Manus ferens munera
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| Manus ferens munera | |
Le clergé corrompu par l'argent, illustration de Giovanni di Paolo pour le chant IX du Paradis dans la Divine Comédie de Dante. | |
| Numéro | CB 1 |
|---|---|
| Sujet | Avarice |
| Langue | Latin médiéval |
| Suivi par | Responde, qui tanta cupis |
Manus ferens munera est un poème satirique en latin médiéval, figurant comme le premier carme (CB 1) du recueil des Carmina Burana [1]. L'œuvre s'inscrit dans la tradition de la satire cléricale de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe siècle siècle [2],[3].
Dans le Codex Buranus (clm 4660), le poème apparaît au folio 43, soit le premier feuillet de la version originale conservée [1]. Toutefois, l'ordre du manuscrit diffère de celui des éditions modernes [1]. L'édition critique d'Alfons Hilka et Otto Schumann propose une reconstruction basée sur d'autres sources, car seule la fin de la sixième strophe subsiste dans le noyau original du codex [1]. Bien qu'anonyme, l'œuvre exprime l'idéologie d'une classe de clercs lettrés utilisant le latin comme vecteur de critique sociale [4].
« Manus ferens munera
pium facit impium;
nummus iungit federa,
nummus dat consilium;
nummus lenit aspera,
nummus sedat prelium.
nummus in prelatis
est pro iure satis;
nummo locum datis
vos, qui iudicatis.
Nummus ubi loquitur,
fit iuris confusio;
pauper retro pellitur,
quem defendit ratio,
sed dives attrahitur
pretiosus pretio.
hunc iudex adorat,
facit, quod implorat;
pro quo nummus orat,
explet, quod laborat.
Nummus ubi predicat,
labitur iustitia,
et causam, que claudicat,
rectam facit curia,
pauperem diiudicat
veniens pecunia.
sic diiudicatur,
a quo nichil datur;
iure sic privatur,
si nil offeratur.
Sunt potentum digiti
trahentes pecuniam;
tali preda prediti
non dant gratis gratiam,
sed licet illiciti
censum censent veniam.
clericis non morum
cura, sed nummorum,
quorum nescit chorum
chorus angelorum.
«Date, vobis dabitur:
talis est auctoritas»
danti pie loquitur
impiorum pietas;
sed adverse premitur
pauperum adversitas.
quo vult, ducit frena,
cuius bursa plena;
sancta dat crumena,
sancta fit amena.
Hec est causa curie,
quam daturus perficit;
defectu pecunie
causa Codri deficit.
tale fedus hodie
defedat et inficit
nostros ablativos,
qui absorbent vivos,
moti per dativos
movent genitivos. »
« La main qui apporte des présents
rend impie l'homme pieux ;
l'argent conclut les traités,
l'argent donne le conseil ;
l'argent adoucit les rigueurs,
l'argent apaise le combat.
Chez les prélats, l'argent
tient lieu de droit ;
vous faites place à l'argent,
vous qui jugez.
Là où l'argent parle,
le droit se confond ;
le pauvre est rejeté,
lui que la raison défend,
mais le riche est attiré,
rendu précieux par son prix.
Le juge l'adore,
il fait ce qu'il implore ;
pour celui que l'argent prie,
il achève ce qu'il entreprend.
Là où l'argent prêche,
la justice s'écroule,
et la cause qui cloche,
la cour la rend droite,
l'argent qui survient
condamne le pauvre.
Ainsi est jugé coupable
celui qui ne donne rien ;
il est ainsi privé de son droit,
si rien n'est offert.
Les doigts des puissants
attirent l'argent ;
pourvus d'une telle proie,
ils ne donnent pas de grâce gratuite,
mais bien que ce soit illicite,
ils taxent le pardon.
Les clercs n'ont cure des mœurs
mais des pièces de monnaie,
dont le chœur des anges
ne reconnaît pas la troupe.
« Donnez, et l'on vous donnera :
telle est l'autorité » ;
à celui qui donne, parle pieusement
la piété des impies ;
mais l'adversité des pauvres
est durement écrasée.
Où il veut, il mène les rênes,
celui dont la bourse est pleine ;
la sainte escarcelle donne,
la sainte devient aimable.
Telle est la cause de la cour,
que celui qui va donner fait triompher ;
par défaut d'argent,
la cause de Codrus échoue.
Un tel pacte aujourd'hui
souille et infecte
nos « ablatifs » (ceux qui enlèvent),
qui absorbent les vivants,
poussés par les « datifs » (ceux qui donnent)ils remuent les « génitifs » (les familles). »
Description
Le thème de l'argent (Nummus) constitue le pivot de ce poème satirique médiéval, conservé dans le manuscrit des Carmina Burana. L'œuvre dénonce l'influence corruptrice de la richesse au sein de la société chrétienne, ciblant particulièrement la Curie romaine et le clergé. À travers un style acerbe, l'auteur décrit un monde où la loi divine et la justice humaine se soumettent au pouvoir financier[3].
Le texte présente l'argent comme une divinité capable de subvertir l'ordre naturel. Les cadeaux et les pots-de-vin transforment les dévots en impies, dictent les alliances et apaisent les conflits au gré des intérêts. Dans le cadre judiciaire, le droit s'efface devant la rétribution : les juges ne prononcent pas leurs sentences selon la vérité, mais en fonction des gains promis. Dès lors que l'argent intervient, la raison et la défense du pauvre cèdent face à la puissance des riches[3].
Cette corruption est particulièrement critiquée chez les ecclésiastiques, où la quête du profit l'emporte sur le soin des mœurs. L'auteur souligne avec ironie que la grâce divine n'est plus gratuite mais monnayée, rendant ces clercs étrangers au chœur des anges. Les tribunaux ecclésiastiques sont dépeints comme des lieux où l'argent réhabilite les causes les plus injustes, tandis que celui qui ne peut payer se voit privé de ses droits[3].
En conclusion, le poème utilise une métaphore grammaticale originale pour décrire l'avarice des puissants. Les « ablatifs » désignent ceux qui dépouillent autrui, ne réagissant qu'aux « datifs » (les dons) pour favoriser les « génitifs » (les possédants). Cette structure métaphorique illustre une société totalement infectée par le lucre, où la cause du démuni est condamnée d'avance par son indigence[3].