Irrédentisme argentin
From Wikipedia, the free encyclopedia

L'irrédentisme argentin est une doctrine géopolitique et un courant de pensée selon lequel l'Argentine aurait été lésée par d'importantes amputations territoriales consécutives aux processus d'indépendance du début du XIXᵉ siècle. Ses partisans estiment que la nation se doit de recouvrer la plénitude de ces territoires dévolus aux États limitrophes, aspirant ainsi à reformer la « Grande Argentine », entité coïncidant spatialement avec les anciennes limites de la vice-royauté du Río de la Plata. Cette idéologie, née dans les cercles nationalistes, connut un essor notable durant les dernières décennies du XIXᵉ siècle. Son influence culmina durant la période charnière des années 1940-1950, érigeant la question territoriale en un pilier central du discours patriotique. Ces revendications ont depuis été abandonnées, à l'exception notable des archipels australes — comprenant les îles Malouines (Falkland), la Géorgie du Sud-et-les îles Sandwich du Sud.
On le désigne également sous les appellations de « nationalisme nostalgique » et de « nationalisme territorial » – néologisme forgé par l’ancien diplomate argentin Carlos Escudé. Cette terminologie vise à souligner sa singularité : à la différence d’autres expressions du nationalisme, celui-ci ne fonde pas sa légitimité sur des critères raciaux, linguistiques ou culturels, mais s’ancre principalement dans une interprétation de la géographie et une lecture particulariste de l’histoire.
Vicente Gregorio Quesada (1830-1913)
Le territoire correspondant à l’actuelle République argentine fut jadis intégré à une possession de la Couronne d’Espagne, la vice-royauté du Río de la Plata, dont le siège administratif était établi à Buenos Aires. À la suite des guerres d’indépendance hispano-américaines, cette entité coloniale se désagrégea, donnant naissance à plusieurs États souverains : l’Argentine, la Bolivie, le Chili, le Paraguay, le Pérou et l’Uruguay. Les premiers dirigeants de la nation argentine — à l’instar de Juan Manuel de Rosas, Juan Bautista Alberdi, Bartolomé Mitre ou encore Domingo Faustino Sarmiento — considérèrent séparément l’éventualité d’une réunification de ces territoires, mais la tinrent pour chimérique et irréaliste. Mitre, en particulier, y vit une velléité juvénile sans consistance. Toutefois, cette idée ressurgit dans les dernières décennies du XIXᵉ siècle au sein de certains cénacles intellectuels et milieux militaires, où elle gagna progressivement en audience sous l’impulsion d’une poignée de théoriciens nationalistes.

Vicente Quesada (ou Vicente Gregorio Quesada) fut un jurisconsulte, diplomate et homme politique argentin. Il occupa diverses charges éminentes au sein des gouvernements de son pays, notamment celles de ministre de l’Intérieur, de directeur de la Bibliothèque nationale et d’ambassadeur plénipotentiaire en Espagne. Lors de la guerre du Pacifique (1879-1884), il sollicita à maintes reprises le président Nicolás Avellaneda d’apporter son soutien aux nations péruvienne et bolivienne. Le chef de l’État, attaché à une stricte neutralité, rejeta catégoriquement ces propositions. Il lui préféra la voie diplomatique, qui aboutit à la signature du traité frontalier de 1881 avec le Chili. Quesada qualifia cet accord de « défaite déplorable » et dénonça une « concession territoriale inadmissible ». Polygraphe prolifique, il consacra une part substantielle de ses écrits à l’histoire de la Patagonie, plaidant avec vigueur pour sa revendication intégrale par l’Argentine. Il dirigea, assisté de son fils Ernesto Quesada, La Nueva Revista de Buenos Aires, publication périodique où il diffusa ses conceptions nationalistes. Il est également l’auteur d’un ouvrage relatif au différend des Malouines, intitulé El archipiélago de Malvinas o Islas Falklands - conflictos internacionales.
Quesada envisageait la vice-royauté du Río de la Plata comme la matrice où eût dû s'élaborer la Grande Argentine. Il imputa sa dissolution aux conjurations étrangères et aux « principes libéraux » dissolvants. Par ailleurs, il nourrissait de vives appréhensions quant à l'immigration européenne, pressentant qu'elle engendrerait un progrès acquis au prix de l'effacement des mœurs gauchos et de la culture vernaculaire. Sa pensée, accueillie avec faveur dans certains cercles intellectuels et politiques, exerça une influence notable sur plusieurs générations d'historiens et d'hommes d'État. Le chercheur Cavalieri avance l'hypothèse que Quesada put être influencé par le pangermanisme par l'entremise de son fils Ernesto, lequel, ayant étudié à Leipzig et Berlin, s'était lié à des intellectuels allemands de droite.

Ernesto Angel Quesada (1858-1934)
Ernesto Quesada, fils de Vicente G. Quesada, est tenu pour le fondateur du révisionnisme historique argentin, courant nationaliste de l’historiographie qui réévalue la gouvernance de Juan Manuel de Rosas, le présentant comme un défenseur de la souveraineté nationale face aux ingérences étrangères. Universitaire réputé, il a publié de nombreux ouvrages et articles de presse prolongeant la pensée paternelle, bien que sur un ton notablement plus combatif. Il milita assidûment en faveur d’une alliance avec la Bolivie et d’un conflit armé contre le Chili, lequel représentait, selon ses écrits, une menace pour l’Argentine en raison de l’influence bénéfique des instructeurs allemands sur le développement de son armée. Ses travaux contribuèrent à ancrer l’idée d’une perte de vastes territoires méridionaux et alimentèrent l’émergence d’un sentiment antichilien. Il se montra farouchement opposé à l’immigration européenne en Argentine et professa des conceptions antisémites. Il noua par la suite une collaboration avec l’intellectuel allemand d’extrême droite Oswald Spengler, œuvrant à la diffusion de ses idées dans son pays.
Par ses écrits et ses articles de presse, Ernesto Quesada œuvra à la promotion d’un enseignement nationaliste au sein des établissements scolaires argentins. Il estimait que cette orientation pédagogique serait propre à inculquer des sentiments patriotiques aux enfants d’immigrants récemment installés dans le pays. Ses conceptions idéologiques rencontrèrent une faveur manifeste auprès des cercles nationalistes de l’époque.
José Juan Biedma (1864-1933)
Biedma, vétéran de la Conquête du Désert, occupa par la suite la chaire d’histoire au Collège militaire de la nation et à l’Escuela Naval Militar. Il enseigna également à l’École normale de Buenos Aires et siégea au sein de l’Institut géographique argentin. Entre 1900 et 1903, le ministère de l’Instruction publique lui confia une mission consistant à réviser et à amender les programmes et manuels scolaires, dans le dessein d’inculquer à la jeunesse une sensibilité nationaliste. Il adhérait avec ferveur au concept de « Grande Argentine », théorisé par Quesada, lequel envisageait la restauration des territoires considérés comme disjoints au cours du XIXe siècle. Il mit à profit sa position dans le monde de l’éducation pour propager ses vues nationalistes et soutenir les revendications territoriales de la nation. Il composa plusieurs ouvrages historiques à destination des écoliers, tels que l’Atlas historique de la République argentine, et fit don d’une partie de sa fortune à la Marine de guerre, contribuant ainsi à l’acquisition de nouvelles unités de combat. Ledit atlas présentait une série de cartes figurant une Argentine aux dimensions bien plus vastes, incluant un accès à l’océan Pacifique par le sud, la souveraineté sur l’intégralité de la Terre de Feu, le détroit de Magellan et les îles Malouines.
Joaquín Victor González (1863-1923)
Joaquín González était un jurisconsulte et historien argentin. Il occupa la charge de ministre de l’Intérieur durant le second gouvernement de Julio Argentino Roca. Dans son ouvrage Le Procès du siècle, ou Cent ans d’histoire argentine (1910), il formula une critique acerbe de la diplomatie et de la politique étrangère de son pays. Selon son analyse, couvrant la période de 1810 à 1910, l’Argentine n’aurait essuyé que des revers sur la scène internationale. Il avança la thèse que des nations telles que le Chili, le Pérou et l’Uruguay devaient leur indépendance à l’Argentine, qualifiant leur émancipation du joug colonial d’« erreur » ayant entraîné l’amputation de territoires argentins au profit de ces nouvelles entités politiques — citant notamment la cession du détroit de Magellan au Chili. Par ailleurs, bien qu’il approuvât l’expansion argentine en Patagonie, il la considérait comme une « victoire mutilée », l’unité territoriale de l’ancienne Vice-royauté du Río de la Plata n’étant pas, à ses yeux, intégralement restaurée.
Gonzalez figura parmi les premiers hommes politiques argentins à préconiser l’inscription de contenus qualifiés de « patriotiques » dans les cursus scolaires, en particulier ceux relatifs aux amputations territoriales subies par la nation. Il impulsa une politique éducative destinée à inculquer à la jeunesse une « représentation intégrale du patrimoine territorial national ». Cette orientation fut ultérieurement institutionnalisée sous l’égide de José María Ramos Mejía.
À compter de 1910, Ramos Mejía instaura d’importantes réformes au sein du système éducatif argentin, constituant le socle de son « Programme d’éducation patriotique ». Cette politique visait à inculquer des enseignements et conceptions nationalistes, dans le dessein d’intégrer les nouveaux immigrants et leur progéniture à la nation. Pour corollaire, ces modifications contribuèrent à la dissémination des thèses de Quesada relatives à la « Grande Argentine », persuadant une génération entière que le pays avait subi d’importantes amputations territoriales au cours du premier quart du XIXe siècle.
Critiques
Les conceptions du nationalisme territorial ont fait l’objet de critiques de la part de certains universitaires contemporains, lesquels estiment que cette mouvance intellectuelle a nui aux relations diplomatiques de l’Argentine avec les nations limitrophes, accentué son isolement vis-à-vis du système économique international et encouragé l’émergence de comportements intolérants et d’idéologies extrémistes au sein de sa société. En outre, ces détracteurs soulignent que l’État argentin n’a, dans les faits, jamais exercé de souveraineté effective sur les territoires qu’il revendique, invalidant ainsi toute notion de perte territoriale. L’irrédentisme argentin rencontre par ailleurs une défaveur notable au sein des populations concernées. Lors du référendum organisé en 2013 sur la souveraineté des îles Malouines, les habitants se prononcèrent massivement — à 99,8 % — en faveur du maintien de leur statut de territoire britannique d’outre-mer, rejetant ainsi toute intégration à la République argentine[1].
Voir aussi
- Dissolution de la vice-royauté du Río de la Plata
- Guerre d'indépendance argentine