Ninhursag
divinité sumérienne
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Ninhursag (en sumérien Nin-ḫursaĝa « Maîtresse/Dame de la Montagne ») est une divinité sumérienne, une « Déesse-Mère ». C'est une figure maternelle, liée à l'enfantement et à la croissance des enfants. C'est aussi, en lien avec cela, une figure d'autorité, l'une des plus puissantes divinités des panthéons mésopotamiens anciens, qui participe à l'élection et à la légitimation des rois. Sa place dans le panthéon se réduit au début du IIe millénaire av. J.-C.
Pouvoirs et fonctions
Ninhursag est traditionnellement rangée dans la catégorie des « déesses-mères » mésopotamiennes, un groupe de déesses aux aspects maternels, dont les pouvoirs semblent liés à la fertilité, que ce soit celle de la terre ou des êtres vivants, donc à l'enfantement[1],[2]. T. Jacobsen voyait plus spécifiquement dans Ninhursag une déesse de l'enfantement et des naissances, mais selon J. G. Westenholz elle serait plutôt une déesse nourricière, car les rois de Lagash la présentent comme une nourrice qui leur donne le sein[3]. Dans les inscriptions de ces rois, ainsi que dans l'hymne consacré au temple de Ninhursag de HI.ZA.KI (assimilée à Nintur), la déesse est surnommée « sage-femme du Ciel et de la Terre » (šag4-zu an ki)[4].
Comme l'indique son nom signifiant « Dame de la montagne », Ninhursag est associée aux régions montagneuses, et plus généralement aux espaces et animaux sauvages qui ont un rôle symbolique important dans la pensée religieuse mésopotamienne[5]. Dans l'art des sceaux-cylindres, elle est identifiable par le fait qu'elle est assise sur un trône décoré par le symbole des montagnes[6].
Selon W. Heimpel, le mot-clef pour définir Ninhursag en sumérien est maḫ, qui signifie « grande », « immense », « colossale », et par extension « puissante », « auguste » ou « majestueuse ». La déesse porte à plusieurs reprises l'épithète Nin-maḫ, « Dame majestueuse » (qui est aussi le nom d'une déesse) et est vénérée dans des temples appelés é-maḫ « Maison majestueuse » (à Adab, Girsu, Babylone)[7],[8].
Ninhursag est une des principales divinités des périodes anciennes de la Mésopotamie, notamment dans la seconde moitié du IIIe millénaire av. J.-C., aux côtés d'An, d'Enlil et d'Enki. Comme eux, elle joue un rôle dans la détermination des destinées des humains, notamment des villes dont la destruction est rapportée par des textes de « lamentations ». Plusieurs rois voient en elle une figure maternelle qui les a nourri de son sein, et les a ainsi élevés pour exercer le pouvoir ; c'est le cas d'E-anatum de Lagash dans l'inscription de la Stèle des Vautours[5]. Elle peut être décrite comme la « Reine qui décide du destin au Ciel et sur Terre » (nin-anki-un nam-tar-re-de) ou, dans un des hymnes aux temples, comme « la princesse qui impose le silence, la vraie et grande Reine du ciel – quand elle parle, le ciel tremble, quand elle ouvre la bouche, un orage gronde. » Ninhursag est une sorte de « mère divine » pour les monde entier, ce qui se reflète dans des épithètes telles que « mère puissante de toutes les terres » (ama-maḫ kur-kur-ra), « mère des divinités » (ama diĝ i r-e-ne), et « mère de tous les enfants » (ama dumu-dumu-ne)[9]. Dans ces désignations le terme de « mère » n'est pas forcément à prendre au sens propre comme le fait qu'elle ait enfanté tous les dieux et hommes, mais renvoie à un sens figuré, métaphorique, qui est celui d'un statut élevé et d'une grande respectabilité, la reconnaissance d'une autorité supérieure (de la même manière qu'An, Enlil et Enki sont désignés par le mot « père »). La puissance de Ninhursag transcende donc le seul domaine de la maternité[10].
L'autorité de Ninhursag s'étiole au fil du temps. Certes Gudea de Lagash (seconde moitié du XXIIe siècle av. J.-C.) reconnaît encore son action pour qu'il accède au pouvoir, mais à l'époque de la troisième dynastie d'Ur (XXIe siècle av. J.-C.) l'emphase semble plutôt mise sur son rôle dans l'enfantement que dans la légitimation des rois. Elle n'apparaît plus parmi les divinités majeures dans les textes de l'époque paléo-babylonienne (XXe – XVIIe siècle av. J.-C.). Ses traits sont sans doute absorbés par d'autres déesses liées à la naissance, notamment Belet-ili[11],[12].
Relations avec les autres divinités
En tant que « mère des dieux », Ninhursag est considérée comme la mère de plusieurs divinités. L'identité de celles-ci dépend des cas. Avec Enlil, on lui attribue dans certains cas huit enfants, dont Ninurta (Ningirsu à Lagash) et Lil. Mais dans une autre tradition (liée à Nippur) elle est la sœur d'Enlil, et l'épouse du dieu Shul-pa'e, dieu des animaux sauvages, avec qui elle a Ashgi, Lisina et Lil[3],[5]. Dans le mythe Enki et Ninhursag, c'est avec le dieu Enki qu'elle a plusieurs enfants[13].
En tant que « déesse-mère », Ninhursag fait partie d'un groupe de déesses présentent des traits voisins et semblent souvent confondues et interchangeables et vénérées conjointement[1],[2]. En plus de Ninhursag, ce groupe comprend notamment Ninmah, Dingirmah, Nintur, Namma, Mama, Aruru, Belet-ili, etc.[5] Les processus à l’œuvre sont complexes et difficiles à déceler dans la documentation. Dans certains cas il pourrait s'agir à l'origine d'une même déesse qui a reçu plusieurs épithètes puis éclaté en différentes figures et l'épithète est devenue un nom divin (une « fission »), et dans d'autres des divinités originellement distinctes qui ont été rapprochées et amalgamées, les noms divins devenant alors des épithètes ou des noms alternatifs (une « fusion »)[14]. Les noms de certaines de ces déesses sont employés dans certains contextes comme des épithètes de Ninhursag, notamment Ninmah à Lagash et Dingirmah à Adab. Cela pourrait indiquer qu'il s'agit dans ces deux cas à l'origine d'aspects de Ninhursag qui ont fini par devenir des déesses indépendantes[7],[8]. Un temple de Lagash est ainsi dédié dans un premier temps à Ninhursag, puis à Ninmah[3], alors que dans le mythe Lugal-e Ninmah est renommée Ninhursag par son fils Ninurta[5]. Dans deux hymnes aux temples de Ninhursag, la déesse reste considérée comme distincte de Nintur, y compris à Kesh où la première a remplacé la seconde en tant que patronne du principal temple ; mais dans un troisième elles sont considérées comme identiques[15].
Mythes

Ninhursag joue un rôle majeur dans le mythe en sumérien surnommé Enki et Ninhursag[16],[17]. La déesse y apparaît aussi sous les noms Nintur, Damgalnunna et Ninsikila. Ce récit se passe au pays de Dilmun (Bahreïn), contrée au départ désertique qu'Enki souhaite voir prospérer au profit du pays de Sumer. Il s'unit à Ninhursag, qui donne naissance à une fille. Enki viole ensuite à cette dernière, puis à la fille née de cette union, qui donne à son tour naissance à une autre fille avec laquelle il fait un nouvel enfant. Ninhursag maudit alors Enki, qui est atteint d'une maladie mortelle. Mais elle se ravise ensuite et le sauve, en donnant naissance à huit nouvelles divinités qui sont bénéfiques aux humains[18],[13].
Dans le mythe Lugal-e, qui voit le dieu Ninurta triompher contre une armée de pierres et dirigée par le démon Asag, propose une explication à l'origine du nom de Ninhursag. Le dieu victorieux érige à la fin du récit une montagne avec ces pierres et décide de changer le nom de sa mère, Ninmah, en Ninhursag « Dame de la montagne »[18],[5].
Cultes
Ninhursag dispose de plusieurs temples dans le pays sumérien, notamment à Lagash, Girsu, Umma, Ur, et Adab, et reçoit des offrandes dans des lieux de culte dont elle n'est pas la déesse principale, notamment à Nippur[19]. Un de ses sanctuaires les plus importants se situe à Kesh. Le temple ovale mis au jour par les archéologues à Tell el-Obeïd près d'Ur lui est consacré[13].
Elle est très populaire dans la région d'Umma à l'époque de la troisième dynastie d'Ur, où elle dispose de nombreux sanctuaires dans les villages, attestés par les offrandes qu'elle reçoit, son nom se voyant alors accolé d'épithètes qui renvoient à ses localités, comme Ninhursag d'A'ebara, qui se décline aussi en d'autres aspects[20]. Cette présence dans les arrière-pays et en dehors des centres urbains se retrouve aussi à Lagash et pourrait renvoyer à son rôle de déesse des espaces « ouverts »[11]. Parmi les offrandes qu'elle reçoit dans les archives de la même époque provenant de Puzrish-Dagan figurent des coupe-cordons ombilicaux en cuivre et en argent, renvoyant à son rôle dans les accouchements et la maternité[21].
Hors de Mésopotamie, elle dispose d'un temple à Suse à l'époque de la troisième dynastie d'Ur, et d'un autre à Mari (où elle est peut-être assimilée à la déesse Shala(sh)), qui a été fouillé et a livré une stèle représentant la déesse de manière stylisée dans un paysage sauvage et montagneux, évoquant l'association de la déesse à ces espaces (et aussi peut-être à la fertilité)[22],[23].
Malgré le déclin de son culte aux époques postérieures, celui-ci ne disparaît pas et elle dispose encore d'un temple à Babylone au VIe siècle av. J.-C., restauré par Nabuchodonosor II. Elle y est appelée alternativement Ninhursag ou Ninmah, et le temple porte le nom cérémoniel d'é-mah, déjà porté par d'autres temples de la déesse auparavant[6].
- Taureau en alliage cuivreux mis au jour dans le temple de Ninhursag à el-Obeïd. British Museum.