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Histoire de Kingston (Jamaïque)

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L'histoire de Kingston (Jamaïque) couvre la période allant de la fondation de la ville en 1692 jusqu'au début du XXIe siècle. Née des ruines de Port Royal, Kingston devient rapidement le principal centre commercial et administratif de la Jamaïque britannique, puis la capitale de la Jamaïque indépendante en 1962. Son développement est marqué par l'héritage de l'esclavage, une croissance urbaine rapide et non planifiée, et la formation de quartiers fortement politisés dits garnisons (garrison communities).

Plan de Kingston, capitale de la Jamaïque, fondée par les Anglais en 1692 après le tremblement de terre de Port Royal de 1692. Carte dressée par Georges-Louis Le Rouge en 1755, issue du Recueil des plans de l’Amérique septentrionale.

Avant le tremblement de terre du , la plaine de Liguanea n'abrite guère que quelques éleveurs de porcs et des cabanes de pêcheurs[1]. Avant sa destruction, Port Royal comptait 8 000 habitants en 1668 et rivalisait avec Saint-Domingue, La Havane et Panama comme l'une des quatre principales villes des Caraïbes[2]. Le séisme détruit Port Royal, alors principal centre commercial de la Jamaïque britannique, et contraint ses survivants à se réinstaller sur la rive nord du port naturel. Au total, entre les morts immédiates du séisme et les décès par exposition et maladie qui suivent, le bilan s'établit à environ 3 000 personnes à la fin de l'année 1692[2]. Dix-sept jours après le séisme, le , le Conseil vote la résolution d'acquérir les terres du Hog Crawle du colonel Barry, propriété de William Beeston, pour y établir une nouvelle ville[3]. Kingston est officiellement fondée le pour accueillir ces réfugiés[3]. La ville ne devient une paroisse distincte qu'en 1693, par un acte de l'Assemblée de Jamaïque[4].

Le plan de la nouvelle ville, tracé par l'arpenteur John Goffe, forme un parallélogramme structuré en quadrillage rectangulaire, caractéristique de l'urbanisme britannique et distinct du plan carré d'inspiration espagnole de Spanish Town[5]. La place centrale, prévue comme espace de rassemblement, est entourée de lots résidentiels concentrés dans la moitié méridionale de la ville, au plus près du port dont les habitants dépendent pour leur subsistance. La responsabilité du tracé est généralement attribuée à Christian Lilly, dont le plan de Kingston daté de 1702 constitue la première preuve cartographique conservée de la ville[6].

Dès les premières décennies, une ségrégation résidentielle s'installe. La partie est de King Street est réservée aux résidents aisés, tandis que l'ouest accueille les classes populaires et les groupes marginalisés. Ce territoire de la ville est marqué par la présence d'un cimetière destiné aux esclaves et par des zones marécageuses entraînant des taxes foncières plus basses[7].

Kingston devient alors le principal lien avec l'Amérique espagnole et hérite des fonctions commerciales de Port Royal. En 1703, un incendie ravage Port Royal, confirmant définitivement la première place de Kingston dans l'armature urbaine[1]. Dès , le Weekly Jamaica Courant paraît à Kingston : second journal périodique régulier de l'ensemble des colonies britanniques d'Amérique, il témoigne de l'insertion précoce de la ville dans les réseaux atlantiques de l'imprimé[8].

Avant même la fondation de Kingston, la plaine de Liguanea constituait le principal grenier de Port Royal. Les fermiers de la paroisse de Saint Andrew y produisaient viandes, volailles et légumes acheminés quotidiennement vers le port[9].

Kingston au sein de l'empire britannique (1750–1800)

Au XVIIIe siècle, Kingston s'affirme comme le principal pôle d'attraction de la population libre de couleur de la Jamaïque. La ville concentre plus d'un quart des affranchis de l'île dès 1730, proportion qui s'élève à 43 % en 1788[10].

La primauté commerciale de Kingston se traduit en termes fiscaux. La poll tax de 1768 représente 54 % des recettes fiscales urbaines totales[11]. Elle compte 1 665 maisons en 1772, soit quatre fois plus que Spanish Town, sa plus proche rivale dans la hiérarchie urbaine jamaïcaine[11]. C'est d'ailleurs en 1755 que les marchands de Kingston parviennent à faire transférer la capitale depuis Spanish Town, mais le Conseil du roi impose le retour du siège du gouvernement à Spanish Town dès 1758[11].

Les marais non drainés, l'absence d'infrastructures sanitaires et les épidémies récurrentes de fièvre jaune font de Kingston une ville particulièrement meurtrière au XVIIIe siècle. La population ne se maintient et ne s'accroît que grâce à l'afflux constant de migrants et d'esclaves[7].

The Torrid Zone, or Blessings of Jamaica, caricature d'Abraham James, Londres, 1800. Les trois sphères figurent de bas en haut les maladies tropicales, la mort dominant les loisirs coloniaux, et les signes du zodiaque d'été.

À Pâques 1760, la rébellion de Tacky, plus grande révolte servile de la Jamaïque britannique au XVIIIe siècle, conduite depuis la paroisse de Saint Mary, s'étend jusqu'à une conspiration détectée dans la zone de Kingston et de Spanish Town[12]. En réponse, l'Assemblée jamaïcaine vote une loi qui restreint les rassemblements d'esclaves et crée pour la première fois le crime d'obeah, punissable de mort ou de déportation[13].

La vie intellectuelle de la ville coexiste avec son économie esclavagiste. En 1774, une société réunissant des notables de Kingston délibère sur plusieurs séances pour savoir si le commerce des esclaves est moral. La majorité tranche que non[14]. Ce verdict, sans suite pratique, révèle la circulation à Kingston des idées qui nourriront le mouvement abolitionniste métropolitain une génération plus tard.

En 1788, la population de Kingston atteint 26 478 habitants, dont la population servile représente près des deux tiers (63 %), les blancs un quart (25 %) et les libres de couleur 12 %. Les esclaves se concentrent principalement dans les rues et ruelles proches de Harbour Street. Détenus en groupes de moins de six personnes, contrairement aux grandes unités des plantations rurales, ils vivent en contact bien plus étroit avec leurs maîtres qu'à la campagne[15].

À la fin du XVIIIe siècle, Kingston s'impose comme l'une des grandes villes de l'Atlantique britannique. Avec environ 14 000 habitants en 1775, elle figure parmi les quatre ou cinq plus grandes agglomérations de cet espace, aux côtés de Philadelphie, New York, Boston et Charleston[16]. Sa population atteint 27 000 habitants en 1790 et 36 000 en 1815[16].

C'est à Kingston que s'implantent les premières communautés baptistes de la Jamaïque. En 1783, George Liele, prédicateur d'origine africaine affranchi aux États-Unis, débarque dans la ville et y organise une congrégation évangélique. En 1793, il devient pasteur de la Windward Road Chapel, première chapelle baptiste construite sur l'île[17].

Les guerres successives (deuxième guerre intercoloniale (1702-1713), guerre de Sept Ans (1756-1763), guerre d'Indépendance américaine (1780) et Révolution haïtienne (1791)) entrainent à chaque fois des afflux de réfugiés, de prisonniers de guerre et de soldats qui gonflent la population de la ville et alimentent l'insécurité urbaine[18].

Incorporation municipale et expansion (1781–1865)

King Street, Kingston, gravure illustrant l'article « Cast-away in Jamaica » de W.E. Sewell, paru dans le Harper's Monthly Magazine en janvier 1861.

En 1781, face aux désordres croissants et au risque d'incendie, la fabrique paroissiale de Kingston obtient de l'assemblée coloniale une loi de « police » portant sur la surveillance nocturne, la prévention des incendies, la réglementation des débits de boissons et l'inspection des marchés[19].

En 1801, l'assemblée coloniale incorpore Kingston en municipalité dotée d'un maire, d'aldermen (échevin) et d'un conseil commun. Le droit de vote est toutefois strictement limité et réserve le gouvernement municipal à une oligarchie blanche[20].

En 1815, Simón Bolívar, exilé après la chute de la Première République vénézuélienne, séjourne sept mois à Kingston, où il réside à l'angle des rues Princess et Tower. C'est dans cette pension qu'il rédige la Carta de Jamaica, texte dans lequel il expose sa vision d'une Amérique hispanique unifiée et indépendante[21].

Dans les années 1810-1820, plusieurs faubourgs planifiés se développent à la périphérie de Kingston, tandis que l'est de la ville, peu peuplé, se dégrade et que l'ouest continue d'accueillir les populations les plus défavorisées.

L'épidémie de choléra de 1850 emporte plus d'un dixième de la population de Kingston en deux ans, les deux premiers cas étant identifiés dans le secteur de Smith Village, futur Denham Town, dont les conditions insalubres sont dénoncées dans la presse locale dès 1892[22]. La ville subit également un incendie majeur en 1843, qui ravage la moitié est, puis un second en 1862[23].

L'émancipation de 1838 modifie la structure démographique de Kingston sans provoquer d'afflux immédiat vers la ville. Les affranchis s'installent d'abord dans de petites communautés rurales, organisés principalement par les missionnaires des Églises dissidentes, en particulier baptistes[24]. Ce n'est qu'à partir de 1881 que le mouvement migratoire des campagnes vers Kingston s'accélère véritablement[23].

Croissance urbaine et pauvreté structurelle (1865–1962)

La répression de la révolte de Morant Bay conduit à une reprise en main directe de la Jamaïque par la Couronne. Sir John Peter Grant est chargé de transférer la capitale de Spanish Town vers Kingston, dont la position portuaire et l'éloignement des plantations la rendent préférable. Le transfert est acté en 1872. La résidence du gouverneur, King's House, est établie sur la plaine de Liguanea, au nord-est de Half Way Tree[25], stimulant la croissance des faubourgs environnants. En 1876, l'ouverture d'un réseau de tramway accélère l'extension périurbaine. Dès 1884, il transporte plus d'un million de passagers par an[26].

Depuis les années 1840, le photographe Adolphe Duperly, établi rue Harbour, constitue le premier corpus d'images documentaires de Kingston. Son album Picturesque Jamaica, publié au tournant du XXe siècle, fixe sur épreuve albumine les espaces publics et les scènes de rue de la capitale[27].

Paysans en route vers Kingston, photographie publiée par Adolphe Duperly & Sons (vers 1890).

La croissance démographique de Kingston s'accélère au début du XXe siècle. La population augmente de près de 60 % entre 1891 et 1921, avant de connaître une progression bien plus rapide encore dans l'entre-deux-guerres[28]. Cet afflux de population alimente le développement des taudis (tenements) et des cours de location (rent yards) dans le secteur ouest de la ville. La population de la ville passe de 63 700 habitants en 1921 à 110 100 en 1943, sous l'effet conjugué du déclin de la mortalité et du retour forcé d'environ 30 000 migrants expulsés de Cuba, du Panama et d'Amérique centrale entre 1930 et 1934, auxquels s'ajoutent des paysans chassés des terres par la crise de l'industrie bananière[29].

La période 1900-1940 voit s'établir à Kingston deux communautés marchandes qui prennent une place croissante dans le commerce de détail de la ville. Des migrants chinois d'ethnie Hakka, originaires du Guangdong, s'y installent principalement comme épiciers, structurant leur activité sur des réseaux de parenté et des tontines de crédit rotatif héritées de Chine. En 1925, sur les 6 405 licences commerciales délivrées dans l'île, ils en détiennent 1 805[30]. Des commerçants syro-libanais, arrivés dans les mêmes décennies, occupent des niches similaires dans le commerce de gros et de détail. En 1942, le revenu hebdomadaire moyen des Sino-Jamaïcains s'élève à 34,83 shillings, contre 54 shillings pour les Syro-Libanais et 6,16 shillings pour les Afro-Jamaïcains[30]. Ces écarts témoignent du positionnement intermédiaire de ces deux communautés dans la hiérarchie socio-économique de la ville coloniale.

King Street, principale artère commerciale de Kingston, photographiée par H.S. Duperly (vers 1890). La rue structurait la ségrégation sociale de la ville coloniale.

En 1907, un séisme détruit la majeure partie des bâtiments du centre historique, au sud de la Parade. Une limite de hauteur de dix-huit mètres est alors imposée aux nouvelles constructions et fixe durablement le cadre du centre-ville.

La Première Guerre mondiale mobilise Kingston comme principal centre de recrutement et d'embarquement de la colonie. Dès , une première réunion de recrutement est organisée dans la ville. Le , le HMS Essex entre dans le port avec le vapeur allemand Bethania capturé et cinq cents réservistes à bord, déclenchant une large démonstration populaire[31]. Le , le premier contingent, composé de 722 hommes, embarque pour former le noyau du British West Indies Regiment[32]. Les neuf contingents successifs partent tous du port de Kingston. Au total, plus de dix mille Jamaïcains s'engagent volontairement pendant le conflit, aucun n'étant contraint par la loi de conscription votée en 1917[33].

L'Alpha Boys School, fondée en 1890 par les Sœurs de la Miséricorde, joue un rôle central dans la vie musicale de Kingston. Elle se dote en 1910 d'un orchestre de cuivres qui devient le principal vivier des musiciens des fanfares militaires et civiles de l'île[34]. En 1931, l'Edelweiss Amusement Company ouvre un théâtre en plein air de 8 000 places, première grande infrastructure de divertissement populaire de la ville[35].

En 1935, la sculptrice Edna Manley inaugure un mouvement nationaliste dans les arts visuels jamaïcains avec Negro Aroused, première œuvre d'art moderne acquise par souscription publique pour l'Institute of Jamaica[36]. En 1939, un groupe d'une quarantaine d'intellectuels qu'elle anime fait irruption à l'assemblée générale de l'Institute pour en contester le programme eurocentrique, dans un geste qui prolonge, dans le champ culturel, la ferveur nationaliste suscitée par les émeutes sociales de 1938[37].

Mouvement ouvrier, suffrage universel et violence partisane (1938–1962)

La crise sociale de 1938 constitue le tournant politique du XXe siècle pour Kingston. La grève des dockers du , consécutive aux émeutes de la Frome Estate (Westmoreland), paralyse la capitale. Des grévistes bloquent les tramways, renversent des véhicules, saccagent des commerces et affrontent la police derrière des barricades[38]. Le bilan de la répression s'élève à 46 morts et 429 blessés sur l'ensemble de l'île entre le 21 et le [39]. Les émeutes frappent également les minorités commerçantes de Kingston. Les biens et personnes des Juifs, des Syriens et des Chinois sont attaqués, et des travailleurs indiens employés sur les docks sont pris pour cible lorsqu'ils refusent de rejoindre le mouvement de grève[40]. Alexander Bustamante, qui s'interpose physiquement entre les grévistes et la police, fonde le Bustamante Industrial Trade Union (BITU) le . Norman Manley réunit le meeting inaugural du People's National Party (PNP) le [41]. Le se tient la première élection au suffrage universel, qui porte l'électorat à 663 069 inscrits et voit le Jamaica Labour Party (JLP) de Bustamante remporter 22 des 32 sièges[42].

La rivalité entre les deux formations dégénère rapidement en violence physique dans les quartiers populaires de l'ouest de Kingston. Les autorités coloniales refusent d'intervenir. En , le sous-secrétaire d'État aux Colonies oppose une fin de non-recevoir formelle à la demande de protection du PNP, indiquant que « l'intervention britannique dans les affaires jamaïcaines doit s'effacer progressivement »[43]. Après la bataille de Rose Town en , le parti crée ses propres groupes d'autodéfense, le Pioneer Group (basé à l'Edelweiss Park, 560 membres) puis le Group 69 (69 Matthews Lane, West Kingston)[44]. Ces formations constituent la matrice directe des réseaux armés qui structureront les communautés-garnisons après l'indépendance. La violence partisane est ainsi antérieure au clientélisme. Elle précède de plusieurs années la distribution de patronage étatique qui ne débute qu'après l'élection de 1944[45].

En , les accords de Destroyers for bases entre Londres et Washington accordent aux États-Unis des droits de stationnement naval en Jamaïque, faisant du port de Kingston un nœud logistique de la bataille de l'Atlantique et entraînant la construction d'infrastructures militaires au nord de la ville. Plusieurs milliers de Jamaïcains s'engagent par ailleurs volontairement dans la Royal Air Force et la marine marchande britannique, prolongeant la tradition d'engagement inaugurée lors du premier conflit mondial.

Le mouvement rastafari dans l'ouest de Kingston

Dans les années 1930, les bas-fonds de l'ouest de Kingston voient naître le mouvement rastafari. Sur le Dungle, vaste terrain vague de West Kingston, des résidents précaires s'imprègnent des doctrines de Marcus Garvey et débattent de la portée du couronnement d'Haïlé Sélassié en [46]. En , l'invasion italienne de l'Éthiopie provoque une intense mobilisation éthiopianiste dans la ville. Le , quelque 4 000 personnes se réunissent à la Liberty Hall de l'UNIA à Kingston, signent une pétition réclamant le droit de combattre aux côtés des Éthiopiens et acclament le règne d'Haïlé Sélassié comme accomplissement des prophéties bibliques[47]. Leonard Howell, le plus influent des premiers prédicateurs, s'installe à Kingston avant de fonder en 1940 la communauté de Pinnacle, près de Sligoville, avec environ 1 600 adeptes[48].

Dans les quartiers populaires de l'ouest de la ville, les tambours burru accompagnent les soirées festives des taudis et les cérémonies de réintégration des prisonniers libérés dans leurs communautés d'origine dès les années 1930[49]. Les dreadlocks font leur apparition à Kingston vers 1947[50].

En 1953, on recense douze groupes rastafaris à Kingston, aux effectifs variant de vingt à cent cinquante membres[51]. La dispersion de la communauté de Pinnacle par la police en 1954 accroît la visibilité du mouvement dans la ville[52], et la convention réunie en à Kingston Pen, adjacent au bidonville de Back-o-Wall, rassemble quelque trois mille personnes[53].

La misère urbaine constitue le terreau de cette ferveur nouvelle. La Commission royale de 1938 avait déjà signalé l'insalubrité des conditions de vie de l'ouest de Kingston[22], et l'ouragan de 1951 aggrave la crise du logement en ravageant Trench Town. En 1960, le chômage touche près de 20 % de la population active de Kingston, et 30 % supplémentaires travaillent moins de cinq jours par semaine[54] ; 119 000 personnes vivent alors dans des conditions de surpeuplement à West Kingston, chiffre qui s'élève à 164 000 en 1967[55].

Dans les années 1950, le romancier Roger Mais (1905-1955) documente les conditions de vie des yards de l'ouest de Kingston dans une trilogie — The Hills Were Joyful Together (1953), Brother Man (1954) et Black Lightning (1955)[56].

C'est dans ce contexte que se développe l'institution du « sound system ». Depuis le lancement de Radio Jamaica and Rediffusion (RJR) en , première station commerciale de l'île, des opérateurs indépendants organisent dans les quartiers populaires des soirées dansantes sur une musique enregistrée dominée par le rhythm and blues américain[57].

Au début des années 1970, Kingston offre un cas extrême de macrocéphalie urbaine. La ville concentre 70 % de la population des dix plus grandes agglomérations jamaïcaines et représente douze fois la taille de Montego Bay[58].

Garrison et violences urbaines (1962–2000)

L'indépendance de 1962 fait de Kingston la capitale de la Jamaïque indépendante. Sa population atteint 289 200 habitants en 1953 et 379 600 en 1960[28]. Le nouveau gouvernement identifie le logement comme priorité nationale, mais l'attribution des logements publics sert rapidement des fins électorales en fidélisant géographiquement des blocs d'électeurs[59].

La construction du quartier Tivoli Gardens en 1964, sur l'emplacement du bidonville de Back-o-Wall rasé par le gouvernement du Jamaica Labour Party, inaugure une ère de politisation systématique du logement social. Les attributions de logements s'effectuent sur la base de l'affiliation partisane, créant des enclaves électorales homogènes que le politologue Carl Stone qualifie de garrison communities (communautés-garnisons)[60]. Le processus se poursuit dans les années 1970 avec la construction d'Arnett Gardens sous le gouvernement du People's National Party.

En , le gouvernement de Hugh Shearer refuse l'entrée du territoire à l'historien Walter Rodney, professeur à l'Université des Indes occidentales, à son retour du Congrès des écrivains noirs de Montréal. Cette décision déclenche deux jours d'émeutes à Kingston. Des étudiants et des travailleurs des quartiers populaires brûlent des véhicules et saccagent des commerces du centre-ville, révélant la jonction naissante entre contestation panafricaine et violence urbaine.

Entre 1976 et 1982, des affrontements entre communautés politiquement opposées de West Kingston détruisent des rues entières, laissant une vaste zone non reconstruite connue sous le nom de « No Man's Land »[61]. La population de certains quartiers s'effondre[62].

À partir des années 1980, le déclin du clientélisme partisan et l'essor du trafic international de drogues transforment la nature des garnisons. Leurs chefs, les Dons, acquièrent une autonomie croissante vis-à-vis des partis politiques et étendent leur contrôle informel sur la vie sociale et économique de leurs quartiers[63]. Les années 1970 voient également l'émigration massive de la communauté sino-jamaïcaine vers Miami, New York et Toronto, laissant le Chinatown de la ville en grande partie abandonné[64].

En 1995, les anciens domiciles de Bob Marley aux 6, 8 et 10 Lower First Street, Trench Town, sont transformés en Culture Yard, projet associatif géré par les résidents du quartier, inauguré officiellement en . Cette initiative reconvertit un espace longtemps marqué par la violence politique en lieu de mémoire musicale et de développement communautaire[65].

Notes et références

Sources

Voir aussi

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