Bataille de Marach (1920)
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| Date | – |
|---|---|
| Lieu | Marach (vilayet d'Alep, Empire ottoman / Territoires ennemis occupés) |
| Issue | Victoire turque |
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| Total ~6 500 à 7 000 hommes
21 Janvier : ~4 000 hommes (Légion Arménienne). 7 Février : |
~10 000 à 12 000 combattants
Environ 850 fusils 2 mitrailleuses 2 canons |
| 160 tués
280 blessés 170 disparus 6 prêtres martyrs. +300 cas de gelures graves (retraite vers İslahiye). |
~4 500 morts (militaires et civils confondus)
Pour les troupes régulière : |
~1 000 à 1 200 morts de froid durant la marche.
Batailles
| Coordonnées | 37° 35′ 05″ nord, 36° 55′ 34″ est | |
|---|---|---|
La bataille de Marash (aujourd'hui Kahramanmaraş) est un affrontement majeur de la guerre d'indépendance turque qui s'est déroulé du 21 janvier au 12 février 1920. Elle opposa l'armée française du Levant, soutenue par la Légion arménienne, aux forces nationalistes turques de Mustafa Kemal Pacha. Le conflit, marqué par une guérilla urbaine d'une violence extrême et l'usage systématique de l'incendie, se solda par un retrait français controversé et le massacre de milliers de civils arméniens, un événement connu sous le nom de « l'Affaire de Marash »[1],[2].
Occupation et transfert de commandement
À la fin de la Première Guerre mondiale, l'Empire ottoman se trouva incapable de maintenir sa souveraineté. La France, l'une des puissances alliées, convoitait, entre autres territoires, les terres de Cilicie. Le seul foyer de résistance était Mustafa Kemal, qui réorganisa les restes de l'armée et contre-attaqua sur le « front sud » de la guerre d'indépendance turque. Le chef d'état-major français, Ferdinand Foch, prit en charge la création de l'Armée Française d'Orient, principalement composée de troupes coloniales. Cette force comprenait la 156e division, composée d'Africains sous le commandement du général Julien Dufieux, le 17e régiment de tirailleurs sénégalais, le 18e régiment de tirailleurs algériens, deux bataillons du 415e régiment d'infanterie, ainsi que des cavaliers marocains, algériens et tunisiens. L'effectif total atteignait 34 bataillons d'infanterie, 5 bataillons et demi de génie, 15 régiments et demi de cavalerie et 13 régiments d'artillerie. Le général Henri Gouraud fut nommé commissaire en Syrie et en Cilicie.
Après la reddition ottomane en octobre 1918, Marash est occupée par les Britanniques sous la supervision du maréchal Edmund Allenby. Le 15 septembre 1919, suite à un accord entre Lloyd George et Georges Clemenceau, la Cilicie est cédée à la France. Le transfert officiel a lieu le 4 novembre 1919. La France manque cependant de moyens : le maréchal Ferdinand Foch ne fournit pas les 32 bataillons, 20 escadrons de cavalerie et 14 batteries d'artillerie promis. Les troupes françaises manquent de voitures blindées, d'appui aérien, d'artillerie lourde et de moyens de communication (absence de T.S.F. et de pigeons voyageurs). La garnison, forte de seulement 2 000 hommes (incluant des Algériens, des Sénégalais et des Arméniens), se retrouve vulnérable face à une insurrection imminente.
Retour des rescapés et Légion Arménienne
Environ 150 000 Arméniens rescapés du génocide de 1915 sont rapatriés en Cilicie, dont 20 000 à 25 000 natifs de Marash. Ils sont soutenus par la Légion Arménienne (ex-Légion d'Orient), créée par Boghos Nubar Pacha en 1916. Près de 4 000 volontaires (venus d'Égypte, de France, d'Éthiopie et 1 200 des États-Unis) rejoignent cette force dans l'espoir d'établir un État autonome. La présence de ces soldats en uniforme français est perçue comme une provocation par la population turque locale.
Missions religieuses et humanitaires
La région compte 14 postes des Pères Franciscains de Terre-Sainte (Marash, Yenidjèkalè, Donghèlè, Moudjoukdèrèsi, Aïntab, Karsbazar, Kessab, etc.). Outre les églises comme Saint-Antoine de Padoue, des orphelinats gérés par le Near East Relief (notamment par Stanley E. Kerr) et des organisations allemandes accueillent les orphelins du génocide de 1915 à 1916[3].
Montée du nationalisme kémaliste
Au même moment, Kemal agit rapidement. Il débarqua à Samsun le 6 juin 1919, et le 18 juin 1919 à Amasya, fut publiée la première proclamation textuelle de la résistance du peuple turc contre les décisions alliées, connue sous le nom de protocole de la réunion du commandement militaire. Kemal sortit de cette réunion avec le titre de commandant général. Simultanément, la convocation du Congrès national fut décidée à Erzurum le 23 juillet 1919, puis à Sivas du 4 au 13 septembre 1919.
Des décisions furent prises concernant l'organisation et le début de la lutte de résistance, proposée pour le moment comme un harcèlement continu des forces alliées. Les directives générales pour l'entraînement et l'équipement, la subordination à une administration unifiée et la méthode pour traiter avec les envahisseurs furent déterminées, mettant l'accent sur la perturbation continue et les efforts pour désorganiser les lignes de communication et d'approvisionnement. La nécessité de former un gouvernement fut soulignée, tout comme le refus de céder « une étincelle de terre turque ».
Il dépêche des officiers comme le capitaine kurde Kılıç Ali Bey et le chef de la gendarmerie Arslan Bey (Toğuz) pour organiser les organiser les tribus et les bandes de combattants irréguliers (Kuva-yi Milliye). Ces derniers infiltrent la ville, arment les foules et dérobent 850 fusils, 2 mitrailleuses et 2 canons à la gendarmerie. Ils harcèlent les convois à Bel Punar et El-Oghlu, intimident les minorités (Circassiens, Alevis, Kurdes) coopérant avec la France et hissent le drapeau turc sur la citadelle abandonnée.
Déroulement du siège (21 janvier – 10 février 1920)
L'insurrection
Dès le 27 novembre 1919, des escarmouches éclatent Le 21 janvier, après l'échec des négociations du Général Quérette avec les notables turcs aux casernes du nord il dresse un bilan sombre de la situation Il manque de ravitaillement et de renforts, au point d'envisager déjà d'abandonner la ville.
Arslan Bey tire cinq coups de revolver près de l'hôpital allemand à midi précis : c'est le signal. La ville s'embrase. Les Français sont fragmentés dans douze cantonnements isolés. Toute liaison est rompue. Le Général Dufieux, à Adana, ne sera informé que le 31 janvier par des légionnaires arméniens déguisés en musulmans ayant réussi à traverser les lignes.
Le commandement turc à Marash est assuré par des officiers expérimentés comme le capitaine Yörük Selim Bey. Ce dernier dirige l'artillerie montée et assure la coordination entre les forces régulières (notamment la 3e division de cavalerie caucasienne) et les combattants irréguliers locaux[4].
L'offensive débuta par une action coordonnée entre des milices armées et les habitants turcs de la ville, qui s'emparèrent de positions stratégiques au sein des habitations, entraînant la mort de soldats français et de civils chrétiens. La riposte de l'armée française, s'appuyant sur l'artillerie et les mitrailleuses, déclencha un affrontement d'une violence extrême au cours duquel le lieutenant-colonel Timbault nota la détermination redoutable des combattants turcs. Dans ce climat de terreur, la prise de chaque maison chrétienne par les insurgés condamnait systématiquement ses occupants, poussant la population à chercher désespérément refuge dans les églises et les écoles alors que tout contact avec Adana et Aïntab était rompu.
L'historien Saral souligne que malgré les destructions massives causées par les tirs français et la résistance tenace dans les secteurs arméniens, l'avantage tactique finit par basculer en faveur des forces turques après trois jours de combats acharnés. Un épisode particulièrement tragique se déroula à l'église Saint-Georges, où un détachement français parvint in extremis à évacuer cinquante militaires et des milliers de civils, bien que les personnes vulnérables restées sur place furent toutes massacrées. Si la garnison française parvint à maintenir ses positions dans le quartier de Tas Khan, causant notamment la perte d'un commando turc et de son chef Evliyé Efendi, la situation globale se dégradait rapidement.
Yenidjèkalè, Donghèlè et Moudjoukdèrèsi Ces villages satellites ont été les premiers à tomber sont brûlées dès le 23 janvier. Six prêtres sont martyrisés[2]
Le clergé missionnaire paie un lourd tribut avec le martyre de six prêtres et religieux. Le sort du Père Albert Amarisse, responsable de la mission de Yenidjèkalè, est représentatif de ces violences : abattu par balle alors qu'il s'interposait pour protéger ses paroissiens, son corps est ensuite jeté dans le brasier de son église[4].
Le 23 janvier, lors d'attaques coordonnées contre les postes de Donghèlè et Moudjoukdèrèsi, deux autres missionnaires périssent brûlés vifs à l'intérieur de leurs bâtiments. Ces actes marquent l'anéantissement des structures religieuses et sociales chrétiennes dans la périphérie de Marash[5].
Au cinquième jour des hostilités, le 24 janvier 1920, le moral des forces franco-arméniennes s'effondra face à la chute successive des quartiers et à l'ampleur des incendies. Cette détresse fut accentuée par le refus de certains officiers français de porter secours aux civils chrétiens et par l'impossibilité totale de communiquer, les messagers étant systématiquement interceptés et tués par les bandes armées encerclant la cité.
Auto-défense arménienne

Des civils organisent la résistance autour des églises Saint-Sargis et Saint-Karassun Mankants. Des figures comme Sargis Margaryan, Sedrak Khrlakyan, les frères Havachyan (Hovsep, Hachi et Peter), Aram Samuelyan, Minas Hambaryan et Stephan Aghasaryan s'illustrent. Eghsa Havachyan et d'autres femmes fabriquent des cartouches à la main en récupérant le plomb et la poudre des munitions non explosées.
Au pont de Qanle-dèrè (Vallon du Sang), quatre Arméniens sortent sans armes sous le feu pour récupérer les corps de soldats français ; l'un d'eux meurt[4].
Retrait et « Marche de la mort »
L'intervention du général Gouraud et la Force Expéditionnaire
Informé dès le 8 janvier 1920 des troubles éclatant à Marash, le général Gouraud, alors à Beyrouth, fit initialement preuve d'un optimisme excessif. Persuadé qu'il ne s'agissait que d'une manœuvre d'intimidation pouvant être résolue par une médiation diplomatique, il sollicita le lieutenant-colonel Robert Normand, officier du génie, pour mener une mission de conciliation. Cependant, la réalité du terrain imposa rapidement la mise sur pied d'une véritable force de secours le 31 janvier. Cette colonne expéditionnaire fut composée de trois bataillons d'infanterie algérienne, de quatre escadrons de cavalerie et de deux batteries d'artillerie de montagne, complétée par une unité médicale et un groupe de transmissions équipé de la télégraphie sans fil (TSF).
Le départ ne put avoir lieu que le 2 février, et la progression fut semée d'embûches. Le 5 février, une erreur logistique majeure survint : après avoir confié la surveillance de leur convoi de ravitaillement à des gardes turcs, les Français constatèrent la disparition de 135 chameaux de charge sur les 250 initiaux. Malgré ce contretemps, les troupes de Normand continuèrent leur marche et durent intervenir à Bel Pounar pour dégager un groupe de légionnaires arméniens encerclés par environ 200 combattants turcs. Après avoir repoussé l'ennemi, la colonne atteignit Aksu le 7 février.
La rupture du siège de Marash
L'arrivée de la colonne Normand le 7 février provoqua un immense soulagement au sein ried'une garnison française épuisée par des jours de combats urbains. Dès le lendemain matin, une offensive combinant l'infanterie algénne, la cavalerie et l'artillerie fut lancée avec une rapidité foudroyante. Dès 9h00, les forces turques furent refoulées, permettant à la garnison de reprendre possession des secteurs perdus de la ville.
Le lieutenant-colonel Normand exploita immédiatement l'avantage topographique en installant ses canons de montagne de 65 mm et 75 mm sur les hauteurs stratégiques, particulièrement aux Casernes du Nord et sur le Rocher du Calvaire, où se situait le couvent franciscain. Ce pilonnage systématique des quartiers insurgés et des minarets lesquels servaient de nids à des tireurs d'élite causa des dommages irréparables aux structures de défense d'Arslan Bey, épuisant leurs munitions et brisant définitivement le moral des insurgés.
Évacuation secrète et massacres
Le 10 février, alors que le représentant turc Dr Mustafa sollicite un cessez-le-feu (les Turcs étant épuisés et hissant le drapeau blanc), Normand impose l'évacuation totale. Une tentative de ravitaillement par air depuis Adana échoue, les colis tombant chez l'ennemi à cause du vent.
Dans la nuit du 10 au 11 février à 3h00, les Français quittent la ville en secret. Normand affirme agir sur ordre de Dufieux, mais le Colonel Édouard Brémond soutiendra plus tard que Normand a pris cette décision seul. Le secret est tel que même les civils réfugiés au couvent ne sont prévenus qu'au dernier moment. Le Capitaine Benoit informe le Père Patrice Verkley (Supérieur hollandais) et le Père Joseph sous le sceau du secret. Environ 20 000 Arméniens s'aperçoivent du départ trop tard et sont massacrés à coups de haches et de scies. Le notable Serop Kharlakyan survit de justesse. Il rapporte que les Turcs utilisaient les coffres-forts pillés de sa famille comme barricades.
Cependant, la situation restait critique. Sans nourriture et sans possibilité d'envoyer immédiatement un convoi de ravitaillement, il n'y avait d'autre choix que d'évacuer. Normand expliqua qu'il ne pouvait rester : ses hommes ne mangeaient qu'une demi-ration, subissaient des températures de -18°C sous une neige continue, et les animaux n'avaient plus de fourrage. Les fournitures n'étaient suffisantes que pour quatre jours. Le point culminant fut le départ du colonel Corneloup avec 13 compagnies sont parties sans même obtenir l'autorisation de son supérieur.
Le général français décida finalement de retirer secrètement la force française et d'abandonner les réfugiés. Aux premières heures du 11 février, les Français partirent, mais les légionnaires arméniens, mécontents de l'abandon de leurs compatriotes, alertèrent les civils.
Exode vers İslahiye
Entre 4 000 et 5 000 Arméniens suivent la colonne dans un blizzard polaire sur 121 km couverts de 20 cm de neige. Seuls 1 500 survivants atteignent İslahiye le 13 février. Les survivants, comme la famille de Peter Koutoujian, utilisent les cadavres gelés comme repères dans la neige. À l'arrivée, les médecins constatent que les membres gelés des réfugiés « sonnent comme du bois » sur le sol des camions.
Vie des civils pendant le siège
Durant les 22 jours de siège, la gestion des subsistances devient critique. Le Père Joseph, au sein des missions, parvient à nourrir quotidiennement environ 300 enfants orphelins avec des rations de blé cuit, malgré l'épuisement total des stocks de farine de la ville. il survit à la destruction des missions.
Bilan et conséquences
Bilan humain
La retraite porta un coup sévère au moral français. Les pertes sont estimées à 1 200 hommes. Le 412e régiment subit 223 pertes (dont 122 morts). Normand rapporta 11 morts et 35 blessés dans son unité, mais 150 cas de gelures. Les unités sénégalaises et algériennes subirent 630 pertes au total. Les pertes turques, selon les rapports officiels, furent de 200 morts et 500 blessés (uniquement pour les unités régulières).
Le gouverneur local (Sheriff) estima le 29 février 1920 que les morts à Marash se situaient entre 6 000 et 8 000, dont 4 000 Arméniens, le reste étant des soldats turcs irréguliers et des civils. Avant le siège, Marash comptait environ 24 000 résidents arméniens. Après le retrait français, il n'en restait que 9 700. En comptant les 1 000 à 1 200 morts de froid durant la marche, on estime qu'environ la moitié de la population arménienne initiale a péri.
Exactions
Les insurgés utilisent des perches imbibées de pétrole pour incendier les quartiers chrétiens. Ils emploient la tactique des « créneaux » percer des trous dans les murs mitoyens des maisons pour circuler sans s'exposer dans les rues. L'armée française est démunie face aux flammes, n'ayant aucune pompe à incendie.
- Église de la Sainte-Vierge (Asdouvatzadzine) : 2 000 chrétiens et 50 soldats y sont encerclés. Après huit jours, les Turcs percent deux trous et inondent la terrasse de pétrole et y mettent le feu. Il n'y a presque aucun survivant. La bibliothèque de la métropole, contenant des manuscrits médiévaux du Royaume de Cilicie, est totalement détruite.
- Église Saint-Grégoire (Sourp Kevork) : Située à Chèkèr-dèrè, elle est incendiée. Les victimes sont jetées dans des fours à chaux vive pour effacer les traces du massacre devant les observateurs américains.
- Le Couvent Franciscain : Abritant 3 700 réfugiés et 210 soldats (Algériens), il est sauvé par le Capitaine Benoit. Celui-ci fait creuser un boyau souterrain vers la place pour le ravitaillement et utilise la ruse des « Sentinelles de bois » (mannequins habillés en soldats avec des bâtons) pour tromper les tireurs d'élite turcs postés sur les minarets. Le Capitaine Benoit a l'idée d'armer une trentaine de jeunes Arméniens pour simuler une force armée imposante derrière les créneaux du jardin du couvent, dissuadant les Turcs d'attaquer le rocher surplombant la ville[5].
Au-delà des affrontements urbains, le siège de Marash est marqué par des exactions ciblant les populations civiles et le personnel militaire isolé. Dans le quartier de Chèkèr-dèrè, l'église arménienne Saint-Grégoire (Sourp Kevork) est le théâtre d'une violence méthodique. Après l'incendie de l'édifice, les corps des victimes sont jetés dans des puits de chaux vive. Selon les rapports de Stanley E. Kerr, délégué de l'organisation humanitaire Near East Relief, ce procédé visait à accélérer la décomposition des dépouilles afin de dissimuler l'ampleur des massacres aux observateurs américains et au commandement français.
Le traitement des prisonniers et des messagers illustre également la brutalité de la guérilla urbaine. Un soldat de liaison (estafette) français, capturé par des combattants irréguliers (Kuva-yi Milliye]) à proximité de la place du marché, subit des mutilations documentées par les rapports de la gendarmerie de l'époque. Retrouvé le nez et les oreilles coupés, sa dépouille portait les traces d'une mise en scène symbolique : ses agresseurs avaient enfoncé ses propres plis de service et documents militaires dans ses plaies avant de l'achever.
