Napoléon vu par Abel Gance

film muet d'Abel Gance, sorti en 1927 From Wikipedia, the free encyclopedia

Napoléon ou Napoléon vu par Abel Gance est un film français réalisé par Abel Gance et sorti en 1927.

Réalisation Abel Gance
Scénario Abel Gance
Faits en bref Réalisation, Scénario ...
Napoléon
Description de cette image, également commentée ci-après
Albert Dieudonné interprétant Napoléon Bonaparte dans une photographie de Pierre Choumoff.
Réalisation Abel Gance
Scénario Abel Gance
Musique Arthur Honegger
Acteurs principaux Albert Dieudonné
Antonin Artaud
Gina Manès
Sociétés de production Société générale des films
Pays de production Drapeau de la France France
Genre historique
Durée 425 minutes
Sortie 1927

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.

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Le film retrace le parcours de Bonaparte, de 1781 à Brienne jusqu'au alors que vient de commencer la première campagne d’Italie.

Tout en étant l'un des derniers films muets, sorti quelques mois avant l'apparition du cinéma parlant, ce film est considéré comme un chef-d'œuvre du cinéma mondial. Acclamé à sa sortie en 1927, il fait l'objet de plusieurs restaurations successives[1].

Il est notamment réputé pour les nombreuses innovations mises en place par Gance, parmi lesquelles les caméras montées sur des chevaux ou d'immenses balanciers, ainsi que le triptyque final.

Gance entreprend en 1935 de sonoriser son Napoléon et d'y incorporer de nouvelles scènes tout en faisant de multiples coupes. En 1971 il refait une nouvelle version de son film, intitulé Napoléon et la Révolution, produit par les Films 13 la maison de production de Claude Lelouch.

À partir des années 1950 plusieurs entreprises de restaurations du film sont menées pour recréer la version originale de Gance. Kevin Brownlow effectue trois restaurations succesives dont la première d'une durée de 4h 50 est présentée, sous l'égide de Francis Ford Coppola, au Radio City Music Hall de New York en .

Après seize ans de travail de la Cinémathèque française, une restauration définitive réalisée sous la direction du réalisateur et chercheur Georges Mourier, rétablissant le montage de la « Grande Version » originelle, est présentée, pour sa première partie, en préouverture du festival de Cannes 2024[2].

Synopsis

Prologue

Pendant l’hiver 1781, les garçons de l’école de Brienne, font une bataille de boules de neige organisée comme un champ de bataille. Phélippeaux (Petit Vidal) et Peccaduc (Roblin), dirigent le plus gros des deux camps, tandis que le jeune Napoléon Bonaparte (Vladimir Roudenko) et ses alliés sont en infériorité numérique. Napoléon mène ses camarades à la charge dans un dernier assaut, au terme duquel il plante son drapeau au cœur de la base ennemie.

En classe de géographie, Napoléon est agacé par la description condescendante de la Corse faite par le professeur. Ses camarades se moquent de lui.

Napoléon, qui ne se sent pas heureux dans cette école, se réfugie dans le grenier où il a installé son oiseau de compagnie, un aiglon. Il s'absente pour lui chercher de l'eau, quand Phélippeaux et Peccaduc en profitent pour libérer l’oiseau de la cage. Constatant qu'il n'est plus là, Napoléon court au dortoir exiger du coupable qu'il se montre, mais personne ne se dénonce. S'ensuit une bagarre générale. Les Pères Minimes parviennent à rétablir l'ordre, saisissant Napoléon au collet et le jetant dehors. En pleurs, Napoléon se désole sur le fut d’un canon, puis, levant les yeux, retrouve son oiseau perché sur un arbre.

Première partie

En 1792, au Club des Cordeliers, Danton (Alexandre Koubitzky), Marat (Antonin Artaud) et Robespierre (Edmond van Daële), s'entretiennent entre eux. Camille Desmoulins (Robert Vidalin), fait part à Danton d'un chant nouvellement publié, intitulé « La Marseillaise ». Danton demande à Rouget de Lisle (Harry Krimer), qui a apporté le chant au club, de le leur apprendre. Les membres du club commencent à chanter, redoublant d'enthousiasme à chaque nouveau couplet.

Dans la nuit du 10 août 1792, Napoléon, observe la foule qui défile dans la rue. Le peuple, armes à la main, se promène avec des têtes plantées sur des piques. Des révolutionnaires grimpent au balcon du logement de Napoléon pour pendre un homme sous ses yeux.

Napoléon se rend en Corse avec sa sœur, Élisa (Yvette Dieudonné). Ils sont accueillis par leur mère, Letizia Bonaparte (Eugénie Buffet) et le reste de leur famille dans leur maison d’été aux Milelli. Dans les rues d’Ajaccio, Pozzo di Borgo (Acho Chakatouny) incite les habitants à tuer Napoléon pour s’être opposé à Paoli qui signe un arrêt de mort, mettant la tête de Napoléon à prix. Napoléon prend la fuite à cheval, poursuivi par di Borgo et ses hommes. À l’étage de la mairie d’Ajaccio, Napoléon décroche le drapeau tricolore. Il atteint la côte au niveau de la tour génoise de Capitello, où se trouve une petite embarcation. Il déploie le drapeau Français et l’utilise comme voile. Pendant ce temps, réunis à la Convention à Paris, les Girondins majoritaires perdent face aux Montagnards composés de Robespierre, Danton, Marat et leurs partisans, au même moment, le bateau de Napoléon est assailli par des vagues toujours plus fortes.

La frêle embarcation est secourue par le navire, Le Hasard où se trouvent Lucien et Joseph Bonaparte. À son bord, Napoléon ordonne au navire de s'arrêter dans une crique où la famille Bonaparte est secourue. Le navire part pour la France.

Deux mois plus tard, à Toulon, le capitaine Napoléon Bonaparte, affecté à la section d’artillerie, rencontre le général Carteaux (Léon Courtois) dans une auberge gérée par Tristan Fleuri, l'ancien serviteur de Brienne. Il tente de conseiller Carteaux sur la meilleure façon d’engager l’artillerie contre Toulon, mais Carteaux le traite avec dédain.

Le général Jacques François Dugommier (Alexandre Bernard) remplace Carteaux et demande à Napoléon d'intégrer la planification des opérations. Un peu plus tard, Napoléon fait tirer sur l’ennemi, et fait connaître la position qu'il défend comme étant la « batterie des hommes sans peur ». Les soldats français se rallient autour de Napoléon. Les troupes françaises sous les ordres de Napoléon se préparent à une attaque de nuit. Napoléon lance l'assaut. Dugommier ordonne à Napoléon de cesser l'attaque, mais celui-ci parvient à convaincre Dugommier de revenir sur sa décision, et l'assaut est maintenu, qui débouchera sur une victoire.

En raison de l'avance des Français, l’amiral anglais Samuel Hood (W. Percy Day) ordonne que la flotte française amarrée soit incendiée avant que les troupes françaises ne puissent reprendre les navires. Le lendemain matin, Dugommier, qui souhaite promouvoir Napoléon au grade de brigadier-général, trouve ce dernier endormi, épuisé par les événements de la veille.

Deuxième partie

En , Charlotte Corday (Marguerite Gance), tue Marat avec un couteau.

Joséphine est emprisonnée à la prison des Carmes, où elle est réconfortée par le général Lazare Hoche (Pierre Batcheff). Ailleurs, Napoléon est également emprisonné pour avoir refusé de servir sous Robespierre.

Dans une salle d’archives remplie des dossiers des condamnés, les commis Bonnet (Boris Fastovich-Kovanko) et La Bussière (Jean d’Yd) travaillent secrètement avec Fleuri pour détruire, en les mangeant, certains dossiers, dont ceux de Napoléon et Joséphine.

Le 9 Thermidor, des voix s’élèvent contre Robespierre et Saint-Just. Malgré un discours de Saint-Just cherchant à justifier les excès de la Terreur, la Convention met en arrestation les Montagnards.

Joséphine et Napoléon sont libérés de leurs prisons respectives. Napoléon décline la proposition du général Aubry de commander l’infanterie dans la guerre en Vendée sous les ordres du général Hoche. Joséphine convainc Barras de choisir Napoléon pour réprimer un soulèvement royaliste. Le , Napoléon accepte et fournit 800 canons pour la défense. Fort de son succès et célébré de toutes parts, Napoléon est nommé général en chef de l’armée de l’intérieur.

Un bal des victimes a lieu à la prison des Carmes. Fleuri refait l'appel du bourreau avant les exécutions pour annoncer les participants, dont Joséphine, Hoche et Bonaparte.

Joséphine vient, avec Eugène, remercier Napoléon d'avoir permis à son fils Eugène de Beauharnais (Georges Hénin) de conserver l'épée de son défunt père. En échange de son accord pour épouser Napoléon, Joséphine exige de Barras qu’il nomme Napoléon à la tête de l’armée française d’Italie. Napoléon souhaite épouser Joséphine le plus rapidement possible avant son départ. La cérémonie de mariage se déroule à la hâte.

Juste avant de quitter Paris, Napoléon se rend dans la salle vide de la Convention et y voit les fantômes de Danton, Marat, Robespierre et Saint-Just qui s'adressent à lui et le questionnent. Puis, La Marseillaise retentit.

En Italie, Napoléon trouve des officiers amers et des soldats affamés. Afin de les motiver pour la campagne italienne à venir, Napoléon leur parle de « l’honneur, la gloire et la richesse » qu'ils obtiendront en cas de victoire. Les forces françaises, sous-alimentées et mal équipées, s'avancent vers Montenotte et prennent la ville. Leur progression continue, qui emmène Napoléon jusqu'à Montezemolo. Alors qu’il contemple les Alpes, des visions lui parviennent, lui montrant de futures armées et batailles, ainsi que le visage de Joséphine. Les troupes françaises continuent leur avancée triomphale, tandis que sur leur chemin se dessine la vision d'un aigle, la vision du drapeau français bleu, blanc et rouge flottant devant eux.

Fiche technique

Distribution

Et parmi les interprètes de la version remontée et sonorisée de 1935 (intitulée Napoléon Bonaparte) mais n'apparaissant pas dans celle de 1927 :

Production

Genèse et développement

Abel Gance voulait rendre hommage à l'Empereur en lui consacrant une fresque à la mesure de l'épopée. C'est pourquoi il entreprit, non pas un film, mais huit épisodes (d'autres sources en évoquent six ou sept)[7] :

  1. La Jeunesse
  2. Vendémiaire ou La Terreur
  3. Arcole
  4. Les Pyramides
  5. Austerlitz
  6. La Bérézina
  7. Waterloo
  8. Sainte-Hélène

Il pensa à ce projet dès 1921, après avoir vu Naissance d'une nation de D. W. Griffith, et s'en entretint avec lui lors d'un déplacement aux États-Unis. Il voulait Ivan Mosjoukine dans le rôle principal, mais celui-ci refusa, ne pouvant se consacrer exclusivement aux deux ans que demanderait la réalisation de cette fresque[8],[9].

Cependant, à la suite de la faillite en cours de tournage de son principal bailleur de fonds, le financier allemand Hugo Stinnes, Gance dut revoir ses prétentions à la baisse et se borner à réaliser le premier film seulement, gardant l'espoir de pouvoir tourner plus tard la suite de son projet dans sa globalité.

Charles Pathé, dont sa société avait produit les deux précédents films de Abel Gance, fut réticent sur le projet (le groupe Pathé étant en pleine crise à cause de la montée en puissance d’Hollywood), mais accepta tout de même d'y investir 1.7 millions de francs (sur un budget total au départ de 7 millions de francs) et de mettre son groupe en co-producteur. Le groupe Pathé ne récupèrera jamais son investissement, mais Charles Pathé affirme n'avoir jamais regretté sa contribution, et, alors qu'il prend sa retraite, continuera de bien s'entendre avec Abel Gance[10],[4],[5],[11].

Malgré les présentations triomphales de ce premier film en France (à l'étranger, le sonore concurrença lourdement le film), Gance ne parvint jamais à achever l'ensemble de son immense projet, les financiers se désistant à cause du coût exorbitant. Le film coûta 17 millions de francs, alors que le coût qui avait été envisagé pour la totalité de la fresque était de 20 millions. Le montage, variant de quatre à neuf kilomètres de pellicules (voire la version de travail Apollo de treize kilomètres) surpassa largement la durée limite fixée par les producteurs.

Il vendit son scénario Napoléon à Sainte-Hélène au cinéaste allemand Lupu Pick qui le réalisa en 1929.

En 1960, Gance tourna en Yougoslavie un Austerlitz qui peut en être considéré comme le troisième volet, même si on ne saurait y retrouver le souffle initial.

Aspects techniques

Au-delà de l'ampleur du sujet abordé, Napoléon est aussi resté dans l'histoire du cinéma pour son approche narrative et technique novatrice. Vingt-cinq ans avant les autres tentatives de format large (Cinérama, CinemaScope), Abel Gance met en œuvre trois caméras projetant sur trois écrans, permettant ainsi différents effets[12],[13] :

  • une image d'une largeur trois fois supérieure au format habituel par juxtaposition ;
  • la répétition de la même image sur les trois écrans ;
  • la projection de trois points de vue d'une même scène (procédé préfigurant le split screen) ;
  • l'obtention d'une symétrie par inversion de l'image latérale.

Abel Gance a d'ailleurs dit de cette technique, qu'il nomme « Polyvision » : « Dans certains plans de Napoléon, j'ai superposé jusqu'à seize images, elles tenaient leur rôle "potentiel" comme cinquante instruments jouant dans un concert. Ceci m'a conduit à la polyvision ou triple écran présentant à la fois plusieurs dizaines d'images. La partie centrale du triptyque, c'est de la prose et les deux parties latérales sont de la poésie, le tout s'appelant du cinéma[réf. nécessaire]. »

Pour la bataille de boules de neige à Brienne, Gance arrache l'appareil de prises de vue de son support fixe qui le clouait au sol, et l'attache par des courroies sur la poitrine d'un opérateur. Cela lui permet d'intervenir dans la bataille comme un des combattants[14].

Ces effets permettent au réalisateur de souligner les exploits et de renforcer le côté « patriotique » du film (en particulier avec les vues de batailles) dans une vision plus épique, voire mythique, qu'historique des événements. Mais plus que la technique, c'est surtout la volonté artistique de son auteur de s'affranchir du cadre qui marque, l'utilisation du triptyque et d'un montage très nerveux n'en étant que les moyens[15].

Lors de la fin du tournage du film (), pour la séquence du départ de l'armée d'Italie, Segundo de Chomón tourna sous la direction d'Abel Gance quelques plans en couleurs avec un appareil équipé du dispositif Keller-Dorian, plans qui ne purent, pour des raisons techniques, être projetés en l'état[16]. Selon d'autres sources, Gance aurait renoncé au recours à la couleur (voire des essais en relief) car le côté spectaculaire des procédés aurait nui à la dramaturgie et à l'esthétique de son film[17].

Distribution des rôles

Albert Dieudonné avait interprété le rôle de Napoléon Bonaparte au théâtre en 1913. Le Napoléon d'Abel Gance fit la gloire d'Albert Dieudonné. Son interprétation fut si magistrale que par la suite, on ne lui confia pratiquement plus que le rôle de Napoléon. D'autres acteurs furent pressentis pour le rôle : Edmond van Daële, Lupu Pick, René Fauchois, Ivan Mosjoukine.

Tournage

Le tournage, commencé le , (Paris, château de Versailles, Petit Trianon, Grand Trianon, Briançon, Corse), s'arrête le , à cause de la faillite d'un des principaux bailleurs de fonds, le financier allemand Hugo Stinnes. Gance passe alors plusieurs mois à tenter de remettre l'affaire à flot et y parvient en faisant reprendre la production par la Société Générale de Films dirigée par Jacques Grinieff. Le tournage reprend de janvier à [18].

450 000 mètres de pellicule furent impressionnés par dix-huit appareils et le montage exigea plus d'un an de travail[19].

Deux scènes de ce film furent montées en triple écran dont celle, finale, du départ de l'armée d'Italie.

Exploitation et restaurations successives

Exploitation initiale à Paris (1927-1928)

Abel Gance avec Arthur Honegger.

La grande première se tient le à l'Opéra Garnier. On projette un montage de 5 200 mètres avec triptyque final[20]. La partition musicale est d'Arthur Honegger. C'est la version courte, dite « Opéra », qui connaîtra dix représentations.

Les 8/9, et 11/, deux projections-test sont organisées pour la presse et les distributeurs d'une version longue dite « Apollo », parce que projetée au Théâtre Apollo, métrage de 12 800 m, sans triptyque. Abel Gance par la suite réduira son montage à une durée de 7 heures pour sa « Grande Version » qui sera exploitée à partir de .

Les deux versions sont montées à partir de négatifs distincts, correspondant à des choix artistiques différents[21].

En , on projette au cinéma Marivaux, en exclusivité parisienne, la version d'avril (avec triptyque et orchestre), exploitée en épisodes. En matinée, on joue « la Jeunesse de Bonaparte », « le Siège de Toulon » et les triptyques de « l'Armée d'Italie »[22], et en soirée les scènes du « Club des Cordeliers », de « la Terreur » et à nouveau les triptyques de « l'Armée d'Italie »[23].

En , est présentée au Gaumont-Palace une version mutilée tandis que s'inaugure le 10 de ce mois, non loin de là, le Studio 28 où l'on projette des essais en triptyques réalisés par Abel Gance (Danses, Galops et Marine), ainsi que le documentaire de Jean Arroy, Autour de Napoléon[24].

Version de 1935 : Napoléon vu et entendu par Abel Gance

Cette version est connue sous les titres de Napoléon Bonaparte et Napoléon, vu et entendu par Abel Gance. Beaucoup pensent qu'il s'agit là d'une simple sonorisation selon les dialogues initialement écrits pour la version muette de 1927, avec des ajouts de quelques scènes. En fait, cette version de 1935 n'est pas simplement le film de 1927 sonorisé, car elle répond à une structure narrative complètement différente.

Le Napoléon de 1927 nous montrait l'histoire « en direct », au temps présent. Napoléon Bonaparte commence dans une veillée d'une auberge de Grenoble, peu avant les Cent Jours, où l'on retrouve des personnages comme Stendhal et son éditeur, ou bien des protagonistes qui ont connu l'épopée napoléonienne et vont l'évoquer devant le spectateur. Ce sont donc les flash-back qui sont constitués d'extraits de la version de 1927. Le film se termine par les habitants de cette auberge sortant acclamer le passage de l'Empereur, revenant de l'île d'Elbe. Puis, par un puissant raccourci, Gance, à travers le personnage d'un grognard, achève son récit en faisant se confondre le visage fatigué de cet homme, après la défaite de Waterloo, avec celui d'un des soldats anonymes sculptés sur la frise de l'Arc de Triomphe.

Seuls quelques comédiens de la version d'origine figurent dans ce nouveau montage (comme Antonin Artaud) — le décès de plusieurs interprètes du Napoléon muet contraignit Abel Gance, selon les cas, à les faire postsynchroniser ou à les remplacer par d'autres acteurs pour les séquences additionnelles tournées fin 1934.

Napoléon Bonaparte sortit le dans la salle parisienne Le Paramount. Gance utilisait pour la première fois son invention mise au point avec le constructeur André Debrie, la « Perspective sonore »[25]. Ce système consistait, au lieu d'avoir une seule source sonore dans la salle (généralement les haut-parleurs placés derrière l'écran), à distribuer les sons au travers d'un réseau de 32 haut-parleurs disséminés dans la salle[26]. Souvent présentée comme l'ancêtre de la stéréophonie, la Perspective sonore voulait en fait dépasser la notion du réalisme et, en variant les provenances des sons, instaurer une véritable dramaturgie sonore.

Napoléon Bonaparte fut restauré en 1988 par Bambi Ballard pour la Cinémathèque française.

Version de 1971 : Bonaparte et la Révolution

Bonaparte et la Révolution, produite par Claude Lelouch avec le soutien d'André Malraux, est fondée sur le métrage de 1935 avec une introduction d'Abel Gance lui-même. Quelques scènes sont ajoutées, de même qu'une narration en voix off de Jean Topart. La durée de la version intégrale est de 4 h 35, et celle de la version pour la télévision de 3 heures[27],[28].

Ce film comporte des séquences du film de 1927, de celui de 1935, mais aussi d'Austerlitz (1960) et de Valmy (1967), autres réalisations de Gance ; ce à quoi il faut ajouter des séquences additionnelles tournées spécialement pour le film de 1971.

Cette version est souvent considérée comme très inégale, souffrant des différences de style entre les montages. Au gré des séquences, certains personnages sont tantôt interprétés par les comédiens de la version d'origine, tantôt par ceux des séquences additionnelles ; ainsi, Marat est-il successivement interprété par Antonin Artaud et Henri Virlogeux, et Louis XVI par pas moins de trois acteurs différents.

Premières restaurations (1953-2000)

Cinq restaurations argentiques de ce film ont été réalisées en un demi-siècle[29], qui toutes contiennent les triptyques finaux de l'armée d'Italie, mais qui se sont révélées avoir mélangé des éléments des deux versions « Opéra » et « Apollo »[21] ainsi que l'ont montré en 2010 les travaux du réalisateur et chercheur Georges Mourier[30],[31].

  1. De 1953 à 1959 : par Henri Langlois et Marie Epstein (19 bobines), présentée au festival de Venise en 1953.
  2. De 1969 à 1982 : première restauration par Kevin Brownlow, historien anglais du cinéma, avec le BFI (6 630 m soit 4 h 50[32]), présentée au festival de Telluride (Colorado, États-Unis), le .
  3. En 1983 : seconde restauration de Kevin Brownlow, toujours avec le BFI, mais avec également cette fois la Cinémathèque française (7 155 m soit 5 h 13), présentée au Havre les 13 et , puis à Paris au Palais des Congrès, les 22, 23, et .
  4. En 1991-1992 : restauration par Bambi Ballard[33] avec la Cinémathèque française (7 500 m soit 5 h 28), présentée aux arènes de Nîmes les 17 et , puis sous la Grande Arche de la Défense les 29, 30, et .
  5. En 2000 : troisième et dernière restauration par Kevin Brownlow avec réintroduction des teintages et virages (5 h 30 soit 7 542 m) présentée au Royal Festival Hall de Londres en .

Ces restaurations successives, présentées en divers points du monde (Paris, Rome, New York, Londres, Telluride, Monte Carlo, etc.) ont toutes rencontré un grand succès.

Reconstruction et restauration de 2008 à 2024

Expertise de Georges Mourier

Entre les versions remontées par Gance à différentes époques, celles recoupées par différents distributeurs, les restaurations et les coupes qu'elles durent parfois subir[n 1], la situation patrimoniale du film était devenue des plus confuses. Claude Lelouch et Kevin Brownlow identifiaient dix-neuf versions du film, Francis Ford Coppola vingt-trois versions. C'est pourquoi, en 2008, la Cinémathèque française décide d'arrêter toute exploitation du film et charge le réalisateur et chercheur Georges Mourier[34] d'entreprendre une vaste expertise du fonds « Napoléon » à l'échelle nationale (Cinémathèque française, Archives françaises du film et Cinémathèque de Toulouse), puis internationale, ainsi que de reconstruire et de restaurer numériquement la "Grande Version" originelle issue du négatif « Apollo » seul.

Les premiers résultats de cette expertise sont présentés par Georges Mourier en , lors du festival « Toute la mémoire du Monde », à la Cinémathèque française, en présence de Francis Ford Coppola et de Costa-Gavras[35]. Le lancement de la nouvelle restauration, sous la direction de Georges Mourier[34], en collaboration avec American Zoetrope et Film Preserve, pour le compte de la Cinémathèque française, y est officiellement annoncé par son directeur général, Serge Toubiana. Les résultats de l'expertise sont à nouveau présentés lors des conférences de Georges Mourier au festival de Telluride (Colorado, États-Unis) en [36], au San Francisco Silent Film Festival, (California, États-Unis) le [37], et l'inauguration de l'exposition « La Séquence Corse » à la Cinémathèque Corse (, Porto-Vecchio)[38],[39].

Édition et projection du film

En , le British Film Institute édite le film en Blu-ray et DVD dans la version de 5 h 30 établie en 2000 par Kevin Brownlow (3e restauration argentique de Kevin Brownlow)[40],[41].

Le , lors du festival Toute la mémoire du monde à la Cinémathèque française, Georges Mourier donne pour la première fois une projection comparative soulignant les différences artistiques entre les versions « Opéra » et « Apollo »[42]. Cette conférence s'est achevée par la présentation en avant-première mondiale de la première séquence restaurée du Napoléon avec le concours des Laboratoires Eclair : « Les Ombres de la Convention » en version « Apollo »[43],[44].

Le , au Marathon Film Festival de Budapest, dans le cadre de la Cinémathèque hongroise, une nouvelle conférence présente les travaux et découvertes effectués depuis 2008 et montre, pour la première fois à l'étranger, la séquence restaurée des « Ombres de la Convention »[45].

Le , à Sofia, lors du festival international du film (SIFF) et en collaboration avec l'institut Français de Bulgarie, une autre conférence, voisine de celle tenue à Budapest (), est donnée avec la projection publique des « Ombres de la Convention », pour la troisième fois au monde[46].

Le , à la Cinémathèque française, est présentée par Frédéric Bonnaud et Georges Mourier[34], en avant-première mondiale, la séquence restaurée des « Cordeliers » (« La Marseillaise », 18 min).

Une nouvelle conférence, « Le Napoléon d'Abel Gance : invention d'une restauration », est donnée le , à la Cinémathèque française, par Georges Mourier et des ingénieurs et techniciens des laboratoires Eclair pour exposer le protocole méthodologique et les innovations techniques  dont la colorimétrie  de la restauration toujours en cours[47]. La séquence des « Cordeliers » (« La Marseillaise »), qui avait été présentée à l'état de reconstruction basse définition lors de la conférence du , est projetée entièrement restaurée en fin de conférence[48].

En 2021, la Cinémathèque française fait état du fait que la société américaine Netflix va devenir mécène de l’organisme et participer financièrement au projet de restauration sous la direction de Georges Mourier. Les montants alloués par Netflix à ce projet n’ont pas été communiqués[49]. Le coût de la restauration est d'un peu plus de quatre millions d'euros[3].

Le , au festival de Cannes, la Cinémathèque française annonce dans un communiqué de presse que l'illustration musicale sera interprétée et enregistrée par l’Orchestre national de France, l’Orchestre philharmonique, le Chœur et la Maîtrise de Radio France pour les parties chantées. L’enregistrement de cette partition est livré en 2023 et plusieurs ciné-concerts sont prévus. Le film sera distribué par Pathé dans les salles, puis diffusé sur les antennes de France Télévisions lors de plusieurs soirées exceptionnelles[50].

Le , au 75e festival de Cannes, la Cinémathèque française annonce la participation de la HFPA (Hollywood Foreign Press Association, organisatrice des Golden Globe Awards) au financement de la restauration du film, ainsi que son aide à la recherche des fonds nécessaires à son achèvement[51],[52].

L'aboutissement de cette restauration, sous la direction de Georges Mourier[53],[54], est prévue pour fin 2022 avec une présentation publique en 2024 pour le 220e anniversaire du code civil, soit plus de 14 ans après que lui ont été confiés les débuts de l'expertise.

La première partie restaurée (de Brienne à Toulon) est présentée en ouverture de Cannes Classics au festival de Cannes le [55] en présence de Costa Gavras, Thierry Frémaux, Frédéric Bonnaud, Georges Mourier et Clarisse Gance[56],[57]. Les deux parties du film (de 3 h 51 pour la première et de 3 h 27 pour la deuxième) sortent en salle le suivant[réf. nécessaire].

Diffusion à la télévision

France 5 diffuse Napoléon vu par Abel Gance dans son intégralité (les deux parties), le [58] en première et deuxième parties de soirée, soit une durée totale de 7h18.

Accueil

L'historien Alain Pigeard du magazine Historia note que même si le film « a vieilli » comme tous les films muets, il « fait toujours l'admiration des cinéphiles ». Il ajoute par ailleurs que « les uniformes sont corrects; les imperfections étant cachées par le noir et blanc[59] ».

Pour Le Figaro, « Le film est brillant, la performance de Dieudonné également. Et compte tenu de la longueur stupéfiante (et, disons-le, ennuyeuse) de certaines scènes, il est le Napoléon qui reste le plus longtemps à l'écran de toute l'histoire du cinéma ![60] ».

Aux États-Unis, Napoléon est largement considéré comme l'un des films les plus grands et les plus innovants de l'ère du muet et de tous les temps. L'agrégateur de critiques Rotten Tomatoes rapporte que 88 % des critiques ont donné au film une critique positive, sur la base de 40 critiques, avec une note moyenne de 9,6/10. Le consensus des critiques du site Web se lit comme suit : « Monumental à l'échelle et distingué par une technique innovante, Napoléon est une épopée expressive qui maintient une intimité singulière avec son sujet. »

Notes et références

Voir aussi

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