Back-o-Wall
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Back-O-Wall (également orthographié Back O' Wall ou back-a-wall) était un bidonville de Kingston-Ouest, en Jamaïque, situé dans le secteur de Foreshore Road, à proximité de Trench Town. Né dans les années 1930, à l'occasion de l'exode rural, il fut rasé en 1966 pour laisser place à la cité de Tivoli Gardens. Surnommé le « Vatican des Rastas »[1], il s'est imposé comme le principal foyer urbain du mouvement rastafari à Kingston dans les années 1950 et 1960, et a accueilli la première grande convention du mouvement en 1958. Il fut également, durant ces mêmes années, un creuset des traditions musicales afro-jamaïcaines qui ont donné naissance au ska, puis au reggae.
Sur le plan politique, Back-O-Wall était une garnison du Parti national du peuple (PNP). Sa démolition, ordonnée par le député JLP Edward Seaga, mit fin à cette enclave en expulsant ses habitants et en attribuant les nouveaux logements à des partisans du parti adverse.
Histoire
Origines
Le quartier de Back-O-Wall existait depuis le milieu des années 1930 à la lisière de Kingston-Ouest, dans le secteur de Foreshore Road[2],[3]. En 1938, il figurait parmi les bidonvilles de Kingston, aux côtés de Jones Pen, Ackee Walk et Smith Village, que Marcus Garvey décrivait comme constituant la « grande ville des pauvres »[4]. Monty Howell, le fils de Leonard Howell, a témoigné que c'est à Back-O-Wall qu'il avait observé pour la première fois des dreadlocks, vers 1944, dans ce qui était alors un quartier à dominante indo-jamaïcaine jouxtant le Coronation Market[5]. Il accueillait notamment des enclaves de travailleurs indo-jamaïcains avant de devenir l'un des principaux foyers de populations marginalisées de la capitale[6]. Comme l'ensemble des bidonvilles de Kingston-Ouest (Trench Town, Jones Town, Ackee Walk, Ghost Town, Arnett Gardens), il résultait d'une urbanisation massive alimentée par l'exode rural et le retour de travailleurs jamaïcains d'Amérique latine dans les années 1930[7],[8],[6].
Implantation rastafari
En 1954, les forces de l'ordre démantelèrent Pinnacle, la commune fondée par Leonard Howell dans les hauteurs de Spanish Town. Nombre de ses adeptes, les « Howellites », se dispersèrent dans les bidonvilles de Kingston-Ouest, notamment à Back-O-Wall et dans le Dungle, à proximité de la décharge municipale[9]. Nombre d'entre eux s'installèrent à l'intérieur même du cimetière faisant face à Trench Town, qui jouxte le quartier[6],[10]. Dès la fin des années 1940, les jeunes groupes radicaux du mouvement, notamment le House of Youth Black Faith (HYBF) et l'I-gelic House, avaient établi leur centre d'activité à Back-O-Wall, à proximité de Wareika Hills, à l'est de la ville[11]. Ce sont ces groupes qui ont institutionnalisé bon nombre des traits distinctifs du mouvement, notamment le port des dreadlocks. Le prince Emmanuel Edwards était présent à Back-O-Wall depuis 1953 et s'était imposé comme l'un des leaders les plus en vue du quartier, à la tête du groupe le mieux organisé de l'île[12]. Le , jour du couronnement d'Élisabeth II, il lui adressa un télégramme dans lequel il lui demandait d'organiser le rapatriement des sujets éthiopiens domiciliés en Occident[13].
Le , Back-O-Wall accueillit la première grande convention du mouvement, organisée par Prince Emmanuel, fondateur de l'Ethiopia Africa Black International Congress, et par le Youth Black Faith, un groupe de jeunes convertis de Trench Town. L'événement rassembla des fidèles venus de toute la Jamaïque, dont l’« elder » Mortimer Planno[7]. Ce Grounation qui se tint le jour anniversaire de la victoire éthiopienne à la bataille d'Adwa (1896), dura vingt et un jours. Des centaines de fidèles aux dreadlocks y procédèrent à une capture symbolique de la ville de Kingston[14]. À l'issue de l'événement, un télégramme fut adressé à la reine Elizabeth II, au nom des descendants de l'antique Éthiopie, pour réclamer le rapatriement en Afrique[15]. Le quartier servit par ailleurs de base aux efforts d'organisation en faveur du rapatriement en Afrique. Brother Bongo témoigne que les réunions y attiraient des membres de diverses tendances et se prolongeaient parfois jusqu'au petit matin. Le programme, intitulé « Ethiopian Nationality Claim for Resettlement to Ethiopia », était porté par une assemblée publique qui rassembla entre trois mille et cinq mille personnes au Coronation Market[16].
Répression policière
Le quartier fut à plusieurs reprises la cible des autorités. À la suite de la convention de 1958, la police rasa le camp du prince Emmanuel Edwards et en arrêta tous les occupants, qui furent par la suite acquittés[17]. En , à la suite d'une altercation entre un policier et un fidèle au Coronation Market, la police investit l'enclave du quartier. Des habitants furent arrêtés, leurs logements saccagés, certains battus, d'autres tondus de force[17],[18].
Dimension politique et destruction
Back-O-Wall constituait un garrison du PNP dans le contexte de la politisation des quartiers populaires de Kingston-Ouest ; sa population était dans sa grande majorité acquise au PNP[19]. Dès les années 1940, les affrontements entre partisans des deux grands partis avaient commencé à remodeler la géographie sociale de la capitale, transformant rues, cours et quartiers entiers en espaces d'appartenance partisane[20]. Les deux grandes posses liées au PNP dans ce secteur — les Vikings et les Spanglers — y étaient établies, ces dernières étant par ailleurs de ferventes partisanes du sound system de Duke Reid[9],[7].
Dès 1963, des bulldozers mandatés par le Parti travailliste jamaïcain (JLP) procédèrent à une première destruction partielle du bidonville[7]. À l'été 1966, Edward Seaga, député JLP de la circonscription de Kingston-Ouest et ministre du Développement et du Bien-être social, ordonna la démolition complète de Back-O-Wall, de Foreshore Road, d'Industrial Terrace et de Lizard Town, afin d'y construire Tivoli Gardens, premier grand ensemble de logements sociaux de Jamaïque[9],[7],[21]. Dans un discours radiophonique d', Seaga compara la situation à un « cancer » qu'il faudrait « extirper au couteau du chirurgien »[22]. En , la police entreprit d'expulser les habitants ; des coups de feu furent échangés, des gaz lacrymogènes utilisés, et des maisons ainsi que des boutiques détruites[3]. Face à la résistance persistante, Seaga dut recourir aux services de chefs de gangs pour faire exécuter les ordres, ce qui entraîna une nouvelle escalade de violences. Le gouvernement proclama un état d'urgence en : une force conjointe de police et de militaires fut déployée à Kingston-Ouest et plus de trois cents personnes furent interrogées[7]. Les logements de la nouvelle cité furent attribués à des partisans du JLP, expulsant ainsi de leur circonscription les résidents en grande majorité acquis au PNP[20],[9]. Certains expulsés trouvèrent temporairement refuge dans les cimetières contigus au quartier démoli — le cimetière d'Ebenezer ou le cimetière de May Pen[10],[21]. Selon Edmonds, cette destruction constitua le dernier grand assaut des autorités contre le mouvement rastafari[17].
Importance culturelle
Musique
Avec l'exode rural massif des années 1930 et 1940, les porteurs de la tradition Burru, venus principalement de la paroisse de Clarendon, s'installèrent dans les quartiers pauvres de Kingston[23]. À Back-O-Wall, considéré dans les années 1950 comme l'un des quartiers les plus déshérités des Caraïbes, le Burru côtoyait le Kumina et le Poco[24]. C'est dans ce milieu que le percussionniste Count Ossie apprit la technique des tambours burru auprès de Brother Job, expert burru qui fréquentait les yards et camps du mouvement dans le quartier[25],[9]. Cette transmission fut décisive. Il devint le principal maître de la triade de tambours qui constitue le fondement de la musique du mouvement, et ses percussions furent intégrées par Prince Buster dans l'enregistrement de Oh Carolina des Folkes Brothers (1960), première incursion de ces rythmes dans la musique populaire jamaïcaine[9]. La dispersion des Howellites dans les quartiers populaires de Kingston à partir de 1954 accéléra ce processus. Le burru et le kumina, adaptés au contexte urbain, nourrirent les pratiques percussives et dansées qui s'associèrent durablement[26].
Leonard Dillon, futur chanteur des Ethiopians, y séjourna à son retour des États-Unis en 1964, avant de percer dans l'industrie musicale jamaïcaine[9].
Dispersion et héritage
Après la démolition de 1966, de nombreux déplacés trouvèrent refuge dans les quartiers proches de Kingston-Ouest, en particulier à Trench Town, renforçant la présence du mouvement dans ce secteur déjà lié à l'émergence du ska et du rocksteady. D'autres se relocalisèrent à l'est de Kingston, à Mountain View, Rockfort ou dans les Wareika Hills, où Count Ossie avait établi son camp et où se perpétuait la tradition des grounations[7]. Le prince Emmanuel Edwards, fondateur de l'Ethiopia Africa Black International Congress, passa quatre années à chercher un nouveau yard à Kingston ; en 1972, il quitta définitivement la capitale pour s'établir sur des terres gouvernementales à Bull Bay, à une dizaine de kilomètres à l'est de Kingston[27].
