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Entrée royale d'Henri II à Rouen

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L'entrée royale d'Henri II à Rouen est une fête organisée à Rouen le . Cette entrée royale est la troisième du règne du roi de France Henri II. C'est à la fois une cérémonie officielle qui montre la loyauté de la ville au roi et une grande fête, pour laquelle Rouen cherche à surpasser les entrées royales précédentes.

Le passage de la Seine et l'entrée dans la ville de Rouen[1].

La fête est d'abord un défilé que le roi contemple d'une tribune. Il voit passer des représentants de la ville, des autorités politiques, religieuses et judiciaires et des bourgeois rouennais, qui manifestent ainsi leur soumission au roi et implorent sa protection. Défilent aussi des animaux et des chars inspirés des triomphes romains, montrant successivement la Renommée, Vesta et enfin Fortune, qui célèbrent la gloire d'Henri II et de sa famille, ainsi que des soldats très nombreux.

La seconde partie du défilé est l'entrée dans la ville du roi et de sa suite. Le spectacle qui lui est offert au fur et à mesure de son avancée est profondément original. Sur la Seine, les Rouennais donnent à voir au roi une fête brésilienne, selon l'expression employée par un historien postérieur. Une cinquantaine de Tupinambas accompagnés de 250 Normands reconstituent le Brésil en une scène rurale de troc et d'alliance entre Amérindiens et Français, suivie d'une scène de guerre pendant laquelle les Tupinambas vainquent leurs ennemis indigènes.

À l'entrée du pont sur la Seine, un spectacle mythologique attend le roi, autour des figures d'Orphée, d'Hercule et de Neptune, ce dernier plongeant dans les flots pour en ressortir et offrir au roi un trident. Cet épisode s'accompagne de la troisième séquence de la fête brésilienne : une naumachie, au cours de laquelle un bateau français remporte la victoire sur une caravelle portugaise. Ainsi, les trois séquences de la fête brésilienne exposent deux coalitions antagonistes, Français et Tupinambas d'un côté, Portugais et leurs alliés, probablement les Tupiniquims, de l'autre. Il ne s'agit pas d'une reconstitution méprisante ni de l'exposition d'une forme de domination, mais de l'illustration de rapports basés sur l'alliance.

Entrant dans la ville elle-même, le cortège peut voir d'autres scènes mythologiques convoquant Saturne, Hector, Pégase et Égérie dans les champs Élysées. Il s'achève par un Te Deum dans la cathédrale. Le lendemain, les mêmes scènes, à quelques détails près, sont rejouées pour l'entrée de la reine Catherine de Médicis.

La fête est décrite dans plusieurs livres illustrés publiés à Rouen peu de temps après et l'année suivante. Ce sont ces sources qui permettent de connaître cet événement et d'en comprendre le sens. Les Rouennais, principalement la noblesse de robe qui organise cette fête, donnent à voir à leur roi une allégorie d'un processus civilisationnel, de la barbarie vers l'ordre. Cette fête montre aussi la connaissance réelle que les Normands ont des peuples du littoral du Brésil, connaissance nourrie par cinquante ans de rapports commerciaux et culturels égalitaires avec les Amérindiens.

Déroulement

Entrée royale

Entrée royale d'Henri II à Paris en 1549[2].

À Rouen, le , une fête est organisée pour la visite officielle du roi de France Henri II et de sa cour. Cette entrée royale de Rouen est la troisième du règne d'Henri II après celles qui ont eu lieu à Lyon en 1548 et à Paris en 1549[3],[4]. Henri II, après son avènement et son couronnement en 1547, voyage en effet à travers la France, dans une mise en scène du pouvoir royal[5]. L'entrée royale est un rituel important de la Renaissance[6], à la fois une manifestation de loyauté de la ville envers le roi, dont elle implore la protection, et une grande fête aux dépenses importantes, qui mobilise toute la ville pendant des mois de préparatifs pour démontrer sa richesse, en compétition avec les autres villes du royaume[7].

Les Rouennais veulent faire mieux que les entrées royales de Lyon et de Paris[8] et planifient cette entrée royale avec beaucoup de soin et de méthode[9],[10]. Le conseil municipal désigne le un groupe de huit hommes, ecclésiastiques et notables de la ville, chargés de préparer cette fête[11]. Parmi eux, le chantre de la cathédrale Claude Chappuys, poète et écrivain, semble être le principal organisateur[11],[12]. Il a de l'expérience en la matière, puisqu'il a déjà écrit des poèmes de louanges à l'empereur Charles Quint à l'occasion de ses entrées officielles à Poitiers et à Orléans en 1539 et le compte rendu officiel du couronnement d'Henri II en 1547[13].

Rouen dans la deuxième moitié du XVIe siècle[14].

Les entrées royales sont des fêtes qui comportent un cortège, celui du roi, de la cour et des ambassadeurs invités suivis par les habitants de ville et des chars allégoriques, puis un spectacle, le plus souvent d'inspiration religieuse[15]. Comme les autres, l'entrée royale de Rouen comporte de nombreux tableaux représentants des chars antiques, des arcs de triomphe et des personnages mythologiques[16]. Toutefois, ce qui fait son originalité est la représentation, à la place d'un spectacle religieux, d'une « fête brésilienne »[a],[15],[16], qui n'est qu'un élément des festivités parmi d'autres, mais qui est « nouveau et non acoustumé spectacle », comme l'écrit l'auteur de l'un des récits de cette fête[15].

Henri II, son épouse Catherine de Médicis et la cour arrivent le dans les faubourgs de Rouen, au prieuré de Bonne-Nouvelle, après avoir quitté Saint-Germain-en-Laye le et voyagé par petites étapes. Il pleut trop fort pour que la fête prévue le dimanche — jour de la Saint-Michel, dont le roi veut promouvoir le culte — puisse avoir lieu. Elle est donc reportée de quelques jours. Installé dans l'abbaye Saint-Ouen de Rouen, le roi préside le les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel et fait chevalier de cet ordre Jean-Philippe de Fénétrange[18].

Défilé

Le mercredi , le roi et la cour sont installés sur des estrades dressées dans le faubourg Saint-Sever[19]. À midi la fête peut commencer. Tout d'abord, Henri II, du haut d'une galerie décorée de colonnes ioniques et de croissants de lune, son emblème personnel, regarde la ville passer devant lui[20],[21] : le clergé suivi de la municipalité puis les commerçants, les avocats et les juges du Parlement, les bourgeois de la ville[22],[23]. La population rouennaise marche dans un ordre précisément établi, par métier, suivant une optique de différenciation nette, afin de refléter l'ordre social et politique de la ville[24]. Au cours de ce défilé, le lieutenant-général s'arrête devant la loge du roi, et, d'une voix forte, prononce son éloge. Les Rouennais sont suivis par 300 arquebusiers puis 1 500 soldats, qui se livrent à des exercices de tir et à des simulacres de combats à l'arme blanche et par les anciens combattants de la province[25].

Le Char de Renommée[26].
Poème déclamé par la Renommée à la gloire d'Henri II[27].

Vient ensuite l'entrée des chevaux ailés, des licornes, des éléphants, et des chars[23], qui sont un élément important du triomphe royal. Le premier d'entre eux, tirés par quatre chevaux ailés blancs ou des éléphants, la Renommée ou la Gloire, porte des soldats morts et un squelette figurant la Mort, enchaînée[28],[29],[23]. La Renommée s'arrête devant le roi et prononce un poème à sa gloire[28],[30]. La vertu du roi est honorée et soulignée par le défilé de ses cinquante-sept ancêtres à cheval[31].

Le Char de Religion[32].
La première bande, portant des maquettes des forts de Boulogne[33].

Annoncé par des trompettes, le deuxième char porte Vesta, déesse de la Religion, qui tient dans ses mains une maquette d'église. À ses côtés sont assises la Majesté et la Vertu victorieuse. Elles chantent, avec deux autres dames figurant la Révérence et la Crainte, un hymne à la paix[31],[34],[35]. Si l'Église catholique symbolise la paix par l'union des chrétiens, c'est le zèle religieux du roi, y compris en luttant contre les protestants, qui la garantit[36].

Ce char est suivi de dizaines de soldats, d'éléphants et de prisonniers, à la gloire d'Henri II[31],[34],[35]. Parmi les six groupes de soldats, le premier d'entre eux, appelé la première bande, porte des maquettes des forts conquis par Henri II à Boulogne[37]. En effet, contrairement aux entrées royales précédentes de Lyon et de Paris, celle de Rouen est l'occasion de célébrer une victoire qui a eu lieu quelques mois plus tôt, même modeste, l'acquisition de la ville de Boulogne, assiégée par les troupes françaises puis achetée à l'Angleterre au traité d'Outreau[38]. Les Français en ont pris possession le [39]. Cinquante soldats, puis six éléphants, conduits par des hommes portant des turbans, défilent ensuite. Ils portent des vases antiques enflammés, des châteaux forts, un bateau et un temple. Suivis par un groupe de captifs, ils rappellent aussi la victoire française à Boulogne[40].

Le Char d'Heureuse Fortune[41].

Sur le troisième char, tiré par deux chevaux, se trouve Fortune, juchée sur une roue et tenant une couronne au-dessus de la tête d'un acteur assis sur un trône, représentant le roi et d'autres figurant ses enfants[42],[34],[43]. Derrière le char chevauche un jeune garçon splendidement vêtu qui incarne le dauphin. Il est suivi par des centaines d'hommes d'armes, à pied et à cheval[44] : cinquante hommes d'armes normands, trois cents « enfants de la ville » marchant au son de la musique militaire ou faisant parader les chevaux. Les descriptions insistent sur la richesse de leur habillement et la splendeur du spectacle[45].

Andrea Mantegna, Jules César sur le char triomphal (1486-1492).

Les victoires de la Renommée, de la Religion et de la Fortune montrées par ces chars sont en fait toutes trois des victoires sur la mort[46]. L'esthétique et la thématique des chars sont inspirées par les enluminures des Triomphes de Pétrarque, connues à Rouen par des manuscrits[47] et déjà utilisées dans la ville, dans la galerie François Ier de l'hôtel de Bourgtheroulde dans les années 1520[47],[38], ainsi que par la série de tableaux Les Triomphes de César d'Andrea Mantegna, connue par des gravures[12],[38]. Le char de la Renommée qui vainc la Mort imite particulièrement les illustrations des Triomphes de Pétrarque[48]. C'est moins le cas pour les deux autres chars, bien que des parallèles puissent aussi être relevés[49]. Le char de la Fortune est une allusion délibérée à une des scènes des Triomphes de César de Mantegna[49].

Depuis la fin du XVe siècle, les triomphes à la romaine se sont généralisés dans les entrées officielles des rois de France dans les villes d'Italie ou de France[50]. Cependant, parmi les entrées royales en France et dans le Saint-Empire au XVIe siècle, c'est à Rouen qu'on rappelle le plus les triomphes romains, sans toutefois insister sur les arcs de triomphe eux-mêmes[38].

Des Amérindiens au bord de la Seine

C'est ensuite l'entrée triomphale de la suite royale. Précédés par six trompettes, marchent deux cents hommes de la maison du roi. Le grand écuyer Claude Gouffier conduit le cheval de parade du roi. Il est suivi par cent Suisses, l'amiral de France, les favoris du roi, les ambassadeurs, les cardinaux et les évêques et finalement le connétable de France Anne de Montmorency et le roi lui-même, vêtu d'un simple habit de velours noir et paré de bijoux[51],[52]. Arrivé sur les bords de la Seine, Henri II est installé sur une estrade et découvre le spectacle de la fête brésilienne[51],[23].

Les scènes de la fête brésilienne forment un récit découpé en trois séquences. Dans la première, les Tupinambas troquent avec les Français, échangeant des animaux et du bois de brésil contre des haches et des serpes de fer[16]. Elle est mise en scène sur une prairie située entre la chaussée extérieure de la ville, la chaussée des Emmurées, et la Seine, où la végétation a été artificiellement densifiée et des troncs peints en rouge pour évoquer le bois de brésil. À partir de cette chaussée, le roi et sa suite peuvent admirer la reconstitution de villages tupis et d'une forêt brésilienne, avec des perroquets, des singes et des fruits[51],[53],[54],[16]. Cinquante Amérindiens et deux cent cinquante Normands, essentiellement des hommes, nus ou vêtus d'une simple ceinture de feuilles, armés d'arcs, de casse-tête en bois et de boucliers, circulent entre des arbres peints en rouge et y grimpent. Ils font la cuisine, chassent des oiseaux et des singes, s'embrassent, se couchent dans des hamacs et dansent[6],[55],[4]. Le roi les observe, fasciné[6].

Figure des Brisilians[56].

Ferdinand Denis pense que ces Amérindiens sont originaires de la côte nord-est du Brésil, entre Pernambouc et Salvador de Bahia, parce que les Normands commercent beaucoup dans cette région, notamment autour d'Itarnaraca. Il relève également que certains Amérindiens de Rouen sont appelés « Tabagerres », terme qu'il rapproche du nom du peuple des Tabajaras, qu'il retrouve dans des sources relatives au Nord-Est du Brésil[57]. Toutefois, Beatriz Perrone-Moisés souligne que les Normands sont également actifs ailleurs sur la côte brésilienne et pour elle le mot Tabajaras n'est pas un ethnonyme, mais un terme désignant l'ennemi, employé sur toute la côte brésilienne[58].

Dans une deuxième séquence, les Tupinambas combattent victorieusement des ennemis dont ils brûlent les villages[59],[16]. Cette bataille est représentée au premier plan de la gravure intitulée Figure des Brisilians. On y voit les guerriers armés de massues, de grands arcs et de boucliers d'écorce ou de peau. Les petites maisons entourées de palissades de la gravure ne semblent pas correspondre à la réalité, les villages tupis étant plutôt constitués de grandes maisons communes. La danse semble également inexacte : les danseurs tupis ne se tiennent pas la main et hommes et femmes ne dansent pas ensemble. Les pirogues représentées semblent trop petites[55] et ni les chapeaux ni les jupes de la gravure ne semblent correspondre à la réalité. En fait, la gravure s'écarte en partie du texte qu'elle accompagne. Comme elle est une des premières représentations des Tupi, elle adopte des conventions iconographiques concernant les sauvages plutôt que de suivre les récits des voyageurs[60].

Les ennemis qui surgissent pour mettre fin à la scène de troc sont identifiés à des « Tabajarres »[59],[60]. Selon Yann Lignereux, ils sont les Tupiniquims, alliés des Portugais[61]. Le combat est simulé de manière très réaliste, aussi bien par les Amérindiens que par les marins normands présents, qui s'appuient sur leur expérience du Brésil. Le choix de représenter une scène de troc puis une bataille montre aussi que les Normands savent le caractère central de ces deux activités dans la vie des Tupis[60].

D'une noblesse à l'autre

Le Massis du Roch à l'entrée du Pont[62].
Le passage du pont dans le manuscrit Relation de l'entrée de Henri II, roi de France, à Rouen, le [1].

L'itinéraire suivi par le cortège exprime les valeurs de ses organisateurs, qui appartiennent à la noblesse de robe rouennaise. Il s'agit d'un cheminement allégorique qui rapproche les idéaux de la noblesse d'épée et la noblesse de robe, permettant à cette dernière de justifier son rang social. La scène de bataille entre Amérindiens rappelle le courage martial dans lequel la noblesse d'épée et le roi lui-même se reconnaissent. Le courage à la guerre est aussi une des qualités que les Européens, par exemple Montaigne, donnent aux Amérindiens[63].

Toutefois, ces mêmes indigènes courageux sont également vus comme des sauvages ignorants, des barbares qu'il convient de civiliser. Ce travail de civilisation pensé comme nécessaire s'applique aussi aux Français, souvent décrits comme incultes par exemple par Claude de Seyssel. Il s'agit notamment de réformer et de normaliser la langue française, œuvre à laquelle s'attachent les humanistes comme Guillaume Budé, Étienne Dolet, Joachim du Bellay et d'autres. Dans l'entrée royale de Rouen, la mise en valeur d'une érudition nouvelle et civilisatrice se retrouve tout de suite après la scène de la bataille entre Amérindiens[64].

Poème récité par Neptune en donnant son trident à Henri II[65].

En arrivant devant l'ancien pont, le cortège se trouve face à un grand rocher où est creusée une grotte abritant Orphée, héros grec associé à la civilisation par le langage, dont l'éloquence, accompagnée de sa lyre, peut faire passer l'humanité de la sauvagerie à la civilisation. Au passage du roi, il déclame un chant qui compare Henri II à Hercule. En effet, aux côtés d'Orphée, un acteur figure Hercule combattant une hydre. Hercule, à la fois fort physiquement et éloquent, est une des incarnations de la monarchie française[66],[67],[68],[69].

Le cortège poursuit son avancée en s'engageant sur le pont qui mène vers l'intérieur de la ville. Neptune plonge alors du rocher dans la Seine, où l'entourent des baleines, différents poissons et des tritons. Neptune ressort de l'eau et remet au roi un trident, ce qui permet de décorer Henri II d'un titre assez peu usité pour les rois de France, celui de roi des mers. Pendant ce temps, un combat naval est mis en scène[70],[71],[68],[72].

Naumachie

Le Triomphe de la Rivière[73].

La dernière séquence de la fête brésilienne est en effet une naumachie sur la Seine[74],[75]. Alors que le cortège passe le pont, un navire français attaque victorieusement une caravelle portugaise, à la grande joie d'Henri II[76],[61]. La représentation de batailles navales est récurrente lors des entrées de ville durant son règne : une a été montrée lors de son entrée à Reims pour son couronnement en 1547, une autre lors de l'entrée royale de Lyon en 1548 et une troisième pendant celle de Paris en 1549[77].

La gravure qui représente la bataille navale de Rouen est intitulée Le Triomphe de la Rivière. Cette scène rappelle que les guerres menées par les Amérindiens sont insérées dans un système d'alliances symétriques et antagonistes avec les Européens[74]. La naumachie ne constitue pas une rupture par rapport à la bataille précédente sur terre : elle en est la continuité, dans la représentation d'un combat mené sur terre et sur mer, sur les côtes du Brésil, entre d'un côté Français et Tupinambas et de l'autre Portugais et Tupiniquims[76],[78].

Cette scène permet aussi de ne pas donner à voir la conclusion logique de la bataille indienne précédente. Il est connu et rapporté dans différents récits que les Tupinambas sont des cannibales. Passer à une autre séquence évite toute représentation d'anthropophagie, alors que c'est le sort que les Tupinambas réservent aux vaincus[3],[75].

Dans la ville

La figure de l'aage dor[79].

Le roi entre dans la ville de Rouen au moment où le bateau portugais coule. À l'entrée de la ville, au sommet d'un arc de triomphe, Saturne est représenté. Le message est une glorification du roi, qui, en protégeant les arts et les lettres, fera revenir un âge d'or[80],[81]. Le thème de l'âge d'or, symbolisé par une arche, n'est pas original : il est utilisé lors des entrées des empereurs germaniques Maximilien Ier et Charles Quint aux Pays-Bas, à Bruges en 1515 et à Anvers en 1520 et en 1549 et réapparaîtra lors de l'entrée de Charles IX à Paris en 1571[82].

Ensuite, Henri II rencontre Hector, qui saigne, blessé par Achille. Il s'agit de rappeler la prétention des Français à descendre des Troyens, dont la culture est jugée supérieure à celle des Romains, donc à celle des Italiens. Puis, près du couvent de Notre-Dame des Carmes, Pégase, symbolisant l'élévation du roi vers le ciel, s'échappe d'un globe, qui, en s'ouvrant, montre un acteur figurant le roi, avec une vigne peinte sur le cœur, entouré de personnages agenouillés incarnant différentes nations, prêtes à recevoir le délicieux jus du fruit de la vigne royale[80],[81].

Dernière scène du manuscrit Relation de l'entrée de Henri II, roi de France, à Rouen, le [83].

Au pont du Robec, le roi contemple un dernier spectacle : dans un jardin figurant les champs Élysées ou le paradis terrestre, se tiennent des représentations de son père, le roi François Ier, de la Bonne Mémoire tenant un livre et d'Égérie. Ainsi, François Ier est comparé à Numa Pompilius, roi légendaire de Rome et mari d'Égérie, qui devient immortel en éduquant ses sujets. Henri II et François Ier sont célébrés comme protecteurs des lettres[84],[85].

Pour terminer, le roi est accueilli sur les marches de la cathédrale Notre-Dame par le chantre de celle-ci[b], Claude Chappuys, poète et écrivain. Son discours résume les différents thèmes de l'entrée royale et rappelle au roi la nécessité de protéger l'Église catholique et le peuple pour gagner le bonheur éternel[86]. Dans la cathédrale, Henri II change symboliquement d'habits et s'agenouille pour prier[84]. Après un Te Deum, le roi et sa cour sont invités dans la maison abbatiale Saint-Ouen à un banquet offert par le futur archevêque de Rouen, Charles Ier de Bourbon[87].

Le lendemain de l'entrée du roi, c'est l'entrée officielle de la reine, Catherine de Médicis. À quelques détails près, ce second épisode reprend les éléments du premier. La reine est accompagnée d'une suite de dames en grande tenue. Les mêmes chars défilent. Quand elle passe sur le pont de la Seine, Neptune est remplacé par son épouse, la déesse Thétis. À l'arche de l'âge d'or, le symbole personnel de Catherine de Médicis, l'arc-en-ciel, est mis en valeur[88],[87]. Le , la municipalité offre au roi et à la reine des cadeaux, des statuettes de Minerve et d'Astrée[89]. Avant de quitter Rouen, le roi préside une séance du parlement de Normandie puis assiste, à sa demande, à une chevauchée de la confrérie des Conards, association carnavalesque[90].

Ordre et alliance

Ordre

La premiere figure des Elephantz[91].
La figure du pont de Robec[92].

La dernière scène des champs Élysées est l'achèvement d'un itinéraire menant de la barbarie à la civilisation, vue comme un idéal humaniste, un passage de la guerre à la paix. Le roi, par son érudition et son éloquence, fait advenir un nouvel âge d'or. C'est cet idéal humaniste qui justifie le pouvoir et le rang social acquis par la noblesse de robe qui organise la fête. Toutefois, ce mouvement n'est pas univoque, les Amérindiens incarnant à la fois la barbarie et une forme de liberté naturelle, d'un âge d'or d'avant la civilisation[93].

Lors de cette entrée royale, les Rouennais montrent et rapprochent plusieurs mondes : l'Europe et le Nouveau Monde, l'Antiquité et la famille royale, le monde animal terrestre et maritime[94]. Par le caractère hétéroclite des objets, des constructions, des plantes et des animaux exotiques et merveilleux rassemblés, cette fête rappelle les cabinets de curiosités de la Renaissance, où il s'agit à la fois d'ordonner le monde par la connaissance et de le posséder, ce qui est le rôle d'un roi[95]. Comme on classe la population de la ville selon l'ordre social, comme on police le langage, il faut classer les espèces naturelles, dont l'ordonnancement reflète la volonté divine[96]. Les jardins montrés au cortège ressortissent de la même volonté de collectionner les espèces et d'ordonner le monde, en lien avec la peinture et l'architecture[97].

Pour les Européens du XVIe siècle, profondément croyants, la découverte des habitants du Nouveau Monde, vus comme des sauvages ignorant le christianisme, diaboliques ou habitant le paradis, est un signe de la proximité de la fin du monde, dans lequel il est urgent de mettre de l'ordre, notamment en confortant la nouvelle élite sociale qu'est la noblesse de robe[98].

Alliance

Les représentations qui constituent la fête brésilienne ne sont pas le centre des festivités de l'entrée royale à Rouen, mais elles sont tout à fait originales[74]. Elles sont remarquables parce qu'elles illustrent des rapports entre Français et Amérindiens qui sont de l'ordre de l'alliance et non de la domination. Il ne s'agit pas d'une reconstitution méprisante comme celles des zoos humains du XIXe siècle et du début du XXe siècle. La fête brésilienne de Rouen ne montre pas de hiérarchie raciale et les indigènes n'y sont pas assimilés à des enfants où à des cannibales ignorants, mais sont dépeints comme des partenaires et des alliés[61].

Brésil

Village tupinamba attaqué par les Tupiniquims, gravure de 1557[99].

Depuis le début du XVIe siècle, les Normands développent de plus en plus de relations, essentiellement commerciales, avec les rivages du Brésil, où un « port des Français » est implanté dans l'estuaire du rio São Francisco[16], au grand dam des Portugais[53]. Les Rouennais viennent y acheter du bois de brésil, de la teinture, des perroquets et des singes[15]. En 1546, 28 bateaux quittent le port du Havre pour le Brésil, l'année suivante ils sont six à partir de Rouen et sans doute autant de Dieppe et de Honfleur. Les scènes de l'entrée royale de Rouen de 1550 sont nourries par ces rapports commerciaux et culturels entre Normands et indigènes du Brésil[100],[53].

L'achat de bois de brésil nécessite de rester sur place de longues semaines, le temps que les Amérindiens abattent les arbres et transportent ce bois jusqu'aux Français. Ainsi se nouent des relations entre les Normands et les Tupinambas, qui apprennent à se connaître et à parler la langue de l'autre[101]. Les Normands s'installent dans les villages tupis pendant des mois et certains y reviennent tous les ans. Ils chassent et pêchent avec les Tupis, les aident à la construction de leurs maisons et de leurs pirogues, participent aux rituels et aux fêtes. Dans les villages tupis de la côte, on trouve toujours des Français et des interprètes, les truchements, qui sont eux-mêmes des personnifications de l'alliance. Arrivés souvent très jeunes au Brésil, il s'y installent et s'intègrent dans la société et les familles tupis[102],[103].

L'origine de ces rapports égalitaires se situerait dans une rencontre singulière. En , le bateau commandé par Binot Paulmier de Gonneville, originaire d'Honfleur, aurait été conduit par des vents contraires vers la côte du Brésil. Faisant avec succès du commerce avec les indigènes, il y aurait fait dresser, avec leur aide, une grande croix le jour de Pâques. D'après le récit qui en est fait, elle portait gravés les noms du pape, du roi de France, de l'amiral de France, du capitaine du navire et de ses compagnons[101], ainsi qu'une phrase latine rappelant l'alliance avec les Tupinambas : Hic sacra paimarius posuit Gonivilla Binotus ; Grex socius pariter, neustraque progenies, soit : « Ici Paulmier de Gonneville éleva ce monument sacré, en associant intimement les peuplades et la lignée normande ». Sans oublier les droits du roi et du pape rappelés par l'évocation de leurs noms, il n'est pas ici question d'un pouvoir absolutiste — qui n'est pas encore advenu en France — mais d'une alliance de nations au sein du royaume de France[75].

Normandie

Les bateaux qui fréquentent les côtes brésiliennes ramènent fréquemment des Amérindiens[78]. Le premier d'entre eux venu en France serait Essomericq, peut-être un Carijó du Brésil, venu volontairement dans le bateau de Binot Paulmier de Gonneville et installé en Normandie[104]. L'entrée royale de 1550 n'est pas la première fois qu'on montre des Amérindiens à Rouen : dès 1509, des indigènes de Terre-Neuve, transportés dans les navires de Jehan Ango, y défilent. De nombreux indigènes du Brésil sont présents en Normandie vers le milieu du XVIe siècle. Ce sont sans doute quelques uns d'entre eux que Montaigne rencontre dans la décennie suivante[105] : en 1580, se rappelant une autre entrée royale, celle de Charles IX à Bordeaux en 1565, il osera soutenir que les vrais sauvages ne sont pas les indigènes vaincus, mais leurs conquérants[106]. Alors que beaucoup d'Amérindiens sont transportés en Europe comme captifs et présentés dans les cours royales, lors de fêtes ou de défilés, ceux qui sont amenés par les bateaux français viennent le plus souvent en hommes libres, représentants de leur peuple ou par curiosité personnelle[105], l'esclavage étant interdit en France[107].

La présence de ces cinquante Tupinambas à cette fête n'est donc pas si étonnante, mais il est peut-être plus surprenant qu'ils aient accepté de se représenter eux-mêmes. Il faut souligner aussi la familiarité avec l'univers des Tupinambas des deux cent cinquante marins capables de participer à cette représentation, familiarité fondée sur quarante ans de voyages et d'échanges[105]. Dans les scènes de l'entrée royale de Rouen, les marins normands déguisés en Tupinambas rejouent leurs expériences de la rencontre, aux bénéfices commerciaux réciproques[101]. En fait, ce ne sont pas les Tupinambas pour eux-mêmes qui sont représentés lors de la fête brésilienne, mais l'alliance entre eux et les Français, que les Rouennais montrent à leur roi, parce qu'elle est une des sources de leur prospérité[3],[108].

En 1551, l'année qui suit la fête brésilienne de Rouen, Henri II envoie l'explorateur et cartographe havrais Guillaume Le Testu reconnaître le littoral brésilien et en 1555, il lance l'expédition qui part fonder une colonie française au Brésil, la France antarctique[109].

Récits

Manuscrit

Le manuscrit Relation de l'entrée de Henri II, roi de France, à Rouen, le [110], « constitue l'un des joyaux de la Bibliothèque de Rouen ». C'est un manuscrit luxueux, sur parchemin, avec un texte de 700 vers français et dix peintures, peut-être fabriqué pour Henri II ou Diane de Poitiers[111]. C'est un exemple rare pour le milieu du XVIe siècle, alors que les manuscrits d'entrée, nombreux au début du siècle, ont presque disparu, remplacés par des livrets imprimés[112]. Il est publié en 1868 par Stéphane de Merval, les peintures étant gravées à l'eau-forte[113].

Publications

Dix jours seulement après l'entrée royale, un premier récit de cette fête est publié[15],[114]. Intitulée L'entrée du Roy nostre Sire faicte en sa ville de Rouen le mercredy premier de ce mois d’Octobre, pareillement celle de la Royne, qui fut le jour ensuivant[115], la publication, assurée par Robert Masselin, est datée du . Jean-Marie Massa pense qu'il s'agit d'un programme de la fête plutôt que d'une description de celle-ci[116], mais l'auteur précise qu'il raconte ce qu'il a vu en personne[117].

Au mois de , une description plus riche illustrée par 29 gravures paraît[15],[114]. Intitulée Cest la déduction du sumptueux ordre plaisantz spectacles et magnifiques theatres dressés, et exhibes par les citoiens de Rouen…[122], elle est publiée sans nom d'auteur par Robert Le Hoy, qui avait obtenu le privilège obligatoire dès . Le temps nécessaire à la réalisation des gravures peut expliquer que ce livre paraisse plus d'un an après la fête. L'éditeur Robert Masselin a pu en profiter pour publier son premier récit plus rapidement[117]. Cette publication de 1551 constitue la base des études historiques de cet événement[15]. En 1850, Ferdinand Denis suggère que le poète Maurice Scève, ordonnateur de l'entrée royale de 1548 à Lyon, pourrait être l'auteur de ce récit de l'entrée royale de Rouen. Il avance également les noms, comme participants éventuels à l'écriture du texte, de Claude de Taillemont, de François de Sagon, du sieur de Huppigny, de Claude Chappuys et de Jean du Tillet[123]. Le texte est publié une nouvelle fois en 1885 par la société des bibliophiles normands[124]. En 1970, Margaret M. McGowan en publie une édition critique et l'attribue — ainsi, par conséquent, que l'organisation générale de la fête —, à Claude Chappuys, chantre de la cathédrale de Rouen, poète et écrivain, qui accueille le roi sur les marches de la cathédrale[125],[38].

Les mêmes gravures sont republiées en 1557, mais accompagnées cette fois de quatrains[15],[114], sous le titre Les Pourtres et Figures du sumptueux Ordre, plaisantz spectacles, et magnifiques Theatres, dressés et exhibés par les citoiens de Rouen,…[126],[117].

Notes et références

Voir aussi

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