Abdelkader (émir)

homme politique et chef militaire algérien (1808-1883) From Wikipedia, the free encyclopedia

Abdelkader Ben Mahieddine (en arabe : عبد القادر بن محي الدين (ʿAbd al-Qādir ben Maḥyiddīn)), connu comme l'émir Abd el-Kader ou Abdelkader El Djezairi (Abdelkader l'Algérien), né entre 1806 et 1808, peut-être le , à El Guettana, près de Mascara, dans la régence d'Alger, et mort le à Damas, capitale du vilayet de Syrie, est un chef religieux et militaire algérien, qui lutte de 1831 à 1847 contre la conquête de l'Algérie par la France.

Élection
Nom de naissanceAbdelkader ibn Muhieddine
Date de naissanceentre 1806 et 1808, peut-être le
Faits en bref Titre, Émir d’Algérie ...
Abdelkader ibn Muhieddine
Émir Abdelkader
عبد القادر بن محي الدين
Illustration.
Portrait de l’émir Abdelkader peint lors de sa détention au château d'Amboise en 1852.
Titre
Émir d’Algérie

(15 ans et 26 jours)
Élection
Biographie
Nom de naissance Abdelkader ibn Muhieddine
Date de naissance entre 1806 et 1808, peut-être le
Lieu de naissance El Guettana, beylik de l'Ouest (régence d'Alger)
Date de décès
Lieu de décès Damas, vilayet de Syrie (Empire ottoman)
Sépulture Damas puis cimetière d'El Alia à Alger
Nationalité Algérien
Père Muhieddine al-Hassani
Mère Al Zahra bint al-Sheikh Sidi Boudouma
Fratrie Mustapha ibn Muhieddine
Ahmed ibn Muhieddine
Conjoint Kheira bent Boutaleb

Lalla Khira

Enfants 9 fils et 5 filles
Profession Chef d’État et chef militaire
Religion Islam sunnite malikite

Image illustrative de l’article Abdelkader (émir)
Émir d’Algérie
Fermer

Savant musulman, il se retrouve de façon inattendue à mener une campagne militaire. Il constitue un groupement de populations de l'ouest algérien qui, pendant de nombreuses années, résiste avec succès à l'une des armées les plus puissantes d'Europe. Son respect pour ce qu'on appelle désormais les droits de l'homme a souvent été relevé, notamment par ses opposants chrétiens.

Après sa reddition en 1847, il est détenu pendant presque cinq ans en France avant d'être libéré par Louis-Napoléon Bonaparte et conduit à Bursa. Deux ans plus tard (1855), il s'installe à Damas. En 1860, son intervention pour arrêter le massacre de la communauté chrétienne de Damas lui vaut honneurs et récompenses d'une multitude de pays. C'est aussi à Damas qu'il rédige son ouvrage majeur, le Kitâb al-mawâqif (le « Livre des haltes »).

Nom

Son nom complet est Abdelkader Ibn Mahieddine El-Hassani.

  • « Abdelkader »  qui se translittère « `Abd al-Qādir » (« serviteur du Tout-Puissant »)  peut aussi s'écrire « Abd el-Kader », « Abd al-Kader », « Abdul Kader », « Abdel Kader », etc.
  • « Ibn Mahieddine » signifie « fils de Mahieddine » (ou « Muhyî ed-Dîn »), le nom de son père.
  • « El-Hassani » évoque sa descendance d'Al-Hassan ibn Ali, petit-fils de Mahomet, d'où sa qualité de chérif.
  • Durant son exil syrien lui fut attribué le nom « El-Djazaïri » (« l'Algérien »), qui a été transmis à ses descendants[note 1].
  • Il est nommé émir (amîr al-muminîn, « commandeur des croyants ») en 1832[2].

Le choix du nom Abdelkader, fréquent dans l'arbre généalogique de l'émir, rend hommage à Abdelkader el-Jîlânî, le fondateur de la confrérie soufie Qadiriyya au XIe siècle à Bagdad, à laquelle appartient la famille d'Abdelkader[3].

Biographie

Origines familiales

Mausolée de Sidi Kada situé dans la commune du même nom. Quadrisaïeul d'Abdelkader, il est né à Bab-Ali (Mascara).

Abdelkader naît en Algérie ottomane entre 1806 et 1808 dans le hameau d'El Guettana (situé sur l'oued El-Hammam à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Mascara), d'une famille de l'aristocratie religieuse et maraboutique[4]. Sa famille possède deux arbres généalogiques, qui tous deux remontent au prophète Mahomet. Le premier inclut Idris Ier (VIIIe siècle), arrière-petit-fils d'Al-Hassan, et fondateur de la dynastie idrisside. Le second inclut Abdelkader el-Jîlânî (XIe – XIIe siècles), fondateur de la confrérie soufie Qadiriyya[5]. La filiation chérifienne revendiquée par Abdelkader passe également par Abd el-Kaoui (XIIIe siècle), descendant des émirs des Beni Toudjine, qui régna à Tiaret et Tagdempt et qui contribua avec sa famille à la formation de la dynastie des Mérinides[6],[7]. Selon les sources familiales, les ancêtres d'Abdelkader vivaient dans la Seguia el-Hamra (au Sahara occidental actuel), région d'où proviennent l'essentiel des familles de shurafâ[8]. L'appartenance de la famille d'Abdelkader à une tribu berbère  peut-être celle des Ifrenides  conduit certains chercheurs à mettre en doute son origine chérifienne, donc arabe, hypothèse rejetée par ceux qui souscrivent à cette origine et qui soulignent que l'affiliation d'un chérif à une tribu berbère ne lui fait pas perdre son statut, ni celui de ses descendants[9],[10],[11].

Le père d'Abdelkader, Mahieddine al-Hassani, est le moqaddem (délégué d'un « cheikh tarîqa ») de la zaouïa Qadiriyya d'oued El-Hammam[12]. Ses connaissances en matière religieuse et sa droiture en font un intermédiaire entre le pouvoir du bey et la population[13]. Sa générosité à l'égard des pauvres est notoire, comme le sont son intégrité et son impartialité, qui lui valent d'être régulièrement appelé à juger les différends entre individus et entre tribus[14]. Il est en bons termes avec le sultan du Maroc, Abderrahmane ben Hicham, qui ouvrira ses frontières dès 1830 aux populations de l'Ouest[15]. La mère d'Abdelkader, Lalla Zohra, lettrée et versée en religion, est la fille d'Omar Bendoukha, moqaddem d'une zaouïa de Hammam Bou Hadjar. Affiliée à la tribu des Hachem[16], cette famille vit dans la plaine de Ghriss depuis qu'Abd el-Kadr ben Ahmed, figure érudite connue sous le nom de Sidi Kada, s'y est installé vers 1640 ; son mausolée demeure l'un des sites religieux les plus fréquentés de la région[17],[18]. Dès son plus jeune âge, Abdelkader est imprégné de récits sur ses ancêtres, dont la piété et la science constituent pour lui autant d'exemples édifiants[19].

Jeunesse

Il grandit dans la zaouïa de son père qui, au début du XIXe siècle, est le centre d'une communauté florissante sur les bords du oued El-Hammam. Tout comme les centaines d'étudiants pris en charge par la zaouïa, il reçoit une éducation traditionnelle qui embrasse les principes et la pratique de l'islam, les règles de convenance (adab), l'exercice des vertus, la lecture et l'écriture, la grammaire, l'exégèse coranique (tafsir), le hadith et la jurisprudence (fiqh). Il est dit qu'il savait lire et écrire à l'âge de 5 ans. À 12 ans il reçoit l’autorisation de commenter le Coran et les hadiths. Il récite l'entièreté du Coran par cœur dès l'âge de 14 ans, recevant ainsi le titre de hafiz. Un an plus tard son père l'envoie à Oran, siège de l’administration turque, pour poursuivre ses études à l’école de renom du beylik de l'Ouest tenue par Ahmed ben Khodja el Mostaghanmi[13],[20]. Bon orateur, il capte l'attention de ses pairs par ses poésies et ses diatribes religieuses[21]. Quant à son habileté à dompter et à monter les chevaux, elle est le fruit d’une pratique qui remonte à sa petite enfance[22].

Élevé dans la foi, la moralité et la modération, il supporte mal l'ambiance relâchée d'Oran et rentre à El Guettana avant la fin de l'année scolaire. Son père le prépare alors au grand pèlerinage (hajj), mais le bey, méfiant, leur interdit de quitter son beylik. Abdelkader en profite, durant deux années, pour poursuivre ses études avec son cousin Mustapha ben Thami, fils du mufti d'Oran. Ce dernier, avec l'appui de Badra, la femme du bey, et de certains fonctionnaires, réussit finalement à infléchir la position du bey[13],[22].

En 1825, Abdelkader part avec son père en pèlerinage à La Mecque, puis séjourne à Médine. Il se rend ensuite à Damas et à Bagdad, visite les tombeaux de musulmans notables, tels que Ibn Arabi et Abdelkader el-Jîlânî (appelé El-Djilali en Algérie). Cette expérience structure sa conscience religieuse. C'est à Bagdad qu’il répond à une question sur la valeur d'une généalogie honorable : « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez qui il est ». De retour à La Mecque un an après son premier séjour, il entreprend un second pèlerinage. Sur le chemin du retour au pays, il est impressionné par les réformes menées par Méhémet Ali en Égypte. Il revient dans sa patrie en 1827 et, la même année, épouse sa cousine Kheira bent Boutaleb[13],[23].

1830-1833 : invasion française, élection d'Abdelkader

Les 4 provinces de la régence d'Alger
au XVIIIe siècle.

Au début du XIXe siècle, la régence ottomane d'Alger est un pays affaibli. De nombreuses rébellions sont réprimées dans le sang. Les relations avec la France, qui repousse depuis une quarantaine d'années le remboursement d'une dette substantielle envers la régence, sont conflictuelles, et l'affaire du « coup d'éventail » () sert de prétexte au blocus du port d'Alger par la marine française. Il durera jusqu'en , suivi de la prise d'Alger et de l'exil de Hussein Dey (), préludes à l'offensive colonisatrice[24],[25]. En France, la révolution des « Trois Glorieuses » (27-29 juillet 1830) met fin à la Restauration (Charles X), remplacée par la monarchie de Juillet (Louis-Philippe Ier)[26].

En , l'armée française prend Oran, capitale de la province de l'Ouest, et en chasse le bey et sa garnison. Laissées à leur bon vouloir, les tribus de l'Ouest sombrent dans l'anarchie : pouvoirs rivaux et guerres récurrentes entre tribus, droit du plus fort, pillages, effondrement du commerce faute de sécurité, plus de lois, plus de justice, plus d’impôts[27].

En , Mahieddine, le père d'Abdelkader, est chargé de mener une campagne de harcèlement contre les occupants. Il appelle au jihad, et son fils et lui participent aux premières attaques sous les murs d'Oran, mais sans succès, ce qui détermine les chefs de trois tribus de l'Oranie  les Hachem, les Beni Amer et les Ghraba  à s'unir[15]. Le , les représentants de ces tribus se réunissent à Khassibia, près de Mascara, pour élire un chef. À la suite du refus de son père d'occuper ce poste au motif qu'il est trop vieux (il mourra 7 mois plus tard), Abdelkader, âgé d'environ 25 ans, est élu Amîr al-Muminîn commandeur des croyants »), donc chef de la résistance. Malgré la réticence de certaines autres tribus, le titre et la fonction sont confirmés cinq jours plus tard à la grande mosquée de Mascara, puis par le sultan du Maroc, dont Abdelkader prend soin de reconnaître la prééminence[28],[29].

Les tribus de l'Ouest répondent de manière contrastée à l'appel au jihad : le vide laissé par la prise d'Alger fait que certaines tribus makhzen et les Kouloughli lui demandent de reconnaître l'autorité des Turcs du Constantinois ; les Maures de Tlemcen, privés du Mechouar où sont enfermés les Kouloughli, lui demandent de reconnaître l'autorité du sultan du Maroc ; et les tribus makhzen Douair et Smala, commandées par Moustapha Ben Ismaïl, lui demandent de reconnaître leur convention passée avec la France. Abdelkader réprime les velléités de scission ; dès son entrée dans Tlemcen (été 1833), il assaille les Maures, les Turcs et les Kouloughli et y assoit son autorité[30],[31].

C'est au nom de l'islam et du jihad que l'émir fédère et stimule les nombreuses tribus et leurs combattants, et en un an, par une combinaison de raids contre les insoumis et de politique prudente, il réussit à unir les tribus de la région et à rétablir la sécurité. Sa zone d'influence couvre dès lors toute la province d'Oran et l'Armée d'Afrique le considère désormais comme son principal interlocuteur[32],[33].

1834-1835 : traité Desmichels, bataille de la Macta

Traité Desmichels conclu à Oran le entre la France et Abdelkader.

Le , le général français Desmichels, commandant de l'Ouest algérien, propose à Abdelkader, qui accepte, un traité de paix qui reconnaît sa souveraineté sur les territoires de l'Ouest à l'exception des villes portuaires d'Oran, Mostaganem et Arzew. Le traité appelle à la bonne entente entre Français et indigènes, au respect des religions, à l'échange immédiat des prisonniers, à la liberté du commerce, etc. Pour Desmichels, cela permet d'établir la paix avec les tribus occidentales, tout en confinant Abdelkader dans les limites de ce territoire. Son statut de co-signataire contribue beaucoup à son prestige aux yeux de la population et même des Français[32]. Dans le but de permettre à l'émir de soumettre les tribus réfractaires, le général l'aide à former une infanterie régulière et lui offre des armes[34].

S'appuyant sur ce traité, Abdelkader soumet les tribus du Cheliff et s'empare de Miliana et de Médéa[21]. Au fil des mois, l'opinion et la classe politique françaises s'élèvent de plus en plus contre la teneur du traité, qu'elles jugent trop favorables à l'émir. Et lorsqu'une année après sa signature, un « appendice »[note 2] au traité est découvert et considéré encore plus avantageux pour Abdelkader, le général Desmischels est rappelé en France et remplacé par le général Trézel (). Celui-ci décide d'appuyer les tribus hostiles à Abdelkader et c'est ainsi qu'en les forces françaises prêtent main-forte aux Douair et aux Smela, qui se sentent menacés par les alliés de l'émir. L'affrontement, qui a lieu dans les marais de la Macta, voit la victoire d'Abdelkader et des siens. La France réagit en intensifiant les hostilités, et sous de nouveaux commandants elle s'empare de Mascara en et de Tlemcen en [36].

1836-1837 : Bugeaud, traité de la Tafna

Au , de nouveaux contingents viennent renforcer l'Armée d'Afrique avec, à leur tête, le général Bugeaud. La première confrontation entre les deux armées a lieu en sur les bords de la Sikkak ; elle se solde par une nette victoire française. Mis à rude épreuve par cette succession d'échecs, plusieurs fois abandonné puis à nouveau rallié par ses troupes et les tribus, Abdelkader souhaite entamer des pourparlers avec Bugeaud qui, lui-même, se voit « autorisé à utiliser tous les moyens qu'il aura pour amener Abd el-Kader à faire des ouvertures de paix. »[37],[38]. Le traité de la Tafna est signé le [note 3]. Ce traité, tout en assurant davantage la domination d'Abdelkader sur les parties intérieures de l'Algérie, confirme la souveraineté de la France sur le pays. Tout en étant soumis à la France, Abdelkader prend ainsi le contrôle (hormis les villes côtières) des provinces d'Oran à l'ouest, du Titteri au centre et, à l'est, d'une partie de la province de Constantine, sans sa capitale, soit environ les deux tiers du pays[40].

Après une première tentative avortée en , l'armée française, commandée par le maréchal Clauzel, s'empare en de Constantine, dernier bastion ottoman de la régence, forçant Ahmed Bey à l'exil. Deux ans plus tard, il se rend aux Français[41].

Autant sa stratégie guerrière que les traités de paix consolident la renommée d'Abdelkader, et ses titres d'amîr al-Muminîn et de sultan  malgré lui  sont confirmés par les traités, qui en font un souverain incontesté, sans même devoir verser de tribut aux Français[30]. Dans sa correspondance avec le sultan du Maroc, il n'utilise que le titre d'émir pour ne pas contrarier le monarque, qui le soutient[42].

Alliés et ennemis de l'époque, tous relèvent l'érudition philosophique et théologique d'Abdelkader, qui, en temps de paix, ne se sépare pas de sa bibliothèque[43]. Il fait preuve de leadership politique et militaire, est connu pour son esprit chevaleresque et agit comme un administrateur compétent et un orateur persuasif. Sa foi fervente dans les doctrines de l'islam est incontestée[44].

1837-1839 : période de paix, formation d'un État

L'État d'Abdelkader de 1837 à 1840.

La période de paix qui suit le traité de la Tafna profite aux deux parties et l'émir Abdelkader l'utilise au mieux pour consolider un nouvel État fonctionnel, avec pour capitale Tagdemt. Son pouvoir politique est subordonné à son autorité spirituelle. Il refuse à plusieurs reprises le titre de sultan[45]. L'État qu'il crée est largement théocratique : la plupart des postes d'autorité sont occupés par des membres de l'aristocratie religieuse et le système juridique et administratif qu'il institue s'inspire fortement de la loi coranique[46]. Il divise son territoire en 8 régions (khalifaliks), chacune gouvernée par un calife (khalîfah) ; chaque région est elle-même divisée en districts, dirigés par des aghas ; chaque district rassemble plusieurs tribus, chacune d'elles commandée par un caïd[47].

Abdelkader en Kabylie.

Pour construire son nouvel État, Abdelkader s’entoure des meilleurs talents, quelles que soient leurs nationalités ou leurs religions ; Juifs et chrétiens sont parties prenantes à la construction de la nation. Le futur diplomate français Léon Roches est son secrétaire et traducteur de fin 1837 à fin 1839[21],[note 4]. L'émir dote chaque khalifalik de tailleurs, d’armuriers et de selliers, établit à Tlemcen une petite fonderie de canons et érige dans plusieurs villes des entrepôts où il stocke des produits agricoles dont la vente permet l'achat d'armes. Il ouvre de multiples écoles où les enfants apprennent les bases de l’islam, ainsi qu'à lire et à écrire. Il crée des cours de justice et nomme des juges (cadis)[49],[21]. Il fait battre sa propre monnaie, le muhammadiyya (dit « boudjou d'Abdelkader »), en référence au prophète de l'islam[50].

D'une part, pour protéger ses ressources, ses moyens de production et les biens des tribus alliées d'une nouvelle agression française et, d'autre part, pour tenir en respect les tribus turbulentes du Sahara, l'émir fait construire des fortifications le long de la limite sud du Tell : Sebdou, au sud de Tlemcen ; Saïda, au sud de Mascara ; Tagdemt, au sud-est de cette ville ; Taza, au sud de Miliana ; Boughar, au sud de Médéa ; Bel-Kheroub, au sud-est d’Alger; Biskra, au sud-ouest de Constantine[51].

Depuis le début du jihâd, des dissensions au sein de la population ont obligé l'émir ou ses représentants à intervenir. L'un des principaux foyers de contestation se situe à Aïn Madhi, le fief de l'influente confrérie Tijaniyya. Après un siège de six mois, commencé en , les troupes d'Abdelkader s'emparent de la ville[52].

À la fin de 1838  il a environ 31 ans , son État s'étend à l'est jusqu'à la Kabylie, au sud jusqu'à Biskra  la porte du désert  et à l'ouest jusqu'à la frontière marocaine[21]. Sur le plan militaire, il compte sur une troupe permanente de 8 000 fantassins, 2 000 cavaliers et 240 artilleurs, soutenus par des volontaires des tribus locales[53]. Par l'unification des tribus sous son autorité, Abdelkader est parvenu à faire régner l’ordre et la sécurité dans le pays[54].

1839-1841 : reprise des hostilités

Peinture de l'expédition des Portes de fer en Kabylie.

La paix prend fin lorsque le duc d'Orléans, fils aîné du roi Louis-Philippe, et le gouverneur général Valée, ignorant les termes du traité de la Tafna, dirigent une force expéditionnaire qui franchit les Portes de Fer, entre Constantine et Alger, et s'engagent dans un territoire sous administration de l'émir. En conséquence, le , pressé par ses califes, Abdelkader attaque les Français dans les plaines de la Mitidja, partiellement colonisées, et les met en déroute. Les Français ripostent mais les combats s'embourbent jusqu'à ce que le général Bugeaud retourne en Algérie en , cette fois en tant que gouverneur général, suivi de 25 000 nouveaux soldats, portant ainsi l'Armée d'Afrique à 85 000 hommes[55]. Abdelkader est, dans un premier temps, encouragé en entendant que Bugeaud, le promoteur du traité de la Tafna, revient. Mais cette fois, la tactique du général est radicalement différente ; sa politique est celle de la terre brûlée avec la conquête de l'Algérie comme finalité[21]. Pour sanctionner une population acquise à l'émir dans le dessein de la rallier par nécessité à la France, l'armée razzie, incendie villages et récoltes, saccage les zones agricoles, s'empare du bétail[56]. Cette même année, l'émir, qui dispose d'une armée régulière de 10 000 hommes, perd ses principales villes : Saïda, Tagdempt, Taza, Boughar et Mascara. La zaouïa familiale d'El Guettana est détruite[57],[58],[59].

1842-1844 : prise de la smalah, repli au Maroc

En 1842, assailli de toutes parts, ses ressources financières au plus bas, il voit nombre de ses partisans contraints, souvent pour leur survie, à se soumettre aux Français. Il perd le contrôle de Tlemcen et, en son absence, sa capitale ambulante  sa smalah, composée de plusieurs milliers de tentes abritant des dizaines de milliers d’habitants  est découverte le à Taguine et saccagée par les troupes du duc d'Aumale, cinquième fils de Louis-Philippe[60],[note 5]. Cet évènement est suivi d'autres importants revers du camp algérien et, à la fin de l'année, Abdelkader se replie avec ses troupes et ses partisans au Maroc, gouverné par le sultan Abderrahmane ben Hicham, qui le soutient. Courroucés notamment par l'appui marocain à leur ennemi, les Français bombardent, en , Tanger, puis Mogador, pendant que Bugeaud, promu maréchal, traverse la frontière avec 11 000 hommes et défait l'armée marocaine à la bataille d'Isly. Par le traité de Tanger, signé le , la France oblige Abderrahmane à bannir l'émir de son territoire[63].

Prise de la smalah d'Abd-el-Kader à Taguine le 16 mai 1843. Horace Vernet, 1844, huile sur toile 26 x 4,9 mètres.
Commande du roi Louis-Philippe Ier. Château de Versailles.

1845-1846 : crimes de guerre

En , plus de 500 hommes, femmes et enfants de la tribu des Oulad Riah, pourchassés par la colonne du lieutenant-colonel Pélissier, se réfugient dans une grotte dans le massif du Dahra. Après les avoir sommé en vain de se rendre, les soldats bouchent l'entrée au moyen de branchages auxquels ils mettent le feu, ce qui enfume la caverne et en consomme l'oxygène ; seuls 40 d'entre eux survivent[64]. Cette enfumade fut précédée un an auparavant par celle du colonel Cavaignac à l'encontre de membres de la tribu des Sbéhas, accusés d'avoir assassiné des colons et des caïds nommés par les Français ; traqués, ils se réfugièrent dans une grotte où tous périrent[65]. En , le colonel Leroy de Saint-Arnaud découvre 500 Algériens cachés dans une caverne ; comme ils refusent de se rendre, il fait boucher son entrée jusqu'à ce que mort s'ensuive[66].

Un mois plus tard, Abdelkader vainc les Français à la bataille de Sidi-Brahim, faisant une centaine de prisonniers. Quelques jours plus tard, il capture sans combat une colonne française de 200 soldats appelés en renfort à Aïn Témouchent. Poursuivant l'offensive, l'émir gagne les Hauts Plateaux et fait conduire par un lieutenant ces 300 prisonniers dans sa deira (ex-smalah), sa capitale mobile campée en territoire marocain sur les rives de la Moulouya, proche de la frontière algérienne. Exposée tant aux troupes françaises que marocaines et à court de nourriture, la deira, qui compte environ 200 tentes, considère ces prisonniers comme une charge excessive. Abdelkader multiplie les propositions d'échange mais Bugeaud refuse, tablant sur une libération à laquelle l'émir, pense-t-il, sera astreint pour alléger les privations de sa communauté. Mais le , en l'absence d'Abdelkader qui lutte à 500 km de là, un de ses lieutenants, après consultation avec les autres autorités du camp, ordonne leur exécution. Il épargne 11 officiers, confiant que leur présence évitera les représailles des Français. L’émir apprend la nouvelle, mais en raison des combats, il ne regagne sa deira que trois mois plus tard. Il propose à Bugeaud l'échange des 11 prisonniers. Cette offre n’ayant pas abouti, il compte proposer leur libération moyennant une rançon, mais ses cadres estiment que leur propre salut est lié à la présence des otages et n’acceptent son plan qu’à condition que l'émir prenne le crime sous sa responsabilité. Abdelkader accepte et écrit en ce sens au roi Louis-Philippe. Les prisonniers sont rendus en échange de 33 000 francs. Pour la France, l'émir s'est discrédité par ce massacre, même si certaines autorités du pays, procédant par recoupements, concluent à son innocence[67],[68].

1847 : fin de la résistance

Affaiblies et harcelées sans répit par le maréchal Bugeaud  qui commande maintenant 106 000 hommes  et par les troupes marocaines[69], et malgré quelques derniers exploits, plusieurs tribus se rendent en 1846 et 1847 aux autorités françaises, suivies par des compagnons d'arme de l'émir, ainsi que deux de ses frères. A la fin de 1847, Abdelkader, qui ne dispose plus que de 1 200 cavaliers et 1 000 fantassins, juge la situation sans issue, et préférant tomber aux mains de ceux qui l'ont combattu, qu'il considère loyaux, que dans celles de Moulay Abderrahmane, qui l'a trahi[70], il se rend le au général Louis de Lamoricière en échange d'un sauf-conduit pour Alexandrie ou Acre[71]. Sa demande est acceptée et, deux jours plus tard, sa reddition et sa contrepartie sont officialisées par le nouveau gouverneur général, le duc d'Aumale, auquel Abdelkader remet symboliquement son cheval de bataille[72]. Son biographe anglais écrira quelques années plus tard : « Sa carrière venait de prendre fin. Jusque-là, sa vie avait été consacrée à Dieu et à sa patrie. Elle ne devait, désormais, être consacrée qu’à Dieu »[73].

1848-1852 : emprisonnement en France

Tombe au château d'Amboise de 27 membres de la suite d'Abdelkader morts durant son séjour en ce lieu, dont l'une de ses femmes, un de ses frères et deux de ses enfants.

Paris refuse d'honorer la promesse du général de Lamoricière et du duc d'Aumale : le bateau qui transporte Abdelkader et ses proches  presque une centaine  met le cap sur Toulon. Les Algériens sont détenus quatre mois au fort Lamalgue, puis six mois au château de Pau, avant d'être transférés au château d'Amboise en [57].

L'enfermement et aussi l'humidité du château conduisent à la détérioration de la santé et du moral de l'émir et de ses proches. Sa vie devient une cause célèbre dans certains cercles littéraires. Plusieurs personnalités, dont Émile de Girardin et Victor Hugo, demandent au gouvernement plus de précisions sur la situation de l'émir. Le futur Premier ministre, Émile Ollivier, mène une campagne d'opinion publique pour sensibiliser la population à son sort. Une pression internationale se fait jour. George Vane-Tempest, 5e marquis de Londonderry, rend visite à Abdelkader à Amboise et écrit au président Louis-Napoléon Bonaparte, qu'il a connu lors de son exil en Angleterre, pour solliciter la libération de l'émir[74].

Louis-Napoléon Bonaparte rend la liberté à l'émir Abd el-Kader (1852). Sa mère, courbée par l'âge, sert la main du prince[75].
Huile sur toile d'Ange Tissier, 1861.

Louis-Napoléon Bonaparte, le premier président de la Seconde République française, est arrivé au pouvoir à la suite de la révolution de 1848 alors qu'Abdelkader était déjà emprisonné. Il tient à rompre avec plusieurs décrets politiques du régime précédent et la cause de l'émir en fait partie[76]. Finalement, le , l'émir et les siens sont libérés par le prince-président. Abdelkader reste encore deux mois en France. A deux reprises il visite Paris, où il rencontre à nouveau son libérateur ; la première fois, au château de Saint-Cloud, où l’émir, de son plein gré, fait serment de ne plus jamais fomenter de troubles en Algérie ; la seconde, le , au palais des Tuileries, où Louis-Napoléon est proclamé empereur sous le nom de Napoléon III. Deux semaines plus tard, Abdelkader et sa suite vont quitter le pays pour Bursa (aujourd'hui en Turquie), lorsque l'émir aperçoit son futur biographe Alexandre Bellemare et lui demande de réfuter par la plume et par la parole la conviction qu’ont encore bien des Français de sa responsabilité dans le massacre des prisonniers du . La France lui alloue une pension annuelle de 100 000 francs[77],[78],[79],[80].

1853-1883 : exil au Proche-Orient

Abdelkader vers 1852, peinture d'Ange Tissier.

Peu après son installation à Bursa, Abdelkader reçoit un sabre de grande valeur avec ces mots gravés sur le fourreau : « Le sultan Napoléon III à l’émir Abd-el-Kader-ben-Mahhi-ed-Dîn ». Ainsi qu'il le lui avait promis à Paris, l'émir envoie à l'empereur trois pur-sang arabes. Au cœur d'une population généralement inamicale à l'égard des peuples arabes et dont la langue et les mœurs lui sont étrangers, et malgré des liens étroits avec des érudits et des savants religieux, sa situation à Bursa le pèse, mais il n'ose en informer l'empereur. L'occasion toutefois se présente au début de 1855, lorsqu'un violent tremblement de terre ravage la ville, incitant l'émir à se rendre à Paris pour demander, et recevoir, l'autorisation de l'empereur de s'installer à Damas[81]. Avant de quitter Paris, il visite l'Exposition universelle et remet au président de la Société asiatique le manuscrit de son Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent. Ce manuscrit sera traduit en français et publié en 1858, puis retraduit en 1977 sous le titre de Lettre aux Français[79]. De retour en Orient, il s'installe à Damas en , dans le quartier d'Amara, avec sa famille et ses proches, 200 personnes en tout, alors que 500 autres compatriotes y résident depuis 1847, à la suite de leur soumission à la France. En raison de nouvelles arrivées, les Algériens forment bientôt une vaste communauté, dont plus d'un millier d'anciens fantassins et cavaliers[82].

1860 : émeutes anti-chrétiennes de Damas

En , le sultan de l’Empire ottoman Abdülmecid Ier, pressé par ses alliés européens, signe le Hatti-Humayoun. Ce décret abolit l’ascendant des musulmans et des Druzes sur les populations non-musulmanes, qui obtiennent ainsi les mêmes droits civils, professionnels, politiques, judiciaires, militaires que les musulmans. Au Liban, territoire ottoman, cette réforme alimente les rivalités entre Druzes et chrétiens maronites, les premiers se considérant rabaissés, et les seconds redressant le menton avec une certaine ostentation. Les autorités ottomanes, sous la pression des musulmans, ne font rien, bien au contraire, pour contenir un début de conflit. Celui-ci atteint son paroxysme en , quand environ 10 000 chrétiens sont massacrés par les Druzes et environ 2 000 Druzes par les chrétiens. Entre 3 000 et 6 000 (les sources varient) chrétiens de toutes confessions se réfugient à Damas, capitale de la Syrie ottomane[83],[84].

Abdelkader protégeant les chrétiens à Damas lors des massacres commis par les Druzes en 1860, peinture de Jan-Baptist Huysmans.

À Damas, le conflit libanais a exacerbé le sentiment anti-chrétien[note 6]. Des notables musulmans joints aux compagnons d'Abdelkader tentent d'apaiser les tensions, tandis que l'émir prévient le consul de France d'un risque imminent d'embrasement et lui demande des armes, qu'il obtient. Dans ce contexte effervescent, un groupe d'adolescents musulmans commet des outrages liés à des symboles chrétiens. Arrêtés par des gardes ottomans, ces derniers sont pris à partie par un groupe de jeunes fanatiques, qui ameutent les masses[85],[86].

Maisons du quartier chrétien de Damas après les évènements de juillet 1860.

Une majorité de Druzes, mais également des miliciens Kurdes et d'autres musulmans, en tout plusieurs dizaines de milliers d'hommes, affluent de toutes parts et attaquent le quartier chrétien, massacrent hommes, femmes et enfants, pillent et incendient les maisons. Les soldats du pacha ne parviennent pas à juguler l'émeute ; certains rejoignent même les forcenés. Abdelkader et ses compagnons d'arme investissent le quartier, pressant les survivants à se réfugier chez lui et chez ses compatriotes, sauvant ainsi des milliers de vies. Parmi elles, les Sœurs de la charité et les Lazaristes avec les 400 enfants dont ces deux congrégations avaient la charge. Lors d'une accalmie, l'émir fait circuler dans la ville l'information que toute personne qui lui emmènera un chrétien vivant recevra 50 piastres. L’appât du gain lui permet de sauver ainsi un grand nombre supplémentaire de chrétiens. Tous trouvent refuge dans la citadelle que le pacha, honteux de son rôle, accepte de mettre à leur disposition. Les témoignages concernant le nombre de morts sont très variables : entre 3 000 et 15 000[87],[88],[89].

Un médecin français rapporte :

« ... nous demeurâmes consternés, tous bien convaincus que notre dernière heure avait sonné. […] Dans cette attente de la mort, dans ces moments d'angoisse indescriptibles, le ciel nous envoya pourtant un sauveur ! Abd el-Kader paru, entouré de ses Algériens, au nombre d'une quarantaine. Il était à cheval et sans armes : sa belle figure calme et imposante offrait un étrange contraste avec le bruit et le désordre qui régnaient de toutes parts. »

 Le Siècle, [90]

.

Cadeau d'Abraham Lincoln à l'émir Abdelkader.

Les rapports publiés en Syrie, alors que les émeutes se sont calmées, soulignent le rôle prééminent d'Abdelkader, suivi d'une reconnaissance internationale considérable. Le gouvernement français augmente sa pension à 150 000 francs et lui confère la grand-croix de la Légion d'honneur[78]. Il reçoit également la grand-croix du Sauveur du royaume de Grèce, la grand-croix de l’ordre des Saints-Maurice-et-Lazare du royaume d'Italie, la grand-croix du Médjidié de l’Empire ottoman, la grand-croix de l'Aigle noir de la Prusse, la grand-croix de l’Aigle blanc de la Russie impériale et la grand-croix de l’ordre de Pie IX du Vatican[91]. Abraham Lincoln lui envoie une paire de revolvers incrustés (maintenant exposés au musée d'Alger) et la Grande-Bretagne, un fusil de chasse incrusté d'or.

En France, l'épisode représente l'aboutissement d'un revirement radical : être considéré comme un ennemi de la France durant la première moitié du XIXe siècle et devenir un « ami de la France » après être intervenu en faveur des chrétiens persécutés[92],[note 7]. « Ce que j’ai fait — répondra l'émir à l'Imam Chamil —, je me devais de le faire au nom de l’islam et du respect des droits humains »[93].

Dernières décennies

Abdelkader à Damas vers 1862.

Lorsqu'il n'a pas d'autres engagements, la journée d'Abdelkader est vouée à sa vocation religieuse et spirituelle. Selon son biographe anglais, Ch. H. Churchill, qui l'a bien connu à Brousse et à Damas, l'émir se lève deux heures avant le lever du soleil pour méditer et prier chez lui et à la mosquée, déjeune, puis travaille dans son bureau jusqu'à midi. Il rejoint ensuite la mosquée pour la prière de la mi-journée (dhuhr), suivie de trois heures d'enseignement religieux à son groupe d'élèves. Après la prière de l'après-midi (asr), il rentre au foyer et passe une bonne heure avec ses huit fils. Il dîne puis retourne à la mosquée pour les deux dernières prières de la journée, entre lesquelles il enseigne à nouveau. Il passe ensuite environ deux heures dans son bureau, puis se couche[94]. Chaque mois il distribue au minimum l'équivalent de 4 000 francs aux nécessiteux[95].

En , Abdelkader quitte Damas pour le Hedjaz. Il accomplit le pèlerinage à La Mecque, passe trois mois à Taïf et retourne à La Mecque où il se rattache au cheikh darqawi Muhammad al-Fâsî al-Shâdhilî. Il y reste huit mois puis séjourne trois mois à Médine[96].

Le , après avoir quitté Médine pour regagner Damas, Abdelkader est initié à la franc-maçonnerie par la loge « Les pyramides d'Égypte » d'Alexandrie, par délégation de la loge parisienne « Henri IV »[97],[98],[99]. Ses premiers rapports avec la franc-maçonnerie datent de , après le sauvetage des chrétiens de Damas, lorsqu'il est contacté par des maçons de la loge « Henri IV », affiliée au Grand Orient de France. Intéressé à tisser des liens humanitaires, l'émir juge favorablement les principes et les idéaux du GOF : l’existence de Dieu (« Grand Architecte de l'Univers »), l’immortalité de l’âme, l’amour de l’humanité, la pratique de la tolérance et la fraternité universelle. Mais déjà un an après son initiation  qui sera confirmée dans la loge « Henri IV » à Paris en 1865 , il observe chez ses « frères » maçons un effritement progressif de la croyance en l'existence de Dieu et en l'immortalité de l'âme. Ne pouvant accepter cette relativisation de ce qui pour lui est immuable, il quitte la franc-maçonnerie[note 8]

Abdelkader photographié par
Étienne Carjat en 1865.

En 1865, il se rend à Constantinople, Londres et Paris[101]. En 1867, à l’occasion de l’Exposition universelle, il retourne à Paris, invité par Napoléon III[102].

Il est invité à l'inauguration du canal de Suez le du fait de ses liens avec le vice-roi d'Égypte, Ismaïl Pacha, et avec Ferdinand de Lesseps, le promoteur et directeur du percement du canal, dont il avait été l'un des soutiens les plus actifs[103],[104]. Cette même année il rencontre, toujours en Égypte, l'Imam Chamil, dont le parcours de vie  dans le Caucase du nord convoité puis annexé par les Russes  converge avec celui de l'émir (soufi, élection à la tête du jihad, reddition après des années de lutte, détention dans le pays de l'occupant)[105].

En 1871, lors de la révolte de Mokrani en Algérie, il aurait renié un de ses fils qui a tenté de soulever les tribus autour de Constantine[21]. Mais selon Bruno Étienne, les historiens qui ont étudié les lettres de l’émir en rapport avec cet événement émettent de sérieuses réserves quant à leur authenticité : on n’y trouve ni le cachet habituel de l’émir, ni son style caractéristique, et elles comportent de lourdes fautes de langue[106].

Inhumation

Abdelkader meurt à Damas le . Après avoir reçu les honneurs militaires, en présence de ses « frères en Dieu », des autorités de la ville, des représentants consulaires et d'une foule innombrable, il est inhumé dans le mausolée d'Ibn Arabi, dont il incarne l'enseignement six siècles plus tard[107]. Cette filiation spirituelle entre Ibn Arabi et Abdelkader se révèle tant dans les commentaires consignés par ses auditeurs damascènes, que dans ceux écrits de sa propre main, et qui forment le volumineux Kitâb al-mawâqif, le « Livre des haltes », ouvrage majeur de l'émir qui témoigne de sa science spirituelle[108],[note 9]

En 1965, afin de cimenter la cohésion nationale, les autorités algériennes demandent aux descendants de l'émir l'autorisation de rapatrier ses restes. La famille accepte à la condition que l'arrière-petit-fils de l'émir, Abder Razak Abdelkader, détenu par le gouvernement algérien, soit libéré. À la suite de sa libération et de son expulsion vers la France, les restes de l'émir sont transférés de Damas au cimetière d'El Alia dans la banlieue d'Alger[109].

Héritage et image

La place Émir-Abdelkader à Alger.

Dès le début de son combat, Abdelkader inspire de l'admiration, non seulement en Algérie, mais aussi dans bien des pays d'Europe. La « généreuse préoccupation, la tendre sympathie » qu'il montre envers ses prisonniers est « presque sans parallèle dans les annales de la guerre »[110], et il prend soin de respecter leur religion.

En 1843, le maréchal français Soult déclare que, parmi les hommes de son époque qu'il a connus ou dont il a entendu parler, Abdelkader est l'un des trois grands ; les deux autres, l'Imam Shamil et Méhémet Ali d'Égypte, sont aussi musulmans, précise-t-il[111].

Le général français Bugeaud considère que :

« Abdelkader était un homme de génie… certainement l’une des plus grandes figures de notre époque… c’est un ennemi actif, intelligent et rapide, qui exerce sur les populations arabes le prestige que lui ont donné son génie et la grandeur de la cause qu’il défend ; c’est beaucoup plus qu’un prétendant ordinaire, c’est une espèce de prophète ; c’est l’espérance de tous les musulmans fervents[112]. »

Pour le capitaine français de Saint-Hyppolite :

« L’Émir est un homme remarquable. Il est dans une situation morale qui est inconnue à l’Europe civilisée. C’est un être détaché des choses de ce monde, qui se croit inspiré et auquel Dieu a donné la mission de protéger ses coreligionnaires… Son ambition n’est pas de conquérir ; la gloire n’est pas le mobile de ses actions ; l’intérêt personnel ne le guide pas ; l’amour des richesses lui est inconnu ; il n’est attaché à la terre qu’en ce qui tient à l’exécution des volontés du Tout Puissant dont il est l’instrument[113]. »

Il fait l’objet d’une véritable construction mythologique au cours du XIXe siècle, en particulier en France, comme en témoignent les représentations des artistes. Même si son image évolue en fonction de l’époque, il est le seul chef algérien ainsi valorisé[114].

Les Algériens le considèrent comme le plus grand héros de leur peuple[21].

Iconographie et représentations

Carte et timbre en l'honneur d'Abdelkader et Bugeaud, 1950.

À partir de 1843, les représentations et descriptions d'Abd el-Kader sont moins fantaisistes qu'elles ne l'étaient jusqu'alors ; elles insistent sur la noblesse du personnage, dont les valeurs (courage, distinction, sobriété, piété…) participent à la mise en place d'un portrait valorisant qui s’inscrit dans la tradition ancienne de reconnaître un caractère chevaleresque à l’adversaire oriental[114]. Ainsi, Abd el-Kader est déjà une « légende » lors de sa reddition en 1847 et les représentations françaises de l'épisode louent conjointement la victoire de la France et la dignité du vaincu. À la fin de la monarchie de Juillet, l’émir possède une grande renommée et une « extrême popularité »[114]. Celle-ci se conservera après la chute de la monarchie, et lorsque le prince président Louis-Napoléon Bonaparte le libère en 1852, il est « l’idole de Paris »[114]. C’est à ce contexte qu’appartiennent le tableau Napoléon, prince-président, recevant l'émir Abd-el-Kader au palais de Saint-Cloud de Théophile Gide[115] et le bas-relief L’empereur reçoit Abd el-Kader au palais de Saint-Cloud de Jean-Baptiste Carpeaux[116]. Cette œuvre a pour but de montrer qu’à la différence de la monarchie qui emprisonne, Napoléon III libère[117].

L’épisode de la protection des chrétiens de Damas renforce son image[118],[119]. Il est comparé à Napoléon Ier, deux souverains vaincus et exilés, et aussi à Jugurtha, roi de Numidie, territoire berbère situé à présent en Algérie[119]. En France, la IIIe République (1870-1940) reprend l'image emblématique de l'émir en l’incluant dans un discours colonial, faisant de sa personne un « chantre du patriotisme français »[114].

Dans l’Algérie post-coloniale, Abdelkader va aussi connaître une réutilisation de son image. Alors qu'il est absent des premiers discours des Algériens luttant contre la colonisation  son lien avec la France l’ayant discrédité , il devient une figure nationale à partir de 1964 et sert à justifier l’abandon du système des tribus au bénéfice d’une unité centrale[119]. François Pouillon remarque que dans un ouvrage commémoratif algérien consacré à l'émir, publié en 1974 par le ministère de l’Information et de la Culture (L’émir Abdelkader, Alger, SNED), tous les portraits reproduits sont antérieurs aux émeutes de Damas. Le ministère voulait par là occulter son lien avec la France en omettant les photographies qui le montrent portant sa Légion d’honneur, car elles ne correspondent pas à la lecture nationaliste. Sont également absentes de l'ouvrage, les images où il tient un chapelet, car en ce temps de lutte antimaraboutique, les autorités veulent taire son lien au soufisme. Par contre, 33 ans plus tard, pour le bicentenaire de la naissance de l’émir, l’éditeur privé chargé par le gouvernement de publier l’ouvrage commémoratif (L’émir Abdelkader : l’épopée de la sagesse, Alger, Zaki Bouzid éd., 2007), met en évidence tant sa spiritualité soufie que sa Légion d’honneur[120],[121].

Une médaille à l'effigie d'Abdelkader est gravée par Antoine Bovy en . L'effigie du droit est inspirée du portrait peint par Ange Tissier en . Le revers porte l'inscription suivante au pourtour :

« Émir de l'Afrique du Nord · Défenseur de la nationalité Arabe · Protecteur des chrétiens opprimés · 1862 »

et dans le champ :

« Jugurtha moderne / Il a tenu en échec l'une des plus puissantes nations de la Terre / Pendant 14 ans son histoire est celle de nos revers et de nos succès en Afrique / Il fait sa soumission le 23 décembre 1847 / Un décret magnanime de Napoléon III lui rend la liberté le 2 décembre 1852 / En 1860 il s'acquitte envers l'Empereur en devenant la providence des chrétiens de Syrie / La France qu'il a combattue l'aime et l'admire »

.

Un exemplaire de cette médaille est conservé au musée Carnavalet (ND 0144)[122].

Au Mexique, une statue de l'émir Abdelkader est réalisée par l'architecte Luis Aguilar en [123].

Un buste d'Abdelkader est inauguré au siège de la Croix-Rouge, à Genève, en 2013[124].

Noms de lieux ou d'institutions

Mosquée et Université des sciences islamiques Émir Abdelkader, Constantine.

En Algérie, le nom de l'émir Abdelkader est donné à :

Au Maroc, son nom est donné à la gare de Meknès, à une rue de Casablanca et à une avenue de Rabat.

En Tunisie, à une rue de Sfax.

Place Émir-Abd-El-Kader à Lyon (France).

En France, à :

Aux États-Unis, son nom a servi à nommer la ville d'Elkader dans l'Iowa.

En Russie, son nom est donné à une place de Moscou.

Mémoire

Timbre algérien de 1966 à l'effigie de l'émir.

L'émir est considéré par le FLN depuis 1962 comme le fondateur de l’État algérien moderne[128].

En , la Fondation Émir Abdelkader annonce la réalisation d'une « Maison de l’émir Abdelkader » à Alger[129].

Plusieurs cinéastes ont réalisé des films documentaires sur l'émir (voir la section Filmographie).

En 2013, le cinéaste américain Oliver Stone annonce la production prochaine d'un film biographique intitulé The Emir Abd el-Kader, qui serait réalisé par Charles Burnett[130], mais le projet est gelé en 2017[131].

La bourse « Abdelkader » est une bourse post-doctorale de l'Institut des hautes études en culture de l'Université de Virginie[132].

Au début de 2024, l’Algérie demande à la France de restituer un sabre, un burnous et d’autres « biens symboliques » de l’émir conservés au château d’Amboise où il a été prisonnier. Cette restitution est présentée par l'Algérie comme une des conditions de la visite en France du président Abdelmadjid Tebboune[133].

Descendance

L'émir Abdelkader a eu dix fils et six filles[134]. Au début du XXe siècle, les fils d'Abdelkader exilés en Syrie sont au nombre de neuf, les filles de cinq, mariées à des cousins. Son fils Hachem rentre en Algérie en 1892 et meurt à Bou Saâda en 1900, laissant deux fils dont l’un, Khaled, jouera un rôle politique important en Algérie[135].

Des huit autres fils, deux seulement demeurent sujets français, dont Omar Abdelkader ben Abdelmalek El-Djazairi, qui sera pendu par les Turcs à Damas le , officiellement pour trahison envers l’islam (en fait, il avait combattu la colonisation ottomane au Levant)[57]. Les autres fils prennent la nationalité turque. L’aîné Mohamed et son frère Mahieddine deviennent des sénateurs de l’Empire ottoman[135].

Un autre fils, Abdelmalek, connaît une vie mouvementée. Il intègre l’armée ottomane, puis gagne Tanger en 1902. Il se joint ensuite à la rébellion de Cheikh Bouamama en Algérie, puis devient inspecteur général de la police chérifienne à Tanger, avant de rejoindre en 1915 le chef rebelle Raissouli dans le Rif, parmi une population hostile à la France[135].

Le sixième fils d’Abdelkader, Abdallah, est arrêté en 1909 pour conspiration contre la Constitution ; il échappe à la pendaison grâce à l’intervention de l’ambassade de France et retourne à Damas[135].

L'émir Ali, chef du clan ottoman de la famille, est le seul à avoir eu un rôle politique de quelque importance en Syrie ; son influence est considérable à Damas et dans tout le pays. Il épouse la sœur d'Ahmed Izzet Pacha et parvient à se rapprocher du gouvernement des Jeunes-Turcs. Il devient président du comité « Union et Progrès » de Damas. Quand, en 1911, les Italiens entreprennent la conquête de la Tripolitaine, les autorités ottomanes chargent Ali Pacha d’organiser la résistance des tribus arabes. Il devient député de Damas en 1913[135]. Son fils Saïd alimente une campagne de presse dans le Raî el Aâm et le Mouhadjir contre la politique française en Afrique du Nord[135].

En 1979, la Cour des comptes française relève que les descendants de l'émir perçoivent toujours une rente de l’État (1,3 million de francs par an). Elle a été supprimée depuis[136].

L'émir Khaled, petit-fils de l'émir, commence par une carrière militaire dans l'armée française, puis entame une carrière politique en Algérie, où il milite activement pour l'indépendance du pays. Il est considéré comme le fondateur du nationalisme algérien[137].

Un des descendants d'Abdelkader est confronté à Lawrence d'Arabie au cours de la révolte arabe de 1916-1918[138].

Muhammad Saïd al-Jazaïri, arrière-petit-fils de l'émir, est gouverneur de Damas pendant les quelques mois qui précèdent l'entrée des forces britanniques et arabes à la fin de la Première Guerre mondiale en 1918. Il est l'un des fondateurs du bloc national opposé au mandat français[139]. En Palestine, il vend au double de leur valeur de nombreuses propriétés au Fonds national juif[109].

Un autre de ses arrière-petits-fils, Abderrazak Abdelkader (1914-1998), fils de Muhammad Saïd al-Jazaïri, marxiste anti-nazi et résistant des FFL pendant la Seconde Guerre mondiale, apporte son aide au Palmach juif en 1948, puis milite au FLN et au Parti communiste français, en prenant fait et cause pour le sionisme perçu comme un socialisme démocratique porteur de germes de libération. Considérant que les Juifs ont droit à un pays, il publie deux essais sur ce thème aux éditions Maspero. Il épouse une juive israélienne et devient citoyen israélien en 1994[140]. Il est enterré en 1998 dans le kibboutz d’Afakim en Israël[141],[142],[143]. Ses frères font Saint-Cyr et deviennent officiers supérieurs dans l’Armée française ; l'un d’eux est tué en Indochine[109].

Œuvre écrite

Éditions en arabe

  • Dhikrâ el-âqiI, Alger, Rahma.
  • El-miqrâdh el-hadd, Alger, Rahma[144].
  • El-Sayra el-dhâtiyya (autobiographie), Alger, Dar-al-Umma.
  • Kitâb el-mawâqif (méditations mystiques), Damas et Alger, ENAG, 1996, 3 volumes.
  • Chiʻr al-Chaykh al-Ḥādj ʻAbd al-Qādir wa ḥukm charʻī li-al-ʻAskar al-Muḥammadī, textes publiés par le capitaine Boissonnet, Paris/Alger, Hashit, 1848 (poèmes et textes d'Abdelkader, en arabe ; introduction en français[145]).

La correspondance d'Abdelkader n'a pas été éditée, selon El Mouradia.

Traductions en français

  • Le livre d'Abd-el-Kader intitulé : Rappel à l'intelligent, avis à l'indifférent : Considérations philosophiques, religieuses, historiques, etc. : traduites avec l’autorisation de l’auteur sur le manuscrit original de la Bibliothèque impériale (trad. Gustave Dugat), Paris, Librairie de l'Institut, (lire en ligne)
  • Lettre aux Français (nouvelle traduction, avec changement de titre, de Rappel à l'intelligent, avis à l'indifférent) (introduction et traduction René R. Khawam, avant-propos Antoine Sfeir), Paris, Phébus, coll. « Libretto », (1re éd. 1977), 212 p. (ISBN 978-2-7529-0302-0)
  • Poèmes métaphysiques (trad. Charles-André Gilis), Éd. de l'Œuvre, coll. « Sagesse islamique », (ISBN 2-904011-04-8)
  • L'émir Abdelkader : autobiographie écrite en prison (France) en 1849 (trad. Hacène Benmansour), Paris, Dialogues, , 180 p. (ISBN 2-911061-01-2) — traduction et fac similé de l’introduction et des chapitres 1 et 4 du manuscrit de Jacques Chevallier.
  • Le cheval barbe, Paris, coll. « Revue des Deux Mondes » (no 2, tome 5), (lire sur Wikisource), p. 854-856. Cet écrit adressé au général Daumas traite également de l'origine des Berbères.
  • Le Livre des haltes [Kitâb el-mawâqif] (présenté, traduit et annoté par Michel Lagarde), Brill, 2000-2002, 656 p., 3 vol. (ISBN 978-90-04-11568-2, lire en ligne) — vol. I DOI 10.1163/9789004453029, vol. II DOI 10.1163/9789004453227, vol. III DOI 10.1163/9789004453555. Les dix-neuf poèmes introductifs ne sont pas inclus dans cette traduction (voir la trad. de Gilis, 1983).
  • Le Livre des haltes [Kitâb el-mawâqif] (trad. Abd Allāh Penot, préf. Bruno Étienne, glossaires et notices de Jean Annestay), Entrelacs, coll. « Hikma », (1re éd. 2008) (ISBN 979-10-90174-56-6) — 2008, Dervy (ISBN 978-2-84454-543-5); 1re éd. 1996, Alif (ISBN 2-908087-10-3) trad. sous le pseudonyme de Khûrshîd.
  • Écrits spirituels (présentation et traduction Michel Chodkiewicz), Seuil, (ISBN 2-02-006053-1, présentation en ligne) — Trente-neuf textes extraits du Livre des Haltes, le quarantième est un poème[146].

Décorations

Notes et références

Voir aussi

Related Articles

Wikiwand AI