Manifestation du 9 mars 1883

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Date 9 mars 1883
Lieu Paris
Manifestation du 9 mars 1883
Description de cette image, également commentée ci-après
Une du Monde illustré représentant Louise Michel portant le drapeau noir et incitant les manifestants à piller une boulangerie (17 mars 1883)
Informations générales
Date 9 mars 1883
Lieu Paris
Belligérants
Drapeau de la France France
Police française
Armée française
Anarchistes
Sans emplois
Menuisiers
Commandants
Jules Grévy Louise Michel
Émile Pouget
Paule Mink
Émile Digeon
Forces en présence
Milliers (?) Environ 15.000

La manifestation du est une manifestation anarchiste menée à Paris par environ 15 000 sans-emplois, menuisiers et ouvriers. Louise Michel, Émile Pouget et Émile Digeon, trois figures notables du mouvement anarchiste, y participent, tout comme Paule Mink, qui charge la police avec un revolver au poing. En plus de provoquer de graves troubles dans la capitale française, la manifestation manquant de peu le palais de l'Élysée ou le ministère de l'Intérieur, elle est connue pour l'action de Michel, qui y arbore le drapeau noir et fait de celui-ci un symbole central du mouvement anarchiste.

Suite à la fondation et au développement de l'anarchisme, que rejoignent un certain nombre d'anciens communards et communardes, comme Michel, cette idéologie et mouvement influence un certain nombre d'ouvriers et d'artisans, par exemple des menuisiers. Alors que la répression sur le mouvement s'accentue, la chambre syndicale des menuisiers du bâtiment appelle à une grande manifestation aux Invalides contre la pauvreté et la faim.

Les autorités françaises sont alarmées par la situation et mettent en place une présence policière importante autour des Invalides - qui arrive à faire refluer les manifestants et leur empêcher l'entrée sur la place. Deux mouvements de foule se produisent alors, l'un se dirige vers le palais de l'Élysée et n'est repoussé qu'au dernier moment, quand le préfet de police réquisitionne des omnibus et les fait rouler vers la foule.

De l'autre côté, Michel - qui met un chiffon noir sur un balai et en fait ainsi un drapeau noir - et Pouget prennent la tête d'un groupe de quelques centaines de personnes qui s'engage profondément dans le quartier latin et y pille des boulangeries et des commerces. Pouget est arrêté alors qu'il se bat pour délivrer Michel, qui parvient à s'enfuir et passer en clandestinité. Elle se rend à la police quelques semaines plus tard, éventuellement car sa mère est malade et qu'elle est inquiète à son propos. Michel, Pouget et d'autres militants sont jugés en , elle écope de six ans de prison ferme, Pouget, de huit.

Contexte

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Principaux lieux d'affrontement pendant la manifestation - les points sans légende sont les boulangeries pillées par le groupe de Michel

Au XIXe siècle, l'anarchisme naît et se constitue en Europe avant de se propager[1]. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes formes de domination perçues comme injustes, parmi lesquelles on trouve la domination économique, avec le développement du capitalisme[1]. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'institution permettant d'entériner un bon nombre de ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande[2]. Suite à la Commune de Paris, un bon nombre d'anciens communards et communardes rejoignent ce mouvement - qui se forme surtout à partir des années 1870 et se construit, à partir de 1872, du congrès de la Haye et de la fondation de la Fédération jurassienne aussi appelée Internationale anti-autoritaire, en nette opposition avec les marxistes[3]. Parmi ces communards devenant anarchistes, on trouve, entre autres, Constant Martin, Constant Marie, André Léo, Louise Pioger, Antoine Perrare, Émile Digeon et surtout Louise Michel, qui rejoint le mouvement anarchiste à son retour de déportation au bagne de Nouvelle-Calédonie à la fin des années 1870[4].

Esplanade des Invalides vers 14 heures, Le Monde illustré ()

Michel commence par intervenir dans de nombreuses conférences et rassemblements d'extrême gauche à partir de 1880 et se rapproche rapidement des anarchistes, qu'elle rejoint - étant notamment convaincue de la nécessité d'abolir l'État et de mener la Révolution sociale[4].

Louise Michel s'adressant au peuple vers les Invalides, Le Journal illustré (25 mars 1883)

En parallèle des évolutions idéologiques de Louise Michel et le fait que son passé de communarde, de déportée et son militantisme lui offrent un certain prestige et une place privilégiée au sein du mouvement, la répression étatique visant les anarchistes s'accentue en même temps que le nombre de militants croît en France[4],[5]. De nombreux procès commencent à les viser, leur presse est interdite et des articles de lois pour criminaliser le mouvement sont votés[5]. Par exemple, en 1881, la nouvelle loi sur la liberté de la presse permet ainsi au ministre de l'Intérieur d'interdire la publication de n'importe quel titre de presse sur simple choix de sa part, sans décision de justice[6].

À partir du début des années 1880, la Bande Noire, des organisations ouvrières de mineurs commencent à faire des attentats en Saône-et-Loire, qui visent à la fois les responsables et symboles catholiques et le patronat ou la bourgeoisie de la région[7].

En 1883, le procès des 66 touche le mouvement, quand des dizaines d'anarchistes sont arrêtés et jugés dans un procès politique les visant[4]. Pierre Kropotkine, un théoricien majeur de l'anarchisme, fait partie des accusés et est condamné à cinq ans de prison ferme[4]. Michel sort de la salle d'audience au bras de son épouse et, dès le soir même, appelle à la vengeance du peuple pour ce traitement[4].

Prémices

Police essayant de repousser la foule loin du palais de l'Élysée, Le Monde illustré ()

à la fin du mois de , une centaine de membres de la chambre syndicale des menuisiers du bâtiment - les menuisiers étant alors souvent anarchistes ou sympathisants notamment car leur profession se trouve précarisée par la révolution industrielle et l'évolution du capitalisme[8] - lance un appel à manifester contre la faim et la pauvreté[9]. Plusieurs anarchistes déclarés sont signataires de cet appel[9].

Police se battant avec la foule près du palais de l'Élysée, Le Journal illustré (25 mars 1883)

Les autorités françaises prennent la mesure d'un tel appel dans ce contexte ; alors que la capitale comporte plus de 80,000 ouvriers au chômage, la situation leur semble suffisamment alarmante pour que de nombreuses troupes de police et d'armée soient mises à contribution[9]. Les casernes avoisinant les Invalides sont renforcées et la cavalerie de l'École militaire est mise à disposition[9].

Le , Michel participe au lancement du journal La Vengeance anarchiste. Deux jours plus tard, la veille de la manifestation, elle aurait déclaré à un journaliste conservateur que la responsabilité du sang qui pourrait être versé le lendemain retomberait sur les « Versaillais »[9].

Manifestation du 9 mars 1883

Charge de cavalerie au sabre sur les manifestants rue Gabrielle, Le Monde illustré ()

Le , vers midi, de nombreux groupes commencent à affluer vers les Invalides. La police les repousse - en gardant les allées principales menant à l'esplanade des Invalides[9]. Ces premiers groupes, de quatre à six mille personnes, se reforment plus loin après avoir été reflués[9].

Le nombre de manifestants ne cesse d'augmenter dans les heures suivantes - vers 14 heures, ils sont environ 15,000[9]. Michel arrive alors par une allée latérale - vêtue de noir comme à son habitude - avec des compagnons anarchistes qui l'accompagnent[9]. Elle déclare alors qu'il faut laisser le peuple s'assembler sur la place et que si la police les charge, la foule saura répondre à leurs attaques[9]. Parmi les personnes qui se trouvent dans la manifestation, on recense de nombreux anarchistes, dont Émile Digeon, ancien communard devenu anarchiste[10].

Police tirant sur la foule près de l'Hôtel de ville, Le Journal illustré (25 mars 1883)

Des policiers sont dépêchés d'urgence sur place pour la repousser au delà du cordon de sécurité où elle cherche à entrer avec une centaine de personnes[9]. De manière ironique, selon l'historienne Marie-Hélène Baylac, ce refus de laisser les manifestants se rassembler aux Invalides provoque deux mouvements de foule - en premier lieu, une partie traverse le pont des Invalides et commence à se diriger vers le palais de l'Élysée en prenant la police de court[9]. Le préfet doit réunir une centaine de policiers essoufflés pour protéger l'Élysée, parvient à réquisitionner trois omnibus et commence à les faire rouler dans la direction des manifestants - de nombreux coups et arrestations se produisent alors et la foule rassemblée reflue vers les Invalides[9]. Le président de la République, Jules Grévy, aurait failli s'évanouir en apprenant la proximité des manifestants[9].

Paule Mink - une ancienne communarde proche du mouvement anarchiste - se trouve à la tête d'une colonne débouchant place Beauvau, siège du ministère de l'Intérieur français, elle leur crie d'avancer alors qu'elle charge un revolver au poing[10]. L'armée est déployée et charge dans la foule la baïonnette au canon, ce qui la repousse après de nombreux assauts[10].

Drapeau noir et pillage d'une boulangerie, Le Journal illustré (25 mars 1883)

Pendant ce temps, Michel, qui se trouve sur l'avenue de La Motte Piquet, se munit d'un balai et d'un chiffon noir qu'elle accroche au manche - créant ainsi un drapeau noir[9]. Elle harangue la foule et emmène un groupe d'environ deux cent personnes avec son ami Émile Pouget[11] sur la rue de Sèvres avant de s'engouffrer profondément dans le quartier Latin[9]. Alors qu'il passe devant une boulangerie au 3 rue des Canettes, un homme crie qu'il faut se saisir du pain, puisqu'on leur refuserait du travail - la boulangerie est alors pillée, comme celles 13 rue du Four ou celle 123 boulevard Saint-Germain[10] et le groupe détruit les vitrines et pille un certain nombre de commerces de ce quartier aisé de la capitale[9].

Place Maubert, le groupe est rattrapé par des policiers, qui l'encerclent - dans le tumulte, aidée de deux amis dont Pouget et un certain Mareuil, qui se battent avec la police pour la délivrer[12], Michel parvient à s'échapper[11],[9]. Elle monte dans un fiacre et entre en clandestinité[9].

Parmi les personnes arrêtées ce jour-là en plus de Pouget et Mareuil, on trouve aussi[10]:

Joseph Aignan (couvreur), Joseph Dufour (maçon), Paul Chevrenay (opticien), Maurice Mottan (sans profession), Alfred-Joseph Chave (fourreur - sans domicile fixe), Noël-Pierre Roussel (employé), Florent Bret (passementier), Stanislas Romorantin (fumiste), Victor Tournaire (serrurier), Charles Gautier (sans profession), Albert Martin (abonneur), Henri Renaud (sans profession), Paul Boyer (fumiste), Eugène Brunet (fumiste)

11e cour criminelle chargée du dossier, Le Journal illustré (25 mars 1883)

Suites immédiates

Résultats du procès de juin 1883 (Archives nationales - F7 12504 - courtoisie d'Archives Anarchistes)

Le lycée Louis-le-Grand se révolte quatre jours après la manifestation et les lycéens se barricadent dans l'édifice à l'instigation de leurs « moeurs anarchistes », selon la presse d'époque[13]. L'armée intervient dans le lycée pour « restaurer l'ordre » et des centaines d'élèves sont renvoyés[13].

Michel, hébergée chez Ernest Vaughan, un ancien communard devenu anarchiste, décide de se rendre, éventuellement car elle est inquiète de l'état de santé de sa mère et souhaite la visiter[9]. Lorsqu'elle se rend, le préfet se fait porter absent car il trouve humiliant que cette « femme » ait échappé aux recherches de la police et se rende d'elle même ; il va la faire arrêter le lendemain selon la procédure normale[9]. Lors de la perquisition chez Pouget, la police trouve un revolver à six coups, différents contenants de produits explosifs et 600 exemplaires de la brochure À l’armée, rédigée par Émile Digeon[11].

Les militants sont mis en procès entre les 22 et et leur groupe, où se trouve aussi Mareuil, un anarchiste qui a participé à leurs actions dans Paris - est mélangé avec un autre groupe d'anarchistes, les auteurs du manifeste À l'armée retrouvé chez Pouget[11]. Michel est condamnée à six ans de prison ferme, Pouget à huit et Mareuil est acquitté[11].

Postérité

Références

Bibliographie

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