Kandake of the Sudanese Revolution

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Artiste
Date
8 avril 2019
Technique
Huawei Mate 10, caméra arrière, technique HDR
Kandake of the Sudanese Revolution
Artiste
Date
8 avril 2019
Type
Technique
Huawei Mate 10, caméra arrière, technique HDR
Localisation
Image externe
Lien vers la photographie Kandake of the Sudanese Revolution.
Une femme soudanaise vêtue d'un toub blanc est debout sur un véhicule, le doigt levé, et s'adresse à la foule qui la regarde et la prend en photographie.
Pour des questions de droit d'auteur, sa reproduction n'est pas autorisée sur Wikipédia.

Kandake of the Sudanese Revolution (litt. Candace de la Révolution soudanaise) est une photographie représentant Alaa Salah, une étudiante de 22 ans, debout sur le toit d'une voiture, vêtue de blanc et d'or, et menant une foule de manifestants scandant des slogans lors des manifestations antigouvernementales soudanaises du .

La photographie, prise par la militante Lana Haroun à l'aide d'un smartphone, a attiré l'attention des médias du monde entier et est devenue virale dans les jours qui ont suivi. Elle a été décrite par plusieurs médias comme « iconique », représentative du rôle crucial des femmes dans la révolution soudanaise de 2018-2019, qui a mené à la chute du président Omar el-Bechir après 30 ans de pouvoir autoritaire.

Le terme Kandake, qui désigne les reines mères de l'ancienne Nubie (les Candaces), est utilisé ici pour rendre hommage au leadership et à la détermination des femmes soudanaises qui ont joué un rôle central dans le mouvement révolutionnaire. Constituant une forte majorité des manifestants, elles ont été en première ligne des manifestations, souvent au péril de leur vie, pour dénoncer les abus du régime, demander des réformes et revendiquer l'égalité des droits. Elles ont bravé non seulement la répression du régime, mais aussi des normes sociales strictes qui limitent traditionnellement le rôle des femmes dans la société soudanaise.

Une des figures emblématiques de cette révolution est Alaa Salah, la jeune femme devenue célèbre par cette photographie prise lorsqu'elle était debout sur une voiture, vêtue d'une robe blanche traditionnelle, chantant des slogans révolutionnaires. Elle fait aujourd'hui face aux défis persistants auxquels ces femmes sont confrontées dans la période post-révolutionnaire. Malgré leur rôle crucial dans la chute d'el-Bechir, elles continuent de lutter pour obtenir une représentation politique équitable et pour s'assurer que les réformes promises ne les excluent pas.

Révolution soudanaise 2018-2019

Visage du chef d'État soudanais Omar el-Bechir peint en noir, au pochoir sur un mur
Pochoir contre le président Omar el-Bechir à Khartoum. Le portrait stylisé du chef d'État surmonte l'inscription « Dégage ! ».

À partir de et l'annonce du triplement du prix du pain dans un pays déjà en crise[1], une série de manifestations contre le président Omar el-Bechir est organisée pour exiger des réformes économiques, la démission du président et l'instauration de la démocratie[2],[3]. L'état d'urgence est déclaré en à la suite des manifestations. Cependant, elles continuent et les plus importantes d'entre elles se tiennent les et [4],[5],[6].

Le , l'Association des professionnels soudanais appelle à une marche vers le quartier général militaire de Khartoum, la capitale du pays[7],[8]. Des centaines de milliers de personnes manifestent et convergent vers le quartier général, où les services de sécurité et l'armée semblent divisées dans leurs allégeances. Certaines forces de sécurité tentent d'attaquer les manifestants, tandis que l'armée prend le parti des manifestants et tire sur les forces de sécurité[9],[4],[5],[6].

Le dimanche suivant, les médias sociaux sont bloqués et l'électricité est coupée au Soudan alors que les manifestants entament un sit-in au quartier général militaire de Khartoum, qui dure jusqu'au massacre de Khartoum le [10].

Par ailleurs, il existe au Soudan une profonde crise du traitement des femmes et de leur représentativité dans les institutions soudanaises. Les droits des femmes sont mis à mal depuis l'instauration de la charia en 1989, et les femmes sont abondamment fouettées pour le seul fait d'avoir un voile mal ajusté ou de porter un pantalon[a], ou bien de se montrer en public avec un homme[3],[11]. Alors que les femmes sont majoritaires dans les manifestations, les policiers les brutalisent et les menacent de viol. Elles prennent l'habitude de filmer ces actes pour diffuser leurs exactions sur les réseaux sociaux. À l'université, les jeunes femmes représentent plus des trois quarts des étudiants, mais leur accès à des postes qualifiés est plus compliqué que pour les jeunes hommes[3],[12].

Le sit-in

Image vectorielle en couleurs. Dans une image satellite de la ville de Khartoum, une surface blanche permet de localiser le sit-in dans le centre-ville. L'université de Khartoum se trouve dans la zone du sit-in, tandis que les bureaux présidentiels, à l'ouest, et le siège des forces armées, au sud-est, se trouvent proches de la zone, à l'extérieur.
Localisation du sit-in dans Khartoum.

Massivement jeune et provenant de tout le pays, la population présente sur le sit-in est aussi composée de travailleurs, de leaders de l'Association des professionnels soudanais et des Forces de la liberté et du changement, de chercheurs d'université, de représentants de groupes politiques ainsi que d'associations féministes[13]. Les échanges et débats sont nombreux et les différents milieux sociaux se rejoignent dans une forme d'« intellectualisme organique », à l'esprit critique aiguisé et construit sur leur propre expérience de terrain. Ils fréquentent les mêmes lieux de mixité culturelle  notamment une librairie, centrale dans ce rapprochement[14] , ce qui aboutit à une ouverture dans la société mais aussi vers l'extérieur : s'adaptant à la réalité soudanaise, les différentes formes d'expression culturelle créent le ciment d'un nouveau Soudan, traduit par un mot d'ordre très consensuel : « Madaniya ! » (gouvernement civil)[15].

Ce rassemblement, qui marque un tournant dans la révolution ayant renversé le régime totalitaire, s'est organisé comme un État miniature, avec des comités tenant lieu d'organes ou d'instances régissant sa république[16]. Les valeurs de la révolution se retrouvent dans un autre slogan : « Huria salam wa adala » (Liberté, paix et justice), qui rapproche les différentes catégories socio-culturelles et les nombreux groupes ethniques[b], d'ordinaire difficiles à gérer dans le pays[18].

Au sein du sit-in, les artistes sont au cœur des échanges entre les groupes présents ou sur les réseaux sociaux. Usant de nombreux moyens d'expression tels que des concerts, des fresques, des happenings, des pièces de théâtre engagées, des installations, des ateliers créatifs, etc., ils contribuent à la libération et au bouillonnement de l'expression de la population dans un esprit festif et convivial. Cela traduit l'importance de l'art et la culture dans la société soudanaise, qui se fait le ciment du rapprochement des générations, des ethnies et des catégories socio-culturelles[19]. En effet, depuis le coup d'État de 1989, le gouvernement islamiste applique une politique obscurantiste et, tandis que l'art et la culture sont progressivement effacés, les jeunes artistes « rêvent que tout le pays voie fleurir une liberté d'expression sans aucune censure »[20].

Prise de la photographie par Lana Haroun

Dans la matinée du , l'armée et les services secrets s'affrontent au quartier général, faisant 6 morts, 57 blessés et 2 500 arrestations à Khartoum au cours du week-end[21]. La police reçoit pour instruction de ne pas intervenir[22]. « Chaque jour, j'étais là pour prendre des photos », se souvient Lana Haroun. « J'avais l'impression de faire face à l'Histoire »[23].

Le même jour, Lana Haroun prend quatre photos, à l'aide de son smartphone (Huawei Mate 10, caméra arrière, technique HDR[24]), d'une femme alors inconnue, Alaa Salah, debout sur le toit d'une voiture, qui parle et chante avec d'autres femmes autour d'elle lors du sit-in près de l'état-major de l'armée et du palais présidentiel[25]. Elle est vêtue d'un toub blanc qui enveloppe son corps et l'arrière de sa tête, laissant apparaître son visage, sa main gauche posée sur son abdomen et un bras levé le doigt en l'air. Elle porte de grandes boucles d'oreilles rondes et dorées. Elle a toute l'attention de la foule, qui lève les mains ou la prend en photographie. Au moment où la photo est prise, elle scande :

[La femme] Ils nous brûlent au nom de la religion !
[La foule] Révolution !
Ils nous tuent au nom de la religion !
Révolution !
Ils nous emprisonnent au nom de la religion !
Révolution !
Mais la religion n'a pas à être accusée !
Révolution ! Révolution !
La balle ne tue pas, ce qui tue, c'est le silence du peuple[26].

Elle ajoute à plusieurs reprises « Ma bien-aimée est une Kandaka »[26].

Haroun partage l'image en ligne. La photographie ainsi que la vidéo de la scène deviennent rapidement virales, atteignant plus de 50 000 « j'aime » en quelques heures[23],[27],[3],[28].

Analyse et accueil

Références et iconographie

Accompagnée de la foule, Alaa Salah reprend le poème Thawra Révolution »), du poète soudanais Azhari Mohamed Ali[29], dont le texte original est :

Ils nous ont brûlés au nom de la religion.
Révolution
Ils nous ont tués au nom de la religion.
Révolution
Ils nous ont emprisonnés au nom de la religion.
Révolution
Mais la religion n'est pas à blâmer.
Révolution
Mais l'islam est innocent. L'islam nous dit de nous exprimer et de lutter contre les tyrans.
La balle ne tue pas. Ce qui tue, c'est le silence du peuple.

Ce dernier vers est un slogan bien connu, déjà scandé par les manifestants lors des manifestations soudanaises de 2018 et avant cela lors des manifestations soudanaises de 2011 à 2013[30].

À travers son avant-dernier vers, le choix de la chanson est aussi interprété comme une critique ouverte de la politique du régime d'Omar el-Bechir, qui consiste à se réfugier derrière la loi islamique pour instaurer des lois d'« ordre public » arbitraires visant à contrôler le peuple et notamment à criminaliser les femmes à travers sa police des mœurs[11],[28]. Après trente ans de dictature militaire et de charia intégrée dans la constitution, les révolutionnaires rejettent en effet « massivement l'instrumentalisation de la religion à des fins politiques »[31].

« Ma bien-aimée est une Kandaka », phrase qui veut dire « ma grand-mère est une grande et puissante reine », fait référence à Kandaka (en arabe : كنداكة), dérivé de candace, un titre qui désigne les reines mères nubiennes qui ont protégé le royaume de Koush[32], et plus particulièrement sa capitale, Méroé, des invasions étrangères, notamment d'Alexandre le Grand, dans l'antiquité. Cette identification met en avant le rôle des femmes dans la Révolution soudanaise[26],[27].

La pose que prend Alaa Salah est interprétée par certains comme « une énième variation sur La Liberté guidant le peuple » ou sur la statue de la Liberté[33],[34], tandis que d'autres mettent en avant son charisme naturel[26]. L'image est, quoi qu'il en soit, considérée comme un symbole de la fierté du peuple soudanais pour sa culture et son identité[35]. Selon Nesrine Malik du Guardian, l'image reflète l'énergie et la détermination du peuple soudanais alors qu'il appelle au changement politique et à la justice sociale[36]. Les commentateurs qualifient sa pose d'« image de la révolution »[33].

Sur son compte Twitter, Alaa Salah souligne que : « la lutte pour que le Soudan soit démocratique et prospère continue » puis s'explique : « Je voulais monter sur la voiture et m'adresser aux gens […] et m'exprimer contre le racisme et le tribalisme sous toutes ses formes qui touchent tout le monde dans tous les horizons. […] Je voulais parler au nom de la jeunesse et dire publiquement que le Soudan est pour tout le monde »[27].

L'image est devenue connue sous le nom de Kandake of the Sudanese Revolution[37],[38],[39]  litt. Candace de la révolution soudanaise  (également connue sous le nom de Woman in White[40],[41],[42]  litt. Femme en blanc  et Lady Liberty[25],[43],[44]  litt. Dame Liberté ). Largement partagée sur les réseaux sociaux, elle a attiré l'attention des médias internationaux[41],[45],[34]. Selon Lana Haroun, qui a pris la photographie, les événements qui se déroulent au Soudan manquent d'attention mondiale, mais après que la diffusion de son image prend de l'ampleur, il semble qu'il y ait un changement soudain dans l'attention du monde entier[23].

Selon une liste établie par The Guardian en 2022, la photographie emblématique d'Alaa Salah figure parmi les 48 photographies de manifestations « qui ont changé le monde »[23]. La symbolique de la photo a également inspiré de nombreux artistes soudanais[39].

Symbolique des Candaces et du rôle des femmes dans la Révolution

Photographie en couleur d'une femme, au milieu d'une foule, la nuit. Elle porte un petit drapeau du Soudan sur le nez, et lève l'index et le majeur de chacune de ses mains.
Femme soudanaise réclamant la destitution d'el-Bechir lors d'une manifestation en avril 2019.

La robe blanche de Salah, un toub soudanais traditionnel, ressemble à la robe des femmes soudanaises qui manifestaient contre les dictatures précédentes[c], ainsi qu'à celle des étudiantes manifestantes qui étaient appelés « Kandake » en hommage aux anciennes candaces nubiennes[33]. La robe de coton est l'habit porté par les travailleuses au Soudan et ses boucles d'oreilles dorées, appelées fedaya, sont une tenue de mariage féminine traditionnelle[33],[3]. Le choix de ces bijoux ostensiblement affichés est délibéré : il renforce la place des femmes dans la révolte soudanaise[26].

Salah est invitée au Sommet des femmes africaines qui se tient quelques semaines plus tard au Maroc : en s'exprimant au nom des révolutionnaires soudanais, elle explique sa démarche et la référence aux Candaces :

« J'appelle à la paix et je rappelle que les manifestations et la révolution soudanaise ont été pacifiques. Mon peuple, entier, porte la paix dans son cœur et je ne suis qu’une femme parmi des milliers d’autres. Nous, les femmes soudanaises, nous sommes des Kandakas, ces princesses de Nubie. C’est notre héritage. Nous avons toujours été considérées comme des femmes combattantes. Et cette révolution de décembre a fait sortir des milliers d’entre nous dans les rues, moi je ne suis que l'une d’entre elles[26]. »

Image externe
Photographie de la fresque d'Amna Elhassan pour son exposition Deconstructed Bodies – in Search of Home. L'œuvre se veut un monument aux victimes de la Révolution soudanaise, qui a été largement soutenue par les femmes soudanaises[46].
Pour des questions de droit d'auteur, sa reproduction n'est pas autorisée sur Wikipédia.

Tant la photographie que la personne d'Alaa Salah, une étudiante de 22 ans[30], sont devenues un symbole de la révolution soudanaise et une représentation du leadership des femmes dans les mouvements sociaux[35],[34],[45],[3]. Dans sa première interview depuis que la photo est devenue virale, celle-ci parle de l'importance de la participation des femmes aux manifestations et de leur rôle dans l'avenir du Soudan[45], certaines estimations affirmant que jusqu'à 70 % des manifestants sont des femmes[45],[3]. Beaucoup s'affranchissent du joug familial pour s'exprimer artistiquement, politiquement, tenir des échoppes ambulantes, organiser des ateliers sur les lieux du sit-in. Dans un environnement sûr, elles s'extraient des règles sociales, et se mettent en couple autrement qu'au travers d'un mariage forcé  même si ce n'est que temporaire, cela crée un précédent[28].

Des femmes activistes telles que Halima Ishag Konah, Umsalamah et Safa Alagib illustrent l’importance de l’intersection entre plusieurs trajectoires de marginalisation, en particulier de genre. La première, qui s'exprime pour les femmes marginalisées, met en avant la spécificité de la lutte des femmes dans les zones de conflit ainsi que la sous-représentativité des femmes dans les institutions civiles (un combat qui perdurera lors de la transition politique postérieure à la chute d'Omar el-Bechir)[47]. L'image d'Alla Salah inspire elle aussi une vague d'activisme féministe et pour les droits des femmes au Soudan, avec de nombreuses femmes descendues dans la rue et utilisant les réseaux sociaux pour exprimer leurs revendications d'égalité et de représentation[35]. Hala Al-Karib, une militante soudanaise des droits des femmes, a déclaré : « C'est le symbole de l'identité d'une femme qui travaille — une femme soudanaise capable de tout, mais qui apprécie néanmoins sa culture[48]. »

Si l'icône de la révolution, Alaa Salah, est bien établie et réjouit certains pour la resurgence de la figure de la Candace, elle provoque aussi quelque opposition : d'une part l'image d'une belle femme occulte certaines discriminations ethniques, et d'autre part, certaines femmes ne s'identifient pas aux kandakas, un terme parfois jugé dévoyé qui met en retrait la participation des « filles normales »[47].

Suites

Notes et références

Annexes

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