Débarquement grec à Smyrne

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Débarquement grec à Smyrne
Description de l'image Débarquement des Troupes Helleniques à Smyrne.jpg.
Informations générales
Date May 15, 1919

Notes

1: Commander of the Greek 1st Division,
2: Commander of the 1/38 National Guard Command,
3: Captain of the Leon Destroyer,
4: Commander of the Division Regiment,
5: Commander of the 4th Infantry Regiment,
6: Commander of the 5th Infantry Regiment,
7: Commander of the Ottoman XVII Corps,
8: Commander of the Ottoman 56th Division,
9: Commander of the 172nd Infantry Regiment (Ayvalık),
10: Commander of the 173rd Infantry Regiment (Urla)

Coordonnées 38° 25′ 07″ nord, 27° 08′ 21″ est

Le débarquement grec à Smyrne est une opération militaire engagée par les forces helléniques à compter du 15 mai 1919 ; celle-ci consiste en la projection et l’installation de contingents armés au sein de la cité de Smyrne ainsi que dans sa périphérie immédiate.

Le débarquement reçoit l’aval du Premier ministre britannique David Lloyd George, lequel affirme qu’un massacre se déroule sans que la population grecque ne bénéficie d’aucune protection effective[1]. Les puissances alliées assurent la coordination stratégique de l’opération et y concourent activement : elles enjoignent leurs forces d’occuper des positions névralgiques et dépêchent des bâtiments de guerre vers le port de Smyrne. Au cours de l’opération de débarquement, une décharge d’arme à feu vise le 1/38ᵉ régiment grec d’Evzones, provoquant l’irruption d’affrontements violents entre les deux communautés. Ces exactions, bien que non généralisées, font l’objet de mesures de contention de la part du commandement grec, qui s’efforce d’en circonscrire l’extension[2]. L’événement constitue un point d’inflexion dans l’occupation grecque de Smyrne, laquelle s’étend sur une durée de trois ans, et s’impose comme un facteur déclencheur majeur de la guerre gréco-turque de 1919 à 1922.

Réactions turques

L’armistice de Moudros, en scellant la cessation des hostilités sur le front oriental, engage les puissances alliées dans un processus de démembrement territorial de l’Empire ottoman. Au cours des délibérations de la Conférence de la paix de Paris, en 1919, les velléités expansionnistes de l'Italie se concrétisent par un débarquement à Antalya, prélude à une progression projetée vers Smyrne[3]. La défection momentanée des plénipotentiaires italiens lors des négociations offre alors l'opportunité à David Lloyd George et Elefthérios Venizélos de produire une pièce apocryphe. Ce document, alléguant un péril imminent pour les populations chrétiennes, vise à emporter l'assentiment de la France et des États-Unis pour une administration hellène du vilayet d'Aïdin. En dépit de l'imprécision des modalités juridiques de cette occupation, le déploiement des troupes grecques à Smyrne est entériné au début du mois de mai 1919, bénéficiant de la couverture navale de plusieurs cuirassés dépêchés dans les eaux anatoliennes.

Parallèlement aux tractations diplomatiques alors en vigueur, Elefthérios Venizélos alerte Georges Clemenceau de la recrudescence de l’anomie dans le vilayet d’Aïdin. Il y dénonce les agissements du gouverneur, Noureddine Pacha, lequel instigue des sévices perpétrés par des factions confessionnelles à l’encontre des populations hellènes. Les services de renseignement britanniques corroborent, de leur côté, cette déliquescence de l’ordre public, tout en imputant à l’ingérence italienne une responsabilité directe dans l’exacerbation des tensions locales. Au début du mois de mai, arguant d'une collusion italo-turque devant le Conseil suprême allié, Venizélos sollicite l’envoi d’une escadre en rade de Smyrne. Si l’aréopage interallié acquiesce formellement à cette requête, la mise en œuvre de la mesure subit des atermoiements. Dans cette conjoncture, le Cabinet britannique ainsi que le Foreign Office s’érigent en principaux promoteurs d’un débarquement des forces grecques, arguant de la nécessité impérieuse de restaurer la concorde civile et de prévenir toute hécatombe.

Une association dénommée Société pour la défense des droits ottomans à Smyrne est instituée dans la perspective imminente du débarquement des forces helléniques[4][5]. Dans ce contexte, Noureddine Pacha est investi des fonctions de gouverneur du vilayet d’Aïdin ainsi que du commandement territorial afférent, et apporte son concours aux initiatives de ladite organisation. Néanmoins, soumis aux injonctions des puissances alliées, il se démet de ses charges. Le 11 mars 1919, « Kambur » Ahmed Izzet Pacha, d’origine kurde, lui succède dans la fonction gubernatoriale, tandis que le 22 mars suivant, le général en retraite Ali Nadir Pacha se voit confier la direction des forces militaires de la région[6].

Flotte alliée

Au commencement du mois de mai 1919, une escadre alliée fait incursion dans la région en préparation de l’opération envisagée. Le commandement interallié échoit à l’amiral britannique Somerset Gough-Calthorpe, investi de l’autorité sur des contingents navals britanniques, américains, français, italiens et grecs. Le 11 mai 1919, le contre-amiral Mark L. Bristol, à la tête du détachement naval des États-Unis déployé dans les eaux ottomanes, gagne Smyrne depuis Constantinople à bord d’un bâtiment de ligne. Dans le prolongement de ce dispositif, les forces britanniques prennent position à Karaburun et sur l’île d’Uzunada ; les unités françaises s’établissent à Urla et à Foça ; les troupes grecques, pour leur part, occupent l’ouvrage fortifié de Yenikale.

Débarquement grec

Hommes du 1/38e régiment Evzone sur le quai de Smyrne
Des troupes grecques défilent dans une rue côtière d'Izmir, mai 1919
Article du New York Times, 17 mai 1919

Dans l’après-midi du 11 mai 1919, le colonel Nikolaos Zafeiriou, placé à la tête de la 1re division d’infanterie de l’armée hellénique alors cantonnée à Kavala, reçoit l’injonction d’engager une opération militaire d’ampleur. À l’aube du jour suivant, un corps expéditionnaire fort d’environ treize mille militaires, incluant divers effectifs de soutien logistique, appareille en direction de Smyrne[7]. Ce dispositif comprend quatorze bâtiments de transport, placés sous la protection rapprochée d’une escadre composée de trois contre-torpilleurs britanniques et de quatre unités grecques de même type. Les troupes, maintenues dans l’ignorance de leur destination jusqu’à la mise en route, reçoivent de leur commandant des directives préalables à l’engagement :   Le 14 mai 1919, la délégation hellénique établie à Smyrne rend publique une communication officielle annonçant le débarquement imminent de contingents grecs prévu pour le lendemain. D’après le témoignage de Smith, cette annonce suscite une vive commotion au sein de la communauté grecque locale, tandis qu’au même moment, une foule considérable d’habitants turcs se rassemble sur les hauteurs avoisinantes, où elle manifeste son hostilité par des feux allumés et des percussions rituelles[8]. L’examen ultérieur de versions traduites de proclamations ottomanes diffusées à cette occasion met en évidence que la posture adoptée ne se limite pas à une opposition de nature strictement pacifique[8]. Au cours de la nuit suivante, plusieurs centaines de détenus, pour l’essentiel de confession ou d’origine turque, sont élargis d’un établissement pénitentiaire avec l’assentiment conjoint des autorités ottomanes et de l’officier italien en charge de la surveillance[8]. Une partie de ces individus se procure ensuite des armes acquises auprès d’un dépôt situé à proximité d’une caserne[8].

L'investissement de la cité de Smyrne par les forces helléniques s'amorce sous des auspices d'une ferveur populaire manifeste. Une multitude compacte stationne sur le littoral, arborant les couleurs nationales grecques dans l'attente du contingent. À huit heures précises, le métropolite Chrysostome officie une bénédiction solennelle à l'endroit des premières unités débarquées[9]. La direction de la manœuvre échoit à un colonel dont l'impéritie et l'absence d'ascendant grèvent l'autorité. Cette carence de commandement se trouve aggravée par l'absence du haut-commissaire et des officiers de rang supérieur, circonstance qui engendre une déliquescence de la discipline et une altération des transmissions[10]. Une méprise tactique conduit le premier-trente-huitième régiment d'Evzones à accoster au nord du périmètre assigné. Ce dévoiement contraint la troupe à une progression pédestre vers le sud, au cours de laquelle elle traverse une foule en pleine exultation, longeant successivement le Konak — siège de l'administration ottomane — et les cantonnements militaires locaux. Une détonation d'origine exogène, que les investigations ultérieures ne parviennent point à élucider, rompt brutalement la concorde. La soldatesque hellénique réplique par des salves nourries dirigées contre le Konak et les casernes. Consécutivement à la reddition des forces ottomanes, le régiment entreprend le transfert des captifs le long de la ligne côtière vers un ponton-prison[9]. Des observateurs alliés, stationnés dans l'enceinte portuaire, consignent alors des exactions perpétrées par des soldats grecs, lesquels transpercent certains prisonniers à l'arme blanche avant de les précipiter dans les flots[9]. Les captifs se voient imposer la proclamation de slogans à la gloire de l'État grec et de son Premier ministre, Elefthérios Venizélos[11]. Donald Whittall, sujet britannique et témoin oculaire dont la neutralité est soulignée, rapporte paradoxalement un traitement initialement exempt d'ignominie, tout en dénombrant l'exécution sommaire d'une trentaine d'individus désarmés[11]. Les annales du navire de Sa Majesté Adventure corroborent cette violence latente par le récit du trépas d'un officier turc : alors que ce dernier obtempère aux ordres de reddition[11], il subit un traumatisme crânien majeur infligé par la crosse d'un fusil[11], avant d'être achevé par une plaie transfixiante à la baïonnette ayant entraîné une énucléation partielle de la voûte crânienne[11].

À la suite du débarquement, la ville est le théâtre de désordres et d’exactions auxquels prennent part tant des contingents helléniques que des civils grecs établis à Smyrne[9]. Des échoppes appartenant à des coreligionnaires juifs font l’objet de mises à sac perpétrées par des militaires grecs[12]. Dans les jours subséquents, les forces d’occupation procèdent, de manière discrétionnaire, à l’internement d’environ 2 500 individus[6]. Dès la nuit du 15 mai, des opérations de spoliation visant des habitations turques s’amorcent dans l’espace urbain ainsi que dans sa périphérie immédiate, et se prolongent durant plusieurs journées[9]. La commission interalliée d’investigation consigne que :

Une photo du débarquement grec
Des troupes grecques chargent de l'artillerie

Le 21 mai 1919, l'amiral Calthorpe s'éloigne du théâtre des opérations. Dès le 23 mai, le commandant des forces helléniques, s'affranchissant des directives interalliées et des instructions de Venizélos, prescrit l'extension de l'action militaire vers les cités d'Aydın et de Şuhut[6]. Si cette progression ne se heurte initialement à aucune opposition belliqueuse notable, elle exacerbe des antagonismes ethniques qui dégénèrent en une anomie généralisée, singulièrement lors de l'affrontement d'Aydın, dont la durée s'étend du 27 mai au 27 juin 1919. Dans de multiples circonscriptions, le corps expéditionnaire grec procède au licenciement des effectifs de la police ottomane avant de se replier ; cette vacance du pouvoir livre les biens et les populations grecques aux exactions de foules turques[6]. Cette recrudescence de la violence procède également de l'évasion de détenus de droit commun, dont la fuite, favorisée par la prostration initiale des autorités, accentue le délitement de l'ordre public[2].

Lorsque les exactions sont portées à la connaissance de l’opinion et formellement dénoncées par la Chambre des communes du Royaume-Uni le 26 juin, Venizélos se trouve soumis à des pressions diplomatiques émanant des autorités britanniques en vue de la conduite d’une enquête officielle[13]. Un tribunal militaire, placé sous la présidence du haut-commissaire grec chargé de l’instruction des violences commises les 15 et 16 mai 1919, se réunit le 15 août 1919 et rend 74 verdicts de condamnation, visant 48 individus grecs, 13 ressortissants turcs, 12 Arméniens et un individu de confession juive[6].

Selon le rapport de la commission d’enquête interalliée, les pertes civiles turques s’établissent, dans les évaluations contemporaines, entre trois cents et quatre cents personnes tuées ou blessées[6]. Un officier de la marine des États-Unis, embarqué sur l’USS Arizona alors mouillé dans le port de Smyrne, avance pour sa part une estimation comprise entre trois cents et cinq cents morts turcs, le total des victimes étant alors porté dans ses calculs à une fourchette de sept cents à mille individus[14]. S’agissant des pertes grecques, ce même officier recense deux militaires tués et quinze à vingt blessés, auxquels s’ajoutent vingt à trente civils tués et quarante à cinquante civils blessés[14]. Dans une autre appréciation, le révérend Alexander MacLachlan, ecclésiastique canadien et directeur du collège international de Smyrne, indique dans un témoignage oculaire un bilan d’environ cinq cents morts du côté turc[14]. Enfin, les autorités ottomanes de l’époque retiennent une estimation de six cent soixante-quinze victimes turques décédées[2].

Selon les conclusions du rapport de la Commission d’enquête interalliée, les pertes grecques sont évaluées à deux militaires tués et six blessés au sein des forces armées helléniques, ainsi qu’à cent civils grecs atteints, dont vingt décédés, vingt morts par noyade et soixante blessés[6]. Toutefois, les historiens Benny Morris et Dror Ze’evi soulignent que ladite commission omet de mentionner environ trois mille Grecs d’Aydın — hommes, femmes et enfants — qui auraient été massacrés, ainsi que huit cents femmes et enfants déportés vers l’intérieur des terres. Dans ce même contexte urbain, des irréguliers turcs auraient incendié le quartier grec et procédé à l’extermination des habitants encore présents[2]. Par ailleurs, George William Rendel rapporte[15] :  

Conséquences

À la suite de la phase de désarroi initial et durant les trois années subséquentes, la zone placée sous occupation hellénique connaît une accalmie relative. D’après divers témoignages contemporains, Smyrne, administrée sous l’autorité du haut-commissaire grec Aristeidis Stergiadis, bénéficie d’une gestion jugée rigoureuse et efficiente, les sources indiquant que l’administration s’attache à garantir, avec constance, une application scrupuleuse de la justice à l’égard des populations turques. Par ailleurs, le comportement des forces de gendarmerie grecques déployées dans la région est, de manière générale, l’objet d’appréciations favorables[2].

Selon les historiens Benny Morris et Dror Ze’evi, les autorités grecques s’attachent à préserver l’ordre juridique, la stabilité sociale et l’exercice de la justice, tout en s’abstenant de mettre en œuvre une politique d’expulsion, telle qu’on pourrait l’anticiper de la part d’une puissance occupante animée d’un esprit de revanche[2].

Impacts

Illustration de Vittorio Pisani (en), 1921 représentant le débarquement à Smyrne

Dès l'engagement des hostilités, l'appareil militaire hellène manifeste des velléités qui transcendent la simple administration provisoire pour tendre vers une annexion pérenne de l'Anatolie occidentale au giron national. Cette ambition irrédentiste s'illustre notamment par l'institution précoce de l'Université ionienne de Smyrne ; cet établissement d'enseignement grécophone fait office de vecteur d'acculturation et de consolidation territoriale. Une fraction de la population autochtone, prompte à l’exégèse des mouvements de troupes, subodore précocement ces desseins d'intégration définitive. L'ire suscitée par ces velléités hégémoniques dégénère promptement en un climat d'insécurité systémique au sein de la région. Passé la sidération consécutive au débarquement, des factions turques entreprennent des mesures de rétorsion, lesquelles se cristallisent par des exactions à l'encontre des isolats civils grecs établis hors des zones sous contrôle militaire[16]. Tandis que la capitale, Istanbul, est le théâtre de manifestations massives fustigeant la présence alliée, le premier heurt belliqueux d'envergure survient le 28 mai à Ödemiş. Cet engagement, opposant un détachement hellène à un noyau de résistants locaux, marque le prélude à l'intensification d'une guérilla endémique sur l'ensemble du front de progression[17].

L’administration hellène de la zone de Smyrne s’exerce du mois de mai 1919 au 9 septembre 1922. Consécutivement aux exactions survenues lors de la phase initiale de l'occupation, l’adhésion des puissances alliées au projet d'expansionnisme grec subit une érosion notable. La France et l'Italie manifestent une circonspection croissante à l'égard d'une présence pérenne. Si le traité de Sèvres, entériné en 1920 mais dépourvu d'application effective, délègue le contrôle administratif du territoire à la Grèce, il maintient formellement la souveraineté de l'Empire ottoman ; une clause prévoit toutefois l'éventualité d'une annexion définitive au terme d'un lustre[3]. L'ancrage juridique du débarquement repose sur l'article 69 du traité, paraphé par le Grand Vizir sous l'autorité du sultan Mehmed VI[18]. Néanmoins, cette présence militaire catalyse l’émergence du mouvement nationaliste dirigé par Mustafa Kemal et s’accompagne de sévices systématiques à l’encontre des populations pontiques de l'Anatolie orientale[19]. La retraite des forces occupantes et la dissolution de l'appareil administratif s'opèrent lors de l'investissement de Smyrne par les troupes turques le 9 septembre 1922.

Voir aussi

Références

Bibliographie

Liens externes

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