantes considèrent l'écriture inclusive « discriminante pour les personnes souffrant de handicap ». L'association Valentin Huys (acteur historique de l’aide aux personnes déficientes visuelles) écrit par exemple dans son guide pour l'« Accessibilité des documents texte » au sujet de l'utilisation des points médians : « Ce mode d’écriture est à proscrire absolument. ». On notera qu'il s'agit là d'une limitation technique du lecteur d'écran plus qu'une impossibilité absolue[76],[77].

À l'inverse, des collectifs de personnes dans la même situation de handicap et féministes estiment qu'il s'agit d'une « récupération du handicap pour justifier des positions anti écriture inclusive » qui « fait fi de toute une littérature scientifique sur la question »[76],[77]. Le journal 20 Minutes rappelle que l'écriture inclusive via l'usage du point médian n'est pas la seule méthode inclusive à disposition, et qu'une « utilisation abondante » du point médian n'est pas non plus recommandée par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes[76].

Arguments esthétiques

Les premières critiques d'ordre esthétique s'adressaient à la féminisation des noms de métier. En 1998, alors que le gouvernement Jospin fait paraître une circulaire relative à la féminisation des noms de métiers en français, l'académicien Marc Fumaroli rédige une tribune s'y opposant, « notairesse, mairesse, doctoresse, chefesse (…) riment fâcheusement avec fesse, borgnesse et drôlesse, n’évoquant la duchesse que de très loin. Tranchons entre recteuse, rectrice et rectale… »[78]. Dans une interview en 2015 sur Arte, l'académicien Erik Orsenna a déclaré qu’écrivaine n’était pas un joli terme parce qu’on entendait vaine, avant d’être contredit par la journaliste Nadia Daam lui répondant qu’on entendait vain dans écrivain[79].

Ces critiques s'adressent désormais principalement aux recommandations sur l'ajout de « ·e » en fin de mots, et autres formes tronquées usant de parenthèses, de points ou de tirets, ou utilisant le E majuscule ou la barre oblique. Au sujet du point médian, l'académicien français Marc Fumaroli estime que « l'enlaidissement de la page imprimée est à la hauteur de la sotte tautologie venue nier et alourdir inutilement l'évidence : les physiciennes sont nécessairement incluses dans le nombre neutre des physiciens[80]. » D'autres critiques s'adressent à l'emploi de nouveaux pronoms considérés neutres en genre comme « iels », « toustes » et « ceulles » (venant compléter respectivement « ils / elles », « tous / toutes » et « ceux / celles »)[81]. En réponse à ces critiques, les personnes en faveur de la langue inclusive avancent que l'ensemble des règles d'écriture ainsi que l'appréciation esthétique des phrases est principalement une question d'habitudes personnelles, fortement susceptibles de varier d'un individu à l'autre et d'une époque à l'autre ; et qu'il en va de même pour l'appréciation de la lisibilité et la fluidité des phrases[81]. Certaines études suggèrent même la possibilité d'une habituation rapide à de nouvelles formes d'expression[82].

Autres arguments

Du point de vue sociolinguistique, il est souligné que l'usage du langage inclusif constitue désormais un marqueur des positions et statuts du locuteur, comme le suggère une étude parue dans le Journal of Sociolinguistics et s'appuyant sur les pratiques d'écriture inclusive dans des universités parisiennes[83]. Cette recherche montre que les universités parisiennes avec des corps enseignants moins paritaires et qui sont perçues comme plus prestigieuses utilisent moins l'écriture inclusive dans leurs brochures de licence que les universités qui sont plus paritaires et perçues comme moins prestigieuses et plus activistes politiquement. Quand elles utilisent l'écriture inclusive, les universités plus prestigieuses ont tendance à privilégier des formes plus établies et perçues comme moins polémiques, comme les parenthèses (étudiant(e)), par rapport au point médian (étudiant·e).

La sociologue en études de genre Marie Duru-Bellat, si elle défend la féminisation des noms de métiers, considère que « souligner toujours et partout, même quand cela n'a aucune pertinence, que la personne qui parle ou dont on parle est de sexe féminin, est une régression : quand je fais du jardinage ou que je lis un livre, le sexe n'est pas forcément la facette de mon identité que j'ai à l'esprit »[27].

Pour la linguiste Danièle Manesse, professeure émérite de sciences du langage à l'université Sorbonne-Nouvelle, l'écriture inclusive « fait partie de ces dispositifs volontaristes, ostentatoires, qui ne servent pas les causes qu'ils prétendent défendre. La preuve la plus simple en serait que ses différentes formes perdurent rarement plus de dix lignes dans un texte, à moins de compromettre définitivement sa lisibilité. » Pour elle, « rendre les langues coupables de solidarités avec des volontés idéologiques est un raccourci trop facile. » Elle ajoute, sur le clivage politique qui semble suivre la tendance, que « à gauche, les avis sont en fait très partagés. Le présumé enthousiasme relève souvent du conformisme et de la crainte d’être suspecté de machisme. On peut être irrévocablement féministe — c’est mon cas — et absolument rétive à l’écriture inclusive[84]. »

Débats et critiques

Débats politiques en France

En France, le langage inclusif, et plus particulièrement sa traduction écrite, l'écriture inclusive, font l'objet de vifs débats politiques, en particulier depuis 2017, année où l'éditeur Hatier publie un manuel scolaire de primaire faisant usage de l'écriture inclusive, et plus particulièrement de formes contractées avec un point, comme agriculteur.rice.s et savant.e.s[85],[83]. Ce manuel est repéré par un article du Figaro en [86] qui, en critiquant l'usage de l'écriture inclusive, est le point de départ d'une polémique à laquelle participent notamment l'Académie française, qui voit dans l'écriture inclusive un « péril mortel », et le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer[85],[83].

Suisse

En , le parlement de la ville de Zurich refuse d’examiner et de voter une interpellation rédigée (en allemand) par une conseillère communale UDC car elle n'utilise que le genre masculin[87]. Cette décision est retoquée quelques mois plus tard par le Conseil de district de Zurich qui donne raison à l'élue[88]. Cette dernière lance en , avec des représentants de l'UDC, du Centre et des Vert'libéraux et un ancien député socialiste, une initiative populaire (intitulée Tschüss Genderstern!, soit adieu à l'astérisque de genre (de)) visant à obliger les autorités communales zurichoises à utiliser un langage « clair, compréhensible et lisible » et à ne pas utiliser de caractères spéciaux à l'intérieur des mots[89],[90],[91],[92]. L'initiative est déposée le [93] et soumise au vote le [94],[95]. Elle est rejetée à hauteur de 53 %[96].

En , le Conseil national adopte une motion interdisant l'utilisation d'« une écriture dite "inclusive" ou langage épicène non reconnue par l'Académie française[97] » au sein de l'administration fédérale[98],[99],[100]. Cette motion est rejetée tacitement par le Conseil des États en décembre suivant, le rapporteur de la commission soulignant notamment que la publication des directives de par la Chancellerie fédérale « a déjà répondu à ce que demande cette motion »[100],[101].

Usages et recommandations

L'usage et la réception publique du langage inclusif et de l'écriture inclusive varient selon les langues et les pays. Les linguistes Daniel Elmiger et Verena Tulger remarquent que les espaces francophones et italophones en contact avec d'autres langues (Québec, Trentin-Haut-Adige) sont plus sensibles à la féminisation de la langue[102].

Recommandations à l'échelle européenne

En Europe, afin de réduire les discriminations et les inégalités, des recommandations pour adopter un langage non sexiste[103] furent produites, comme le montrent le comité des ministres du conseil d'Europe en 1988[1] ou, en France, l'article 1er de la loi no 2008-496 du sur la discrimination[104] et les guides pratiques diffusés par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes[105],[106] ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT[107].

En adoptant le la recommandation no R (90) 4, le comité des ministres du Conseil de l'Europe :

« Recommande aux gouvernements des États membres de promouvoir l'utilisation d'un langage reflétant le principe de l'égalité de la femme et de l'homme, et, à cette fin, de prendre toute mesure qu'ils jugent utile en vue :

  1. d'encourager l'utilisation, dans la mesure du possible, d'un langage non sexiste qui tienne compte de la présence, du statut et du rôle de la femme dans la société, ainsi qu'il en va pour l'homme dans la pratique linguistique actuelle ;
  2. de mettre la terminologie employée dans les textes juridiques, l'administration publique et l'éducation en harmonie avec le principe de l'égalité des sexes ;
  3. d'encourager l'utilisation d'un langage exempt de sexisme dans les médias[1]. »

Le comité des ministres renouvelle, précise et amplifie ses prescriptions aux gouvernements des états membres du Conseil de l'Europe dans sa recommandation de 2007 dans son texte sur les normes et mécanismes d'égalité entre les femmes et les hommes[108] :

6. Elimination du sexisme dans le langage et promotion d’un langage reflétant le principe de l’égalité entre les femmes et les hommes

16. Le langage joue un rôle fondamental dans la formation de l’identité sociale de l’individu et interagit sur les attitudes sociales et la culture. L’utilisation d’un langage qui reflète de manière égale et traite avec la même valeur et la même dignité la présence ainsi que l’égalité de statut et de rôle des femmes et des hommes dans la société est à la fois un aspect essentiel de l’égalité entre les femmes et les hommes et un moyen de réaliser une égalité matérielle.

17. Les actions des Etats membres doivent viser à promouvoir l’utilisation d’un langage non sexiste dans tous les secteurs, notamment dans le secteur public, ainsi qu’à tous les niveaux et dans toutes les formes de l’enseignement et dans les médias.

18.Les éléments indiquant la volonté politique des Etats et leur engagement en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes à cet égard sont notamment les suivants :

i. l’adoption/l’existence et la mise en œuvre de normes imposant au secteur public l’obligation d’utiliser un langage non sexiste dans les documents officiels, en particulier dans les textes juridiques, les documents politiques, les programmes, les formulaires et les questionnaires ;

ii. l’existence d’un mandat clair donné aux institutions consacrées à l’égalité entre les femmes et les hommes et aux autres institutions pertinentes pour suivre la mise en œuvre du principe de l’utilisation d’un langage non sexiste ;

iii. l’existence/la promotion de la recherche sur les questions de genre dans le langage utilisé, en particulier dans le secteur de l’information, y compris les médias, et dans l’enseignement ;

iv. l’existence d’initiatives encourageant l’élimination des expressions discriminatoires qui décrivent les femmes et les hommes en fonction de leur apparence physique ou des qualités et rôles de genre attribués à leur sexe.

Anglais

Une personne, portant une barbe et des seins, montre sa grande robe rose sur laquelle est écrit en grosses lettres noires « THEY ».
Proposition à la Marche des fiertés de Boston du terme « they » par une personne qui ne s'identifie ni au genre féminin ni au genre masculin. Juin 2019.

L'anglais apparaît relativement neutre du point de vue de l'usage grammatical des genres. La langue comprend un vestige de genres féminin et masculin pour les noms désignant des personnes, voire des animaux familiers du sexe correspondant ; la plupart des autres noms ont un genre non défini ou neutre (it). Le genre n'est toutefois pas marqué dans la conjugaison ni dans les adjectifs et n'apparaît donc que dans le choix des pronoms personnels utilisés pour remplacer les noms correspondants à la troisième personne du singulier, à savoir he pour le masculin, she pour le féminin, it pour le neutre. Cependant, on voit actuellement réapparaître un they singulier dont la fonction est de désigner une personne dont on ignore le sexe. Cet usage du pronom a plusieurs siècles, mais est tombé en désuétude au XVIIe siècle avant de réapparaître dans les années 1980[109].

Le terme en vieil anglais mann signifiait à l’origine « être humain » et composait alors les mots « homme » et « femme » avec wer « masculin » et wīf « féminin » pour construire les mots werman et wīfmann (devenu actuellement woman). Le mot man, quant à lui, qui signifiait simplement à l'origine « être humain », est à la base de mankind signifiant « humanité »[110]. S'il s'est spécialisé à partir du XIVe siècle pour signifier « homme » (être humain masculin), il reste utilisé de nos jours dans ce sens. Il y a donc la même ambivalence qu'en français avec le mot homme, un terme signifiant aussi tantôt un être humain masculin, tantôt l'humanité dans son ensemble[111] (voir la partie de l'article évoquant la langue française).

L'adjectif possessif (his, her, its, their) désigne, au singulier, le genre du possédant, plutôt que du possédé comme en français.

L'anglais dispose par ailleurs du terme asexué sibling, signifiant « frère ou sœur », « adelphe », ou au pluriel « fratrie ».

Certains auteurs, principalement aux États-Unis, emploient maintenant le féminin pour désigner une personne dont le sexe est indéterminé dans le contexte (le lecteur ou la lectrice quelconque hypothétique, par exemple) :

« When you find value assumptions, you know pretty well what a writer or speaker wants the world to be like – what goals she thinks are most important ; but you do not know what she takes for granted […] »

 M. Neil Browne, Stuart M. Keeley, Asking the Right Questions[112]

« Lorsque vous rencontrez des présupposés de valeur, vous savez fort bien à quoi un auteur ou un orateur voudrait que le monde ressemble – quels sont les objectifs qu'elle considère comme les plus importants ; mais vous ne savez pas ce qu'elle tient pour acquis […]. »

 Asking the Right Questions[113]

De plus, aux États-Unis, l'usage de he or she il ou elle ») à l'oral et de he or she, (s)he, ou s/he à l'écrit lorsque le sexe de l'individu n'est pas connu a aujourd'hui tendance à disparaître au profit du they singulier[114].

Allemand

Usage

Le débat sur la féminisation de la langue est assez fort dans les pays germanophones, en particulier dans les milieux de gauche. Ainsi, bien qu'on puisse en allemand obtenir le féminin d'un nom en y ajoutant le suffixe -in, il existe des mots qui font exception et pour lesquels le féminin est peu usité, ou assez récent. Par ailleurs, comme en français, le masculin peut servir de forme générique au pluriel. C'est notamment l'aspect le plus critiqué par les adeptes d'un langage féministe. Il est ainsi devenu relativement fréquent d'utiliser un pluriel en -Innen (Binnen-I), c'est-à-dire le pluriel féminin, mais avec une majuscule afin d'indiquer qu'il s'agit d'un pluriel mixte (die StudentInnen, die KollegInnen, etc.)[115]. Plus souvent, cependant, se trouve le Gendersternchen *. Dans le langage oral, cet astérisque est exprimé par une courte pause dans le discours. On utilise aussi les formes /innen (die Student/innen, die Kolleg/innen, etc.) ou _innen (die Student_innen, die Kolleg_innen, etc.). On peut également remplacer certains mots par d'autres jugés plus neutres, notamment des participes employés comme substantifs (der/die Studierende, participe présent d’étudier[116]) ou des termes tels que Lehrkraft (personnel enseignant). De façon extrêmement marginale, on remplace parfois man (on) par mensch ou frau, formés à partir de Mensch (être humain, personne) et Frau (femme), à cause de la similitude entre man (on) et Mann (homme)[117].

Recommandations en Allemagne

En Allemagne, l'administration encourage l'usage de l'écriture inclusive à partir de 1987 et la fédération des länder publie un guide pratique en 2002[118].

Les formulations avec un slash sont utilisées depuis les années 1980 dans les universités allemandes. En 2013, les universités de Leipzig et Potsdam ont décidé d'utiliser le féminin générique pour dénommer l'ensemble des personnes d'un même titre ou fonction. L'expression « Die / der Professor / Professorin » est remplacée par la forme générique « die Professorin »[119]. À Potsdam, ce remplacement n'est plus effectué depuis 2015[120].

Il existe un genre neutre en allemand, mais celui-ci n'est utilisé que pour les objets, à quelques exceptions près ; il ne peut être utilisé pour un langage épicène. Comme en français, le masculin est utilisé pour désigner les personnes de façon générique[121].

Recommandations en Suisse

Voir section Français

Espagnol

Usage

Quand ils cherchaient à s'exprimer en un langage neutre, les hispanophones devaient employer des expressions répétées du type « queridos amigos, queridas amigas » (chers amis, chères amies). Comme souvent on passe du masculin au féminin en remplaçant le « o » par un « a », les hispanophones ont eu l'idée de remplacer la répétition par un mot avec un « @ » (car ressemblant visuellement à un « a » dans un « o »), ce qui donne « querid@s amig@s »[122].

L'usage de l'astérisque (l*s amig*s), du « x » (lxs amigxs) ou « e » (les amigues) est aussi possible.

Espéranto

En espéranto, le genre grammatical n'existe pas[123]. La racine des mots est généralement sémantiquement neutre, le sexe pouvant être marqué par le préfixe vir- pour le masculin et le suffixe -in- pour le féminin. Par exemple, ŝafo (mouton), virŝafo (bélier), ŝafino (brebis).

L’espéranto compte trois pronoms personnels pour la troisième personne du singulier (li au masculin, ŝi au féminin, ĝi au neutre). Par ailleurs depuis les années 2010, le pronom non officiel ri est souvent utilisé pour désigner des personnes non-binaires.

Français

Usage

Recommandations en France

Le guide pratique diffusé par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes en [124] recommande d'adopter un langage non sexiste. Celui diffusé par la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT en [125] liste de manière plus globale les formations, outils et dispositifs de lutte contre les discrimininations, dont le sexisme.

L'Académie française, après avoir lutté trente ans contre la féminisation des titres de métiers et fonction, la reconnaît en 2019[126].

Une circulaire prise par le Premier ministre Édouard Philippe en interdit les points médians et l'accord de proximité, tout en recommandant la féminisation des fonctions (conformément au Guide d'aide à la féminisation des noms de métiers sorti en 1999[127]) et la double flexion dans les offres d'emploi[128],[129]. Une autre circulaire prise en par Jean-Michel Blanquer interdit l'usage du point médian dans l'Éducation nationale tout en encourageant la féminisation des métiers et des fonctions[130].

Recommandations en Belgique

En , Fédération Wallonie-Bruxelles adopte un décret « relatif au renforcement de la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre et aux bonnes pratiques non discriminatoires quant au genre, dans le cadre des communications officielles ou formelles ». Ce décret concerne l'ensemble des communications orales et les documents écrits émanant des instances de la Fédération (gouvernement, Parlement…), des communes, des provinces et des institutions subventionnées ou reconnues par la Communauté française. Différents principes y sont définis :

  • les noms de métier, fonction, grade ou titre doivent être formulés au féminin lorsqu'ils concernent une ou plusieurs femmes ;
  • pour des ensembles mixtes, les formules doubles, épicènes ou passives sont à privilégier ;
  • la forme générique masculine et les pronoms masculins peuvent être utilisés pour désigner des ensembles mixtes à condition que ce caractère mixte soit clairement préétabli ;
  • l'usage du point médian est limité au contexte écrit où l’espace manque[131].

Dans sa Déclaration de politique communautaire et régionale, la majorité MR-Les Engagés issue des élections de juin 2024 stipule que « modifier l'écriture dans l'objectif de la rendre plus inclusive, sans tenir compte des règles grammaticales ou orthographiques, complique l'accès à l'information pour les citoyens les plus fragilisés, en particulier dans leurs contacts avec les administrations et complexifie l'apprentissage de la langue française. »[132].

Recommandations en Suisse

Le courant prônant l'emploi d'un langage épicène (expression souvent employée en Suisse) a atteint les sphères officielles à la fin du XXe siècle[133],[134], sous l'influence de la Suisse alémanique[135]. En [136], l'Assemblée fédérale prend acte du rapport « Formulation non sexiste » établi par sa Commission de rédaction en [137], entérinant ainsi la mise en œuvre dans ses textes législatifs de la formulation non sexiste en allemand (selon la solution dite créative, soit une combinaison de définitions légales, de doublets intégraux et de formulations neutralisant ou éliminant la notion de sexe[138]) et la possibilité d'y renoncer pour le français et l'italien[137], étant donné qu'elle y pose « en l'état des problèmes insurmontables »[139]. Peu avant, en , le Conseil fédéral prend la même décision pour les textes législatifs et administratifs de son ressort[140].

En 1996, Chancellerie fédérale suisse édite un « guide pour la formulation non sexiste des textes législatifs et administratifs » pour l'allemand  le Leitfaden zur sprachlichen Gleichbehandlung[135]  puis, en 2000, un Guide de formulation non sexiste des textes administratifs et législatifs de la Confédération[141]. En , la Chancellerie fédérale publie des directives qui proscrivent l'usage de l'astérisque et d'autres signes typographiques « chargés politiquement » tels que le point médian dans les textes de la Confédération en allemand[142],[143],[144]. Elle publie des directives analogues pour le français en novembre de la même année[145].

Les administrations cantonales et les hautes écoles[146] publient leurs propres recommandations[135].

Recommandations au Canada

En , le gouvernement fédéral publie ses premières lignes directives sur l'écriture inclusive en français[147].

Recommandations au Québec

Au Québec, la rédaction épicène est recommandée par l'Office québécois de la langue française (OQLF) depuis 1981[148],[149].

Les réflexions sur le sujet sont nombreuses au Québec dès les années 1970[150]. La féminisation lexicale est encouragée dès 1979 par l'Office québécois de la langue française[151], qui promeut également la rédaction épicène[152]. Dans la Banque de dépannage linguistique, l'Office propose le sous-thème Féminisation et rédaction épicène, qui regroupe de nombreux articles sur ces sujets[153]. Il offre également en ligne une formation sur la rédaction épicène[154].

Japonais

Le cas du japonais diffère des langues européennes, car s'il existe un registre de langage neutre, celui-ci côtoie deux autres registres de langage, l'un réservé aux hommes (Danseigo), l'autre aux femmes (Joseigo). L'obligation sociale faite aux femmes d'utiliser le Joseigo est perçu comme handicapant dans le milieu du travail, car il reflète une subordination aux hommes, et ses formes plus longues nuisent à l'efficacité du langage[155],[156]. Pour contourner ces difficultés, une tendance assez récente mais restant marginale est d'utiliser soit le langage neutre[156], soit, dans le cadre du travail ou pour les personnages de séries animées, le langage masculin[157]. Cette volonté d'abandonner le langage féminin est toutefois perçue comme une menace par une partie de la gent masculine[156].

Norvégien

Recommandations

Dans les années 1980, la Norvège décide de neutraliser la forme grammaticale masculine en supprimant les marques grammaticales féminines dans une idée égalitaire (Norsk Språkråd, 1997). Les résultats de cette réforme sont aujourd'hui mitigés : pour les métiers sans stéréotypes, les représentations restent masculines.[réf. nécessaire][158].

Russe

Selon la Cour suprême russe, l'utilisation de substantifs féminisés est caractéristique de « l’extrémisme LGBT »[159].

Suédois

Dans les années 1960, la Suède propose un nouveau pronom neutre, hen. Il est réintroduit en 2012 par l'auteur de livres pour enfants Jesper Lundqvist et, malgré les critiques qu'il a engendrées cette année-là, il est majoritairement accepté et associé à des attitudes positives en 2015[160].

En informatique

Usages

En 2017, le logiciel Word édité par Microsoft introduit la possibilité de « cibler le langage genré qui serait à même d'exclure, de rejeter ou de stéréotyper »[161].

Notes et références

Voir aussi

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