Massacre de Thiaroye

massacre colonial dans un camp militaire au Sénégal le 1er décembre 1944 From Wikipedia, the free encyclopedia

Le massacre de Thiaroye (prononcer tiaroï) est un massacre commis par des troupes coloniales et des gendarmes français à l'encontre de tirailleurs africains, le , au camp militaire de Thiaroye, près de Dakar, dans la colonie du Sénégal. Il survient à la suite d'une manifestation de tirailleurs, anciens prisonniers de la Seconde Guerre mondiale récemment rapatriés, réclamant le paiement de leurs indemnités et le versement du pécule qui leur était dû depuis des mois, que l’administration coloniale refuse de prendre en charge.

Date
VictimesTirailleurs africains rapatriés
Morts35 ou 70 morts (bilan officiel)
35-400 morts selon les historiens
Faits en bref Date, Lieu ...
Massacre de Thiaroye
Image illustrative de l’article Massacre de Thiaroye
Fresque murale à Dakar commémorant le massacre de Thiaroye en 1944.

Date
Lieu Camp de Thiaroye, colonie du Sénégal
Victimes Tirailleurs africains rapatriés
Morts 35 ou 70 morts (bilan officiel)
35-400 morts selon les historiens
Prisonniers 48
Survivants au moins 1200
Auteurs Armée coloniale française
Motif Répression des revendications d'indemnités dues aux tirailleurs
Participants 1er régiment de tirailleurs sénégalais, 7e régiment de tirailleurs sénégalais, 6e régiment d'artillerie coloniale, Gendarmerie française
Guerre Seconde Guerre mondiale
Coordonnées 14° 45′ 24″ nord, 17° 22′ 36″ ouest
Géolocalisation sur la carte : Afrique
(Voir situation sur carte : Afrique)
Massacre de Thiaroye
Géolocalisation sur la carte : Sénégal
(Voir situation sur carte : Sénégal)
Massacre de Thiaroye
Fermer

Bien que la nouvelle du massacre soit connue dans toutes les colonies françaises d’Afrique occidentale, elle reste inconnue en métropole, excepté par les hommes politiques et la haute administration concernée, les responsables ayant pris les mesures nécessaires pour qu’il ne soit pas ébruité. Un procès est organisé pour juger 34 des survivants, accusés de mutinerie ; ils sont tous condamnés. Les deux enquêtes ultérieures des autorités militaires ont des conclusions contradictoires, mais seule la première, rejetant la faute sur les tirailleurs, est approuvée.

La recherche historique n'est engagée qu’après plus de quarante ans, et elle fait face à de nombreuses difficultés, entre les archives falsifiées et celles manquantes ou inaccessibles. Débutée au Sénégal, l'historiographie du massacre se développe en France pour aboutir à une réévaluation des faits et de ses conséquences. Le nombre de victimes, évalué officiellement en 1945 à 35 morts et 35 blessés, fait également l'objet de divergences entre historiens, même si une évaluation à 300 tués est désormais considérée comme consensuelle. Le travail de mémoire, qui commence dès la nouvelle du massacre diffusée en Afrique, et les revendications des familles des tirailleurs massacrés, finissent par aboutir à une reconnaissance officielle timide par la France en 2024.

Le , le tribunal administratif de Paris finit par reconnaître la faute de l'État français pour ne pas avoir "mis en œuvre tous les moyens" à sa disposition "pour faire la lumière sur les circonstances précises" du massacre[1].

Historique

Terminologie

Le terme de massacre est retenu car, d’après l'historien Martin Mourre, chercheur à l'Institut des mondes africains, il s’agit de « la mise à mort de soldats se déroulant sur un temps très bref, sans aucune distinction de qui est tué »[2]. Le nom du lieu, Thiaroye, peut s’écrire avec ou sans h. Dans les documents d’époque coloniale, il n’en porte pas, mais l’usage, quelques décennies plus tard, au début du XXIe siècle est d’en mettre un[3],[4].

Contexte

Le camp de Thiaroye

Le camp de Thiaroye est constitué en 1905, à une quinzaine de kilomètres du centre de Dakar, sur un terrain dont l’armée négocie la concession aux Lébous. Elle en fait un camp d’entraînement et de transit pour les tirailleurs sénégalais, c'est-à-dire aux soldats d'unités coloniales d'Afrique subsaharienne (non limités à la colonie du Sénégal). Les habitants du village de pêcheurs de Thiaroye bénéficient à l’occasion de soins auprès des médecins attachés au camp[5],[6].

Tirailleurs africains prisonniers des Allemands en 1940.

Les tirailleurs sénégalais durant la Seconde Guerre mondiale

Les tirailleurs sénégalais sont issus de l’ensemble de l'Afrique-Occidentale française (AOF) : colonies du Sénégal, du Dahomey (actuel Bénin), du Soudan français (actuel Mali), de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), de la Côte d'Ivoire, de l'Oubangui-Chari (actuelle République centrafricaine), du Tchad, du Niger, du Gabon et du Togo[7]. Acheminés en France pendant la drôle de guerre, les tirailleurs sénégalais participent à la campagne de France, où ils sont faits prisonniers comme deux millions d'autres soldats français[8]. Ils subissent toutefois un traitement bien différent : les Allemands évitent de faire prisonniers des non-blancs (qu’ils préférent exécuter sommairement ou massacrer) ; ceux-ci sont privés d’eau pendant les marches vers les camps (et abattus s’ils tentent de boire l’eau des fontaines ou celle que les Français leur tendent au bord de la route)[9]. Mais, contrairement aux soldats originaires de la France métropolitaine, les Allemands ne les internent pas en Allemagne, en souvenir de la Honte noire[8]. Alors que la moitié des soldats coloniaux français avaient été déportés en Allemagne à leur capture, au printemps 1941, ils ont tous été renvoyés dans des camps en France[9].

Ils sont ainsi 69 000 prisonniers des troupes coloniales à être emprisonnés dans des Frontstalags répartis dans toute la zone occupée, dont 15 777 Sénégalais et 3 888 Malgaches. Leur nombre diminue fortement la première année : Armelle Mabon, historienne spécialiste des prisonniers de guerre « indigènes »[10], estime que 2 500 d’entre eux ont réussi à s’évader ; de nombreux autres sont déclarés inaptes au travail, avec la complicité de médecins français, et envoyés en zone libre où ils sont pris en charge au sein des GMICR (groupements de militaires indigènes coloniaux rapatriables), pour un total de 16 000 hommes en 1943. Au sein de ces GMICR, seuls les Nord-Africains sont effectivement réembarqués vers l'Afrique[8].

Des tirailleurs prisonniers au Frontstalag 230 de Poitiers.

Dans les Frontstalags, les conditions de détention sont dures : les prisonniers sont généralement affamés et mal vêtus, malgré les colis de la Croix-Rouge et de l’association Amitiés africaines. Certains tirailleurs sont employés pour divers travaux, et touchent une indemnité de 8 francs français (FF) par jour, qu’ils déposent sur un livret d’épargne géré par le Frontstalag. À partir de 1943, dans le cadre de la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie, le régime de Vichy fournit des cadres de l’armée pour encadrer les Frontstalags, ce qui permet à la Wehrmacht de récupérer quelques centaines de combattants pour le front de l'Est. Ce sont donc des officiers français libres qui deviennent les gardiens de prison des tirailleurs sénégalais pour le compte des Allemands, ce que les prisonniers ressentent comme une trahison[8].

Addi Bâ au maquis avec deux réfractaires du STO et un chien.

Ceux qui s’évadent bénéficient de solidarités et de silences indispensables pour obtenir vêtements civils et papiers. Malgré le nombre important d’évasions, la médaille des évadés n’est attribuée qu’à une centaine de tirailleurs, une discrimination parmi d’autres[8]. Parmi les évadés, un grand nombre rejoint la résistance, comme les 52 hommes qui combattent dans le maquis du Vercors, ou le Guinéen Addi Bâ, créateur d’un maquis dans les Vosges et mort sous la torture, qui reçoit la médaille de la Résistance de manière posthume en 2003[8].

Un tirailleur fait compagnon de la Libération.

L’Allemand Raffael Scheck, également spécialiste des prisonniers coloniaux durant la Seconde Guerre mondiale[11], note que les contacts avec la population française sont généralement bons, les tirailleurs étant bien accueillis. Ceux-ci prennent aussi conscience que les travailleurs français sont assez peu différents d’eux[12]. Quelques éléments permettent de maintenir le moral de certains tirailleurs, comme les marraines de guerre et parfois, des rencontres amoureuses. Ces rencontres, qui débouchent parfois sur des naissances, sont envisagées plutôt négativement par les autorités militaires coloniales françaises à la fin de la guerre. D’un côté, elles stigmatisent le « pourrissement » des tirailleurs qui font « usage du vin et de la femme blanche » ; d’un autre côté, si les couples et les enfants s’installent aux colonies, et d’un point de vue proche de l’élevage, les colonies peuvent tirer avantage « de souches de métis adaptés au pays »[8]. Ces rencontres et leurs conséquences ont provoqué de fait de nombreuses demandes d’autorisation de mariage pour les tirailleurs par les femmes enceintes[13].

Rassemblement et rapatriement des tirailleurs africains de métropole

Alors que la Seconde Guerre mondiale n'est pas encore terminée, les tirailleurs africains sont, durant l'été 1944, parmi les premiers prisonniers de guerre libérés par l'avancée des troupes alliées à la suite du débarquement de Normandie. Près de 30 000 soldats coloniaux, dont 17 000 Nord-Africains, sont libérés ; s’y ajoutent les évadés et ceux qui ayant rejoint la Résistance, ont combattu au sein des Forces françaises de l'intérieur (FFI). Le général Ingold organise leur départ pour qu’il soit le plus rapide possible : regroupement en casernes pour rétablir la discipline, dans des conditions pires que celles de leur internement, ce qui émeut la presse[réf. nécessaire]. Lorsqu’ils embarquent pour l’Afrique, aucune cérémonie n’a lieu[8]. Cette démobilisation sert aussi à « blanchir » les troupes françaises. Au total, « de à , le nombre d’autochtones rapatriés en AOF […] s'élève à 9 678, soit 3 261 ex-prisonniers et 6 334 rapatriés de France »[14]. En général, on constate une grande impatience de rentrer au pays chez les soldats coloniaux[8]. Les premiers tirailleurs à quitter la France embarquent les 9 et de Cherbourg[15].

Soldes et primes non versées

Un billet de 500 francs de 1942.
Le ministre des colonies René Pleven.

N’ayant touché aucune somme durant la durée de la guerre, à l’exception de ceux qui ont travaillé au Frontstalag, les tirailleurs sont en droit de percevoir des arriérés de solde, plus des primes. Le ministre des Colonies René Pleven souhaite que la solde de captivité des tirailleurs soit alignée sur celle des Français, ce qui lui est refusé[16].

Les tirailleurs attendent le versement des sommes qui leur sont dues et qui devraient être composées de[17],[18] :

  • une indemnité de combat ;
  • une prime de continuation de service ou de maintien sous les drapeaux ;
  • le solde de leur livret d’épargne ;
  • la prime de démobilisation ;
  • l’indemnité de congé de libération ;
  • le pécule ou solde de captivité (de 1 franc par jour passé en captivité jusqu’en puis de 4 francs pour les jours allant de à leur libération effective, soit un maximum de 2758 FF)[8] ;
  • la solde de traversée.

De plus, au moment de la démobilisation, l’armée doit procéder à l’examen des droits à avancement, régler les problèmes liés aux décorations et vérifier les grades FFI acquis par ceux qui ont participé à la Résistance[19]. Toutefois, le général Ingold refuse de prendre en compte les grades acquis au sein des FFI[20]. D’après la circulaire 2080 du , les arriérés doivent être liquidés avant l’embarquement, le paiement se faisant pour un quart à l’embarquement, le restant au débarquement pour éviter les vols[21],[22]. Ceci est confirmé par télégramme au gouverneur de l’AOF, Pierre Cournarie[16].

Embarquement et premières contestations

Les tirailleurs qui doivent partir pour le camp de Thiaroye sont initialement rassemblés dans des centres de transit à La Flèche, Versailles et Rennes[23]. Ces trois contingents, totalisant 1 950 tirailleurs, sont rassemblés à Morlaix (Finistère) en vue de leur embarquement pour le Sénégal[18]. Ils perçoivent une partie de leur dû au moment de leur passage dans les centres de transit ; cependant, d’après les documents à disposition, ces versements sont inégaux selon les centres de transit (de presque rien à presque tout, mais les rapports se contredisent)[24]. Une nouvelle avance de 1 500 francs leur est versée en , avant le départ de la métropole[15].

Dans le contingent de Morlaix, 315 tirailleurs refusent de quitter la métropole avant que leur situation soit réglée[18]. Ceux-ci dorment à la rue, ou sont logés chez l’habitant, jusqu’à ce que le , une intervention violente de la gendarmerie les oblige à quitter les lieux, faisant 7 blessés (dont un gendarme). Cette intervention choque la population, indignation renforcée par le choix de la date de l’intervention, anniversaire de l’armistice de 1918. Les 315 tirailleurs sont internés au camp militaire de Trévé, sans couvertures, puis à Guingamp, jusqu'en [25],[8].

Au final, ce sont donc 1 635 tirailleurs qui embarquent de Morlaix le sur un navire britannique, l'ancien navire de l'Anchor Line Circassia[26]. La nuit du , de minuit à 8 heures du matin, le capitaine Renaud procède à des paiements aux tirailleurs à bord ; il dispose de 7 millions de francs[21]. À l’issue de cette distribution, les tirailleurs reçoivent une note qui indique les sommes qui leur restent dues[24]. Deux escales ont lieu à Plymouth et Cardiff, puis le navire prend la direction du sud. À Casablanca, les tirailleurs sont débarqués par les Britanniques, et sont hébergés au camp de la Médiouna[27], avant que les autorités ne réussissent à obtenir que le Circassia les transporte jusqu’à Dakar, où ils arrivent le [26]. Au moment de quitter le navire, les tirailleurs manifestent leur mécontentement en refusant de nettoyer le pont. Malgré la cérémonie d’accueil organisée par le gouverneur, quelques tirailleurs ont des gestes de colère[28]. Après leur débarquement à Dakar, les tirailleurs sont acheminés en camions au camp de Thiaroye[26]. Les différents rapports de l’armée indiquent des chiffres différents, allant de 1 200 à 1 800, imprécision inhabituelle pour l’armée[29].

Les autorités coloniales au Sénégal, restées tardivement fidèles à Vichy

Les officiers et sous-officiers blancs qui commandent les troupes coloniales restées en AOF sont pour plupart restés longtemps fidèles au régime de Vichy, et ne se sont ralliés à la France libre qu’après 1943[30] : par exemple, le général de Yves de Boisboissel, la plus haute autorité militaire à Dakar en , dirige la 19e région militaire (Alger, Oran et Constantine) en , et s'oppose au débarquement anglo-américain en Afrique du Nord[16]. Même après le ralliement de toute l’AOF à la France libre, un rapport constate que les officiers sont, dans l’ensemble, favorables au maréchal Pétain[31].

Les autorités coloniales ont établi un véritable apartheid de fait sous Vichy : les salaires et les pensions sont différents pour les indigènes, qui sont aussi soumis à la Corvée, travail forcé aboli par la Révolution mais réintroduit sous le nom de Prestations dans les colonies françaises[32] ; les indigènes se voient aussi interdire l’entrée des débits de boisson et des restaurants tenus par des Blancs et sont soumis au couvre-feu. Ces mesures, encore en vigueur en 1944, la guerre n’étant pas finie, heurtent les tirailleurs rapatriés qui ont vu la France et aspirent à plus d’égalité, le mythe de la supériorité de l’homme blanc s’étant évanoui[33].

Les officiers de la Coloniale ont déjà eu à gérer la démobilisation de certains tirailleurs en 1940, qui a elle aussi suscité des protestations au sujet du non-paiement de la prime de démobilisation et autres droits. Un groupe de tirailleurs du camp de Kindia à Conakry a même attaqué le chef de cercle et le chef de gare en . Les autorités coloniales ont répondu sévèrement, les 31 tirailleurs impliqués étant condamnés à des peines de 5 à 20 ans de prison pour outrage à un officier supérieur[34]. Parmi les officiers généraux présents au Sénégal, le général Marcel Dagnan (chef de la division Sénégal-Mauritanie) et le général de Boisboissel, son supérieur, commandant désormais les troupes de l’AOF, sont camarades de la promotion 1909 de l’école de Saint-Cyr[35]. Ce sont ces officiers qui ont en charge la démobilisation des tirailleurs rapatriés à Thiaroye[30].

Des rumeurs de soulèvement de la population des indigènes locaux circulent parmi les colons européens, soulèvement devant avoir lieu à l’occasion de la fête de Tabaski et pouvant occasionner des massacres de colons ; soulèvement et massacres qui ne se produisirent pas[36].

Le massacre

Réclamation des sommes dues par les tirailleurs

Entre le départ des tirailleurs de Morlaix et leur arrivée à Dakar, une nouvelle circulaire datée du est envoyée aux administrations : désormais, le paiement des arriérés de solde doit se faire intégralement au départ de la métropole[16] - mais cela ne concerne pas les tirailleurs de Thiaroye, qui sont déjà partis de métropole.

Dans le camp militaire de Thiaroye, les 1 635 tirailleurs rapatriés attendent toujours le versement des sommes qui leur sont encore dues. Toutefois, le commandement ne donne satisfaction que sur les demandes de conservation de divers effets personnels[26]. La seule opération qui a eu lieu à Thiaroye est le change de monnaie des sommes que les tirailleurs avaient déjà sur eux : en moyenne, 17 000 FF, mais une dizaine d’entre eux avaient entre 50 et 70 000 FF, éveillant les soupçons des officiers français qui en ont jugé l’origine douteuse[19]. Selon l'historienne Armelle Mabon, l'échange en francs de l'AOF[Note 1] a lieu le , et c'est sur le paiement des autres sommes dues, la récupération d'argent déposé sur des livrets d'épargne, des questions d'habillement, de vérification des grades et des droits à avancement que porte le conflit[26]. Pour ce qui est des sommes restant à percevoir par les tirailleurs, les généraux Yves de Boisboissel et Dagnan annoncent aux tirailleurs qu’elles leur seront versées dans les cercles[17].

Un groupe de 549 tirailleurs qui devait être acheminé sur Bamako refuse de partir le tant qu'il n'a pas été intégralement payé. Le lendemain de ce mouvement de protestation, le général Marcel Dagnan, commandant de la division Sénégal-Mauritanie depuis [35], se rend au camp ; les tirailleurs se montrent exigeants sur les réponses qu’ils attendent. Selon son rapport du , sa voiture est bloquée avec des cales et des barbelés, son autorité s’évanouit, et il ne répond à aucune des questions concernant le règlement administratif de la situation[37],[17],[38]. Il s’en tire en annonçant que la question va être examinée et que les tirailleurs seront payés[25]. Choqué, il considère même avoir été à deux doigts d’être séquestré[39] et que les protestataires sont en état de rébellion, la question de leurs droits n’étant qu’un prétexte. Sans se préoccuper du bien-fondé de ces revendications, il prépare une force de répression[40].

Mise sur pied d'une force de répression

Char léger américain M3, intégré à la force de répression.

La veille du massacre, le général Dagnan mobilise donc, en accord avec son supérieur, le général de Boisboissel[40],[39], deux bataillons d’infanterie[réf. à confirmer], des gendarmes, et un peloton de sous-officiers et d’hommes de troupes français, renforcés de 3 compagnies des 1er et 7e régiments de tirailleurs sénégalais ; ces troupes sont appuyées par un char léger américain M3, deux automitrailleuses et une autochenille blindée du 6e régiment d'artillerie coloniale[41],[39],[8]. Le lieutenant de vaisseau Max Salmon, de l’escadre stationnée en rade de Dakar, est aussi requis ; ayant une réputation de bon tireur, c’est lui qui a le commandement des automitrailleuses[42]. Le général Dagnan a en fait rassemblé toutes les forces disponibles[25] : au total, c'est l’ensemble des forces de maintien de l’ordre présentes dans la région de Dakar — et même jusqu’à Saint-Louis à plus de 250 km — qui sont mobilisées, soit plus de « 1 100 autochtones et environ 120 Européens »[43]. Un télégramme est envoyé à Paris à une heure du matin pour obtenir une approbation, mais il n’y a aucune trace de réponse (positive ou négative) dans les archives : Martin Mourre considère que le choix de cette heure tardive est une manière de mettre la capitale devant le fait accompli[44].

Déroulement du massacre

Quelques témoignages recueillis en 1984 affirment que des militaires avaient creusé des fosses avant le , et le poissonnier qui livrait habituellement le camp avait reçu instruction de ne pas livrer ce jour-là[45].

Selon les rapports officiels, le camp est investi par les troupes du général Dagnan au matin du , à partir de 6 h 30[46]. Les tirailleurs auraient été agités, refusant d’obéir, insultant leurs officiers, tirant sur la force de répression et tentant de prendre les blindés d’assaut[38]. Toujours selon les rapports des officiers, un tirailleur « mutiné » aurait « porté la main à son couteau » à 7 h 30, avant d'être désarmé par des sous-officiers français[47],[48]. Une première rafale aurait éclaté à 8 h 45[49]. Les premiers tirs des « mutins » se seraient produits vers 8 h 45 - 8 h 55 : c’est à ces tirs que la blessure du seul tirailleur touché dans le service d’ordre serait due. En « riposte » à 9 h 20, le général Dagnan fait procéder à des tirs de semonce, puis ouvre le feu sur les occupants du camp à 9 h 30. Certains rapports des militaires présents sur place indiquent que les tirs de 8 h 45 sont une salve tirée en l’air par le service d’ordre[17]. Les procès-verbaux des tirailleurs arrêtés offrent une version différente, et sont beaucoup plus cohérents entre eux : on leur a donné l’ordre de se rassembler sur l’esplanade centrale, la fusillade durant seulement quelques secondes[47],[48]. Plusieurs auteurs affirment que les tirailleurs du service d’ordre n’ont pas tiré, contrairement à ce qu’affirment les rapports des officiers[50].

Du côté des insurgés supposés, aucune preuve de tir, telle une douille ramassée, n’a pu être faite ; les rapports des officiers indiquent la saisie d’une certaine quantité d’armes, dont un mousqueton mais surtout des armes blanches. Selon des experts, il ne s’agit que de « petite quincaillerie » face à l’armement dont disposait les forces de répression. Les rapports des officiers indiquent un total d’un peu plus de 500 cartouches tirées, tous calibres confondus[21]. Du côté des automitrailleuses, les rapports indiquent que 150 coups de feu ont été tirés[17]. Julien Fargettas indique que les versions se contredisent sur l'origine du premier coup de feu (tir d'un tirailleur consigné dans un baraquement ou tir de semonce des forces de l'ordre face au harcèlement verbal des tirailleurs)[48]. Le général Bach estime certain qu’il n’y a pas eu de provocation du côté des tirailleurs, et que par contre du côté des forces de répression, il y a certainement eu l’ordre d’un tir « à tuer »[51].

Des tirailleurs fuient le camp et se refugient au proche village de Thiaroye, certains habitants leur apportant de l’aide[52]. Un tirailleur tué à Thiaroye Gare est identifié par le Dr Deffon dans l’après-midi[53]. Dans la journée, des rafles permettent à l’armée d’arrêter tous les tirailleurs se trouvant à Dakar ou dans les environs[54]. Les officiers français insistent dans leurs rapports sur la menace posée par le regroupement des tirailleurs[49], tandis que les tirailleurs indiquent dans les interrogatoires postérieurs que le rassemblement signifiait qu'on allait accéder à leurs demandes[55].

Suites

Premières réactions

Paul Giacobbi, ministre des colonies en décembre 1944, approuve la répression.

Dès le , 300 tirailleurs sont évacués par la voie ferrée vers Bamako (sur les 549 initialement concernés par cette mesure). Le lendemain, 660 partent pour différents endroits de l’AOF. Le , 72 sont renvoyés dans leurs foyers au Sénégal[56]. Le gouverneur Cournarie fait surveiller les tirailleurs qui ont survécu et sont renvoyés dans leurs foyers. Il demande aux gouverneurs de l’AOF de surveiller leur comportement et de faire procéder au contrôle du courrier et des télégrammes à destination ou en provenance de la métropole[57].

45 ou 48 tirailleurs sont arrêtés à Dakar et emmenés en prison, à pied, menottés, et surveillés par des militaires armés, notamment de mitrailleuses[54].

La Seconde Guerre mondiale n’étant pas terminée, la censure fonctionnait toujours et aucune information ne filtra dans la presse, ni en Afrique, ni en France[56]. Néanmoins, les autorités sont averties. Paul Giaccobi, ministre des Colonies depuis septembre, envoie le un télégramme qui approuve les mesures prises par les autorités coloniales de Dakar[56]. C’est le rapport du général Dagnan, et ceux des autres militaires présents sur place, qui fixent la narration officielle de l’évènement à partir de 1945[31].

Lamine Guèye, avocat et député, défenseur de nombreux tirailleurs devant la cour et à l’Assemblée nationale du Sénégal.

Le massacre est toutefois immédiatement connu à Thiaroye, puis Dakar, et au Sénégal[54] où il soulève une grande indignation[52]. Il a une grande portée dans toutes les colonies de l’AOF[58] où les survivants sont dispersés dans leurs villages d’origine. À Dakar, la population fait pression sur les dignitaires religieux, qui n’interviennent auprès des autorités que pour exprimer leur mécontentement que les autorités n’aient pas eu recours à eux, estimant avoir eu la capacité d’éviter les protestations des tirailleurs. Un conseiller colonial et deux conseillers municipaux protestent auprès du général de Boisboissel contre le fait d’avoir « fait tirer sur des tirailleurs désarmés » ; un commerçant portugais fait de même[45], ainsi que Papa Seck Douta, le président de l’association des anciens combattants. C’est lui qui contacte l’avocat Lamine Guèye[59] ; cet avocat défend plusieurs tirailleurs lors du procès[59].

Procès des « mutins »

L’instruction commence dès le . Elle est confiée au sous-lieutenant Gabriel Arrighi, nommé officier instructeur[31] qui remet son rapport le 29. L’acte d’accusation est dressé le . 26 tirailleurs sont accusés de : « rébellion ; refus d'obéissance ; complicité de refus d’obéissance et outrage à supérieur »[21].

Les avocats sont dans un premier temps désignés d’office ; parmi eux se trouve le capitaine Ollivier, par ailleurs témoin à charge durant l'instruction. Ainsi 21 tirailleurs sont condamnés sur son témoignage, l'un d'eux, défendu lui-même par Ollivier, à 10 ans de prison[21]. Les tirailleurs sont traités de menteurs : Antoine Abibou raconte comment il s’est évadé du Frontstalag, a eu des contacts avec la Résistance et été caché par une famille française ; il n’est pas cru, malgré les détails qu’il donne dont certains ont pu être vérifiés par Armelle Mabon[60]. Aucune information n’est disponible pour expliquer pourquoi seuls 34 des 48 tirailleurs arrêtés sont jugés[61].

Les esprits étant tendus à Dakar, une section d’infanterie est désignée pour assurer le service d’ordre durant le procès qui a lieu les 5 et [21].

De nombreuses irrégularités marquent le procès :

  • le président du tribunal et ses juges assesseurs sont tous des officiers du 6e RAC et du 7e RTS, tous ont participé au massacre (c’est le général Yves de Boisboissel, autorité militaire principale de l'AOF, qui les désigne[21]) ;
  • les armes collectées par la force de maintien de l’ordre au camp, qui sont des pièces à conviction à charge, ne sont pas présentées au procès[21] ;
  • il y a un interprète pour le bambara, mais pas pour les autres langues[60].

Bien qu’on ne dispose pas des minutes du procès, Lamine Gueye dénonce à son issue le fait que les accusés n’ont pas eu droit à la parole[21]. Les déclarations des officiers vont toutes dans le même sens, et affiment que les tirailleurs ont fait preuve de mauvais esprit, à cause de leur fréquentation de femmes blanches et de la propagande nazie[60].

34 tirailleurs sont jugés le , condamnés à des peines allant de un à dix ans de prison ; trois sont condamnés à des amendes allant de 2 000 à 10 000 francs, neuf à la dégradation militaire, trois à 10 ans d’interdiction de séjour et trois à 5 ans d’interdiction[21]. Ils perdent en outre leurs droits à l'indemnité de démobilisation.[réf. nécessaire] Le tribunal militaire de cassation d’Alger rejette leur pourvoi le [21].

Enquêtes

Le député guyanais Gaston Monnerville en 1947.

Aucune enquête parlementaire n’a lieu dans les années qui ont suivi le massacre[16]. Dès le , les membres du groupuscule Groupe d’études communistes (ou groupement d’action républicaine, membre de l’organisation de résistance Front national) de Dakar font des démarches pour déclencher une commission d'enquête parlementaire[59],[62] ; Lamine Gueye fait également des démarches en ce sens auprès du député guyanais Gaston Monnerville dès le , auquel il fait parvenir un courrier par l’intermédiaire d’une personne prenant le bateau pour la France, dans l’urgence[63]. Gaston Monnerville lui donne son appui[59]. Enfin, l’Union des syndicats confédérés de l’AOF demande très vite l’envoi d’une commission d’enquête mixte civile et militaire avec au moins un membre de la CGT[63]. Aucune de ces demandes n’aboutit[59].

Le gouvernement demande de son côté deux enquêtes[64]. :

  • l’une est signée par le général Pierre-Étienne de Perier, saint-cyrien (comme Boisboissel et Dagnan) et inspecteur des troupes coloniales depuis octobre[65]. Rendu le , avant l'établissement de l'acte d'accusation des tirailleurs, le rapport affirme que les tirailleurs sénégalais ont perçu plus que leurs droits. Perier précise même : « Très susceptibles, les Noirs évolués sont devenus plus attentifs à leurs droits qu’à leurs devoirs »[43]. Il estime donc que les tirailleurs sont seuls responsables et que les tirs étaient légitimes ;
  • l’autre est signée par l’inspecteur du ministère des Colonies Louis Mérat (lui aussi passé par Saint-Cyr[65]). Rendu le , soit après le procès, il estime que la promesse de payer leur dû aux tirailleurs n’a pas été tenue. Henri Laurentie, résistant et directeur des affaires politiques au ministère des Colonies, critique vertement ce rapport « qui s’attache […] à dégager des responsabilités. […] La plupart des inspecteurs des Colonies, après avoir manqué spontanément à leurs devoirs nationaux en 1940, restent incapables, en 1945, de satisfaire aux moindres exigences de leurs devoirs professionnels »[52], désapprouvant la continuité des corps d’État entre Vichy et la France libérée[66].

Ce choix par Giacobbi de faire procéder à des enquêtes administratives, dont les rapports ne sont accessibles qu’aux membres de l’administration, permet de limiter l’impact de l’évènement et la dénonciation du colonialisme[65]. Lamine Gueye porte à nouveau la question du massacre à l’ordre du jour de l’Assemblée le , soutenu par d’autres députés des colonies : Jean Félix-Tchicaya, Félix Houphouët-Boigny, Hamani Diori et Mamadou Konaté. Marius Moutet, ministre de la France d’Outre-mer (nouvel intitulé du ministre des Colonies), successeur de Giacobbi, répond évasivement et assume la répression menée[67],[68].

Emprisonnement et amnistie des tirailleurs

Marius Moutet en 1946, ministre de l’Outre-Mer.
Yvon Delbos en 1947, ministre de la Défense nationale.

Les tirailleurs purgent leur peine dans différents lieux. Certains, dont Antoine Adibou, sont emprisonnés sur l'île de Gorée, lieu symbolique de la traite négrière ; d’autres sont incarcérés en Mauritanie, à Aïoun El Atrouss et à Néma ; d’autres à Thiès où deux d'entre eux trouvent la mort[69].Le député des colonies Jean Silvandre réussit à faire inclure les « mutins de Thiaroye » dans la loi d’amnistie du 16 août 1947[70]. Le , l’inspecteur des colonies Louis Mérat dépose des demandes individuelles de grâce amnistiante pour tous les condamnés encore en prison[64].. Le ministre de la France d’Outre-Mer, Marius Moutet, donne un avis "Très favorable" pour les 18 demandes, mais le ministre de la Défense nationale Yvon Delbos donne son refus pour 15 d’entre elles[71].

Deux sont amnistiés en 1946, vingt-neuf par la loi du 16 août 1947, trois meurent durant leur détention ; ceux encore emprisonnés en 1947 bénéficient d’une suspension de l’exécution de jugement aboutissant à leur libération entre le 10 et le [72]. Finalement les condamnés sont tous amnistiés. L'historienne Armelle Mabon précise qu'« il ne s'agit pas d'un acquittement, et les veuves de Thiaroye n'ont jamais perçu de pension[73]. » En outre, toujours selon Armelle Mabon, cette amnistie n’efface pas la condamnation et « les laisse coupables d’un crime qu’ils n’ont pas commis »[25]. Ce sont ces suites données au massacre qui le maintiennent dans les mémoires, car il devient aussi un crime de papier[74].

Il n’y a jamais eu de grâce présidentielle du président de la République Vincent Auriol, malgré des démarches en ce sens de Lamine Gueye et Léopold Sédar Senghor, et malgré un article du Réveil qui l’affirme[75].

Carrières des militaires et fonctionnaires présents à Dakar

La carrière des officiers ayant participé au massacre ou de leurs supérieurs apporte des éléments sur leur attitude et des sanctions déguisées qu’a pu vouloir prendre l’administration centrale[réf. nécessaire].

Le gouverneur Cournarie obtient d’autres postes après celui de gouverneur de l’AOF, mais dans une trajectoire descendante, sans qu’on sache si cela est lié au massacre[76]. Fortement critiqué par Henri Laurentie, il est rappelé en 1946, nommé Haut-Commissaire dans le Pacifique et aux Nouvelles-Hébrides, puis gouverneur de la Nouvelle-Calédonie. Il quitte l’administration en 1951, âgé d’à peine 56 ans, et prend sa retraite[77].

Siméoni, chef du Dépôt des isolés coloniaux (DIC), est hospitalisé en 1945, semblant en état de choc ; il est rapatrié sanitaire en France. Le commandant Gustave Lemasson, cadre de conduite des tirailleurs pendant le voyage à bord du Circassia et réputé plus proche des tirailleurs, est mis en congé de captivité peu après le massacre[27] ; il est lui aussi l’objet d’un rapport très négatif de ses supérieurs et dégagé des cadres[57]. L’adjudant-chef de gendarmerie Etre[Qui ?] dépose une réclamation pour réquisition abusive ; il est muté au bagne de Cayenne[36].

Le général Yves de Boisboissel est placé dans le cadre de réserve dès qu’il atteint l’âge de la retraite, soit le , alors que, selon son fils qui rédige sa biographie, « il était en droit d’espérer [être maintenu à son poste] ». Cette mesure peut être vue comme une manière de le désavouer sans remettre en cause l’armée[78]. Le général Dagnan, qui décide de l’opération menant au massacre, est promu dans l’ordre de la Légion d’Honneur après le massacre[27].

Historiographie difficile

Bilan officiel des autorités coloniales en 1944

Du côté de la force de répression, un tirailleur est blessé et trois officiers, dont deux supérieurs, sont contusionnés à la suite de l'agression par des manifestants[79]. L’expertise balistique de la balle qui a touché le tirailleur réalisée à l’occasion du procès de estime qu’elle ne peut en aucun cas venir des mutins ; il s’agirait donc d’une balle tirée du côté des forces de l’ordre et qui a ricoché[38],[17]. De plus le tirailleur en question a affirmé qu’il s’était couché au moment des tirs, sur ordre des officiers de la force d’intervention[27].

Le bilan officiel d'après le télégramme chiffré du à 18 h du GENESUPER DAKAR est le suivant : « Intervention force armée du a occasionné chez les mutins les pertes suivantes : tués 24. Morts suite de blessures : 11. Blessés en traitement 35. Côtés force armée : 1 tirailleur blessé ; 3 officiers dont 2 supérieurs contusionnés suite agression rebelles. 48 mutins incarcérés seront traduits devant le tribunal militaire. Troupe indigène intervention a fait preuve d'un loyalisme absolu »[80].

Le général Dagnan rédige deux rapports le  : dans l’un il reprend le bilan du (35 morts, 35 blessés) ; dans l’autre, il donne les chiffres de « 24 tués et 46 blessés transportés à l’hôpital et décédés par la suite », soit finalement 70 morts parmi les tirailleurs[81],[82].

Après le massacre, les officiers affirment que les revendications des tirailleurs tirent leur origine de la propagande à laquelle ces derniers ont été exposés dans les Frontstalags de la part des Allemands, ainsi que de la perte de prestige des officiers de la Coloniale, due au fait que Vichy avait fait garder certains Frontstalags par ces cadres. Selon Perier, certains officiers avancent même l’idée d’une mutinerie préparée par les Allemands, qui auraient fourni des armes et payé les tirailleurs pour qu’ils se révoltent. D’autres officiers considèrent que les Français de métropole, et particulièrement les Françaises, ont trop bien traité et fait preuve de trop de considération pour les tirailleurs durant leur séjour métropolitain. Enfin, l’opposition américaine au colonialisme aurait influencé les tirailleurs, ainsi que la proximité avec les soldats noirs américains qu’ils croyaient égaux aux soldats blancs[83]. Raffael Scheck contredit la plupart de ces points, notamment sur l’armement allemand (baïonnettes et grenades) qui aurait été abandonné par les soldats de la Wehrmacht en retraite et ramassé par les tirailleurs[84]. Il est toutefois certain que l’idéologie raciste de Vichy, similaire à celle développée par les nazis, et les compromis du régime vychiste, ont provoqué une hostilité envers la France et ses autorités, alors que les contacts avec la population française avaient souligné le contraste entre le racisme de ces autorités et la bienveillance de nombreux Français[13].

Recherches historiques

Les premières recherches historiques sur le sujet datent des années 1970 : l’historien canadien Myron Echenberg (de) travaille depuis plusieurs années sur les troupes coloniales françaises. Il publie en 1978 un premier article sur les évènements du camp de Thiaroye, qu’il qualifie d’insurrection (uprising)[85]. La revue historique sénégalaise Afrique-Histoire[86] publie quelques témoignages en 1983[réf. nécessaire]. En 1988, le réalisateur Ousmane Sembène sort le drame Camp de Thiaroye, en 1988, y donnant une estimation de 380 morts[38]. Puis l'historien M'Baye Gueye y consacre un mémoire de maîtrise et un article du premier numéro de la Revue sénégalaise d'histoire, dans lequel les événements sont qualifiés de massacre. Il dénombre 191 tirailleurs tués, en comparant le nombre de tirailleurs affectés après le massacre par rapport aux prévisions[87],[88].

Recherche en France

Le réalisateur sénégalais Ousmane Sembène.

Au début des années 2000, les historiens Eugène-Jean Duval et Julien Fargettas, suivant les sources militaires, reprennent séparément le bilan officiel de 35 morts ; le film documentaire La Force noire, réalisé en 2007 par les historiens Antoine Champeaux et Éric Deroo pour le ministère de la Défense français, fait de même[54].

Les recherches d’Armelle Mabon, à la suite de ses travaux sur les prisonniers de guerre indigènes, présentent une première inflexion de la lecture des événements : Mabon rejoint ses collègues sénégalais dans la description d’un massacre puis, approfondissant ses recherches, reconnait différentes dimensions de ce massacre : dans les contradictions décelées dans les archives, elle conclut d’abord à un déni d’égalité, puis à un mensonge d’État. Pour ses recherches, Armelle Mabon utilise les archives du service historique de la Défense, les archives nationales d'outre-mer, les pièces du procès des mutins au dépôt central des archives de la justice militaire (DCAJM) au Blanc, et, hors de France, les archives du consulat général du Royaume-Uni et les archives nationales du Sénégal[89]. Certains manques dans les archives éveillent des doutes envers la version officielle, et compliquent le travail de reconstitution[27].

Dès 2006, l’historien Julien Fargettas estime néanmoins que le sujet subit une « surenchère » mémorielle[90].

Dans un discours prononcé à Dakar le , le président français François Hollande est le premier homme politique français à rappeler officiellement cette tragédie, tout en conservant alors le bilan officiel :

« La part d'ombre de notre histoire, c'est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s'étaient pourtant battus pour la France. J'ai donc décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu'elles puissent être exposées au Musée du mémorial. »

Mabon estime dans un article de Libération que cette reconnaissance tardive omet cependant la moitié des victimes[82]. Elle précise que le chiffre de trente-cinq est la version officielle depuis 1945 et que des documents traitant des causes et responsabilités ont été dissimulés : « L'absence de ces documents dans les archives ne relève pas du hasard, d'une perte malencontreuse ou d'un mauvais classement. Nous sommes confrontés à une volonté de les soustraire à tout regard et cela depuis près de soixante-dix ans[91]. » Elle ajoute[82] :

« Je souscris à la volonté du président de la République de donner les archives au Sénégal mais pour que ce geste fort ait du sens et permette une réconciliation après tant de malentendus et de mensonges, il faut impérativement : restituer tous les documents officiels dans les archives ; donner le bilan sincère du nombre de morts ; révéler le lieu de leur sépulture ; nommer ces hommes qui ont été tués ; amnistier ceux qui ont été condamnés, la grâce ne suffisant pas ; reconnaître la spoliation du rappel de solde et la responsabilité de l’armée ; réhabiliter ces tirailleurs en leur rendant un hommage solennel. »

En 2014, l'historien Martin Mourre consacre sa thèse de doctorat au massacre de Thiaroye[92], en élargissant la perspective à la mémoire de l’évènement[93]. Il utilise, en sus des archives déjà étudiées par Mabon, les archives du centre des archives du personnel militaire (CAPM) à Pau, celles du bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC) à Caen, du centre d'histoire et d'étude des troupes d'outre-mer à Fréjus[21] ; il y ajoute également les sources orales et artistiques[93].D'après lui, « le nombre exact de tués ne sera probablement jamais connu »[87] mais la présence de deux bilans officiels montre qu'au moins un de ces deux bilans est faux. Il ajoute que l'approximation dans les rapports militaires français de 1944 est « curieuse » et « laisse planer l'hypothèse d'un massacre impliquant plusieurs centaines d'hommes »[81]. Il mentionne notamment un rapport de la Sûreté générale à Dakar, postérieur au , relatant une soi-disant désertion de 400 tirailleurs lors d’une escale de 24 heures à Casablanca pendant le voyage de rapatriement, et qui pourrait avoir servi aux autorités coloniales à dissimuler le nombre réel des victimes à Thiaroye[30]. Mourre regrette qu'aucune fouille archéologique n'ait été menée dans le cimetière pour établir la vérité sur le bilan[94].

En , Fargettas publie dans la revue Études coloniales une lettre ouverte à François Hollande sur le sujet, où il réclame la « constitution d'un comité d'historiens franco-africains »[95]. Il critique également les travaux d'Armelle Mabon en affirmant que « l'omission d'autres archives et témoignages, des conclusions hâtives et autres raccourcis incohérents, témoignent de la partialité de ce travail ». Celle-ci répond à son confrère en soulignant qu'il ne précise pas quelles archives ont été omises[96] et porte plainte en diffamation contre lui en [97], plainte dont elle est déboutée en [98], le tribunal se bornant à juger selon le droit de la presse et refusant de prendre parti pour désigner la vérité historique, même s’il reconnait que les critiques de Julien Fargettas étaient très dépréciatives sans porter atteinte à l’honneur[99]. Dans cette action, Armelle Mabon est soutenue par le comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire[100].

La même année, Sylvie Thiéblemont-Dollet analyse des stéréotypes de divers ordres ayant marqué la communication entre tirailleurs et officiers, et ayant motivé des reconstructions mémorielles, avec des écarts à la vérité plus ou moins conscients[101].

Le , à Thiaroye, le président François Hollande évoque non plus « 35 morts » mais au moins « 70 morts », et déclare vouloir « réparer une injustice et saluer la mémoire d'hommes qui portaient l'uniforme français et sur lesquels les Français avaient retourné leurs fusils »[102]. Puis, en 2015, en gage selon lui de « transparence », il remet à l'État sénégalais les archives françaises de la Défense relatives à l'affaire. Cela n’est néanmoins pas le cas des dossiers conservés aux Archives nationales d'outre-mer (ANOM) ni de ceux de la justice militaire qui, pour l'historienne Armelle Mabon, seraient pourtant les plus à même de faire connaître la vérité, notamment quant aux responsabilités militaires et politiques[103],[27].

Plus directe sur l'interprétation des rapports officiels, qui contiennent selon elle des falsifications volontaires (dont celle de la désertion de 400 tirailleurs à Casablanca), Mabon réévalue en 2018 le nombre de morts entre 300 et 400[42],[104]. En 2020, elle critique un article d’Aminata Niang et Sylvie Thiéblemont-Dollet paru dans la revue Témoigner entre histoire et mémoire à propos de la mémoire de Thiaroye, et qui cite Eric Deroo présentant les évènements de Thiaroye comme une mutinerie. L’article est retiré ensuite de la publication en ligne de la revue[105].

Le , le documentaire de François-Xavier Destors et Marie Thomas-Pénette est diffusé Thiaroye 44 sur Public Sénat, dans le cadre d'un débat sur le passé colonial de la France et le devoir de mémoire.

Le chiffre de plus de 300 morts est généralement admis en 2024 comme une hypothèse de travail acceptable[38],[24],[25],[44].

Contradictions et falsifications des archives

Armelle Mabon, qui a fait progresser la connaissance du massacre malgré les difficultés.
L’historien Pascal Blanchard.

Au cours de leurs recherches, les historiens ont rencontré différents types de difficultés, inhabituelles : un certain nombre de documents ont été falsifiés ; un certain nombre ont été difficiles à retrouver, et d’autres sont toujours introuvables.

La falsification volontaire des archives militaires par l'armée française à l'époque a, selon l'historien Pascal Blanchard, été prouvé par les militaires français eux-mêmes. Le général André Bach, ancien directeur du service historique de l’armée de terre, a également soutenu cette conclusion, ainsi que celle de l'hypothèse du massacre prémédité[104] : il note que de nombreux préparatifs ont eu lieu la nuit précédant le massacre, de la part de l’armée, et qu’il y aurait dû avoir des archives les concernant, qui sont manquantes. Il qualifie ce manque de « trou noir »[106],[107].

Pour Armelle Mabon, suivie par d’autres historiens, les documents ont été falsifiés sur ordre, ce qui rend complexe de démêler le vrai du faux[25] ; Martin Mourre qualifie même le général de Boisboissel de faussaire[108]. Outre ces obstacles, la plupart des documents concernant le massacre sont classées Secret, Confidentiel ou Très secret-Défense[21].

Pour les documents manquants, entre autres, les circulaires précisant les droits des tirailleurs sont introuvables, tout comme deux des trois ordres du général Dagnan concernant l’opération qui a abouti au massacre[27]. Les archives numérisées remises en 2014 au Sénégal par François Hollande ne sont pas librement accessibles[104]. Les archives du 6e RAC ne contiennent aucun document relatif à sa participation à la force d’intervention, ce qui surprend même les archivistes de la Défense[27].

Mémoire et reconnaissance

Léopold Sédar Senghor en 1948.

Revendications et diffusion de la mémoire

Le massacre est immédiatement connu à Thiaroye, puis Dakar, et le Sénégal[54] où il soulève une grande indignation[52]. Les renseignements généraux notent l’impact qu’elle a dans toutes les couches de la société sénégalaise[109]. Il a une grande portée dans toutes les colonies de l’AOF[58]. Un tirailleur raconte qu’après le massacre, les tirailleurs encore en Europe ne saluaient plus les officiers ; en 1953, au camp de Rivesaltes, un tirailleur crie "Thiaroye ! Thiaroye !"[78].

Dans la littérature, le massacre est aussi très rapidement présent : le poème Tiaroye est écrit par Léopold Sédar Senghor[44]. Le même auteur, alors professeur à l'École nationale de la France d'outre-mer, publie un article virulent publié dans le numéro de de la revue Esprit : « Défense de l’Afrique noire. À la mémoire des tirailleurs sénégalais morts pour la dignité de l’homme ». En , il publie une lettre ouverte au président de la République française et de l’Union française, Vincent Auriol, dans le journal L’AOF[69]. La spécialiste de l’information et communication Sylvie Thiéblemont-Dollet souligne cependant, qu’une fois au pouvoir à l'indépendance du Sénégal, Léopold Sédar Senghor travaille autant à l’oubli qu’au souvenir du massacre, notamment à cause de sa dépendance à l’égard de la France[101]. Le journal des anciens combattants La voix du combattant et victimes de guerre de l'AOF publie une seule fois un article faisant allusion à Thiaroye : c’est, en , l’année des grandes grèves au Sénégal, l’article « HOMMAGES émus aux MARTYRS de Thiaroye sur mer », dans lequel il demande une compensation financière[69].

Selon Mabon, son souvenir reste vivace dans les années qui suivent[110]. En , lors de la visite du président Auriol à Dakar, des manifestations étudiantes rappellent le massacre[78] ; en , des pancartes saluent la visite de de Gaulle avec les messages « Vive le FLN ! Assassin de Thiaroye ! »[111]. Le poète guinéen Fodéba Keïta écrit deux poèmes, Aube africaine et Minuit, qui évoquent le massacre, et les enregistre sur disque vinyl, accompagnés de musique ; la diffusion, la vente et l’audition de ces poèmes est interdite par le gouverneur de l’AOF, mais sont publiés par Seghers en France en 1950, et sont encore connus au Sénégal[112]. De même, la marche commémorative au cimetière de Thiaroye est interdite en 1950, les militants déposant une gerbe au monument aux morts de Dakar pour tourner l’interdiction[112].

En , le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) intente deux actions en justice contre l'État français pour obtenir la révision du procès d'un des tirailleurs, Antoine Adibou, et une plainte pour disparition inquiétante ou meurtre concernant les tirailleurs massacrés. Il ne peut y avoir prescription car les corps n'ont pas été retrouvés[113]. De son côté, la Ligue des droits de l'homme (LDH) demande au gouvernement français « de reconnaître les faits et d'assumer ses responsabilités » dans cette affaire en organisant un procès en cassation[114].

Dans une tribune publiée en 2018 par le quotidien Le Monde, le fils d'un tirailleur déplore que l'Office national des combattants et des victimes de guerre (ONAC) considère alors toujours son père comme un déserteur et que le lieu où repose son corps reste non divulgué[115],[116].

Le , à l'approche de l'anniversaire des 80 ans du massacre, le militant franco-sénégalais Karfa Diallo, né dans le camp de Thiaroye et fils de tirailleur[117], mobilise une dizaine d'associations, des élus et des acteurs de la société civile, pour la publication d'une tribune au Monde demandant à l'État français de reconnaître sa responsabilité dans l’exécution extrajudiciaire de dizaines de tirailleurs africains. Leur plaidoyer regroupe sept doléances : la reconnaissance officielle du massacre par une résolution votée à l'Assemblée nationale, des excuses formelles de la République, un procès de révision pour les tirailleurs condamnés, des réparations versées à leurs descendants, l'insertion d'une journée annuelle d'hommage à l'agenda des cérémonies nationales, un travail conjoint d’analyse et d’actions avec les pays africains concernés par cette histoire, et la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le drame et sa gestion[118]. Dans la foulée, le , cinq députés français demandent la mise en place d’une commission d’enquête chargée de faire d'auditionner des personnes impliquées dans le massacres de Thiaroye[119]. Cette proposition, à l’initiative des députés Colette Capdevielle et Aurélien Taché, à l’issue de réunions du collectif du 80e anniversaire réunissant historiens, parlementaires et citoyens. L’exposé des motifs soulève notamment les questions de la complétude des archives, la mémoire de l’évènement, l’existence et la localisation de fosses communes, et l’indemnisation des victimes et de leurs ayant droits[120].

Lors du discours de la commémoration du 80e anniversaire du massacre, le président Bassirou Diomaye Faye fixe la date du de chaque année comme La journée du Tirailleur[121]. Les 2 et , l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar organise un colloque de deux jours, se penchant sur les enjeux historiographiques, les fictions et les imaginaires politiques mobilisés autour du massacre de Thiaroye et de sa mémoire[122].

Le , le fils de Mbap Senghor, tombé à Thiaroye, dépose une plainte contre X et contre l’État français pour « recel de cadavre »[123].

Commémoration et lieux de mémoire

Place des martyrs de Thiaroye, à Bamako (Mali).

Le rassemblement démocratique africain (RDA) fait immédiatement du camp un lieu de mémoire. Des pèlerinages sont organisés au cimetière militaire de Thiaroye où on situe alors les tombes des tirailleurs « martyrs du colonialisme »[44] et le massacre devient un symbole de l’ingratitude française[12].

Un monument Aux martyrs de Thiaroye est inauguré en à Bamako par le président du Mali Alpha Oumar Konaré[124], destiné à « rappeler le massacre qui a provoqué une prise de conscience de l'état d’inégalité profonde dans lequel la colonisation maintenait les indigènes »[125].

En , la journée du est déclarée « Journée du tirailleur sénégalais » par le Sénégal, qui invite les autres États d’Afrique d’où étaient originaires les tirailleurs. Le massacre de Thiaroye y est commémoré[126]. En 2011, une commune française, Trévé, dans les Côtes-d'Armor, honore la mémoire de quelque trois cents tirailleurs sénégalais qui, par leur refus d'embarquer, ont échappé au massacre du camp de Thiaroye ; une stèle est édifiée et un livre publié[127].

En 2004, un festival, Thiaroye 44, est organisé pour commémorer l'événement ; en 2024, il fête sa vingtième année[128],[129].

Le dimanche , les présidents français François Hollande et sénégalais Macky Sall inaugurent un mémorial au cimetière de Thiaroye, à l'endroit même où des tirailleurs sénégalais furent tués par l'armée coloniale française[130].

Des fresques rappelant le massacre des tirailleurs ornent certains murs de Thiaroye, et les ruines du camp sont encore visibles en 2024 ; on retrouve encore des douilles et des plaques militaires à proximité de l’école. Le groupe de rap BMG 44 porte aussi la mémoire de l'événement, ainsi que le centre culturel[58].

En face du camp militaire, le cimetière de Thiaroye est lui aussi un lieu de mémoire[58] ; il contient 202 tombes anonymes et un musée est gardé par Sidy Diop. Si l’entretien du cimetière est pris en charge par l’ambassade de France et l'armée sénégalaise, son conservateur déplore la méconnaissance des Sénégalais sur l'histoire du massacre[131]. Par décret présidentiel du , le cimetière de Thiaroye est déclaré cimetière national[104].

Reconnaissance officielle du massacre par la France

Le , l'ONAC prend une décision collective « Considérant que les tirailleurs décédés à la suite de la répression survenue au camp de Thiaroye (Sénégal), le , ont vocation à l'attribution de la mention « Mort pour la France ». Six d'entre eux obtiennent cette distinction, alors que les victimes du massacre se comptent par dizaines. L'historienne Armelle Mabon souhaite que cette décision permettre au Garde des Sceaux de saisir la commission d'instruction de la Cour de Cassation afin de faire aboutir le procès en révision des 34 condamnés[132],[133]. Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko regrette un décompte sans concertation, estimant que ce n’est « pas à la France de fixer unilatéralement le nombre d’Africains trahis et assassinés »[134],[135].

L'essayiste franco-sénégalais Karfa Diallo, natif du camp de Thiaroye et fils de tirailleur[136].

Le , le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye annonce avoir reçu une lettre du président français Emmanuel Macron, dans laquelle les évènements du sont qualifiés de « massacre »[137]. Si cette reconnaissance est saluée, un collectif d’universitaires dit attendre désormais plusieurs actions concrètes de la France : « ouverture totale des archives, reconnaissance des responsabilités, excuses officielles, et réparations pour les descendants des victimes »[138]. De même, l'essayiste Karfa Diallo, né dans le camp de Thiroye et fils de tirailleur, prend acte de cette « avancée » mais en tempère sa portée réelle. En particulier, il se dit « déçu des modalités de cette reconnaissance, puisque le président Emmanuel Macron n’a pas fait de déclaration directe. Quand on sait dans quelles conditions ce massacre a eu lieu, le nombre de victimes, l’étendue du mensonge d’État qui a été entretenu pendant 80 ans, je crois qu’à minima, le président devrait annoncer lui-même cette reconnaissance. »[139]

Lors de la commémoration du , cinq chefs d’État africains étant présents[140]. Le , le manuscrit du journal de bord d'un sous-lieutenant français, retrouvé au fond d'une malle après sa mort, et évoquant ce massacre dont ce militaire a été témoin, est versé aux archives du ministère des armées, au Service historique de la défense (SHD)[141].

Thomas Deltombe relève en 2025 que la reconnaissance « en catimini » du massacre par Emmanuel Macron, uniquement dans des courriers et évitée dans les documents officiels, fait partie d’une stratégie de « recolonisation des cœurs et des esprits »[142].

Reconnaissance judiciaire (2026)

Le , le tribunal administratif de Paris a condamné l'État français pour avoir dissimulé pendant des décennies les circonstances de la mort d'un tirailleur africain tué à Thiaroye, en lui attribuant faussement le statut de déserteur. L'État a été reconnu coupable de manquement à son devoir d'information et condamné à verser 10 000 euros au fils du soldat à titre de réparation morale, et la mention Mort pour la France[143],[144].

Notes et références

Bibliographie

Dans la culture

Voir aussi

Notes et références

Related Articles

Wikiwand AI