Coup de force du 26 mars 1952 en Tunisie
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Le coup de force du en Tunisie est la destitution par la force du grand vizir par les autorités et l'armée françaises, qui assiègent le palais du bey puis le déportent avec trois de ses ministres dans le Sud du territoire. En effet, ils lui reprochent une requête formulée contre la France à l'Organisation des Nations unies et les tensions sociales.
Contexte
Les deux années précédentes, la France opte pour une stratégie de négociation avec le mouvement national tunisien. Le , un communiqué français reconnaît officiellement pour la première fois le gouvernement tunisien, présidé par M'hamed Chenik. Il inclut la participation du principal parti indépendantiste, le Néo-Destour, dont les trois principaux chefs de file du mouvement national que sont Habib Bourguiba, Salah Ben Youssef et le leader syndical de l'Union générale tunisienne du travail, Farhat Hached.
Ce communiqué demande au gouvernement Chenik II de négocier l'autonomie interne[1].
Le , Chenik soumet à Paris un mémorandum pour une nouvelle étape vers l'autonomie interne, auquel répond une note du qui semble accepter des négociations, selon une interprétation postérieure, dans une lettre à Lamine Bey le [1].
Première tentative de Hautecloque en janvier
L'année 1952 voit la situation se dégrader : Jean de Hauteclocque arrive à Tunis à bord du croiseur Le Mercure le [2] pour remplacer le résident général de France, Louis Périllier. Quatre jours après, le , le nouveau président du Conseil Edgar Faure, qui a vécu plusieurs années en Tunisie pendant la Seconde Guerre mondiale, est investi[3]. Il y envoie fin les renforts que réclame le nouveau résident général pour mener « ses opérations de police » au cap Bon, avec l'appui du sénateur Antoine Colonna.
De Hauteclocque témoigne rapidement de mouvements d'humeur envers le gouvernement Chenik, à qui il reproche le projet de requête à l'Organisation des Nations unies (ONU) pour faire analyser la situation en Tunisie, jugée blessante pour la France[1]. Dès son arrivée, il demande à rencontrer le bey Lamine sans la présence des ministres, ce que ce dernier refuse, en soulignant sa réprobation et en prenant soin d'organiser l'audience avec le gouvernement Chenik au complet[4]. Le surlendemain de son arrivée, De Hauteclocque apprend que la requête tunisienne auprès de l'ONU a été déposée. Il en demande, sans succès, le retrait, le bey lui refusant aussi le rappel des deux ministres qui l'ont déposée[5].
Peu après, De Hauteclocque instaure le couvre-feu et l'état d'urgence en raison de la mort le du lieutenant Vaché, tué par un coup de fusil[6]. Les blindés rasent six baraques d'épiciers et enfoncent une maison. Il interdit le congrès du Néo-Destour puis lance le le ratissage du cap Bon par la Légion étrangère. Il fait arrêter Habib Bourguiba et nombre d'autres leaders nationalistes importants[7]. Face à la contestation sociale généralisée que cette répression déclenche, le résident doit rapidement renoncer à demander la démission du gouvernement Chenik. Il doit demander dès le à Lamine Bey de lancer un appel au calme. Le souverain exige de son côté « une prise de position nette du gouvernement français » car il est indigné par la répression mise en œuvre[8].
Un journaliste de l'Associated Press à Tunis parle de l'opération dès son déclenchement[3], mais il se voit démenti par les autorités coloniales[3]. Il décide de se rendre à Tazarka pour recueillir les témoignages et prouver ses affirmations, avec Habib Chatti, reporter du quotidien Assabah[3]. Associated Press diffuse de nombreuses photos des maisons et des boutiques éventrées[3]. Son reporter retourne à Tunis avant que les militaires ne soient alertés[3], puis saute dans l'avion qui le ramène à Paris puis aux États-Unis[3]. La presse à grand tirage, particulièrement aux États-Unis et au Royaume-Uni reprend largement son reportage[3]. Le New York Times, le Washington Post et le Daily Telegraph profitent de l'occasion pour « déplorer l'attitude de la France qui, en s'accrochant à un colonialisme dépassé, finira par perdre le bénéfice de l'apport de civilisation qu'elle avait réalisé en Afrique du Nord »[3].
Le Manchester Guardian souligne que Bourguiba souhaitait le maintien de rapports étroits avec la France et déplore « qu'une expérience prometteuse et unique dans le monde arabe en matière de coopération, s'est vu porter un coup sérieux, et il ne sera pas facile de recoller les morceaux »[3]. En Tunisie, l'opinion publique est revigorée par ce soutien international et, le , le Néo-Destour et l'Union générale tunisienne du travail lancent une grève générale, très suivie par les fonctionnaires[3]. Chenik, soutenu par Lamine Bey[3], confie une enquête officielle aux docteurs Mahmoud El Materi et Ben Salem, deux de ses ministres[3]. Le président de la chambre d'agriculture, Tahar Ben Ammar, lance lui aussi une enquête, et c'est également le cas de Pierre Corval et du pasteur La Gravière, conseillers de l'assemblée de l'Union française, qui viennent en Tunisie pour l'effectuer. Résultat, Paris ordonne d'arrêter la « campagne du cap Bon » le [3].
Nouvelle donne politique en France
En , Jacques Bardoux, proche du lobby colonial et administrateur de la Compagnie générale du Maroc et des mines de Bouskoura[9], est élu président de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale[10]. Dans les deux semaines qui suivent, il joue un rôle politique décisif lors de l'investiture inattendue d'un nouveau président du Conseil[11],[12],[10] : le Antoine Pinay est élu avec les voix de 27 députés, « souvent plus conservateurs que gaullistes »[13], qui bravent la consigne d'abstention de leur parti, le Rassemblement du peuple français, puis créent leur propre parti.
Dès son élection, Pinay écarte les propositions des gouvernements précédents d'accepter la souveraineté interne de la Tunisie[14], que Bourguiba considérait comme « une base raisonnable de négociations »[14] mais qui pour lui « sentaient l'hérésie et laissa toute licence au nouveau résident » Jean de Hauteclocque pour s'opposer aux velléités d'indépendance[14].
Ultimatum du 25 mars
Le , Jean de Hauteclocque fixe un « ultimatum comminatoire »[15] à Lamine Bey : il lui demande le départ rapide du grand vizir M'hamed Chenik. Les historiens estiment que le coup de force a été annoncé, peu avant d'être exécuté, dans une note accusant les ministres d'être « solidairement complices et sympathisants de l'insurrection »[16].
Alors que le gouvernement français a changé, dirigé depuis par Antoine Pinay, favorable au statu quo colonial, Lamine Bey fait preuve « d'un esprit de résistance qui surprend les fonctionnaires du protectorat » et refuse à nouveau les demandes[15].
Coup de force
Le , Jean de Hauteclocque fait déporter dans le Sud tunisien, à Kébili, les ministres, Mahmoud El Materi, Mohamed Salah Mzali, Mohamed Ben Salem et Chenik lui-même, suscitant « le scandale jusque dans les murs du Palais Bourbon » à Paris[15]. De son côté, Bourguiba est transféré à Remada[17]. Un nouveau gouvernement est désigné sous la direction de Slaheddine Baccouche.
Ce coup de force[15] est « perpétré contre le bey » lui-même[18], car toutes les relations avec l'extérieur sont coupées. Les troupes françaises investissent Tunis[19] pour assiéger son palais[18].
Qualifié de « coup de force inouï » par le réalisateur et scénariste Omar Khlifi[20], il est raconté dans un livre quelques mois après[21]. De Hauteclocque « justifie ce coup de force » dans La Dépêche tunisienne du [22]. Il faut attendre le pour que les ministres internés soient autorisés à regagner leurs domiciles à Tunis, où ils sont placés sous surveillance policière[23].
Position du président Auriol
Jean Forgeot et Jacques Kosciusko-Morizet, respectivement secrétaire général et directeur du cabinet du président français Vincent Auriol transmettent à Lamine Bey une lettre qui lui fait croire au « soutien du président de la République au coup de force de Hauteclocque »[15]. En fait, le gouvernement est divisé sur la question[24] et le ministre de la Défense René Pleven s'y oppose avec virulence[24], rappelant qu'un conseil ministériel du avait encore demandé de privilégier la négociation[24] et reprochant avec véhémence à Auriol d'avoir laissé faire[24], sans destituer De Hautecloque[24]. Ce dernier, gêné, tente de l'amadouer dès le surlendemain du « coup de force »[24]. Dans ses mémoires, Auriol décrit même un « coup de force contre les ministres »[25].
Rôle du mouvement syndical
Le coup de force augmente encore la pression sur le mouvement syndical tunisien, déjà en première ligne. Deux jours plus tard, Farhat Hached, à la tête de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), se tourne vers la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), dont il est l'un des dirigeants et qui réunit 52 millions de syndiqués dans le monde. Appelé en consultation par la CISL, il arrive à Bruxelles le pour y « faire le point de la situation en Tunisie au lendemain du coup de force » avec le secrétaire général Jacobus Hendrik Oldenbroek[26]. Dans la foulée, il repart en mission aux États-Unis pour une deuxième mission, du au [26].
Les leaders nationalistes restant emprisonnés, déportés ou en exil, l'UGTT se retrouve à la tête de la résistance, via des grèves et mobilisations populaires, malgré l'arrestation de plus de 20 000 personnes par les militaires français. La loi sur les libertés syndicales et surtout le soutien de la CISL, des syndicalistes américains ainsi que du Parti démocrate alors au pouvoir aux États-Unis lui assurent une forme de protection, qui prend fin début , quand le Parti démocrate perd l'élection présidentielle.
Dès le début , Hached visite le siège de la CISL à Bruxelles puis part aux États-Unis, d'abord à Washington puis à New York, où les questions tunisiennes et marocaines sont débattues au Conseil de sécurité des Nations unies.
Début , le résident général en Tunisie réclame l'élimination de Hached, comme le montrent des documents déclassifiés en 2013. En , une équipe du SDECE est chargée de préparer l'assassinat, selon un autre document. Il est exécuté par deux équipes le , au lendemain de la présidentielle américaine.
Références
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- ↑ François Arnoulet, Résidents généraux de France en Tunisie… ces mal aimés, Marseille, Narration éditions, , 255 p. (ISBN 978-2909825083), p. 205.
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 Habib Bourguiba, Ma vie, mon œuvre, vol. 5 : 1952-1956, Paris, Plon, , 550 p. (ISBN 978-2259016605, lire en ligne).Textes réunis et commentés par Mohamed Sayah
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- ↑ Mestiri 1991, p. 225.
- ↑ André Sevry, « Une visite dans les villages du cap Bon où eurent lieu les "ratissages" », Le Monde, (ISSN 0395-2037, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Noureddine Hached, « L'inoubliable sourire de la liberté », Le Monde, (ISSN 0395-2037, lire en ligne, consulté le ).
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