Histoire des nombres complexes
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L'histoire des nombres complexes commence vers le milieu du XVIe siècle avec une première apparition en 1545, dans l'œuvre de Cardan, d'une expression contenant la racine carrée d'un nombre négatif, nombre qu'il appelle sophistiqué. C'est Raphaël Bombelli qui met en place les règles de calcul sur ces quantités que l'on appelle alors impossibles avant de leur donner le nom d'imaginaires.
Durant trois siècles, ces nombres sont regardés avec méfiance, n'en étant pas vraiment mais permettant des raccourcis intéressants tant en algèbre que dans la toute nouvelle branche du calcul infinitésimal. Les mathématiciens du XVIIIe siècle tentent avec audace de généraliser les fonctions de la variable réelle à la variable imaginaire, tantôt avec succès, comme pour l'exponentielle complexe, tantôt avec plus d'aléas, comme pour la fonction racine n-ième ou la fonction logarithme complexe.
Durant la première moitié du XIXe siècle se succèdent les tentatives de légitimation des nombres complexes comme représentation du plan, ensemble de polynômes ou structure algébrique définie sur des couples de réels. Cependant leur utilité dans tous les domaines de l'algèbre et l'analyse et l'utilisation qu'en font les physiciens, tant en optique que dans le domaine de l'électricité, en avaient déjà fait des outils essentiels des sciences mathématiques et physiques.

Les nombres complexes sont nés de confrontations avec des opérations impossibles comme les racines carrées de nombres négatifs. Un des premiers mathématiciens à en imaginer l'existence[note 1] est Cardan en 1545 dans son Artis magnae sive regulis algebraicus[1] à l'occasion de la résolution de l'équation
dont il donne les solutions sous la forme suivante :
que l'on peut lire comme
et fait observer que le produit de ces deux nombres donne bien 40 tout en reconnaissant que l'équation est, en toute théorie, impossible à résoudre. Il demande au lecteur de faire preuve d'imagination et appelle ces nombres des quantités sophistiquées. Selon Remmert[2], on ne sait pas si Cardan, en inventant cette écriture, songe particulièrement à résoudre l'équation de degré trois. Mais cet outil va vite s'y révéler très utile. En effet, les formules de Cardan dans la résolution de l'équation
consistent à faire la somme des racines cubiques des deux solutions de l'équation du second degré
Cela nécessite que le discriminant de cette seconde équation soit positif. Or, justement dans le cas où l'équation initiale du troisième degré possède trois solutions réelles, ce discriminant est négatif. Ce qui conduit à la situation paradoxale suivante : quand il y a pléthore de racines, la méthode de Cardan ne peut pas s'appliquer, à moins d'accepter de quitter temporairement le domaine du possible et de travailler sur des nombres imaginaires utilisant des racines carrées de nombres négatifs.
La première formalisation avec règles de calcul sur ces quantités est l'œuvre de Raphaël Bombelli en 1572 dans son Algebra. C'est, selon Dominique Flament, le créateur indiscutable de la théorie des nombres imaginaires[3]. À côté des signes + et – qu'il appelle piu et meno, il invente deux autres signes, sortes d'opérateurs[4] qui symbolisent l'ajout ou le retrait d'une racine d'un nombre négatif : piu di meno et meno di meno. Ainsi l'expression que l'on note aujourd'hui 2 + i √121 est notée par Bombelli 2 piu di meno R.q. 121. Il évite ainsi la notation troublante que serait √–121. Il définit alors une règle des signes sur le produit de deux quelconques de ces quatre signes. Ainsi, par exemple, meno via meno fà piu (– par – donne +), piu di meno via meno fà meno di meno (+i par – donne –i) et piu di meno via piu di meno fa meno (+i par +i donne –). Il qualifie les quantités qu'il manipule de plus sophistiquées que réelles[5] mais les utilise pour résoudre l'équation du troisième degré
ce qui l'oblige à trouver les racines cubiques des quantités
C'est ainsi qu'il présente sans expliquer sa méthode 2 ± i comme racine cubique de 2 ± 11 i. Selon Study, Bombelli aurait trouvé ce résultat par tâtonnements sans mettre au point de méthode générale[6].

Malgré le travail de ces deux précurseurs, à la fin du XVIe siècle, ces quantités sophistiquées restent boudées par certains mathématiciens. Ainsi François Viète et Thomas Harriot refusent toute existence aux quantités tant négatives qu'imaginaires[7] et c'est en utilisant la trisection de l'angle que Viète résout l'équation de degré 3[7]. Simon Stevin, quant à lui, les juge inutiles[8].
Cependant la découverte de ces quantités semble lever l'obstacle des résolutions impossibles des équations de degré deux et de degré quatre. La question naturelle qui se pose est alors : peut-on, à condition d'accepter d'écrire des racines carrées de nombres négatifs, obtenir toujours n racines à un polynôme de degré n ? C'est la recherche d'une preuve du théorème fondamental de l'algèbre qui va durer deux siècles. Énoncé par Peter Rothe en 1608, par René Descartes et Albert Girard en 1627 et 1629, il est l'objet d'une démonstration qui semble aboutie chez Jean Le Rond d'Alembert en 1746 ; il ne sera démontré par Carl Friedrich Gauss de manière rigoureuse qu'en 1799[9].
Dans son Invention nouvelle, Girard utilise sans état d'âme ces quantités qu'il appelle solutions enveloppées[note 2] pour résoudre l'équation x4 = 4 x + 3 et, à la question « À quoi servent-elles ? », il répond qu'elles permettent de montrer la véracité de la règle (un polynôme de degré 4 possède exactement 4 racines)[10]. Quant à Descartes, s'il n'apporte pas de contribution significative à cette nouvelle théorie qu'il n'accepte qu'avec réticence[11], il joue un rôle marquant par sa notoriété : en les citant dans ses écrits, il leur confère un statut officiel à tel point que le qualificatif d’imaginaire dont il les baptise dès 1637 devient leur nom officiel jusqu'en 1831. Cependant, cet adjectif rend bien compte du statut de ces nombres au milieu du XVIIe siècle : ils sont, certes, utiles mais on s'en méfie car on ne leur accorde aucune réalité[12].
Calculs sur les nombres complexes
Un siècle après leur naissance, les quantités imaginaires commencent à être utilisées par de nombreux mathématiciens. On cherche alors à spécifier leurs règles de calcul et à en isoler la partie réelle. À cette époque encore, un nombre imaginaire se note a ± √–b sans que soit privilégié √–1[13] et la notation rigoureuse de Bombelli n'a pas résisté à la mise en place de la notation symbolique de Viète et Descartes. Sous cette forme, les additions et les multiplications sont simples, les produits et quotients aussi quoique la présence d'une racine carrée négative puisse entraîner certaines erreurs : ainsi voit-on encore, sous la plume d'Euler en 1768[14] la règle suivante : √–1√–4 = √4 alors que la notation de Bombelli piu di meno R.q. 1 via piu di meno R.q.4 aurait donné meno R.q.4[note 3].
La difficulté se présente dans l'extraction de la racine n-ième d'un nombre complexe. Cette opération est nécessaire, par exemple pour exhiber les solutions réelles d'une équation de degré 3. Or il se trouve qu'effectivement, il n'est pas possible, en général, d'exprimer les racines d'un polynôme de degré trois en utilisant des radicaux réels[15] et que le passage par une trisection d'angle se révèle souvent utile. Gottfried Wilhelm Leibniz se méfie beaucoup de ces « monstres du monde des idées »[note 4] et cherche à les faire disparaître dans des expressions comme n√a+ib + n√a–ib en utilisant sa formule du binôme dès 1675[16]. Son idée est reprise et développée en 1738 par François Nicole[17], qui donne ainsi la formule suivante[18] :
À cette époque, on ne se préoccupe pas de la convergence des séries proposées et on généralise les formules vues sur des quantités réelles selon le principe de permanence[19].
La démarche suivie par Abraham de Moivre en 1706 est autre : il établit un lien entre l'extraction d'une racine n-ième et la division d'un arc en n parties égales[16], publie en 1730 la formule
et affirme, dès 1738, que n√a+ib possède n valeurs distinctes, s'appuyant sur les n valeurs de n√cos(B) + i sin(B) obtenues sous la forme cos(B/n+kC/n) + i sin(B/n+kC/n) où C est une circonférence complète[20]. Il met également en pratique cette technique pour résoudre[21] l'équation de degré 5 : 5y–20y3+6y5 = 61⁄64.
Le cas de l'exponentielle d'un complexe se révèle moins problématique. Euler, en 1740, par calcul de limite, établit que :
Fort des résultats établis sur les puissances des expressions cos(B)+ i sin(B), Euler écrit que
Pour n très grand, cos(x/n) est équivalent à 1 et sin(x/n) est équivalent à x/n ; il en déduit donc que
Or, on sait que l'exponentielle de y est définie comme donc
puis en 1748, énonce sa formule :
Dans la foulée, il exprime ce que vaudrait l'exponentielle d'un nombre complexe, le sinus, le cosinus et la tangente d'un complexe ainsi que leurs fonctions réciproques[23].

Le cas du logarithme d'un nombre complexe va occuper les mathématiciens Jean Ier Bernoulli, Leibniz, Euler et d'Alembert pendant près d'un demi-siècle[24]. En 1702, Bernoulli et Leibniz décomposent les fonctions rationnelles en éléments simples et les intègrent grâce à la fonction logarithme[25]. Ainsi, pour x > 1,
La tentation est grande de généraliser le processus à des dénominateurs dont les racines sont complexes[25] :
Encore faut-il savoir ce que peut valoir ln(a+ib). En 1714, Roger Cotes établit l'égalité[26] :
mais ces expressions, utilisées sans précaution selon le principe de permanence[19], produisent rapidement des incohérences, en particulier sur la définition de ln(–1), que Bernoulli s'obstine à vouloir nul malgré les remarques de Leibniz lui faisant remarquer que, ln(i) valant i π/2, ln(i2) devrait valoir i π. Cette controverse est résolue par Euler, en 1749, dans un texte célèbre, De la controverse entre Mrs Leibniz et Bernoulli sur les logarithmes des nombres négatifs et imaginaires[27] : il existe une infinité de valeurs possibles pour le logarithme d'un nombre complexe, toutes différant de ikC où C est une circonférence complète. Seuls les réels positifs possèdent un de leurs logarithmes réel et celui-ci correspond au logarithme classique. La formule générale est plus précisément :
où θ correspond à tout angle dont le cosinus vaut et le sinus .
Cette définition lui permet de compléter la liste des calculs sur les nombres complexes par la puissance complexe d'un nombre complexe, expression multiforme comme l'est le logarithme d'un complexe :
Ainsi précise-t-il que les valeurs de (cos x + i sin x)n i sont toujours réelles pour x réel et valent e–nx+2kπn. Il précise une des valeurs de i i :
En 1777, Euler s'affranchit de la dernière notation ambiguë en remplaçant √–1 par la lettre i[28]. Euler pense ainsi avoir fait le tour de toutes les fonctions applicables à la variable complexe et avoir prouvé que le résultat de tout calcul sur des complexes à l'aide de fonctions connues à l'époque peut s'écrire sous forme a + ib, normalisant ainsi l'écriture de ceux-ci[29]. Il pense également avoir démontré le théorème fondamental de l'algèbre en prenant pour acquis deux résultats[30] : un polynôme de degré impair possède toujours une racine réelle[note 6] et toute racine d'un polynôme s'exprime à l'aide de radicaux à partir des coefficients du polynôme[note 7].






