Narco-État

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Selon la définition du Fonds monétaire international, un « narco-État » est un État dont « toutes les institutions légitimes ont été pénétrées par le pouvoir et la richesse issus du trafic illicite de drogue »[1].

Dans un narco-État, les activités criminelles sont largement tolérées (par la police, les dirigeants politiques, les chefs d'entreprises), encouragées par les autorités gouvernementales. Des ministres ou le chef de l'État peuvent même être impliqués.

Les groupes criminels peuvent avoir des relations étroites avec les responsables gouvernementaux, en achetant leur protection ou en les corrompant pour garantir leur immunité contre les poursuites. Selon le directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques Christophe Ventura, il ne suffit pas qu'il y ait des complicités de narcotrafiquants dans l'administration d'État pour qu'il soit qualifié de « narco-État », mais il faut qu'une politique d'État soit organisée pour faire du narcotrafic.

L'implication d'un État dans le narcotrafic peut avoir des conséquences graves pour ses citoyens, notamment la violence, l'insécurité, la corruption généralisée et le manque de confiance dans les institutions gouvernementales.

Cette définition inclut certains pays d'Amérique latine, tels que la Colombie (qui produit plus de 60 % de la production mondiale de cocaïne), le Mexique ou le Suriname ; d'Afrique comme la Guinée-Bissau ; du Moyen-Orient comme la Syrie ou l'Afghanistan ; ou encore des Balkans comme l'Albanie.

photo officielle
Manuel Noriega commandant en chef des Forces de défense du Panama, photo U.S. Marshals de Miami, Floride en 1990.

Le concept de « narco-État » est difficile à évaluer, car il suppose non seulement qu'une part significative de l'économie d'un pays soit issue du trafic de stupéfiants, mais aussi qu'une complicité existe au sein des autorités dans ce trafic[2]. La définition du FMI est relativement floue[3], puisque la corruption qu'elle évoque peut exister à différents échelons, du niveau national au niveau local, y compris des petits fonctionnaires[4]. Ce qui rend complexe à évaluer à partir de quel « seuil » d'implication de ses autorités un pays peut être considéré comme un narco-État[2]. Les institutions concernées par la corruption peuvent être sécuritaires, judiciaires, mais aussi bancaires (pour le blanchiment d'argent) ou logistiques (pour le transport de cargaisons), tandis que cette collaboration avec les trafiquants peut être volontaire (motivée par l'appât du gain), ou forcée (obtenue par l'intimidation et la violence)[5].

Quant au comportement des autorités à la tête d'un pays potentiellement considéré comme « narco-État », il peut s'agir :

  • D'une implication active dans le narcotrafic, comme la Syrie de Bachar el-Assad où la 4e division blindée dirigée par le frère du président syrien Maher al-Assad participe à la production et le trafic du captagon[6], ce qui est aussi le cas dans une moindre mesure de la Division 39 en Corée du Nord[7].
  • D'une passivité marquée par un certain « défaitisme » des autorités confrontées à un trafic considéré comme incontrôlable du fait de son ampleur[4], ou craignant une flambée de violence si elles s'attaquent frontalement aux cartels[8]. Ce comportement peut être assimilée à une forme de complicité, même aucune collaboration étatique avec les trafiquants n'est attestée[4].
  • Dans d'autres cas, la corruption liée au trafic de drogue peut s'être généralisée dans toutes les institutions du pays (le faisant entrer dans la définition de narco-État) alors même que son gouvernement mène une guerre ouverte contre les narcotrafiquants, ce qui l'oblige à purger régulièrement son administration[9].

Ces critères permettent de différencier la situation d'un narco-État à un autre, le point commun étant l'impunité dans laquelle les cartels peuvent opérer[3].

Le risque pour un pays de devenir un narco-État augmente avec plusieurs facteurs :

  • Le positionnement géographique du pays propice à la production de cultures utilisées dans la fabrication de stupéfiants (comme l'Afghanistan) ou sa proximité avec un marché important (comme le Mexique vis-à-vis des États-Unis, ou la Syrie vis-à-vis de l'Arabie saoudite).
  • Le niveau de corruption, dès lors que les autorités d'un pays, davantage intéressées par l’appât du gain que par l'intérêt public, sont plus enclines à encourager un trafic de stupéfiants sur leur territoire. Il est à ce titre révélateur que la plupart des pays qualifiés de « narco-État » sont bas dans le classement de Transparency International sur l'indice de perception de la corruption : l'Albanie et le Panama (tous deux 101e), la Bolivie et le Mexique (tous deux 126e), l'Afghanistan (150e), le Honduras (157e), la Guinée-Bissau (164e), la Corée du Nord (171e), le Venezuela (177e) ou encore la Syrie (178e)[10].
  • La pauvreté, et souvent une situation de conflit armé, qui pousse les habitants d'un pays, y compris ses fonctionnaires, à rechercher d'autres sources de revenus. En Syrie, ce sont les sanctions économiques internationales qui poussent le régime à chercher d'autres sources de recettes[11].

Exemples actuels et consensuels de narco-États

Afrique

Guinée-Bissau

La Guinée-Bissau, petit pays côtier d’Afrique de l'ouest, est considéré comme une « tête de pont » du trafic de drogue international entre l'Amérique du Sud et l’Europe dans lequel l'État est impliqué jusqu'au sommet du pouvoir[12]. Cela vaut à ce pays d'être qualifié de « narco-État » par l'Office des Nations unies contre les drogues et le crime[13]. Sa pauvreté fait de ce pays une « proie » idéale : ses fonctionnaires, mal payés, sont faciles à corrompre, notamment les militaires et forces de l'ordre, sa prison est détruite depuis la guerre civile de 1998 et la surveillance des frontières est inexistante[13].

La drogue y arrive par bateau ou par avion via l'archipel des Bissagos qui dispose des pistes d'avion de fortune construites pendant la Seconde Guerre mondiale alors que la Guinée-Bissau était une colonie portugaise[13]. Tandis qu'une grande partie de l'argent gagné est envoyé et blanchi au Portugal, notamment via des « biens mal acquis » dans lesquels investie l'importante diaspora guinéenne installée dans ce pays[12].

En 2008, les élections législatives voient pour la première fois l'irruption de l'argent issu de ce trafic dans la campagne, permettant à une trentaine de trafiquants notoires d'être élus députés[13]. En , un double-attentat vise le président Joao Bernardo Vieira et son chef d'état-major des armées, le général Batista Tagmé Na Waié, qui décèdent tous deux à quelques heures d'intervalle[13]. Il est considéré comme probable que ces attaques aient été fomentés par les trafiquants colombiens en représailles de la destitution en du contre-amiral José Américo Bubu Na Tchuto, chef de la marine nationale, qui couvrait le trafic[13].

Amérique latine

Honduras

photo officielle
Juan Orlando Hernández en 2015, et Tony Hernández sont accusé de trafique.

L'ancien chef d'État hondurien Juan Orlando Hernández, au pouvoir de 2014 à 2022, est accusé par les États-Unis d'avoir conclu des accords avec des trafiquants pour acheminer des tonnes de cocaïne vers l'Amérique du Nord via le territoire du Honduras[14]. Il aurait même déclaré lors d'une réunion avec des représentants des cartels vouloir « fourrer la drogue dans le nez des gringo »[15]. Le frère de ce dernier, Juan Antonio Tony Hernández Alvarado, ancien député, est arrêté à l'aéroport de Miami en , et jugé aux États-Unis en pour trafic de cocaïne vers les États-Unis, possession d'armes et lien avec les meurtres de deux narcotrafiquants rivaux en 2011 et 2013[16],[17]. Le scandale devient politique quand le président Juan Orlando Hernández et son prédécesseur Porfirio Lobo sont soupçonnés d'avoir utilisé l'argent issu du narcotrafic pour financer leurs campagnes électorales de 2009 et 2013[17],[18].

En 2021, le procès d'un trafiquant hondurien arrêté aux États-Unis, Geovanny Fuentes, permet de prouver la collaboration entre les narcotrafiquants et la police, l’armée et le personnel politique, pour leur permettre d'agir en toute impunité sur le territoire hondurien[14]. De nombreuses pistes d'aviation sont ainsi installées dans l’est du pays, d’où décollent régulièrement vers les États-Unis des avions chargés de drogue[14].

Le , le secrétaire d'État des États-Unis Antony Blinken annonce que Juan Orlando Hernández figure sur une liste de dirigeants politiques corrompus depuis . La semaine suivante, alors que la justice américaine demande son extradition, la police hondurienne émet un mandat d'arrêt à son encontre et ce dernier se rend, tandis que sa maison est assiégée par 600 policiers et des manifestants[19]. Deux mois plus tard, l'ancien président hondurien est extradé vers les États-Unis pour y être jugé pour trafic de drogue et d’armes, accusé d'avoir participé, entre 2004 et 2022, à un trafic de 500 tonnes de cocaïne[20]. Il est condamné à 45 ans de prison pour avoir reçu des millions de dollars de pots-de-vins de narcotrafiquants (dont Joaquín « El Chapo » Guzmán)[18] mais gracié par Donald Trump en [21]. Selon la justice américaine, Juan Orlando Hernández a déployé des « talents d'acteur considérables » pour faire croire à un engagement contre le trafic de drogue, via la collaboration avec les autorités américaines, tout en protégeant le crime organisé avec ses forces de sécurité[22].

Suriname

Le Suriname est utilisé comme une plaque tournante par les narco-trafiquants pour transporter la drogue produite en Colombie vers la Guyane, région française d'outre-mer, d'où la drogue est transportée vers la métropole[2]. L'ancien président Desi Bouterse (au pouvoir de 2010 à 2020) est condamné en 1999 aux Pays-Bas pour trafic de drogue. Depuis, un mandat d'arrêt international l'empêche de quitter le territoire du Suriname. Ronnie Brunswijk, vice-président du pays depuis 2020, a également été condamné pour trafic de cocaïne avant d'arriver au pouvoir[2].

Venezuela

usa 2026
Arrestation du président Nicolas Maduro en 2026.

La Drug Enforcement Administration, le service américain chargé de lutter contre le trafic de stupéfiants, estime que 150 à 200 tonnes de cocaïne en provenance de Colombie et à destination des États-Unis ou de l'Europe transitent par le Venezuela chaque année[23]. Selon un ancien cadre de ce service, ce trafic, qui ne pourrait pas se faire sans la collaboration des militaires et des officiels du pouvoir, permettrait au président vénézuélien Nicolas Maduro de se maintenir au pouvoir[23]. En , le procureur général américain, William Barr inculpe ce dernier pour « narco-terrorisme », tandis que Washington propose une récompense de 15 millions de dollars pour quiconque contribuera à son arrestation et à sa condamnation[24].

L'importance du Venezuela dans le trafic international doit être nuancée. Le Venezuela n’est ni un producteur de drogue ni un acteur majeur du trafic mondial, bien que de petites quantités empruntent son territoire[25]. Seuls 10 % de la production de cocaïne de la Colombie, majoritairement à destination des États-Unis, transiterait chaque année par le territoire vénézuélien[26]. Les spécialistes du narcotrafic s'accordent à considérer que le Venezuela ne correspond pas à un narco-État[25],[27]. Les accusations américaines, notamment concernant le prétendu cartel de los Soles, s’inscrivent surtout dans un contexte de tensions entre Washington et Caracas depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez[25].

Nicolas Maduro est enlevé par les États-Unis lors d'une opération militaire le .

Moyen-Orient

Afghanistan

La production d'opium s'est développé en Afghanistan pour plusieurs raisons historiques :

  • Une première raison ancienne, mais dont les conséquences se sont perpétuées dans le temps, est la série de « guerres de l'opium » menées par le Royaume-Uni contre la Chine au milieu du XIXe siècle pour obliger la puissance asiatique à ouvrir son marché à cette drogue, ce qui en a tiré la production dans les pays voisins, notamment l'Afghanistan[28].
  • En Afghanistan, le climat et le sol sont favorables à cette production, mais aride pour d'autres cultures[29]. Ce manque d'alternative économique pousse les gouvernements successifs à tolérer, voire à encourager cette production[29].
  • Une structure tribale couplée à une instabilité politique presque constante depuis les années 1970 rendant difficile, pour tout gouvernement de lutter efficacement contre ces activités[29].

La culture d'opium augmente fortement dans les années 1980 avec la guerre de 1979-1989 qui disloque et appauvrit davantage la population, augmentant sa dépendance à ce secteur[29].

Le comportement des talibans, au pouvoir de 1996 à 2001, puis de nouveau à partir de 2021, est ambivalent[30]. Si ces derniers ont dans un premier temps lutté contre le trafic d'opium via une fatwa du Mollah Omar édictée en 2000, cela semble davantage être dans un objectif de reconnaissance internationale de leur régime, qu'en raison d'une réelle ambition d'éradiquer cette activité de leur territoire[30]. Pour autant, cette fatwa quoi qu'opportuniste, s'avère très efficace et permet de donner un coup d'arrêt à ce trafic, avec d'importantes répercussions internationales sur le commerce mondial d'héroïne, dont l'Afghanistan est le premier producteur[30],[29].

Mais cet effet est de courte durée puisque l'année suivante, les attentats du 11 septembre 2001 provoquent une intervention militaire américaine en représailles qui renverse les talibans d'autant plus rapidement que leur lutte contre le narcotrafic les avait rendu très impopulaires auprès des paysans afghans producteurs d'opium[30]. Dès lors, le nouveau gouvernement pro-américain est face à un dilemme cornélien, entre la recherche d'un soutien populaire difficile à obtenir en interdisant la culture d'opium, et la recherche d'un soutien international, difficile à obtenir en l'autorisant[30]. Cette position intenable pousse le nouveau président afghan Hamid Karzai à un exercice équilibriste consistant à tenir un discours de façade ferme dans la lutte contre le narcotrafic, tout en laissant celui-ci reprendre dans les campagnes[30]. En 2002, un an après la chute des talibans, la production nationale d'opium atteint 3 400 tonnes, soit le même niveau qu'avant la fatwa du Mollah Omar[30]. En 2005, la production et la vente d'opium représentent 35 % du PIB de l'Afghanistan[3].

Dès lors, ce double jeu se généralise chez les élus locaux (dans un contexte où l'Afghanistan est aussi l'un des pays les plus corrompus au monde), tandis que parmi les rares personnalités politiques s'attaquant sérieusement à ce trafic, plusieurs sont assassinées[30]. D'autres enfin, se livrent à des luttes opportunistes motivées par l'élimination de réseaux de trafiquants concurrents de ceux qu'ils protègent[30]. En 2006, cinq ans après la chute des talibans, le directeur de l’Office des Nations Unies contre les drogues et le crime déclare que « l’Afghanistan est en train de passer de la narco-énonomie au narco-État »[30]. L’année suivante, la production d'opium en Afghanistan atteint un record de 8 200 tonnes, puis 9 000 tonnes dix ans plus tard (en 2017), alimentant près de 90 % du trafic mondial d'héroïne[30]. La même année, les talibans augmentent leur pression militaire, et prennent le contrôle de la majorité des exploitations d'opium, dont ils bénéficient pour s'armer et recruter[29].

L'armée américaine, déployée dans le pays jusqu'en 2021 est impuissante face à l'ampleur de ce trafic (malgré plusieurs bombardements ciblés), et la crainte, comme le gouvernement afghan qui leur est favorable, qu'une lutte trop acharnée donne un soutien populaire aux talibans[30]. Certains analystes expliquent aussi leur passivité par le fait que les États-Unis, inondés de drogues d'origine colombienne, sont en revanche relativement épargnés, de par leur position géographique, par celles provenant d’Afghanistan[30]. À partir de 2020, l'ouverture des négociations entre les États-Unis et les talibans, dont la puissance militaire n'a pas diminué en vingt ans, en vue d'un retrait des troupes américaines du pays, place le gouvernement d'Ashraf Ghani dans une position délicate[30]. Se sachant très affaibli sans soutien militaire américain, ce dernier ne peut plus se permettre de s'aliéner le moindre parrain de l’opium[30].

L'année suivante, après le retrait négocié des troupes américaines, les talibans reprennent le pouvoir presque sans combattre en août 2021, après avoir largement bénéficié du trafic d'opium qu'ils avaient pourtant interdit eux-mêmes vingt ans auparavant, pour financer leur guérilla[29]. Lors de la chute du régime de la République islamique d'Afghanistan, entre 20 et 30 % du produit national brut était lié à la production d'opium[30]. Comme la génération précédente, les talibans, en quête de reconnaissance et de soutien international, décident d'interdire la production d'opium, mais reviennent rapidement sur leur décision, se sachant incapables de faire respecter une telle interdiction[31]. Dans l'année qui suit leur arrivée au pouvoir la production nationale d'opium en Afghanistan augmente de plus d'un tiers[31]. En , deux ans après leur prise de pouvoir, un rapport de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime alerte sur une hausse considérable du trafic de méthamphétamine en Afghanistan[32].

Néanmoins, trois mois plus tard, un nouveau rapport du même organisme de l'ONU dressant le bilan de l'ensemble de l'année 2023 en Afghanistan, déclare que la culture du pavot destiné à la production d’opium y a chuté d'environ 95 % en un an[33]. Ainsi en fin d'année 2022, le pavot représente un tiers de la production agricole du pays et occupait 233 000 hectares, contre 10 300 hectares fin 2023[34]. Cette tendance, qui n'est pas en contradiction avec la hausse de la circulation des drogues de synthèse puisqu'il s'agit de deux produits différents, s'expliquerait par les mesures prises par les talibans pour bannir cette culture[34]. Leurs motivations seraient religieuses, mais aussi de gagner en légitimité sur la scène internationale[34]. En , des affrontements éclatent dans le pays en raison de protestations d'agriculteurs contre l'interdiction de la culture du pavot[35].

Iran

En Iran, le corps des gardiens de la révolution islamique contrôle une large part de l'économie du pays allant jusqu'à 60 % de son PIB, et incluant des trafics en tout genre, notamment la drogue[36].

Syrie

Sous le régime de Bachar el-Assad, la Syrie est devenu l'un des principaux narco-États du Moyen-Orient en étant une plaque tournante du trafic de captagon[37]. La production et le trafic de cette drogue de synthèse composée de fénétylline deviennent au fil de la guerre en Syrie une source alternative de financement pour la survie du régime syrien, criblé par les sanctions en raison de se répression sanglante de la révolution de 2011[11].

Maher al-Assad, frère du président syrien Bachar el-Assad, chef de la 4e division blindée,

En 2022, la Syrie concentre 80 % de la production de cette drogue de synthèse, devenu principal produit d'exportation du pays[6], avec des profits s’élevant à 10 milliards de dollars[37]. La 4e division blindée, l'unité d'élite de l'armée syrienne dirigée par Maher al-Assad, frère du président syrien, serait au centre du trafic de captagon dans les zones contrôlées par le régime[6]. Selon le journaliste Georges Malbrunot, plus d'une cinquantaine de laboratoires spécialisés dans la fabrication du captagon auraient été construits en Syrie avec l'aide du Hezbollah[38]. Cette dernière est selon plusieurs rapports impliquée dans la fabrication de cette drogue de synthèse, et son exportation via les ports de Lattaquié et de Tartous[6], ou encore les poreuses frontières de la Syrie avec le Liban, l'Irak, et la Jordanie[39]. La plupart de ces cargaisons sont destinées à l'Arabie saoudite, où cette drogue est très demandée et vendue entre 1 et 25 dollars le cachet[6].

En 2023, le régime syrien utilise son contrôle du commerce du captagon, qui fait des ravages dans la population de certains pays de la région comme l'Arabie saoudite et le Liban, pour obtenir des concessions diplomatiques, notamment sa réintégration dans la Ligue arabe[37]. Le , la Syrie est réintégrée dans la Ligue arabe, contrepartie probable des engagements de Damas à renforcer sa coopération avec ses voisins pour endiguer le trafic de captagon[40]. Le lendemain, une frappe de l'armée de l'air jordanienne tue en Syrie Marai al-Ramthan, considéré comme étant le principal trafiquant de captagon dans la région, ainsi que sa femme et ses six enfants[40].

Toutefois, si le régime donne des signes de bonne volonté pour s’arroger les faveurs des pétromonarchies, son implication dans le contrôle du trafic et la sécurisation de la frontière semble en demi-teinte[41]. Plusieurs observateurs et analystes doutent de la sincérité de Damas, soumise à de lourdes sanctions économiques internationales, à renoncer à cette manne financière[41]. En août, une réunion syro-saoudienne prévue pour faire le point sur les progrès de leur relation bilatérale est reportée faute de développement sérieux, en particulier sur la lutte contre le narcotrafic de la part du régime syrien[42].

En , le régime Assad est renversé par une série d'offensives menées par une coalition de rebelles syriens à l'initiative du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham[43]. Le refus de Bachar el-Assad de stopper le trafic de captagon malgré ses engagements pris auprès de ses soutiens arabes, est l'une des raisons de l'absence de soutien étranger apporté à son régime, qui s'effondre, lâché de toutes parts[44]. Deux semaines plus tard, le gouvernement de transition syrien instauré par les rebelles à la suite de leur victoire déclare avoir détruit près d'un million de pilules de captagon[45]. Pendant l'année 2025, quinze laboratoires fabricant du captagon et treize installations de stockage de plus petite taille sont démantelés en Syrie[10]. Toutefois, selon l'ONU, la production au Moyen-Orient n'a pas diminué mais s'est déplacée dans les pays voisins de la Syrie[10] ainsi qu'au Soudan[46].

Asie Pacifique

Corée du Nord

La Division 39, organisation gouvernementale secrète de la Corée du Nord visant à alimenter la caisse noire de son actuel chef d'État Kim Jong-un, en devises étrangères, générés par des activités légales et illégales telles que la contrefaçon monétaire (Superdollar) et le trafic de drogue[7]. La métamphétamine produite en Corée du Nord, gérée par la division 39, est majoritairement exportée en Corée du Sud et Chine, deux pays dont Pyongyang serait le « fournisseur » principal[47].

Myanmar

En 2023, selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le Myanmar a vu sa production d'opium fortement augmenter jusqu'à atteindre plus de 1 000 tonnes produites sur près de 47 000 hectares cultivés, et « détrôner » l'Afghanistan comme premier producteur mondial[48],[49]. L'État shan en est le principal producteur, concentrant près de 88 % des surfaces cultivées en opium[49]. L'ONU estime que cette économie rapporte au Myanmar de 1 à 2,4 milliards de dollars, soit l'équivalent de 1,7 % à 4,1 % du PIB du pays[48]. Sans accuser les autorités de prendre part à cette production et à ce trafic, le rapport pointe leur acceptation de la situation dont elles tirent profit[48],[49].

Reste du monde

Albanie

L'Albanie est le principal producteur européen de cannabis, dont la production est principalement exportée vers l’Italie et, dans une moindre mesure, la Grèce[50]. La complicité de l'État est avérée non seulement du fait de la protection des producteurs par la police, mais aussi par la mise à disposition d'infrastructures de transport, comme les bases navales et aériennes, pour l'exportation[50]. En retour, le Premier ministre Edi Rama est accusé de toucher des pots de vin (notamment des participations au financement de ses campagnes électorales), tandis que l'ancien ministre de l'Intérieur Saimir Tahiri (de 2013 à 2017) est aussi mis en cause pour des accusations de complicité de trafic de drogue[51].

Pays exposés à cette menace

Afrique

Soudan

En , le think tank américain New Lines Institute for Strategy and Policy (en) décrit dans un article le Soudan comme un nouveau hub du trafic de captagon après la chute du régime Assad en Syrie qui auparavant jouait ce « rôle »[46]. La guerre civile soudanaise qui ravage le pays depuis lui donne les caractéristiques fréquentes d'un narco-État : un positionnement géographique proche d'un bassin de consommation (l'Arabie saoudite), un niveau de corruption très élevé, ainsi qu'un appauvrissement de sa population et un conflit qui pousse ses habitants à chercher d'autres sources de revenus, pour se nourrir ou pour s'armer[46]. Tandis que le nouveau gouvernement syrien médiatise la destruction de millions de pilules de captagon produites par son prédécesseur, les acteurs du conflit soudanais ont l'opportunité de récupérer cette manne financière[46], d'autant que de nombreux trafiquants syriens cherchent un endroit à l'étranger où mettre leurs stocks en sûreté. Le Soudan est bien desservi depuis la Syrie en raison de liens diplomatiques et commerciaux anciens[46].

Selon le New Lines Institute, trois sites de production ont été découverts par les autorités soudanaise depuis le début du conflit : un dans l'État du Nil bleu, avec une capacité production de 7 200 cachets par heure, et deux dans la banlieue nord de Khartoum avec une capacité de production de plus de 100 000 pillules par heure[46]. Ces trois sites sont gérés par les Forces de soutien rapide lorsque les paramilitaires contrôlent ces zones, puis découverts par l'armée après qu'elle a chassé ces derniers[46]. Des saisies à Port-Soudan et à l’aéroport de Khartoum semblent également attester de l’existence d’un marché à l’exportation[46]. Les FSR en produisent aussi probablement pour leurs propres combattants, comme stimulant afin d'améliorer leur combativité sur le front[46].

Maroc

Le Maroc est souvent accusé d'être un narco-État mais ils collaborent dans plusieurs affaires avec les pays européens comme l'Espagne, la Belgique et la France, pour l’arrestation de certains criminels[52]. Selon le journaliste Thierry Oberlé, le Maroc remplit plusieurs critères du narco-État mais pas tous[53].

Amérique du Sud

Colombie

Si le trafic de drogue représente une part importante de l'économie colombienne (qui produit 60 % de la cocaïne du monde), les collusions entre trafiquants et fonctionnaires comme les forces de l'ordre sont limitées à quelques régions périphériques[54]. Mais ça n'a pas toujours été le cas, notamment à l'époque de l'activité de Pablo Escobar[54].

Équateur

En , l'Équateur, inondé de cocaïne produite au Pérou et en Colombie voisine, est secoué par une vague de violence liée à l'action de groupes de narcotrafiquants[9]. Alors que le gouvernement de Daniel Noboa leur déclare une guerre totale avec l'appui des États-Unis, des dizaines d'hommes politiques, procureurs, policiers et un ancien directeur de prison sont accusés d'avoir accordé des faveurs à des gangs en échange d'argent, d'or, de prostituées, d'appartements et d'autres biens luxueux[9]. Parmi eux, douze personnes, dont des magistrats et un ancien député, sont arrêtées en mars dans le cadre d'une purge de fonctionnaires soupçonnés d'être liés au trafic de drogue[9].

Mexique

Le Mexique est qualifié par les journalistes et chercheurs Octavio Rodríguez-Araujo et José Luis Solís González de « régime politique néolibéral à penchant technocratique, avec une forte présence de représentants du crime organisé au sein de ses différentes institutions, de l’économie et de la finance »[55].

C'est dans les années 1990, conséquence de la libéralisation économique du pays après la crise de la dette dans les années 1980, que le trafic de drogue, très rentable et bénéficiant de la proximité de l'un des principaux producteurs (la Colombie), et l'un des principaux marchés (les États-Unis), voit sa part augmenter dans l'économie mexicaine[55]. Cette tendance s'accélère avec la désindustrialisation des années 2000, tandis que la corruption et l’impunité deviennent endémiques[55].

Les cartels disséminés à travers l’ensemble du territoire dont ils contrôlent des zones entières, développent une énorme capacité de corruption et de pénétration des appareils et des institutions de l’État, au niveau local, régional et national[55]. La présence du crime organisé dans les institutions publiques et dans l’économie se reflète dans des partenariats et dans la collusion des cartels avec des fonctionnaires, comme par exemple le pacte de non-agression, conclu 2008 entre Joaquín Guzmán dit « El Chapo », chef du puissant cartel de Sinaloa, et le ministre de l'intérieur Juan Camilo Mouriño[55]. En contrepartie, El Chapo aurait fourni des renseignements qui auraient aidé à la capture ou à l’élimination de gangs rivaux[55].

Ce pacte révèle une ambivalence du gouvernement mexicain de Felipe Calderón au pouvoir de 2006 à 2012. À son arrivée à la présidence, celui-ci a officiellement déclaré une guerre totale aux narco-trafiquants, particulièrement coûteuse et meurtrière, tout en concluant dans le même temps des accords avec le cartel de Sinaloa[55].

En vingt ans, entre 2003 et 2023, la guerre contre la drogue au Mexique aurait fait plus de 300 000 morts[8].

Europe

Belgique et Pays-Bas

Dans le cas de la Belgique et des Pays-Bas, les deux principales portes d'entrée pour les importations de stupéfiants en Europe via les ports d'Anvers et de Rotterdam, le terme de « narco-État » est parfois utilisé pour caractériser non pas une implication des autorités dans ce trafic, mais leur impuissance ou désintérêt à lutter contre[4],[56],[57]. Environ 200 tonnes de cocaïne transiterait chaque année par ces deux ports[56].

Les Pays-Bas voisins sont davantage mis en cause en raison de la tolérance particulière des autorités de ce pays, l'un des rares en Europe à avoir légalisé la consommation de cannabis sur son territoire, puis la production de ce dernier en 2020[56]. Or, loin de dissuader les trafics clandestins de stupéfiant, cette tolérance des autorités hollandaise aurait fait exploser le commerce, ainsi que la fabrication de drogues « dures » : la moitié de la cocaïne consommée en Europe passerait par le port de Rotterdam, tandis que le Royaume serait le principal lieu de fabrication et de conditionnement de drogues de synthèse en Europe[56]. Lorsque des trafiquants sont arrêtés, la lenteur des procédures judiciaires et la faiblesse des peines généralement infligées dans les affaires de drogue  quand elles finissent par aboutir  sont d’autres caractéristiques du système néerlandais[57].

Dans le port belge d'Anvers, on estime que seule 10 % de la drogue importée est saisie par les autorités, tandis que 90 % parvient à entrer sur le territoire pour être écoulée sur le marché européen[4]. Le montant total des importations de drogue arrivant par ce port oscillerait entre 50 et 60 milliards d’euros par an, entraînant un déferlement de violence entre les gangs impliqués dans ce trafic[4]. Les trafiquants achètent par des pots-de-vin la collaboration de dockers, et tentent d'obtenir par des incitations financières ou par des menaces et intimidations la collaboration de fonctionnaires dans les douanes et la police[4]. En 2017, un ancien directeur de la police judiciaire fédérale à Anvers, déclare que des trafiquants auraient réussi à infiltrer ses services[4]. Les craintes, désormais, portent sur le risque d'une infiltration des milieux politiques, de services juridiques, ou de promoteurs immobiliers pour blanchir l'argent[4]. Parallèlement, le manque de moyens mobilisés par les autorités pour lutter contre ce trafic, au regard de l'ampleur de la tâche, est souvent dénoncé par les fonctionnaires chargés de cette lutte[4].

Toutefois, certains observateurs pointent aussi le fait que la responsabilité de ces deux petits pays parait écrasante, pour lutter contre un problème international dont l'ampleur les dépasse[4]. En , les douanes des deux pays donnent une conférence de presse conjointe, signe de leur coopération, pour annoncer les saisies records faites en 2022 dans les ports d'Anvers et de Rotterdam[58].

France

En France, en , le ministre de la justice Didier Migaud alerte sur la multiplication des tentatives de corruption et des menaces visant des magistrats et de policiers, de la part de narcotrafiquants[59]. Les dockers du port du Havre, première porte d'entrée de la drogue en France, sont particulièrement exposés à ces tentatives et ces menaces[60]. Le journal L'Opinion publie une enquête affichant les « tarifs » de la corruption proposés par les narcotrafiquants : 5 000  pour qu'un policier consulte un ficher, 50 000  pour qu'un greffier glisse une erreur dans une procédure judiciaire afin d'obtenir une remise en liberté, et 100 000  pour qu'un docker cache un conteneur chargé de cocaïne[59],[60]. Face à ce constat, Didier Migaud se dit favorable à la création d'un parquet national spécialisé dans la lutte contre le narcotrafic[61]. Le Parquet national anticriminalité organisée voit le jour en [62].

USA

Plusieurs affaires aux États-Unis ont révélé l'implication de procureurs, de juges, d'agents du FBI, de la CIA ou de la DEA dans le narcotrafic : War on Drugs, Allégations d'implication de la CIA dans le trafic de drogue, Guerre de la drogue au Mexique, Crise des opioïdes en Amérique.

Exemples historiques

Références

Voir aussi

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