Le Docteur Lerne, sous-dieu

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Le Docteur Lerne, sous-dieu
Couverture de roman sans illustration avec le titre Le Docteur Lerne, sous-dieu de Maurice Renard
Couverture de l'édition originale, Mercure de France, 1908.

Auteur Maurice Renard
Pays Drapeau de la France France
Genre Science-fiction
Merveilleux scientifique
Éditeur Mercure de France
Date de parution 1908
Chronologie

Le Docteur Lerne, sous-dieu est un roman merveilleux-scientifique de Maurice Renard paru en 1908 aux éditions Mercure de France.

Le roman raconte le séjour d'un jeune homme nommé Nicolas Vermont dans le château de son enfance. Après des années d'absence, il retrouve son oncle, le docteur Lerne, qui se prête à d'inquiétantes expériences de greffes brisant les frontières des espèces et même des règnes.

Maurice Renard s'inspire des progrès scientifiques en œuvre depuis le XIXe siècle, mais également de L'Île du docteur Moreau de H. G. Wells publié quelques années plus tôt, dont il revendique en dédicace la filiation. Le romancier français se démarque néanmoins de son confrère britannique en poussant l'hybridité beaucoup plus loin, allant jusqu'à verser dans le fantastique.

Premier roman de l'écrivain, Le Docteur Lerne se distingue par son hybridité générique  mêlant anticipation, fantastique, policier et même érotisme  qui en fait un récit conjectural très original. Son statut de classique de la science-fiction française lui vaut d'être régulièrement réédité en France au cours des XXe et XXIe siècles et de bénéficier également de nombreuses traductions à l'étranger.

Les progrès de la science au XIXe siècle alimentent le champ littéraire et son imaginaire scientifique

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les champs du savoir se restructurent autour des sciences du vivant  biologie, physiologie, médecine. Ainsi, en l’espace de quelques décennies seulement, des chercheurs remettent en cause quelques principes épistémologiques jusqu’alors immuables  en particulier la fixité et le caractère parfait des espèces , à l'instar des physiciens Rudolf Clausius, puis James Clerk Maxwell, dont les contributions majeures à la thermodynamique remettent en question la conception mécaniste de la nature ; ou encore des naturalistes Charles Darwin et Alfred Russel Wallace dont les théories de l'évolution s’inscrivent dans la continuité des travaux du géologue Charles Lyell sur les transformations de l'écorce terrestre[1].

Cette prise de conscience de la plasticité du vivant se diffuse dans de nombreuses disciplines. Ainsi, si dans le domaine horticole, la greffe est une technique connue depuis l'Antiquité, c'est bien au XIXe siècle que le savoir-faire atteint sa maturité théorique, en particulier avec les travaux de Charles Baltet exposés dans son ouvrage L'Art de greffer (1868). À cet égard, la lutte contre le phylloxéra, un insecte ravageur des vignobles qui apparaît en Europe au début des années 1860, systématise la greffe de plants américains résistants et offre une véritable reconnaissance sociale à la greffe en évitant la destruction totale du vignoble européen[2].

dessin d'un homme face à des chimères et des accessoires de magie
Le docteur Carrel, pionnier des greffes sur les animaux, inspire le personnage du docteur Lerne.

C'est dans ce contexte d'émulation intellectuelle que la greffe apparaît comme une voie prometteuse également pour l'homme, même si  hormis l'autotransplantation  les tentatives sur l'animal se soldent systématiquement par des échecs sans qu’on n'en saisisse véritablement la cause[3]. L'essor de la chirurgie permet néanmoins d'espérer faire sauter ce verrou expérimental. Au cours des années 1860, les travaux de Louis Pasteur contre la théorie de la génération spontanée, ceux de Joseph Lister sur l'antisepsie en chirurgie, la généralisation de l'utilisation de l'anesthésie au chloroforme[Note 1] changent le regard sur la chirurgie, qui passe du statut de technique d'ultime recours à des interventions certes toujours risquées, mais avec des taux de mortalité maîtrisés. Au début du XXe siècle, les succès opératoires les plus spectaculaires en matière d’autogreffes pratiquées sur chats et chiens sont effectués aux États-Unis par le chirurgien français Alexis Carrel. Ces succès sont fortement médiatisés[2]. Ainsi, lorsque Maurice Renard entreprend l'écriture du Docteur Lerne, la chirurgie n'est plus simplement associée à l'imaginaire mortifère du docteur Frankenstein, mais évoque une technique d'avant-garde, audacieuse et surtout porteuse de grands espoirs[4].

Les écrivains accompagnent ces progrès scientifiques et en anticipent les prochaines étapes, en fantasmant notamment sur les corps augmentés et améliorés. Ce thème du dépassement de l'humain apparaît dans la littérature de la fin du XIXe siècle, avec, par exemple, L'Ève future (1886) d'Auguste de Villiers de l'Isle-Adam, un roman emblématique de ce nouveau genre qui met en scène une andréïde  forme de vie artificielle  créée pour dépasser les limites de l’intelligence humaine[5].

Les débuts littéraires de Maurice Renard

photographie en noir et blanc d'un homme lisant un livre
Trois ans après la publication de son premier recueil de nouvelles, Fantômes et Fantoches (1905), Maurice Renard entreprend l'écriture de son premier roman Le Docteur Lerne, sous-dieu.

En 1899, Maurice Renard, âgé de 24 ans, se lance dans une carrière d'écrivain. Il publie en 1905 son premier recueil de nouvelles fantastiques, Fantômes et Fantoches, sous le pseudonyme de Vincent Saint-Vincent. Dès sa sortie, la publication vaut à son auteur un succès d'estime dans les cercles littéraires parisiens[6]. Dans la dernière nouvelle de ce recueil intitulée Les Vacances de M. Dupont, Maurice Renard s'interroge déjà, au détour d'une réflexion d'un personnage, sur la plasticité de l'humanité en invoquant l'origine commune à tous les êtres vivants : « Rappelez-vous Dupont, que les êtres organisés proviennent d’une seule matière naturelle dont nous descendons tous, vous comme un oiseau, vous comme un brin de mousse »[7].

Ce thème du dépassement de l’humain est au cœur de l'écriture de son premier roman, pour lequel, s'inscrivant pleinement dans les questionnements de son époque, il laisse entrevoir sa fascination pour les merveilles de la science[5]. Pendant longtemps d'ailleurs, Maurice Renard envisage d'intituler son récit L'Enchanteur[8].

Le , après quatorze mois d'écriture, Maurice Renard achève son récit. Il décide alors de renommer son roman en Le Docteur Lerne, sous-dieu, associant dès le titre le côté scientifique à celui du merveilleux et du mythologique[9].

Après avoir découvert l’existence d’un certain Lord John Jervis, amiral Vincent Saint-Vincent en , il abandonne son nom de plume. C’est ainsi, sous son vrai nom, que Maurice Renard fait publier à compte d'auteur aux éditions Mercure de France Le Docteur Lerne, sous-dieu en [10].

Histoire

Résumé

Le roman s'ouvre sur une séance spirite. Huit amis sont attablés autour d'un guéridon et le questionnent sur l'avenir. À leur demande, la table tournante leur livre alors une histoire qui arrivera dans quelques années à un certain Nicolas Vermont[11].

Photographie en noir et blanc d'un château.
Le domaine de Fonval, ancienne abbaye située à proximité du bourg imaginaire de Nanthel  contraction de Nanteuil et Rethel  est l’image du château de Saint-Rémy et de son parc, où Maurice Renard passa son enfance[12].

L'histoire de Nicolas Vermont débute avec son arrivée au château de son enfance, situé à Fonval dans les Ardennes. Le jeune homme y retrouve son oncle, le célèbre physiologiste Frédéric Lerne, qui, assisté par trois préparateurs allemands, se prête à de mystérieuses recherches sur l'hybridation entre espèces[13]. Nicolas constate ce qu'il a déjà pressenti dans ses échanges épistolaires avec son oncle, à savoir que le docteur Lerne, qui lui inspire désormais l'effroi, a beaucoup changé. Il a, par ailleurs, pris les manières et l'accent de ses collaborateurs allemands. Le vieil homme le somme ainsi de ne pas essayer de découvrir son secret et de ne pas courtiser sa protégée Emma Bourdichet, une jeune femme qu'il a recueillie[14]. Cependant, guidé par une irrépressible curiosité, Nicolas ne parvient pas à résister à une exploration nocturne de la serre où officie en journée le savant. La découverte des expériences de greffe entre les règnes végétal et animal le fascine autant qu'elle le glace d'épouvante[15].

Au-delà des secrets qui entourent les travaux du docteur Lerne, Nicolas évolue dans une atmosphère où les mystères s'accumulent à Fonval. Il est ainsi témoin de l'étrange comportement de ses pensionnaires, y compris des animaux, à l'instar de la chienne Nelly qui semble attirée par la chambre jaune. Dans cette pièce, Nicolas découvre la présence d'un homme visiblement fou. Il apprend par Emma que cet homme est son ancien amant, Mac-Bell, que le docteur Lerne a précipité dans la folie, après qu'il l'eut séduite[15].

Épris d'Emma, Nicolas brave l'interdit de Lerne et entame une relation amoureuse avec la jeune femme. Elle lui raconte son arrivée auprès du docteur Lerne quelques années plus tôt, puis celle d'assistants étrangers : un Écossais du nom de Doniphan Mac-Bell avec sa chienne Nelly, et quatre Allemands, le professeur Otto Klotz et ses trois collaborateurs. Elle lui apprend qu'elle a rapidement entamé une relation avec Mac-Bell, malheureusement entravée à la suite de la disparition d'Otto Klotz et concomitamment du changement de comportement du docteur Lerne, devenu violent et tyrannique. En effet, quand celui-ci a découvert qu'Emma entretenait une relation amoureuse avec Mac-Bell, il est devenu fou de rage et s'est battu avec lui. Lorsqu'Emma a retrouvé Mac-Bell quelques jours plus tard, le jeune homme avait sombré dans la folie et se comportait comme un chien[15].

photographie d'une serre au bout d'une allée
« On avait agrandi l’ancienne maison des fleurs par l’adjonction de deux halls qui flanquaient de leurs nefs bombées la rotonde originelle. [...] Cela tenait, à la fois, du palais et de la cloche à melon ; cela vous avait, si j’ose dire, un petit air grandiose des plus inattendus. Une pareille serre dans ce maquis !… »[a 1].

Alors qu'il cherche à percer les mystères de Fonval, Nicolas découvre le cadavre d'Otto Klotz. Horrifié d'apprendre que son oncle est un meurtrier, il décide de s'enfuir en emmenant Emma. Il est néanmoins intercepté par le docteur Lerne et ses assistants, qui le saisissent et le sanglent sur une table d'opération où il perd connaissance[15].

Nicolas se réveille dans le corps d'un taureau. Son oncle lui explique qu'il a pratiqué sur lui l'« opération circéenne », c'est-à-dire un échange de cerveaux avec un taureau. Il lui expose son but ultime : s'enrichir en proposant l'immortalité par la greffe de cerveau sur des corps plus jeunes[16]. Les semaines passent, et Nicolas s'habitue à son corps de bovin. Cependant, lorsqu'un jour, il surprend son corps humain habité par le taureau faire l'amour avec Emma, fou de rage, il sort de son enclos et piétine l'amant. Devant la détresse de la jeune femme, le docteur Lerne réinstalle alors Nicolas dans son corps humain et ne s'oppose plus à sa relation amoureuse avec Emma[17].

Après avoir trouvé par hasard le calepin de Lerne, Nicolas apprend que son oncle parvient à prendre temporairement possession d'autres corps par « transmission du fluide mental ». Il est, en effet, parvenu à s'introduire dans l'esprit d'un de ses assistants, puis dans celui d’un chat, d'un frêne et même d'un cadavre[18]. Il subit, un soir, la douloureuse expérience des capacités de son oncle alors qu'il fait l'amour avec Emma : soudain, il se sent possédé, puis, impuissant, réduit à regarder Lerne prendre les commandes de son corps. Il prend alors conscience que le docteur Lerne ne lui a restitué son corps que pour le remplacer auprès d'Emma. Bien que bouleversé, Nicolas n'ose cependant prendre la fuite[19].

Quelques jours plus tard, lors d'une promenade en automobile, le docteur Lerne a une attaque et meurt sur le coup. Veillant son oncle sur son lit de mort, Nicolas découvre une cicatrice en demi-couronne sur son crâne. Il comprend alors que le cadavre devant lui est un usurpateur et qu'Otto Klotz a pris sa place au cours des dernières années. Pendant ce temps, les trois assistants allemands de Lerne-Klotz détruisent les laboratoires et toutes leurs créations monstrueuses avant de s'enfuir[20].

Souhaitant recommencer une nouvelle vie à Paris, Emma et Nicolas quittent Fonval au volant de l'automobile. Celle-ci, capricieuse, semble avoir une vie propre. Le jeune homme devine que Klotz-Lerne s'est prêté à une expérience de transfert de conscience sur l'automobile à l'instant de sa mort : malheureusement, l'expérience a tourné court, car son âme tout entière a été aspirée dans le véhicule, rompant définitivement le lien avec son corps humain[20].

Alors qu'Emma quitte Nicolas pour rejoindre son ancien amant, Klotz-automobile tente de prendre la fuite, mais tombe rapidement en panne, faute d'entretien. Nicolas entrepose le véhicule dans un box verrouillé à Paris. Au bout de quelques semaines, le véhicule entre en putréfaction, Klotz est définitivement mort[21].

Personnages principaux

Le personnage principal du roman est le docteur Frédéric Lerne. Ce chirurgien a une prestigieuse carrière derrière lui au moment où débute le récit. Ayant mis un terme à son poste de professeur de clinique à l'École de Médecine et à ses participations à de nombreuses sociétés savantes[22], Lerne vit depuis quelques années reclus dans son château de Fonval, situé dans les Ardennes, pour y mener ses mystérieuses expériences de greffe[23]. Par son dévouement et son désintéressement, il incarne le scientifique éclairé dont les recherches doivent profiter à l'humanité[24].

Néanmoins, le docteur Lerne est victime de la duperie de ses collaborateurs allemands, le professeur Otto Klotz[Note 2], membre d’un célèbre institut d’anatomie, et ses trois assistants  Johann, Wilhelm, Karl[25]. Ces derniers pratiquent l'échange de cerveaux entre Lerne et Klotz avant de tuer et d'enterrer le cadavre du collaborateur allemand. Lerne-Klotz poursuit ses recherches sur les greffes de cerveaux avec l'objectif de faire fortune auprès des milliardaires américains en leur proposant la jeunesse éternelle[26].

Après être parvenu à mettre au point un procédé d'échange temporaire de personnalités sans recours à la chirurgie, Lerne-Klotz se prête lui-même à l'expérience avec des animaux, des individus et même un arbre. Fasciné par l'automobile  invention toute récente en ce début du XXe siècle  qu'il découvre lors de l'arrivée de son neveu Nicolas à Fonval[27], il renouvelle l'expérience avec le véhicule, mais y voit sa personnalité entièrement aspirée. Devenu une « voiture humaine » semi-démente, Klotz meurt enfermé dans un box[19].

dessin d'une femme regardant le spectateur
Femme tentant de se libérer des carcans sociétaux à l'instar d'Emma Bovary, Emma Bourdichet se distingue néanmoins de son aînée par son manque d'éducation.

Les expériences et la tragique fin du docteur Lerne sont racontées par son neveu Nicolas Vermont. Son récit débute avec son retour au château de son enfance après quinze années d'absence. Le jeune homme y découvre les expériences contre-nature de Lerne et en devient la victime, en se retrouvant, pendant quelques semaines, emprisonné dans le corps d'un taureau. Cependant, tombé amoureux de la protégée du docteur, Emma Bourdichet, Nicolas prolonge son séjour malgré les dangers[15]. Pour son malheur, à la disparition du docteur Lerne, la jeune femme quitte Nicolas pour retrouver son ancien amant, le laissant seul dans son appartement à Paris, à mettre par écrit tous ses souvenirs pour mieux s'en soulager la conscience[28].

Au début du roman, Emma Bourdichet apparaît comme une belle jeune femme entretenue par un vieil homme peu séduisant. Malgré le point de vue fort peu fiable du narrateur qui tombe sous ses charmes, Emma Bourdichet révèle progressivement sa véritable nature : celle d'une jeune femme vulgaire  sans doute une ancienne prostituée  qui reste aux côtés de Lerne uniquement parce qu'il lui a promis la fortune[29]. Seul personnage à échapper à l’échange des cerveaux, elle n'échappe pas totalement à l'échange des corps, dans la mesure où elle circule d'un homme à un autre[30]. En effet, présentée comme une nymphomane, elle devient successivement la maîtresse de Doniphan Mac-Bell, d'Otto Klotz et de Nicolas Vermont, avant de rejoindre finalement un ancien amant. Si Emma Bourdichet évoque directement Emma Bovary, qui comme elle souhaite se libérer des carcans sociétaux, elle s'en distingue néanmoins par son manque d'éducation et de manières, et n'en représente qu'une antithèse parodique[31]. Finalement, voyant ses rêves de fortune s'envoler avec la mort de Lerne, elle quitte Nicolas Vermont pour retourner à sa vie antérieure, se débarrassant une fois pour toutes du mince vernis d'éducation qui avait trompé le héros et le lecteur[32].

Thèmes abordés

La figure du médecin démiurge

Lerne, archétype du savant fou

Avec la publication de Frankenstein ou le Prométhée moderne en 1818, Mary Shelley inaugure la longue série des savants fous qui parcourent toute la production littéraire des XIXe et XXe siècles. Devenu un personnage archétypal, le savant fou est un scientifique de génie  qu'il soit biologiste, chimiste ou physicien  dont les travaux sont si innovants et amoraux qu'il est contraint de s'isoler pour les mener. Malgré son génie, son obsession de la découverte le rend aveugle aux conséquences de ses actes et aux dérives inévitables de ses expériences, qui, immanquablement, se retournent contre lui et provoquent sa fin[33].

peinture représentant un homme barbu tenant une torche à la main
Figure prométhéenne par excellence, le docteur Lerne s'emploie à devenir l'égal des dieux.

Toute la démesure du docteur Lerne apparaît dès le sous-titre du roman de Maurice Renard. Qualifié de « sous-dieu », Lerne est un chirurgien quasiment omnipotent qui ne s'embarrasse d'aucune limite morale ni même physique : il s'engage dans des entreprises d'hybridation et de greffe d'autant plus variées qu'elles peuvent se réaliser entre toutes les espèces  qu'elles soient végétales ou animales  et même avec des machines[34]. Conçues comme une entreprise prométhéenne, les expériences de Lerne visent à surmonter les limites humaines et égaler les dieux[35]. Toutefois, en parallèle à cette image d'un démiurge se hissant au dessus des lois de la nature, Maurice Renard dresse un tableau terriblement humain et prosaïque de Lerne. Son obsession pour la greffe n'est en effet que pécuniaire et matérielle : ses recherches n'ont pour objectif que de s'enrichir et s'attacher conséquemment la présence d'Emma Bourdichet, jeune femme naïve et vénale[26]. À cet égard, les travaux du docteur Lerne n'apparaissent que comme une pantomime à la fois comique et sordide de la création divine[36].

Cette ambivalence entre le caractère divin et prosaïque du docteur Lerne se retrouve dans le ressenti de son neveu quand il découvre ses expériences. Si Nicolas Vermont, horrifié, qualifie les créatures greffées de « monstres » « inquiétants » et « troublants », il n'en reste pas moins ébahi devant les « prodiges » qu'il observe[37] :

« Infâme et grandi, mon oncle m'inspira le dégoût et l'admiration d’un dieu malfaiteur[a 2]. »

Néanmoins, l'horreur et le dégoût ressentis par le narrateur sont toujours nuancés par des détails grotesques, notamment à travers le caractère graveleux de nombreuses scènes, voire une mise en scène véritablement « grand-guignolesque »[38]. L'objectif de Maurice Renard n'est pas tant de produire un récit angoissant que d'émerveiller et d'impressionner le lecteur ; c'est pourquoi le récit oscille en permanence entre le sérieux et le burlesque. Sous sa plume, le docteur Lerne apparaît comme un savant fou aussi ridicule que dangereux[39].

Fasciné par l'automobile de son neveu, Lerne transfère son individualité dans la voiture. En trouvant comme dernier refuge le corps mécanique de l'automobile, le savant pense atteindre le sommet de la puissance et accéder à l'immortalité, tout en renonçant à ses faiblesses humaines que représentent son désir irrésistible de la femme[38]. Finalement, lieu commun chez les savants fous, le docteur Lerne est lui-même victime des conséquences de ses expériences : après avoir semé la terreur, la voiture est enfermée dans un garage par Nicolas Vermont. Désespérée par cette captivité et sans entretien, l'automobile se décompose à l'instar d'une véritable créature organique[40].

Un émule du docteur Moreau ?

dessin d'un homme terrifié observant des hommes-bêtes
Inspiré de L'Île du docteur Moreau de H. G. Wells, Maurice Renard propose néanmoins une variante inversée de l'humanisation des animaux. Lithographie de Charles Robert Ashbee en frontispice à la première édition de L'Île du docteur Moreau (1896).

« À MONSIEUR H.-G. WELLS
Je vous prie, Monsieur, d'accepter ce livre […]
Je l'ai conçu dans un ordre d'idées qui vous est cher. »

Par cette dédicace à son confrère britannique en ouverture du roman, Maurice Renard explicite la filiation entre le docteur Lerne et son prédécesseur le docteur Moreau[41].

L'Île du docteur Moreau est un roman de l'écrivain britannique H. G. Wells publié en 1896. Traduit en français par Henry-D. Davray, le récit est publié en 1901 dans la revue Mercure de France[42]. Il raconte les expériences du docteur Moreau, un scientifique qui transforme des animaux en êtres humains.

Si les deux docteurs poursuivent une même finalité démiurgique, leurs expériences et leur objectif diffèrent néanmoins radicalement. En effet, tandis que Moreau s'applique à recréer une nouvelle humanité à partir d'animaux qu'il découpe, coud et recoud, greffe[43], Lerne, quant à lui, rêve d'hybridité entre toutes les espèces[3], et en particulier concernant l'espèce humaine qu'il cherche à perfectionner[44].

Aussi, bien que fortement inspiré du roman de Wells, Le Docteur Lerne, sous-dieu pousse l'hybridité beaucoup plus loin, allant jusqu'à verser dans le fantastique[45],[Note 3]. D'une manière plus générale, au-delà des motivations qu'il confère à son personnage principal, Maurice Renard écrit une œuvre différente de ton et d’inspiration de celle de son confrère britannique : là où H. G. Wells cherche à créer la répulsion chez le lecteur en décrivant un monde dystopique dans lequel l'évolution morale de l'humanité est confrontée aux théories darwinistes[46], l'écrivain français oppose un monde plus mystérieux, empreint d’humour, d'érotisme, de rêves et de délires[47] afin d'amener le lecteur à la réflexion[48].

Promesses et périls de la science

L'art de la greffe développé à son paroxysme

À la suite des opérations de greffe entreprises par les savants au début du XXe siècle, telles que celles du médiatique chirurgien Alexis Carrel, Prix Nobel de médecine en 1912 pour ses expériences de transplantation de vaisseaux sanguins et d'organes[49], Maurice Renard imagine toutes les possibilités qui peuvent découler de ces avancées scientifiques[Note 4].

L'écrivain s'intéresse ainsi à toutes les techniques, évoquées à son époque, pour comprendre et agir sur le corps et l'âme des individus[50]. Il les présente progressivement à travers la découverte du narrateur des expériences de son oncle. Ainsi, les premières expériences d'hybridation que Nicolas Vermont découvre, portent sur les végétaux. Dans la serre du docteur Lerne, le jeune homme découvre des greffages tous azimuts qui démontrent la maîtrise totale de cette technique horticole : un cactus greffé de fleurs de géranium côtoie des tiges de bambou sur lesquelles fleurissent des dahlias, tandis qu'un saule est coiffé d'hortensias et de pivoines[51].

dessin représentant une plante dotée d'oreilles de lapin face à un lapin sans oreilles
Dans le Journal amusant, l'illustrateur Benjamin Rabier s'amuse en imaginant une plante dotée d'oreilles de lapin.

Après ces succès, le savant a prolongé ses recherches sur les polypes, des « êtres équivoques, tels le corail ou l'éponge, que le naturaliste intercale entre les végétaux et les animaux »[a 3],[Note 5]. Et progressivement, « remontant l'échelle des êtres » selon l'expression du narrateur[Note 6], le docteur Lerne est parvenu à greffer entre eux les animaux et les plantes. À partir du moment où les frontières entre toutes les espèces vivantes ne sont plus immuables, ses travaux valident les théories darwinistes d'évolution et de parenté généalogique entre tous les groupes vivants[7].

Maîtrisant pleinement la greffe chirurgicale, le docteur Lerne se spécialise plus particulièrement dans la greffe de cerveaux qu'il nomme l'« opération circéenne » : après avoir endormi sa victime, il lui ouvre le crâne pour en extraire le cerveau qu'il transplante dans une autre boîte crânienne. S'il expérimente le procédé entre êtres humains sur lui-même  il est en réalité l'assistant allemand Otto Klotz occupant le corps de Frédéric Lerne , il s'amuse à intervertir les personnalités entre humain et animal, à l'instar de Doniphan Mac-Bell et de sa chienne Nelly, puis celles du narrateur Nicolas Vermont et du taureau Jupiter[52].

Repoussant sans cesse les limites scientifiques, le docteur Lerne met au point un nouveau procédé de greffe d'esprit, qui s'affranchit d'opérations chirurgicales et passe désormais par la projection électrique. Il devient alors capable de projeter temporairement son esprit dans le corps de n'importe quel être vivant, qu'il soit animal ou même végétal[53]. Maurice Renard explique le fonctionnement de ce fluide mental capable de pénétrer dans le système neuro-cérébral des animaux et dans le principe de vie des végétaux ainsi :

« Une âme qui est expédiée dans un organisme à l'insu de ce dernier, comprime, pour ainsi dire, l'âme qui s’y trouve, sans pouvoir la chasser, et l'âme expédiée — l'âme en rupture de corps — est elle-même retenue à son organisme par une sorte de pédicule mental inexplicable, que rien, jusqu'à ce jour, n'a pu trancher[a 5]. »

Le savant met en pratique cette greffe mentale en investissant le corps d'un chat, d'un frêne ou encore de son neveu faisant l'amour avec Emma. Après avoir comparé la voiture de Nicolas à un animal à qui il ne manquerait qu'un cerveau pour être indépendant, Lerne projette son esprit dans l'automobile de son neveu. Cependant, celle-ci, non pourvue de principe de vie, capte en totalité son âme et brise le pédicule qui le rattachait à son corps humain, l'emprisonnant définitivement dans le véhicule[19].

L'hybridité au prisme de l'éthique

Dès le XIXe siècle, les avancées médicales s'accompagnent de nombreux questionnements éthiques[43]. Si elles fascinent Maurice Renard par les possibilités qu'elles laissent entrevoir, le romancier n'en redoute pas moins leurs excès et leurs conséquences morales[35].

Couverture du roman Le Docteur Lerne traduit en langue russe représentant un homme avec un visage bestial.
Couverture anonyme de la version russe du Docteur Lerne parue en 1912.

Parce qu'il remet en cause, voire tout simplement nie l'intégrité corporelle des individus, Lerne interroge la notion d'identité[54]. Il s'est en effet spécialisé dans le transfert de cerveaux  organes directement liés à la personnalité des individus , qui ne peuvent être remplacés qu'au prix d'un fractionnement ou de la destruction de leur identité[55]. Ainsi, la création de chimères entraîne une remise en question de la stabilité même du monde naturel[56],[Note 7]. Et plus directement, il s'interroge sur ce qui fonde la nature humaine dès lors que l'intégrité corporelle est remise en question : a-t-on encore son identité humaine quand on vit dans le corps d'un taureau ou d'un chien ?[57] À l'inverse, la relation sexuelle qu'entretient Emma avec son amant Doniphan MacBell avec son cerveau de chien viole-t-elle le tabou de la zoophilie ?[55]

Avec la fuite des assistants de Lerne, à la fin du roman, qui emportent avec eux les secrets du savant, le narrateur craint de vivre dans un monde de faux-semblants, dans lequel l'identité réelle de ses interlocuteurs n'est plus garantie[28]. Seule la cicatrice, présente sur la tête du greffé, indique l'opération chirurgicale. Chez le narrateur, l'affectivité associée à ce stigmate révèle l'effraction de son intégrité corporelle et le viol de son intimité[58]. Ce malaise qu'il ressent à la vue de la cicatrice provient certes de la peur du fractionnement, mais également de sa révulsion face au franchissement des frontières esthétiques, biologiques et éthiques, le sentiment d'horreur étant d'autant plus important que les deux espèces amalgamées sont éloignées[59].

Au contraire, le docteur Lerne, après avoir aboli toutes les barrières entre les formes du vivant, s'affranchit de toute considération morale et envisage l'hybridité homme-machine. Il développe en effet l'idée que la machine  parce qu'elle est plus puissante et indéfiniment perfectible  rendrait l'être humain véritablement immortel si celui-ci parvenait à faire corps avec elle[34]. Ainsi, grâce à sa technique de projection électrique, il parvient à transférer sa conscience dans l'automobile de son neveu. Maurice Renard imagine ici une rêverie transhumaniste d'un esprit amplifié par la machine, une sorte de « cyborg avant la lettre »[19], qui se voit le premier d'une espèce nouvelle destinée à supplanter l'être humain[51]. Paru en 1908, alors même que l'automobile en est à ses débuts[Note 8], le roman met en scène pour la première fois la possession d'une machine par l'esprit humain[60]. Finalement, l'intuition transhumaniste de Lerne s'avère elle-même une chimère, dans la mesure où, n'ayant pas anticipé que toute machine nécessite les soins d'un mécanicien, le savant meurt faute d'entretien[40].

Un récit bourgeois et patriotique

Originaire d'une famille bourgeoise, Maurice Renard valorise les valeurs de son milieu social tout au long de son premier roman. En effet, quasiment tous les protagonistes du Docteur Lerne appartiennent à la haute bourgeoisie, et lors des quelques apparitions de personnages issus du peuple, ceux-ci sont considérés avec condescendance. C'est ainsi que le narrateur se sent « l'âme d'un ethnologue » lorsqu'il rencontre des habitants du village voisin[61]. Ce mépris social est particulièrement apparent concernant le personnage d'Emma Bourdichet  seule protagoniste du roman issue de la classe populaire , laquelle fait l'objet d'un traitement misogyne, même si le héros mâle est fréquemment tourné en dérision, en particulier sur ses décevantes prouesses sexuelles[62]. Décrite lascive, presque bestiale[61], la jeune femme arbore des manières vulgaires, voire un caractère nymphomane, que le narrateur  totalement épris d'elle  ne semble pas réaliser. Ce n'est que dans les dernières pages du roman, à la lecture d'un billet de rupture criblé de fautes et libellé dans une « langue [...] barbare » que Nicolas Vermont prend conscience de la vulgarité de sa maîtresse, qui le quitte pour retourner auprès de son ancien amant[30].

dessin humoristique représentant deux soldats allemands en uniforme
Maurice Renard met en scène les poncifs anti-allemands véhiculés en France au début du XXe siècle : des individus rustres et malveillants.

Ce caractère rustre et vulgaire des classes populaires est également attribué aux assistants allemands par Maurice Renard, pour qui la nation allemande n'est au fond qu'une immense classe inférieure, mal dégrossie et malveillante[63]. L'écrivain calque sa représentation de l'Allemand sur l'imaginaire dépréciatif qui se répand à l'égard de la nation allemande au cours du XIXe siècle, et de manière accentuée après la défaite française de 1871[64]. En effet, de nombreux traités pseudo-scientifiques établissent un portrait dévalorisant du « type allemand », lequel est abondamment relayé par la littérature populaire[65]. C'est ainsi que les stéréotypes raciaux véhiculés par des ouvrages tels que Le caractère allemand expliqué par la physiologie (1866) du phrénologue Adolphe Desbarrolles, mettent en exergue la propension naturelle des Allemands à ressentir l'envie, l'avidité, l'avarice, l'égoïsme et la vanité. Quelques décennies plus tard, le docteur Edgar Bérillon publie un traité intitulé La psychologie de la race allemande d'après ses caractères objectifs et spécifiques (1917) dans lequel il affirme que les Allemands ont une forte inclination au plagiat et à l'usurpation. Ce lieu-commun raciste fonde ainsi la trame du roman de Maurice Renard, puisque le docteur Frédéric Lerne est victime de son collaborateur allemand Otto Klotz, qui s'est approprié le corps et les recherches du savant français[66].

Les travaux du docteur Lerne, qui ont initialement pour but de soulager l'humanité, sont détournés par Otto Klotz pour son profit personnel[63]. Il s'agit pour l'auteur de parachever le récit dans ce qu'il peut apporter de plus effrayant : au-delà de la figure diabolique du docteur Lerne construite au gré des expériences qu'il mène, Maurice Renard crée un ennemi encore plus terrifiant que le simple savant fou, c'est le savant fou allemand[67].

Cet arrière-plan patriotique  qui apparaît d'ailleurs avec humour dans la séance d'occultisme introductive lorsque la table tournante fait preuve de nationalisme[67],[Note 9]  apporte un éclairage sur l'usurpation de Klotz, laquelle préfigure le danger d'une Allemagne ambitieuse et puissante s'appropriant les découvertes scientifiques françaises afin de les retourner contre la France[68].

Ce réquisitoire contre la nation allemande se poursuit avec la description des assistants de Klotz. Ces derniers sont eux-mêmes fortement stéréotypés et présentent à eux trois nombre de traits négatifs associés au peuple allemand[69] :

« Les trois hommes me considéraient sans répondre, inquisiteurs et sournois.
Ce trio n’était pas commun.
Le premier, sur un corps massif et courtaud, arrondissait une face injustement plate, dont le nez mince et pointu, comme fiché dans ce disque, en faisait un cadran solaire.
Le second, de militaire prestance, retroussait du pouce une moustache à l’impériale germanique, et, rostral, son menton proéminait, plus qu’en galoche : à la poulaine.
Un grand vieillard à lunettes d’or, la chevelure grise et bouclée, la barbe inculte, faisait le troisième. Il mangeait des cerises avec fracas, ainsi que le rustre mâche des tripes.
C’étaient bien des Allemands, sans doute les trois préparateurs de l’ex-Anatomisches Institut[a 7]. »

Le premier, au corps massif et courtaud, correspond au « type » germanique par sa corpulence, le second par sa prestance militaire renvoie à l’imaginaire militaire et en particulier à la défaite de Sedan, et enfin le troisième est décrit comme un individu rustre et vulgaire[69].

Procédés narratifs

Structure narrative

photographie en noir et blanc représentant cinq personnes assis autour d'une table.
Le récit de Nicolas Vermont est livré par une table tournante lors d'une séance d'occultisme entre amis.

Le roman s'ouvre sur un chapitre « préliminaire », qui raconte la manière dont l'histoire du docteur Lerne s'est retrouvée entre les mains du narrateur anonyme du récit[Note 10]. C'est lors d'une séance de spiritisme organisée entre amis, que le guéridon révèle qu'il servira dans deux ans de support à la rédaction d'un manuscrit rédigé par un certain Nicolas Vermont, futur locataire des lieux, qu'il brûlera sitôt terminé[Note 11]. Maurice Renard use ici d'une stratégie narrative tout à fait originale, qui consiste à rapporter une histoire qui ne s'est pas encore déroulée : à travers un transcripteur du nom de Cardaillac attablé devant une machine à écrire, le guéridon dicte depuis le futur l'intégralité du manuscrit de Nicolas Vermont[71]. En multipliant les intermédiaires dans la restitution du récit  Nicolas Vermont, le narrateur intradiégétique qui pose sur le papier les événements qu'il vivra dans deux ans, puis le guéridon qui transmet le récit depuis le futur, l'espiègle Cardaillac[Note 12] qui capte le récit pour le taper à la machine à écrire et enfin le narrateur anonyme extradiégétique qui introduit le roman , Maurice Renard superpose les niveaux d'incertitude et questionne la fiabilité du récit[11]. Caractéristique fondamentale du fantastique d'indétermination, l'ambiguïté narrative doit justement permettre de créer une tension permanente le discours rationnel et irrationnel[16]. À cet égard, Nicolas Vermont est un personnage typique de ce genre narratif, puisqu'il incarne la raison et l'incrédulité face aux événements merveilleux qu'il rencontre  bien qu'il finisse par douter de sa propre santé mentale. En effet, si le récit-cadre est pétri d'occulte, le récit enchâssé présente quant à lui une abondance d'explications rationnelles et d'exposés scientifiques qui contrebalance en permanence le registre fantastique[72].

Racontée à la première personne par le narrateur intradiégétique, l'histoire est construite à la manière d'un roman à énigme, durant lequel Nicolas Vermont enquête sur les mystères qui entourent le domaine de Fonval et découvre au fil des pages la vérité sur les expériences de son oncle[45]. D'ailleurs, structuré comme un feuilleton, le roman se compose de chapitres dont chacun se clôt sur une fin en suspens. Finalement, cette progression littéraire aboutit à un retournement de situation inattendu propre au roman policier, avec la révélation du véritable coupable : le félon Otto Klotz[73].

Le point de vue du narrateur n'a cependant rien de linéaire et Maurice Renard imagine Nicolas Vermont dans le corps d'un taureau le temps d'un chapitre. L'écrivain décrit ainsi dans le détail ses sensations nouvelles, sa vision modifiée, la richesse des saveurs de l'herbe des prés jusqu'à son attirance envers les vaches qu'il côtoie[74]. Néanmoins, malgré cette nouvelle vie bovine, Nicolas conserve sa mémoire et sa conscience, et reste in fine aux yeux du lecteur totalement humain[75].

Le Docteur Lerne présente une structure originale où s'entremêlent différents genres narratifs, parfois contradictoires : entre la science et le merveilleux, entre le sérieux et l'humoristique, le tout unifié sous le signe d'un mystère à élucider[40],[Note 13]. Cette hybridité générique correspond à une stratégie bien précise de structuration narrative : elle vise à rendre le récit acceptable pour le lecteur[77]. C'est ainsi que l'extrapolation sérieuse des connaissances scientifiques tend à rendre acceptables les hypothèses spéculatives, tandis que le ton humoristique et burlesque permet d'atténuer l'horreur des expériences du docteur Lerne. Celui-ci est d'ailleurs présenté à la fois comme un savant terrible et comme un cocu ridicule aux motivations prosaïques[29].

L'approche fantastique : réactualisation des mythes antiques

peinture représentant une créature avec de nombreuses têtes de serpents.
Le nom du docteur Lerne renvoie explicitement à l'hydre éponyme qu'affronte Héraclès au cours de ses douze travaux. Détail d'une peinture de Gustave Moreau (1876).

Dans la production littéraire de Maurice Renard, la mythologie revêt une importance singulière. Cet attrait pour les mythes anciens et les créatures fabuleuses est particulièrement apparent dans son premier roman, qui fourmille de références mythologiques[78]. Le titre, Le Docteur Lerne, sous-dieu, renvoie d'ailleurs explicitement à la mythologie gréco-latine. « Lerne » rappelle l'hydre de Lerne, une créature dotée d'un corps de dragon à plusieurs têtes qu'affronte Héraclès au cours de ses douze travaux. À l'emplacement de chaque tête coupée, de nouvelles apparaissent, ce qui rend le monstre virtuellement immortel[60]. Ainsi, le docteur Lerne  également qualifié de « sous-dieu »  s'adonne entièrement à un projet d'immortalité[43].

L'atmosphère fantastique du roman est créée dès l'arrivée de Nicolas Vermont chez son oncle. Ainsi, la mise en scène de l'arrivée du narrateur au domaine de Fonval  une ancienne abbaye transformée en château  se rattache au registre fantastique tant par le décor gothique que par les références à son enfance[71]. En effet, bien qu'il ait grandi à Fonval, le jeune homme ne parvient que très difficilement à trouver son chemin. Le château, situé en pleine forêt, est niché dans un cirque enchâssé dans un massif[79]. La route d’accès, autrefois bien droite, a cédé la place à un véritable labyrinthe. Après avoir erré dans ce dédale de routes, Nicolas Vermont coupe à travers bois où il rencontre un grand cerf blanc à dix cors[80]. Lieu mythologique par excellence, le labyrinthe est autant la création d'un savant de génie  qu'il soit Dédale ou Lerne , que le lieu de détention de monstres[79]. Le Minotaure est ici remplacé par une foule de créatures chimériques et hybrides. Parvenu enfin à destination, le narrateur découvre la serre, dans laquelle le surnaturel forestier se mêle à un surnaturel scientifique travaillant à rompre la nature[79]. Si ce musée des expériences de Lerne se manifeste tout d'abord comme un lieu de merveilles, rapidement la serre apparaît aux yeux du lecteur comme un lieu vicié, contre-nature[81]. Le décor horticole de ce laboratoire est directement influencé par l'esthétique décadente, perverse et macabre à la manière du roman Le Jardin des supplices (1899) d'Octave Mirbeau[71].

Le titre du second chapitre, « Au milieu des sphinx », mentionne l'animal fabuleux. Si la mention de ces chimères renvoie aux pratiques de greffes du docteur Lerne, elle fait également référence aux mystères que dissimule le savant[82]. Parmi ceux-ci, figure la technique chirurgicale d'échanges de cerveaux qu'il nomme l'« opération circéenne », du nom de la magicienne Circé qui transforme les compagnons d'Ulysse en cochons. Néanmoins, à la différence de romans, tels que Frankenstein de Mary Shelley, ou L'Île du docteur Moreau de H. G. Wells, Maurice Renard ne verse pas dans le fantastique horrifique où apparaissent créature cadavérique ou « maison de douleur ». L'écrivain français réactualise certains mythes grecs pour produire une fiction scientifique qui doit, non pas provoquer l'effroi du lecteur, mais susciter chez lui une sensation de vertige et de rêverie[53]. Ainsi, lorsque le narrateur est incarné dans le taureau Jupiter, il ne ressent aucune horreur, se contentant d'explorer ses nouvelles sensations bovines et pastorales aux côtés de ses nouvelles compagnes de pâturage, les vaches Europe, Io, Athor et Pasiphaé[83]. Dédramatisant lui-même l'expérience, le docteur Lerne qualifie d'ailleurs l'opération chirurgicale de « petite bouffonnerie renouvelée d'Ovide » en référence aux Métamorphoses du poète romain du Ier siècle[84].

peinture d'une femme assise face à de nombreux porcs
Avec l'« opération circéenne », le docteur Lerne rend hommage à la magicienne Circé, responsable de la transformation des compagnons d'Ulysse en cochons.

Si Maurice Renard n’écrit pas une fiction à proprement parler horrifique, il installe néanmoins une dynamique ascensionnelle en complication et en malaise. Le lecteur découvre tout d’abord les greffes sur les plantes, puis sur les animaux et les êtres humains, et enfin les expériences de fusion entre l'être humain et la machine[51]. À la fin du roman, la fuite des trois collaborateurs d'Otto Klotz, qui emportent avec eux les secrets d'échange de cerveaux, terrifie d'ailleurs le narrateur. En effet, à la manière de Prendick qui, de retour chez lui à la fin de L'Île du docteur Moreau, voit sous la figure policée de ses semblables les monstrueuses créatures de Moreau, Nicolas Vermont perd lui aussi toute confiance envers ses contemporains[28]. Et, après avoir constaté l'échec de l'écriture comme catharsis, il annonce son intention de brûler le manuscrit, dans un accès de délire rappelant la conclusion du Horla de Guy de Maupassant[29].

Le merveilleux scientifique renardien : le conte merveilleux revisité

Le préliminaire du roman, en introduisant une séance de spiritisme durant laquelle un guéridon frappeur transmet les pages d'un manuscrit d'un écrivain du futur, annonce l'hybridité du texte, celle de la relation incongrue entre l'irrationnel (la table tournante) et la science (la machine à écrire)[70].

photographie en noir et blanc d'une automobile entourée de spectateurs
Pour les chercheurs Hugues Chabot et Jérôme Goffette, « la rêverie mécanique est ici griserie de puissance, où la mécanique a atteint une force fabuleuse tout en montrant ses merveilleux engrenages »[80]. Photographie du pilote Ferenc Szisz dans sa Renault au Grand Prix de France de 1908.

Cette hybridité générique se poursuit avec le récit de Nicolas Vermont. En effet, si Maurice Renard débute sa narration avec une atmosphère merveilleuse issue des contes et légendes, il la poursuit en faisant appel à la rationalité de la science médicale. Le merveilleux et le roman scientifique  genres apparemment antagonistes  convergent et finissent par se confondre[13]. Le docteur Lerne est d'ailleurs qualifié d' « enchanteur » dans le titre du dernier chapitre. Cette mixité entre le merveilleux et le scientifique prend une forme inattendue à la fin du roman au moment où le docteur s'incarne dans une voiture. Cette ultime incarnation illustre aux yeux du savant l'émerveillement technologique, celui de la rêverie mécanique, synonyme de puissance, de modernité et de statut social[80]. C'est précisément, pour Maurice Renard, le rôle du récit merveilleux : user de la sensibilité pour donner à découvrir une autre façon de voir[Note 14]. À cet égard, l'altération des sens et de la perception humaine est une des thématiques qu'il affectionne tout particulièrement[Note 15].

Pour son premier roman, Maurice Renard met en place les ressorts du genre merveilleux-scientifique, dont il donne l'objectif l'année suivante dans l'article intitulé « Du roman merveilleux-scientifique et de son action sur l'intelligence du progrès » paru dans la revue Le Spectateur. Selon lui, le roman merveilleux-scientifique doit susciter l'émerveillement ou l'effroi chez le lecteur afin de l'initier aux méthodes scientifiques et de provoquer chez lui une réflexion sur la puissance de la science[23].

Pour construire son intrigue, l'écrivain doit alors user de sophismes pour mêler merveille et science. Dans son article de 1909, il propose trois procédés pour superposer rationnel et fabuleux : le romancier peut admettre comme certitudes de simples hypothèses scientifiques, il peut également prêter des propriétés naturelles d’une notion à n'importe quelle autre, enfin il peut appliquer des méthodes d'investigation scientifique à des phénomènes qu'il a lui-même créés[88]. C'est ainsi que dans Le Docteur Lerne, l'auteur admet comme techniquement possible la greffe entre animaux et végétaux, alors qu'il ne s'agit au début du XXe siècle que d'une hypothèse scientifique qu'aucune expérience n'est venue valider[2]. Il use également du second subterfuge, à savoir l'analogie abusive entre deux objets et domaines de recherche. Ainsi, par sa maîtrise totale de l'art de la greffe, le savant parvient à s'affranchir des frontières entre espèces animales dans un premier temps, puis entre espèces animales et végétales. Le principe analogique qui soutient le récit atteint son paroxysme avec la greffe du vivant sur la mécanique avec le raisonnement suivant : si les plantes peuvent s'animaliser, alors la matière inorganique peut elle aussi être dotée de vie[27].

L'érotisme au cœur du récit de Maurice Renard

statue d'une femme nue chevauchant un taureau
Emma Bourdichet copulant avec l'homme au cerveau de taureau constitue une variation inédite du mythe de Pasiphaé[89]. Sculpture de 1973 de l'artiste italien Rito Valla.

Maurice Renard produit une œuvre pleinement originale, en particulier en raison de l'érotisme qui se dégage de certains passages descriptifs et sensuels du roman[90]. Le traitement érotique de ces scènes  qui rappellent par ailleurs les récits libertins du XVIIIe siècle[91]  est d'ailleurs revendiqué par l'auteur dans sa dédicace à H. G. Wells. En effet, sous couvert de dévaluer les « tableaux fripons »[Note 16] qu'il met en scène, Maurice Renard affiche le caractère graveleux de son roman[70].

Emma Bourdichet, seule personnage féminin du récit, se retrouve au centre malgré elle d'un jeu pervers aux accents sadiens et zoophiles[92]. En effet, les échanges de cerveaux pratiqués par Lerne ont presque tous pour origine la passion charnelle suscitée par la jeune femme[39]. Ainsi, lorsque celle-ci s'amourache de Doniphan Mac-Bell, le savant, furieux, échange le cerveau de l'assistant écossais avec celui de sa chienne, puis réitère avec Nicolas Vermont et un taureau, après qu'Emma entame une relation avec son neveu[74]. Le thème des greffes cérébrales est utilisé sur un mode essentiellement érotique, puisque chaque opération chirurgicale est l'occasion d'un mélange des rôles et des conventions sexuelles : Emma a des relations sexuelles avec des hommes dont le cerveau est celui d'un chien ou d'un taureau, tandis que Nicolas dans le corps d'un taureau copule avec des génisses[Note 17],[31].

Lerne/Klotz est pleinement un pervers au sens sadien du terme, tels que le sont les libertins Blamont et Dolbourg dans Aline et Valcour ou Mme de Saint-Ange dans La Philosophie dans le boudoir. Tout comme ces personnages, le savant dévoile sa perversion en dénaturant la pureté des sentiments de sa victime  ici Emma Bourdichet  par une sexualité immorale[92]. Oscillant entre voyeurisme et substitution, Lerne  après avoir épié à travers un judas une relation sexuelle entre Nicolas et Emma  décide de prendre le contrôle du corps de son neveu grâce à sa capacité d'intervertir les consciences[93]. L'expression ultime de sa perversité prend forme au moment où il fait définitivement corps avec la machine. Cependant, son fantasme sexuel pour un corps inerte diffère de celui de Pygmalion ou de L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam, dans la mesure où il relève cette fois d'une dimension onanique : il devient lui-même l'objet de son propre fantasme[92].

Éditions françaises et diffusion à l'étranger

Publications françaises

Maurice Renard fait publier pour la première fois Le Docteur Lerne, sous-dieu aux éditions Mercure de France en 1908.

En 1919, le roman est réédité aux éditions G. Crès. La même année, il est également réédité par la maison Édition française illustrée dans la « Collection littéraire des romans d'aventures » avec des illustrations de Joseph Hémard.

Le roman est depuis la seconde moitié du XXe siècle régulièrement réédité : par les Éditions Tallandier en 1958 ; par les Éditions Belfond dans leur collection « Domaine Fantastique » (no 3) en 1970 ; par Éditions Marabout dans leur collection « Marabout Fantastique » (no 567) en 1976[94].

En 1990, les Éditions Robert Laffont publient le roman dans le recueil Maurice Renard. Romans et contes fantastiques qui regroupent romans, nouvelles et articles de l'écrivain[95].

Enfin, le roman  entré dans le domaine public en 2010[Note 18]  a fait l'objet de nouvelles éditions au XXIe siècle : par les Éditions José Corti pour leur collection « Les Massicotés » en 2010 dans une version tronquée du texte préliminaire[Note 19] ; par les Éditions Okno en 2020 et enfin par la maison d'édition Archipoche en 2021.

Au cours des rééditions, le titre original Le Docteur Lerne, sous-dieu a évolué au gré des maisons d'éditions : s’il a été tronqué pour un concis Le Docteur Lerne par Belfond (1970), José Corti (2010) et Archipoche (2021), il a également été renommé en Le Docteur Lerne. Les délires d'un sous-dieu par Marabout (1976)[96].

Diffusion en langue étrangère

couverture du roman New Bodies for Old.
Malgré les subtiles promesses d’érotisme présentes sur la couverture de la version anglophone de 1923, le récit a été expurgé des passages à teneur sexuelle.

Au cours du XXe siècle, le roman est traduit dans de nombreuses langues pour être diffusé à l'étranger. Ainsi, il paraît en 1909 en allemand (Der Doktor Lerne, éd. Hans von Weber), en 1912 en russe (Doktor Lern: Polubog, éd. M.G. Kornfel'da), en 1923 en anglais (New Bodies for Old, éd. The Macaulay Company), en 1925 en polonais (Dziwy Dr. Lerna, éd. Wydawnictwo Dzieł Pogodnych), en 1926 en tchèque (Lerne, misto-Buh, éd. Motor), en 1936 en hongrois (Lerne doktor, éd. Tolnai), en 1987 en serbo-croate (Doktor Lern, éd. Narodna knjiga) et enfin en 2007 en espagnol (El doctor Lerne: Imitador de Dios, éd. Valdemar)[94].

La version anglaise de 1923, New Bodies for Old or The Strange Experiments of Dr. Lerne, présente une version tronquée des scènes libertines. En effet, malgré une couverture volontairement provocatrice[Note 20], les scènes érotiques ont été retirées afin de ne pas offenser le lectorat anglophone[97]. C'est la raison pour laquelle, les éditions Black Coat Press, maison d'édition spécialisée dans la traduction de romans francophones, proposent en 2010 une nouvelle traduction plus fidèle de Brian Stableford, sous le titre Doctor Lerne, Subgod[98].

Réception et postérité

Notes et références

Voir aussi

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