Présidence de Woodrow Wilson
période de l'histoire des États-Unis
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La présidence de Woodrow Wilson débuta le , date de l'investiture de Woodrow Wilson en tant que 28e président des États-Unis, et prit fin le . Membre du Parti démocrate et ancien gouverneur du New Jersey, Wilson entra en fonction après avoir remporté l'élection présidentielle de 1912 face à l'ancien président Theodore Roosevelt, qui se présentait sous l'étiquette du Parti progressiste, et au président sortant William Howard Taft, candidat du Parti républicain. Réélu en 1916, mais avec une marge plus réduite, il fut remplacé à l'issue du scrutin présidentiel de 1920 par le républicain Warren G. Harding.
28e président des États-Unis
| Type | Président des États-Unis |
|---|---|
| Résidence officielle | Maison-Blanche, Washington |
| Système électoral | Grands-électeurs |
|---|---|
| Mode de scrutin | Suffrage universel indirect |
| Élection |
1912 1916 |
| Début du mandat | |
| Fin du mandat | |
| Durée | 8 ans |
| Nom | Woodrow Wilson |
|---|---|
| Date de naissance | |
| Date de décès | |
| Appartenance politique | Parti démocrate |
Figure phare du mouvement progressiste, Wilson fit adopter au cours de son premier mandat de nombreuses réformes dont l'ampleur resta inégalée jusqu'à l'avènement du New Deal dans les années 1930. Arrivé au pouvoir un mois seulement après la ratification du seizième amendement de la Constitution, Wilson joua un rôle important dans l'adoption du Revenue Act of 1913 qui rétablissait l'impôt sur le revenu tout en abaissant fortement les droits de douane. Le Congrès vota à la même période d'autres lois d'inspiration progressiste comme le Federal Reserve Act, le Federal Trade Commission Act of 1914, le Clayton Antitrust Act et le Federal Farm Loan Act. Wilson obtint également le passage de la loi Adamson, qui instaurait la journée de travail de 8 heures pour les employés des chemins de fer, et encouragea la ségrégation raciale dans les agences de la fonction publique. Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, Wilson maintint son pays dans la neutralité mais intervint plus ou moins directement dans la guerre civile qui faisait rage au Mexique.
Le second mandat de Wilson fut marqué par l'engagement des États-Unis dans le premier conflit mondial. En , l'Allemagne ayant décidé de reprendre la guerre sous-marine à outrance, Wilson obtint du Congrès l'autorisation d'entrer en guerre et d'instaurer la conscription, ce qui permit un arrivage quotidien de 10 000 soldats fraîchement entraînés sur le sol français à l'été 1918. Sur le plan intérieur, Wilson augmenta l'impôt sur le revenu, créa le Conseil des industries de guerres, encouragea la coopération syndicale, réglementa l'agriculture et la production alimentaire (loi Lever), nationalisa le réseau des chemins de fer et réprima les opposants à la conscription. Le procureur général Alexander Mitchell Palmer intensifia en outre la répression contre les radicaux de gauche et les anarchistes lors de la première « peur rouge » (1919-1920). Wilson conduisit dans le même temps une politique étrangère interventionniste et moraliste dont l'objectif était de promouvoir la démocratie à l'échelle mondiale. Après la promulgation de ses quatorze points pour la paix et la reconstruction de l'Europe puis l'armistice conclu avec l'Allemagne en 1918, il se rendit à Paris l'année suivante pour participer aux négociations de paix qui débouchèrent sur la signature du traité de Versailles. Wilson fit alors campagne à travers les États-Unis en faveur de la ratification du traité, qui prévoyait notamment l'entrée des États-Unis à la Société des Nations, mais, paralysé par une attaque cérébrale en , il ne put empêcher le texte d'être rejeté par le Sénat.
En dépit de sérieux doutes sur sa santé et ses capacités mentales, Wilson acheva normalement son second mandat et tenta vainement d'en solliciter un troisième. L'élection de 1920 se solda toutefois par une victoire écrasante du républicain Warren G. Harding sur le candidat démocrate James M. Cox. Les historiens et les politologues considèrent généralement Wilson comme un président supérieur à la moyenne ainsi que comme un précurseur du libéralisme américain contemporain. Cependant, ses préjugés et initiatives racistes ont aussi fait l'objet de critiques.
Élection présidentielle de 1912

Dès son élection au poste de gouverneur du New Jersey en 1910, Woodrow Wilson fut pressenti pour être candidat à l'élection présidentielle de 1912. Ses heurts fréquents avec les « boss » locaux du Parti démocrate renforcèrent sa réputation auprès du mouvement progressiste en plein essor[1]. Avant la convention nationale démocrate de 1912, Wilson s'était efforcé d'obtenir le soutien de William Jennings Bryan, qui avait été par trois fois le candidat démocrate à la présidence et dont les partisans étaient majoritaires au sein du parti depuis sa première tentative en 1896[2]. Le favori de la course à l'investiture était le président de la Chambre des représentants Champ Clark, du Missouri. Le chef de la majorité à la Chambre Oscar Underwood, de l'Alabama, faisait également figure de prétendant sérieux, mais alors que Clark reçut l'appui d'une partie des troupes de Bryan, Underwood cherchait plutôt à courtiser les Bourbon Democrats, plus conservateurs et qui étaient nombreux dans le Sud[3].
Lors de la convention, Clark fit la course en tête au 10e tour de scrutin, la « machine » new-yorkaise de Tammany Hall s'étant ralliée à sa candidature. Cependant, son score était insuffisant car un candidat devait remporter les deux tiers des délégués pour être choisi et le vote continua[4]. De son côté, Wilson annonça que son colistier serait le gouverneur de l'Indiana Thomas R. Marshall, un nordiste, tandis que plusieurs délégations sudistes lâchèrent Underwood au profit de Wilson, un compatriote. Wilson remporta finalement la majorité des deux tiers requis au 46e tour de scrutin. Comme prévu, Marshall fut désigné pour briguer la vice-présidence[5].

Dans le cadre de cette élection, les deux principaux adversaires de Wilson étaient le président sortant William Howard Taft, candidat du Parti républicain, et l'ancien président Theodore Roosevelt, originaire du même parti que Taft mais qui avait décidé de faire campagne sous l'étiquette du Parti progressiste. Un quatrième candidat, le socialiste Eugene V. Debs, fit également un score important le jour du vote. Roosevelt avait rompu avec son ancien parti lors de la convention nationale républicaine de 1912, où Taft avait décroché la nomination de justesse. La scission du Parti républicain offrait aux démocrates une chance inespérée de reconquérir la présidence pour la première fois depuis l'élection de 1892[6]. Roosevelt s'imposa rapidement comme le principal adversaire de Wilson. Les deux hommes firent en grande partie campagne l'un contre l'autre même si leurs programmes respectifs étaient relativement similaires ; tous deux défendaient notamment l'idée d'un exécutif fort et interventionniste[7].
Le jour de l'élection, Wilson remporta 435 voix au sein du collège électoral (sur 531) et 41,8 % du vote populaire, Roosevelt obtenant pour sa part la majorité des votes de grands électeurs restants et 27,4 % du vote populaire, soit l'une des plus fortes performances d'un tiers parti à une élection présidentielle. Taft n'arriva qu'en troisième position avec 23,2 % du vote populaire et seulement 8 votes de grands électeurs, suivi par Debs avec 6 % des suffrages. Lors des élections législatives qui se déroulèrent à la même période, les démocrates conservèrent leur majorité à la Chambre des représentants et devinrent majoritaires au Sénat. Wilson fut ainsi le premier sudiste à remporter une élection présidentielle depuis la guerre de Sécession[8] et, après Grover Cleveland, le deuxième démocrate élu à la présidence depuis 1856[9].
Composition du gouvernement
Après son élection, Wilson offrit le poste de secrétaire d'État à William Jennings Bryan, lequel conseilla le président-élu sur la sélection des autres membres du cabinet[10]. William Gibbs McAdoo, un soutien de la première heure qui épousa la fille de Wilson en 1914, devint secrétaire au Trésor, tandis que James Clark McReynolds, connu pour avoir remporté plusieurs procès contre des trusts, fut nommé procureur général. Sur le conseil d'Underwood, Wilson désigna Albert S. Burleson, représentant du Texas au Congrès, en tant que ministre des Postes[11]. Le département du Commerce et du Travail ayant été scindé en deux entités distinctes le jour même de l'investiture de Wilson, celui-ci confia la direction du nouveau département du Travail à l'ancien syndicaliste William B. Wilson[12]. Bryan, hostile à la ligne dure adoptée par Wilson envers l'Allemagne à la suite du naufrage du Lusitania, démissionna en 1915[13]. Le président le remplaça par Robert Lansing et prit dès lors plus sérieusement en main la politique étrangère de son administration[14]. Newton D. Baker, un démocrate progressiste, entra en fonction comme secrétaire à la Guerre en 1916 et dirigea l'action de son ministère au cours de la Première Guerre mondiale[15]. Après la fin du conflit, le cabinet fut partiellement remanié : Carter Glass succéda à McAdoo en tant que secrétaire au Trésor et Alexander Mitchell Palmer devint procureur général[16].
De 1913 à 1921, le chef de cabinet de Wilson, faisant également office de secrétaire et d'attaché de presse, fut Joseph Patrick Tumulty, dont l'énergie débordante contrastait avec l'attitude souvent froide du président[17]. À l'instar de ses prédécesseurs McKinley et Roosevelt qui accordaient une grande importance à l'opinion publique, Wilson, avec l'aide de Tumulty, multiplia les entretiens avec les journalistes et inaugura le principe de la conférence de presse ; la première du genre, à laquelle assistèrent plus d'une centaine de journalistes, se tint à la Maison-Blanche le [18]. Wilson mit cependant fin à cette pratique pendant la Première Guerre mondiale[19]. Sa première épouse, Ellen Wilson, étant décédée le [20], Wilson se remaria l'année suivante avec Edith Bolling Galt[21]. Cette dernière joua auprès de son mari un rôle considérable — et controversé — lorsque la santé de Wilson se détériora fortement vers la fin de sa présidence[22]. Dans le domaine de la politique étrangère, le conseiller le plus important, qui fut aussi le confident de Wilson, était le « colonel » Edward M. House, dont l'influence et la proximité avec le président dépassaient de loin celles des autres membres du cabinet[23]. La rupture entre les deux hommes fut toutefois consommée au début de l'année 1919, du fait des maladresses commises par House en l'absence de Wilson lors de la conférence de paix de Paris[24]. Quant au vice-président Thomas R. Marshall, il ne joua pas un rôle très important au sein de l'administration[25].

| Cabinet Wilson | ||
| Fonction | Nom | Dates |
| Président | Woodrow Wilson | 1913-1921 |
| Vice-président | Thomas R. Marshall | 1913-1921 |
| Secrétaire d'État | William J. Bryan | 1913-1915 |
| Robert Lansing | 1915-1920 | |
| Bainbridge Colby | 1920-1921 | |
| Secrétaire au Trésor | William G. McAdoo | 1913-1918 |
| Carter Glass | 1918-1920 | |
| David F. Houston | 1920-1921 | |
| Secrétaire à la Guerre | Lindley M. Garrison | 1913-1916 |
| Newton D. Baker | 1916-1921 | |
| Procureur général | James C. McReynolds | 1913-1914 |
| Thomas W. Gregory | 1914-1919 | |
| Alexander M. Palmer | 1919-1921 | |
| Postmaster General | Albert S. Burleson | 1913-1921 |
| Secrétaire à la Marine | Josephus Daniels | 1913-1921 |
| Secrétaire à l'Intérieur | Franklin K. Lane | 1913-1920 |
| John B. Payne | 1920-1921 | |
| Secrétaire à l'Agriculture | David F. Houston | 1913-1920 |
| Edwin T. Meredith | 1920-1921 | |
| Secrétaire au Commerce | William C. Redfield | 1913-1919 |
| Joshua W. Alexander | 1919-1921 | |
| Secrétaire au Travail | William B. Wilson | 1913-1921 |
Nominations judiciaires

Wilson nomma trois juges à la Cour suprême des États-Unis. Le premier d'entre eux, désigné en 1914, fut James Clark McReynolds, qui siégea à la Cour dans les rangs des conservateurs jusqu'en 1941[26]. D'après A. Scott Berg, Wilson considérait la nomination de McReynolds comme l'une des principales erreurs de son administration[27]. Deux ans plus tard, la nomination de Louis Brandeis déclencha une vive polémique au Sénat en raison des convictions progressistes de l'intéressé mais aussi parce qu'il était le premier candidat juif à la Cour suprême. Sur l'insistance du président, les sénateurs démocrates approuvèrent finalement la désignation de Brandeis, lequel s'affirma, contrairement à McReynolds, comme l'une des voix les plus progressistes de la Cour jusqu'à son départ de cette instance en 1939[28]. Lorsque Charles Evans Hughes prit sa retraite en 1916, Wilson le remplaça par John Hessin Clarke, un avocat progressiste de l'Ohio ; Clarke ne siégea toutefois que peu de temps à la Cour et démissionna en 1922[29]. En plus de la Cour suprême, Wilson nomma vingt juges à des cours de circuit et cinquante-deux autres à des cours de districts.
Politique intérieure
Programme New Freedom
Soutenu par un Congrès à majorité démocrate, Wilson chercha dès le début de son mandat à faire appliquer un ambitieux programme de politique intérieure, ce qu'aucun président n'avait fait avant lui[30]. Ses quatre grandes priorités étaient, à cette date, la conservation des ressources naturelles, la réforme du système bancaire, la réduction des droits de douane et l'égalité d'accès aux matières premières, grâce notamment à la lutte contre les trusts[31]. Même si les affaires étrangères occupèrent une place croissante dans le travail de son administration à partir de 1915, les deux premières années du mandat de Wilson furent essentiellement consacrées à la politique intérieure et virent l'adoption d'une grande partie de son programme intitulé New Freedom (« Nouvelle liberté »)[32]. L'historien Jacques Portes remarque à ce sujet que « les mesures obtenues par [Wilson] dans sa première année de fonction ne sont pas profondément originales par leur contenu ; elles démontrent par contre la capacité de leadership qu'il a prouvée en prenant l'initiative tant sur la forme que sur le fond. Wilson a réellement fait passer un programme, ce qui n'avait rien d'évident en raison du caractère disparate de son parti tenu loin du pouvoir depuis de longues années »[33].
Droits de douane et fiscalité

Conformément à la ligne historique des démocrates selon laquelle le maintien de droits de douane élevés revenait à taxer injustement les consommateurs, Wilson fit de la réduction de ces tarifs une priorité[35]. Il déclara que l'existence de tarifs élevés « nous prive de la part qui nous revient dans le commerce mondial, viole les principes d'une imposition juste et fait du gouvernement un instrument facile entre les mains des intérêts privés »[36]. Si la plupart des démocrates étaient favorables à une baisse des droits de douane, bon nombre de républicains estimaient que le maintien de taxes élevées sur les importations était utile pour protéger l'industrie nationale et les ouvriers d'usine de la concurrence étrangère[35]. Peu avant l'investiture de Wilson, le seizième amendement de la Constitution, introduit en 1909 par les républicains du Congrès lors d'un débat sur la législation tarifaire, avait été ratifié par le nombre minimal d'États requis[37]. Du fait de l'entrée en vigueur de cet amendement constitutionnel, les dirigeants démocrates consentirent à inclure la mise en place d'un impôt sur le revenu dans leur projet de loi relatif à la réduction des droits de douane, tant pour compenser la perte financière ainsi engendrée que pour accentuer le poids de la fiscalité sur les hauts revenus assujettis au nouvel impôt[38].
À la fin du mois de , le chef de la majorité démocrate à la Chambre, Oscar Underwood, fit adopter par les représentants une loi visant à réduire le taux tarifaire moyen de 10 %[39]. Ce texte, qui constituait la plus importante baisse du tarif douanier depuis la guerre de Sécession, diminuait drastiquement les taux applicables aux matières premières, aux biens dits « de première nécessité » et à tout ce qui était fabriqué par les trusts sur le territoire national, les produits de luxe continuant pour leur part d'être fortement taxés[40]. La législation prévoyait également d'instaurer un impôt sur les revenus des particuliers supérieurs à 4 000 $[39]. Le vote de la loi Underwood par le Sénat n'était toutefois pas acquis d'avance, la majorité démocrate y étant plus étriquée qu'à la Chambre et certains de ses élus du Sud et de l'Ouest étant soucieux de protéger les industries de la laine et du sucre des aléas de la concurrence[35]. Wilson comprit qu'il lui fallait mobiliser ses troupes en soutien du projet de loi et, pour ce faire, multiplia les entretiens avec les sénateurs de son camp tout en se servant de la presse pour convaincre directement la population du bien-fondé de la réforme. À l'issue de plusieurs semaines d'audiences et de débats, le président et son secrétaire d'État Bryan étaient ainsi parvenus à convaincre les sénateurs démocrates de faire bloc derrière le texte, qui fut en définitive adopté par 44 voix (dont un républicain) contre 37 (dont un démocrate). Le Revenue Act of 1913 (aussi appelé le « tarif Underwood ») fut promulgué sous forme de loi par le président Wilson le [39].
Le Revenue Act fixa le taux tarifaire moyen sur les importations à 26 %, contre 40 % auparavant[41]. De plus, l'impôt fédéral sur le revenu, auquel approximativement 3 % de la population américaine étaient assujettis, était restauré pour la première fois depuis 1872 (une tentative du gouvernement fédéral de le rétablir dans les années 1890 avait été censurée par la Cour suprême), cette fois sous la forme d'un prélèvement de 1 % sur les revenus supérieurs à 3 000 dollars et d'un taux maximal d'imposition de 6 % sur les personnes gagnant plus de 500 000 dollars par an. La loi créait également une taxe de 1 % sur les bénéfices nets des sociétés, en lieu et place d'un précédent impôt qui ne s'appliquait qu'aux bénéfices nets supérieurs à 5 000 dollars[42]. La constitutionnalité de l'impôt sur le revenu fut validée par la Cour suprême dans ses arrêts Brushaber c. Union Pacific Railroad Co. et Stanton c. Baltic Mining Co.[43].
Contrainte d'augmenter ses recettes pour faire face à la hausse des dépenses militaires, l'administration Wilson élabora en 1916 une nouvelle loi fiscale. Wilson et ses alliés du Congrès, à l'instar du représentant Claude Kitchin, étaient hostiles à tout relèvement des droits de douane et plaidèrent en conséquence pour une augmentation des taxes sur les hauts revenus[44]. De concert avec les républicains progressistes, les démocrates du Congrès firent adopter le Revenue Act of 1916 qui rétablissait l'impôt fédéral sur les successions, créait un impôt sur la production de munitions, relevait le taux maximal d'imposition sur le revenu à 15 % et fixait l'impôt sur les sociétés à 2 %[45]. La même année, Wilson promulgua une loi donnant naissance à la « Commission du tarif », chargée de fournir une expertise sur le montant des tarifs douaniers[46]. Même si les droits de douane furent à nouveau augmentés et l'impôt sur le revenu abaissé par les républicains au cours des années 1920, les politiques mises en place sous la présidence de Wilson affectèrent durablement la nature des recettes de l'État fédéral, lesquelles provenaient désormais majoritairement de l'imposition et non plus des droits de douane[47].
Création d'une banque centrale

La loi créant l'impôt sur le revenu n'était pas encore ratifiée que Wilson s'attaqua à une autre de ses priorités : la réforme du système bancaire. À l'époque, le Royaume-Uni et l'Allemagne exerçaient un contrôle sur les activités financières à travers l'action de banques centrales pilotées par le gouvernement, mais les États-Unis ne disposaient plus de structures de ce type depuis la présidence d'Andrew Jackson dans les années 1830[48]. À la suite de la panique de 1907, tant les banquiers que les chefs des deux principaux partis s'accordèrent sur le fait qu'il était nécessaire de centraliser davantage le système bancaire afin de réagir plus efficacement en cas de crise financière ; en outre, considérant que les 3,8 milliards de dollars en circulation dans le pays — sous forme de pièces métalliques ou de billets ― ne constituaient pas une réserve d'argent suffisante pour permettre de renflouer l'économie en situation de crise, la plupart étaient également favorables à une réforme monétaire[49].
En , une commission nationale monétaire dont la direction échut au sénateur républicain Nelson W. Aldrich, un conservateur, fut créée afin d'enquêter sur les origines de la dernière crise et proposer une nouvelle législation bancaire. Les membres de la commission recommandèrent la mise sur pied d'une banque centrale capable de battre monnaie et de prêter aux banques étatiques. Les progressistes menés par Bryan furent toutefois prompts à dénoncer le rôle excessif des banquiers dans une telle configuration, de sorte que, sur les conseils de Louis Brandeis, Wilson s'efforça de trouver un terrain d'entente entre, d'une part, les progressistes incarnés par Bryan et, d'autre part, les conservateurs dont Aldrich était le chef de file[49]. Le président déclara à cet effet que le système bancaire devait être « public et non privé » et qu'il « doit dépendre du gouvernement lui-même de sorte que les banques soient les instruments du marché, et non ses maîtres »[50].
L'imbroglio fut dénoué par deux représentants démocrates, Carter Glass et Robert L. Owen, sous la forme d'un compromis où le secteur privé se verrait attribuer la gestion de douze banques régionales — succursales de la Réserve fédérale américaine qui faisait office de banque centrale — mais où toutes les décisions importantes seraient prises dans un conseil d'administration central composé d'individus nommés par le président ; la création des banques régionales avait, par ailleurs, l'avantage de répondre au désir de ceux qui souhaitaient réduire l'influence de Wall Street. Wilson défendit ce plan auprès des partisans de Bryan en affirmant que leur demande en faveur d'une « monnaie élastique » était exaucée, dans la mesure où les billets de banque émis par la Réserve fédérale étaient des obligations du gouvernement[51]. La loi fut en revanche très mal accueillie à Wall Street qui fustigea les « vastes pouvoirs inquisitoriaux » dont prétendait se doter l'administration fédérale[52].
Le projet de loi fut voté à la Chambre des représentants en , mais la partie fut plus difficile au Sénat où les démocrates, sous l'impulsion de Wilson, repoussèrent de justesse un amendement de Frank A. Vanderlip visant à accroître le rôle des banques privées dans le système bancaire fédéral. Finalement approuvé par 54 voix de sénateurs contre 34, le Federal Reserve Act fut ratifié par le président Wilson le [53]. Ce dernier désigna plusieurs banquiers éminents, dont Paul Warburg, à la tête de la Réserve fédérale. La décentralisation escomptée n'eut cependant pas lieu compte tenu du poids démesuré des milieux d'affaires new-yorkais qui, en vertu du principe primus inter pares, maintinrent leur suprématie dans le cadre du nouveau système[54]. La banque centrale effectua ses premières opérations en 1915 et joua un rôle important dans le financement de l'effort de guerre des Alliés durant la Première Guerre mondiale[55].
Lois antitrust

Un autre élément important du programme de Wilson était l'adoption d'une législation antitrust destinée à remplacer le Sherman Antitrust Act de 1890[56]. Ce dernier, qui prohibait tout « contrat, combinaison… ou conspiration visant à entraver le commerce », s'était révélé insuffisant pour contrer l'essor des monopoles. Malgré l'intensification des procédures antitrust intentées par le département de la Justice sous les précédentes administrations de Roosevelt et de Taft, nombre de progressistes réclamaient une législation plus contraignante pour lutter contre la concentration des entreprises. Alors que Roosevelt croyait en l'existence de « bons » et de « mauvais trusts », en fonction de leurs répercussions sur l'économie au sens large, Wilson s'était déclaré favorable au démantèlement de tous les trusts lors de sa campagne de 1912. En , le président demanda au Congrès de voter une loi qui prévoyait l'interdiction d'un certain nombre de pratiques anticoncurrentielles. Un mois plus tard, en , il suggéra également aux parlementaires la mise en place d'une commission de commerce interétatique — baptisée la Federal Trade Commission (FTC) — dont la mission consisterait à superviser la dissolution des monopoles sans interférer dans le processus judiciaire[57].
Soutenu par Wilson, le représentant Henry Clayton, Jr. défendit un projet de loi qui interdisait diverses pratiques anticoncurrentielles telles que la discrimination par les prix, les ventes liées, les accords exclusifs et les directions imbriquées. Le projet de loi devait également permettre aux particuliers de déclencher des poursuites antitrust et de limiter le recours à la législation antimonopolistique envers les syndicats[58]. Étant donné la difficulté de supprimer toutes les pratiques anti-concurrentielles par la seule voie législative, Wilson se prononça en faveur d'une loi qui accorderait à la FTC une plus grande marge de manœuvre pour enquêter sur les violations des réglementations antitrust et appliquer ces dernières indépendamment du département de la Justice. Le Federal Trade Commission Act de 1914, qui reprenaient les propositions de Wilson au sujet de la FTC, fut adopté par le Congrès avec un soutien bipartisan et ratifié par le président en [59]. Un mois plus tard, Wilson promulgua le Clayton Antitrust Act qui, dans le prolongement du Sherman Antitrust Act, interdisait des pratiques jugées contraires au droit de la concurrence[60],[61].
Réglementation du travail

Sous la présidence de Taft avait été créée la Commission des relations industrielles afin d'enquêter sur les conditions de travail dans l'industrie américaine, mais toutes les nominations effectuées au sein de cette dernière par l'exécutif avaient été rejetées par le Sénat. À son entrée en fonction, Wilson fut donc libre de peupler ladite commission d'individus affiliés aussi bien au camp des réformateurs progressistes, à l'image de son président Frank P. Walsh, qu'à celui des conservateurs. Le travail de la commission permit de mettre en lumière quantité d'abus dans le traitement de la main-d'œuvre à l'échelle du pays et incita Walsh à proposer des réformes destinées à accroître le pouvoir des syndicats[62]. Avant son arrivée à la présidence en 1913, Wilson entretenait des relations conflictuelles avec les dirigeants syndicaux, en particulier Samuel Gompers de la Fédération américaine du travail, et considérait de façon générale que les travailleurs étaient davantage protégés par la loi que par les centrales syndicales[63]. Le président et son secrétaire au Travail, William B. Wilson, balayèrent en conséquence les suggestions de Walsh pour s'attacher à transformer le département du Travail en instance d'arbitrage des conflits entre syndicats et patronat[64]. Les politiques de l'administration démocrate furent cependant mises à l'épreuve lorsqu'une grève éclata à la Colorado Fuel and Iron Company dans les derniers mois de l'année 1913. La direction de l'entreprise, après avoir repoussé toutes les offres de médiation du département du Travail, ordonna à une milice sous son contrôle d'attaquer un camp de mineurs à Ludlow, le , ce qui déboucha sur un massacre au cours duquel cinq mineurs, deux femmes et douze enfants furent tués[65] ; cet événement est considéré par l'historien Howard Zinn comme « l'un des plus durs et des plus violents conflits entre les travailleurs et le capital industriel de l'histoire des États-Unis »[66]. À la demande du gouverneur du Colorado, Elias M. Ammons, l'administration Wilson dépêcha des troupes sur place afin de rétablir l'ordre mais les tentatives de conciliation échouèrent, le syndicat ayant fini par suspendre la grève faute de moyens suffisants[65].
D'abord convaincu que toute législation sur le travail des enfants était constitutionnellement vouée à l'impasse, Wilson se ravisa à l'approche de l'élection présidentielle de 1916. Cette année-là, poussé par l'importante mobilisation du National Child Labor Committee et de la National Consumers League, le Congrès adopta le Keating-Owen Act qui interdisait le transport interétatique de biens de consommation fabriqués par des usines employant des enfants dont l'âge était inférieur au seuil minimal requis par la loi. Les démocrates du Sud, bien qu'opposés à cette mesure, n'y firent pas obstruction. Le soutien de Wilson fut, pour sa part, très tardif, le président s'étant finalement laissé convaincre par les chefs du parti de la popularité du texte auprès de l'opinion publique et en particulier de l'électorat féminin en plein essor. En même temps que l'encadrement du travail des enfants, Wilson demanda aux parlementaires démocrates d'approuver une loi d'indemnisation des accidents du travail, propre à contenter les progressistes de tout le pays et, par la même occasion, à maximiser ses chances de victoire lors du prochain scrutin présidentiel face à un Parti républicain réunifié. Première loi fédérale relative au travail des enfants, le Keating-Owen Act fut toutefois annulé par la Cour suprême en 1918 dans l'arrêt Hammer v. Dagenhart. Une deuxième loi destinée à taxer les entreprises qui avait recours aux enfants en guise de main-d'œuvre, avalisée la même année par le Congrès, fut également invalidée par la Cour en 1923[67]. Du fait de ces décisions judiciaires, la question du travail des enfants resta en suspens jusque dans les années 1930[68]. Toujours en 1916, alors que les syndicats du secteur ferroviaire laissaient planer la menace d'une grève, Wilson soutint le passage de la loi Adamson (en) qui instaurait la journée de travail de huit heures pour les employés des chemins de fer[12]. Le président ratifia en outre le Seamen's Act de 1915, défendu par le sénateur progressiste Robert M. La Follette, qui améliorait les rudes conditions de travail en vigueur au sein de la marine marchande[69].
Agriculture
La politique agricole de Wilson fut très fortement influencée par Walter Hines Page, qui prônait une réorganisation du département de l'Agriculture afin de réduire l'importance de la recherche scientifique et de mettre davantage l'accent sur le rôle du ministère comme pourvoyeur de services, notamment éducatifs, directement auprès des fermiers[70]. Le secrétaire à l'Agriculture David F. Houston fit appliquer nombre des propositions de Page et, en collaboration avec le représentant de Caroline du Sud A. Frank Lever, élabora un projet de loi qui fut promulgué sous la forme du Smith–Lever Act of 1914. Ce dernier prévoyait le financement public d'un programme à destination des agriculteurs où ces derniers pourraient expérimenter, sur la base du volontariat, des techniques recommandées par les experts agricoles. Les partisans de la loi surmontèrent les voix discordantes issues des rangs conservateurs par l'ajout de dispositions visant à accorder plus de latitude aux autorités locales dans la mise en œuvre du programme ; les agents de vulgarisation agricole seraient ainsi placés sous la responsabilité des écoles d'agriculture locales et devraient obtenir l'aval du gouvernement du comté pour exercer leur activité. En 1924, les trois quarts des comtés à dominante agricole des États-Unis adhéraient au programme[71].
Dans un contexte d'intensification des échanges entre la ville et la campagne, le Federal Aid Road Act, dont l'objectif était de stimuler la construction de routes financées par l'État fédéral, fut promulgué en 1916 par le président Wilson, officiellement pour faciliter la distribution du courrier mais en réalité pour doter le pays d'un système routier digne de ce nom[72]. Cette même année fut également adopté le Federal Farm Loan Act qui créait douze banques régionales susceptibles d'accorder des prêts à faible taux aux agriculteurs. Bien que rebuté par ce qu'il considérait comme une ingérence excessive du gouvernement fédéral dans la politique agricole, Wilson savait que le vote des fermiers lui serait indispensable pour remporter l'élection présidentielle de 1916 et il consentit donc à ratifier le texte[73].
Philippines et Porto Rico
Fidèle aux conceptions des démocrates qui avaient toujours professé leur aversion des colonies, Wilson favorisa l'autonomie graduelle et le processus d'indépendance des Philippines, cédées par l'Espagne aux États-Unis à l'issue de la guerre hispano-américaine. Le conflit qui opposait depuis près de quinze ans les troupes américaines aux insurgés philippins, bien qu'entré dans sa dernière phase avec la rébellion de Moro, se poursuivit encore quelques mois après l'investiture de Wilson avant de se conclure par la victoire des Américains à la bataille de Bud Bagsak en . Dans la lignée de ses prédécesseurs, Wilson renforça l'autonomie de l'archipel en accordant plus de poids aux Philippins dans la législature locale ; une mesure destinée à octroyer l'indépendance pleine et entière aux Philippines, approuvée par la Chambre des représentants, fut cependant bloquée par les républicains du Sénat. Avec l'adoption du Jones Act de 1916, les États-Unis s'engagèrent à garantir à plus ou moins long terme l'indépendance des Philippines, laquelle fut effective en 1946[74].
Après plusieurs tentatives infructueuses, un second Jones Act, qui se proposait de remplacer la loi Foraker relative au statut de Porto Rico, fut successivement adopté par la Chambre des représentants en puis par le Sénat en , avant d'être ratifié par le président Wilson en mars de la même année. Cette loi, défendue par le représentant William A. Jones de Virginie, accordait aux Portoricains la citoyenneté américaine ― avec possibilité de refus ―, réorganisait l'appareil législatif et électoral de l'île et introduisait des droits supplémentaires pour ses habitants. Les conditions fixées pour l'accès au droit de vote furent déléguées dans une large mesure aux autorités portoricaines tandis que l'entrée en vigueur de la prohibition sur le territoire insulaire, inscrite dans le Jones Act, fut conditionnée à l'organisation d'un référendum. La question de savoir si les lois des États-Unis pouvaient désormais s'appliquer à Porto Rico resta néanmoins en suspens jusque dans les années 1930[75].
Immigration
La question de l'immigration faisait, avant la Première Guerre mondiale, l'objet de vifs débats même si elle ne constituait pas une priorité pour Wilson, pourtant lui-même un descendant d'immigrés[76]. En 1913, la Californie adopta le California Alien Land Law of 1913 qui interdisait aux ressortissants japonais vivant sur le territoire de l'État d'accéder à la propriété foncière. Le gouvernement japonais protesta vigoureusement contre cette initiative et Wilson envoya son secrétaire d'État, William Jennings Bryan, en Californie en qualité de médiateur. Les efforts de Bryan pour tenter de convaincre les autorités californiennes d'assouplir les restrictions édictées par la loi se soldèrent toutefois par un échec et un projet de traité, envisagé comme moyen d'apaiser les tensions entre les deux pays, n'eut pas de suite[77]. L'attitude du gouvernement fédéral dans cette affaire fait dire à l'historien Georges Ayache que Wilson « refusa de faire valoir la suprématie de l'exécutif envers [la Californie] et tablerait sur le pourrissement du désaccord »[78].
En raison de ses convictions progressistes, Wilson pensait que les immigrants en provenance du sud et de l'est de l'Europe, quoique pauvres et illettrés, pouvaient s'assimiler dans une classe moyenne blanche ethniquement homogène et il s'opposa aux politiques migratoires restrictives défendues de part et d'autre du spectre partisan[79], notamment par le sénateur républicain Henry Cabot Lodge[80]. En 1917, le président mit son veto à l'Immigration Act of 1917, qui se proposait de tarir l'immigration européenne non qualifiée en imposant des tests d'alphabétisme aux nouveaux arrivants[79], mais sa décision fut outrepassée par le Congrès en février de la même année[81]. Si cette loi fut la première aux États-Unis à tenter de restreindre l'immigration européenne, préfigurant ainsi les législations plus contraignantes des années 1920[79], elle se révéla, dans l'immédiat, insuffisante pour endiguer l'afflux de nouveaux immigrants sur le sol américain[82].
Répercussions de la Première Guerre mondiale sur le front intérieur
Réorganisation de l'économie

L'entrée des États-Unis dans le premier conflit mondial en poussa Wilson à assumer ses responsabilités de commandant en chef. Le Bureau des industries de guerre (War Industries Board), dirigé par Bernard Baruch, fut créé pour orchestrer la fabrication américaine de matériel militaire. Le futur président Herbert Hoover fut nommé à la tête de l'Administration pour l'alimentation tandis que l'administration fédérale pour le carburant, sous la conduite d'Harry Garfield, introduisit le passage à l'heure d'été et rationna les approvisionnements en combustible. En outre, William McAdoo fut chargé des campagnes de souscription pour l'achat de bons du Trésor et Vance McCormick eut pour mission de coordonner les efforts du Bureau de commerce en temps de guerre (War Trade Board). Tous ces hommes, surnommés collectivement le « cabinet de guerre », se réunissaient une fois par semaine avec Wilson à la Maison-Blanche[83]. Fortement accaparé par la politique étrangère dans le contexte de la Première Guerre mondiale, Wilson délégua en grande partie la gestion du front intérieur à ses subordonnés[84].
La plupart des syndicats, dont l'AFL et les fraternités de cheminots, soutinrent l'effort de guerre et furent récompensés en retour par une hausse des salaires et un accès plus direct au président. Les effectifs des syndicats augmentèrent par ailleurs de façon phénoménale pendant le conflit et les épisodes de grève furent rares[85]. Wilson créa le Bureau national du travail en temps de guerre (National War Labor Board ou NWLB) pour arbitrer les conflits du travail en période d'engagement militaire du pays, mais l'organisation tarda à se mettre en place et les arbitrages furent rendus le plus souvent par le département du Travail. Le président n'en continua pas moins d'encourager la conciliation et le dialogue aussi bien chez les travailleurs qu'auprès du patronat. Un des exemples les plus spectaculaires de cette reprise en main de l'économie par la puissance publique se produisit lorsque l'entreprise Smith & Wesson, qui avait refusé de se soumettre à une décision du NWLB, fut saisie par le département de la Guerre et ses employés contraints de retourner au travail[86].
Financement de la guerre
Sur toute la durée de la participation des États-Unis au conflit, le montant des dépenses militaires américaines s'éleva à 26 milliards de dollars et celui des prêts accordés à l'Entente à 10 milliards[87] ; dès avant son entrée en belligérance, pour la seule période comprise entre et , Washington déboursa 2,3 milliards de dollars à destination des Alliés contre seulement 27 millions pour l'Allemagne[88]. Pour pallier ces dépenses, le gouvernement fédéral mit à contribution les citoyens américains par l'intermédiaire de l'impôt sur le revenu et d'emprunts publics ; ces derniers, baptisés « prêts de la Liberté », permirent de couvrir aux deux tiers le financement de la guerre[87]. Évoquant la mobilisation économique du pays, l'historien Jacques Portes écrit :
« La journée de huit heures est généralisée et même la sidérurgie, longtemps hostile, s'y rallie. Des emplois sont ouverts dans les activités de guerre ; des logements publics sont construits pour les ouvriers des arsenaux et chantiers navals et un système d'assurance sociale est créé pour les combattants et leurs familles. Pour la première fois, le gouvernement fédéral met en place une réelle politique sociale[89]. »
Les prêts extérieurs eurent pour effet de stabiliser les économies des pays alliés, renforçant les capacités productives et combatives de ces derniers, mais aussi de transformer les États-Unis en nation créancière vis-à-vis de l'Europe pour la première fois de leur histoire[90]. La guerre vit également le budget fédéral s'accroître de manière phénoménale, de 1 milliard de dollars pour l'exercice 1916 à 19 milliards pour celui de 1919[91]. Le War Revenue Act, adopté en 1917, releva le taux maximal d'imposition à 67 %, augmenta considérablement le nombre d'Américains assujettis à l'impôt sur le revenu (5,5 millions d'individus en 1920) et instaura une taxe sur les profits exceptionnels des sociétés. Le taux maximal d'imposition fut finalement porté à 77 % et divers impôts encore rehaussés à la suite de l'entrée en vigueur du Revenue Act of 1918[92].
Propagande et répression

Sous l'impulsion du gouvernement fédéral fut fondé le Comité d'information publique qui, sous la direction de George Creel, fut chargé d'alimenter la propagande en faveur de la guerre, notamment par la diffusion du sentiment anti-allemand[89]. Films, affiches et publications diverses furent diffusés auprès de la population tandis que plusieurs dizaines de milliers d'orateurs (surnommés les Four Minute Men) sillonnèrent le pays pour convaincre leurs concitoyens de participer à l'effort de guerre[93]. L'hostilité contre les Germano-Américains, dont la culture fut réprimée et la loyauté parfois remise en question, s'accentua[94]. Par ailleurs désireux de combattre les opposants à la guerre sur le territoire national, Wilson fit voter par le Congrès la loi sur l'espionnage de 1917 et la loi sur la sédition de 1918 afin de réprimer les discours anglophobes, germanophiles ou pacifistes[95]. Tout en saluant les prises de position des socialistes favorables à la guerre, il insista dans le même temps pour que les étrangers considérés comme des ennemis fussent arrêtés et expulsés[96]. Après la fin du conflit, de nombreux immigrés de fraîche date, qui possédaient le statut de résidents étrangers sans détenir la nationalité américaine et qui s'étaient opposés à l'engagement militaire des États-Unis, furent éconduits vers la Russie ou d'autres pays en vertu des dispositions de la loi d'immigration de 1918[96],[97].
L'administration Wilson se reposa en grande partie sur les forces de police des États et des échelons administratifs inférieurs ainsi que sur les organisations bénévoles locales pour faire respecter les lois en temps de guerre[98]. Les anarchistes, les adhérents du syndicat Industrial Workers of the World et les membres de divers groupes pacifistes qui tentaient de saboter l'effort de guerre furent pris pour cible par le département de la Justice et nombre de leurs dirigeants arrêtés pour incitation à la violence, espionnage ou sédition[96],[97]. En tout, cette politique répressive déboucha sur 1 500 procès dont 1 000 se soldèrent par une condamnation, parmi lesquelles celle d'Eugene V. Debs, l'ancien candidat socialiste à l'élection présidentielle de 1912, qui écopa d'une lourde peine de prison pour s'être exprimé contre la participation des États-Unis à la guerre[99]. Si le principe des lois contre l'espionnage et la sédition fut entériné par la Cour suprême[99], les inquiétudes soulevées par ces atteintes aux droits des personnes débouchèrent en 1917 sur la création de l'Union américaine pour les libertés civiles, vouée à la défense de la liberté d'expression[100].
Prohibition
La nécessité de bannir complètement la production d'alcool gagna fortement en popularité durant la guerre même si l'administration Wilson ne joua qu'un rôle effacé dans ce processus[101]. Des décennies de revendications et les mesures prises en ce sens par de nombreux États conduisirent en 1917 à l'adoption, par les deux chambres du Congrès, du 18e amendement de la Constitution visant à instaurer la prohibition sur l'ensemble du territoire des États-Unis[102]. Une législation conçue pour permettre l'application de cet amendement fut entérinée par les parlementaires le sous la forme du Volstead Act ; Wilson y apposa son veto mais celui-ci fut outrepassé par le Congrès[103]. Entrée officiellement en vigueur le , la prohibition interdisait la fabrication, l'importation, la vente et le transport de produits alcoolisés, à l'exclusion de ceux utilisés à des fins religieuses[104].
Droit de vote des femmes
Wilson était, jusqu'en 1911, personnellement opposé au droit de vote des femmes, considérant que ces dernières n'étaient pas suffisamment investies dans les affaires publiques pour se voir confier une telle responsabilité. L'observation pratique du comportement des électrices dans les États de l'Ouest le fit changer d'avis mais ses déclarations publiques se bornèrent, dans un premier temps, à rappeler la position du Parti démocrate selon laquelle l'accès aux urnes relevait de la compétence des États, principalement du fait de l'hostilité des sudistes blancs à la présence de Noirs dans les bureaux de vote[105].
La reconnaissance du suffrage féminin dans l'État de New York et le rôle croissant joué par les femmes dans l'effort de guerre convainquirent en définitive Wilson et de nombreux responsables politiques à soutenir pleinement le droit de vote des femmes sur l'ensemble du territoire national. Dans un discours prononcé en devant le Congrès, Wilson déclara : « nous avons fait des femmes nos partenaires dans cette guerre […]. Mais pourquoi un tel partenariat, forgé dans la souffrance, le sacrifice et le labeur, ne serait-il pas aussi fait de privilèges et de droits ? »[106]. Un peu plus tard dans le mois eut lieu le vote par la Chambre des représentants, par 274 voix contre 136, d'un amendement constitutionnel reconnaissant le suffrage féminin. Le mouvement s'essouffla néanmoins au Sénat où les républicains étaient très majoritairement favorables à l'amendement tandis que les démocrates du Sud y étaient fermement opposés[107]. Wilson exerça alors une forte pression sur les sénateurs pour que ces derniers s'expriment en faveur du texte, ce qui fut fait en . Envoyé aux États pour ratification, le 19e amendement de la Constitution fut entériné par la majorité requise d'entre eux en [108]. Cette même année, Wilson nomma Helen H. Gardener pour siéger à l'United States Civil Service Commission, soit la fonction la plus importante occupée jusqu'alors par une femme au sein du gouvernement fédéral[109].
Démobilisation et « peur rouge »
Dans les mois qui suivirent la fin de la Première Guerre mondiale, l'implication de Wilson dans la politique intérieure du pays fut obérée par sa focalisation sur le traité de Versailles et l'hostilité d'un Congrès à majorité républicaine, avant de disparaître tout à fait à la suite de son attaque cérébrale d'[110]. Un projet de création d'une commission destinée à superviser le démantèlement de l'« économie de guerre » fut abandonné, les républicains étant en mesure de bloquer les nominations effectuées au sein de cette instance. À la place, Wilson recommanda la prompte suppression des bureaux et organismes de régulation hérités de la période de la guerre[111]. Alors que McAdoo et d'autres responsables politiques souhaitaient accroître les prérogatives du gouvernement dans le domaine ferroviaire par le truchement de l'United States Railroad Administration, les chemins de fer repassèrent aux mains du secteur privé à la suite de l'adoption par le Congrès de la loi Esch-Cummins de 1920[112].

La démobilisation de l'armée se déroula dans le chaos et la violence : quatre millions de soldats furent renvoyés chez eux sans préparation d'aucune sorte, presque sans argent ni avantages sociaux et nantis de vagues promesses. L'éclatement de la bulle spéculative sur le prix des terres agricoles, engendrée par la guerre, laissa de nombreux agriculteurs criblés de dettes après l'achat de nouvelles terres ; l'économie fut en outre perturbée par des grèves massives dans les secteurs de la sidérurgie, du charbon et de l'industrie de la viande tout au long de l'année 1919[113] ; le débrayage de 350 000 sidérurgistes, en septembre de la même année, fut ainsi la plus importante grève de l'histoire américaine[114]. Le pays fut également touché par la pandémie de grippe espagnole, à laquelle plus de 600 000 Américains succombèrent de 1918 à 1919[115]. Si l'action de la Food Administration dirigée par Herbert Hoover empêcha les prix agricoles de s'effondrer brutalement entre 1919 et jusqu'au début de l'année 1920, ceux-ci connurent une baisse drastique dans les mois qui suivirent[116]. Après l'expiration des contrats de guerre en 1920, l'économie américaine entra dans une sévère récession[117] et le taux de chômage atteignit 11,9 %[118].
Dans ce contexte, la prise de pouvoir des bolcheviques en Russie lors de la Révolution d'Octobre fit craindre à certains Américains une possible agitation communiste dans leur pays, appréhensions qui s'accentuèrent à la suite de la vague d'attentats anarchistes perpétrés aux États-Unis durant l'année 1919 par Luigi Galleani et ses partisans[119]. Les craintes liées au risque d'une subversion de l'extrême-gauche, conjuguées à l'atmosphère patriotique ambiante, furent à l'origine de la première « peur rouge » (Red Scare). Le procureur général Alexander Mitchell Palmer persuada Wilson d'ajourner l'amnistie accordée aux individus condamnés pour sédition en temps de guerre et ordonna une série de raids afin de démanteler les organisations radicales[120]. En , la police procéda de manière coordonnée à 4 000 arrestations en une seule nuit, dont 556 se soldèrent par des expulsions du territoire national[121]. Wilson, très diminué par l'attaque cérébrale dont il fut victime à la fin de l'année 1919, ne fut pas informé de ces raids mais les agissements de Palmer se heurtèrent à l'opposition des tribunaux et de certains hauts fonctionnaires fédéraux[122],[123]. Ce fut par ailleurs à cette époque que deux anarchistes, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, furent appréhendés pour un double meurtre commis en 1920 dans les environs de Boston et, de manière controversée, condamnés à la peine de mort l'année suivante[121].
Droits civiques
Ségrégation dans la fonction publique
Pour l'historien Kendrick Clements, « Wilson n'était pas un raciste primaire et empli de haine comme pouvaient l'être James K. Vardaman ou Benjamin R. Tillman, mais il était insensible aux sentiments et aux aspirations des Afro-Américains »[124]. La ségrégation dans la fonction publique et la discrimination raciale à l'embauche avaient été instaurées par Theodore Roosevelt et poursuivies par son successeur William Howard Taft, mais l'administration Wilson accéléra le processus[125]. Alors que Wilson n'était en fonction que depuis un mois, le ministre des Postes Albert S. Burleson aborda la question de la ségrégation au travail lors d'une réunion du cabinet et exhorta le président à généraliser cette pratique aux toilettes, cafétérias et bureaux des services gouvernementaux. Le secrétaire au Trésor William G. McAdoo fut l'un des premiers à instaurer une séparation claire entre employés noirs et employés blancs au sein de son département. Si Wilson ne promulgua aucun décret au sujet de la ségrégation, celle-ci était en vigueur dans la plupart des ministères, y compris celui de la Marine, dès la fin de l'année 1913[126]. Ce fut également sous le mandat de Wilson que le gouvernement se mit à réclamer des photos de tous ceux qui souhaitaient postuler à un emploi fédéral[127].
Ross Kennedy souligne que le soutien de Wilson à la ségrégation s'inscrivait dans l'opinion majoritaire du temps[128]. Les pratiques discriminatoires des instances fédérales ne passèrent toutefois pas inaperçues auprès d'une partie de la population noire et blanche, qui exprima son indignation dans des lettres adressées directement à la Maison-Blanche, lors de rassemblements populaires, dans les journaux ou encore par le biais de déclarations officielles faites par des groupes religieux. Les électeurs afro-américains de Wilson, dont beaucoup votaient traditionnellement pour le Parti républicain et avaient placé, une fois n'est pas coutume, leurs espoirs dans le champion démocrate, s'élevèrent contre les réformes ségrégationnistes du président, lesquelles ne faisaient pas non plus l'unanimité chez les dirigeants nordistes. Dans une lettre écrite en à Oswald Garrison Villard, rédacteur en chef du New York Evening Post et membre fondateur de la NAACP, Wilson défendit les méthodes de son administration et affirma que la ségrégation permettait d'éviter les « frictions » entre les races[126].
Ségrégation au sein de l'armée

La ségrégation était déjà présente dans l'armée avant l'arrivée au pouvoir de Wilson, mais son importance s'accrut fortement sous son mandat. Durant les quatre premières années de sa présidence, l'armée de terre et la marine refusèrent d'incorporer des officiers noirs[129], tandis que ceux qui avaient la possibilité de servir subissaient des discriminations et étaient souvent chassés ou renvoyés pour des motifs douteux[130].
De 1917 à 1918, le département de la Guerre recruta toutefois plusieurs centaines de milliers de soldats noirs qui perçurent une solde équivalente à celle de leurs camarades blancs. La présence d'officiers afro-américains fut de nouveau tolérée, mais la ségrégation ne disparut pas pour autant et la plupart des unités noires étaient commandées par des officiers blancs[131]. Les Afro-Américains qui participèrent à la Première Guerre mondiale servaient majoritairement dans l'armée de terre même si, de ceux qui furent affectés en France, seule la moitié prit part aux combats. La valeur dont ils firent preuve pendant la guerre ne déboucha cependant pas sur une amélioration de leurs conditions aux États-Unis dans les années qui suivirent la fin des hostilités[132].
Contrairement aux forces terrestres, l'U.S. Navy n'avait jamais formellement pratiqué la ségrégation. Les choses changèrent avec la nomination de Josephus Daniels au poste de secrétaire à la Marine. Ce dernier se dépêcha d'instaurer des lois Jim Crow à bord des navires ainsi que dans les centres de formation, les restaurants et les cafétérias[126]. Tandis que les matelots blancs virent leur entraînement et leurs perspectives d'avancement s'améliorer, les marins afro-américains furent presque systématiquement assignés à des tâches routinières ou employés comme domestiques pour les officiers blancs[133].
Émeutes raciales et lynchages

La grande migration afro-américaine hors des États du Sud s'intensifia en 1917 et 1918. Dans les villes dédiées à l'économie de guerre, les nouveaux arrivants avaient beaucoup de mal à se loger et des émeutes raciales éclatèrent. La pire d'entre elles se produisit à East Saint Louis en et coûta la vie à 29 Noirs et 9 Blancs, en plus de dégâts matériels estimés à 1,4 million de dollars[134]. Wilson demanda au procureur général Thomas Watt Gregory si le gouvernement fédéral pouvait faire quelque chose pour « enrayer ces outrages honteux » ; cependant, sur les conseils de Gregory, le président ne fit rien pour juguler les débordements[135].
Sous la présidence de Wilson, les lynchages de Noirs étaient monnaie courante dans le Sud, à raison d'environ un par semaine[136]. Après s'être entretenu avec le représentant de la communauté afro-américaine Robert Moton, Wilson dénonça publiquement la pratique du lynchage. Il pressa ainsi les gouverneurs ainsi que les forces de l'ordre d'« éradiquer ce mal honteux » que constituaient les foules qui se livraient à ce genre de violences et dont l'existence même représentait, à ses yeux, une négation de la liberté et de la justice. Il affirma en outre : « je dis clairement que tout Américain qui prend part à l'action de la foule ou contribue à son expression n'est pas un vrai fils de cette grande démocratie mais son traître, et […] discrédite cette dernière par cette seule déloyauté envers ses normes de loi et de droits »[137].
En 1919, une série d'émeutes raciales enflamma Washington, D.C., Chicago, Omaha, Elaine et plus d'une vingtaine d'autres villes à travers le pays. À la demande des gouverneurs des États, le ministère de la Guerre dépêcha l'armée fédérale aux endroits les plus durement touchés mais Wilson se désintéressa de la crise[138],[139]. L'année 1915 vit par ailleurs la résurgence du Ku Klux Klan sous les auspices de William Joseph Simmons, qui se caractérisait par ses pratiques violentes envers les Noirs mais également à l'encontre des étrangers, des communistes et de diverses communautés religieuses telles que les juifs ou les catholiques[140].
Politique étrangère
Idéalisme
La politique étrangère de Wilson reposait sur une approche idéaliste de l'internationalisme libéral qui contrastait nettement avec le nationalisme conservateur et réaliste de Taft, de Roosevelt et de McKinley. Depuis 1900, les démocrates, selon l'historien Arthur S. Link, « avaient systématiquement condamné le recours au militarisme, à l'impérialisme et à l'interventionnisme en politique étrangère. Au lieu de cela, ils préconisaient une implication dans les affaires du monde selon des principes libéraux et internationalistes. La nomination par Wilson de William Jennings Bryan en tant que secrétaire d'État marqua un nouveau départ, car Bryan était depuis longtemps le principal opposant à l'impérialisme et au militarisme ainsi qu'un pionnier du mouvement mondial pour la paix »[141].
En rupture avec la « diplomatie du dollar » appliquée par son prédécesseur Taft, Wilson souhaitait mettre en œuvre une politique étrangère plus respectueuse de la démocratie, ce qui n'empêcha pas son administration de s'ingérer par la force dans les affaires de divers pays tels que le Mexique, Haïti et la République dominicaine[142]. L'historien George C. Herring affirme ainsi que l'idéalisme de Wilson, bien que sincère, comportait de nombreuses limites :
« Les aspirations sincères et profondes de Wilson à la construction d'un monde meilleur souffraient d'un certain aveuglement culturel. Il manquait d'expérience en diplomatie et, par là, d'une conscience de ses limites. Il n'avait pas beaucoup voyagé en dehors des États-Unis et sa connaissance des autres peuples et des autres cultures se limitait à la Grande-Bretagne, qu'il admirait grandement. Il avait du mal à comprendre, particulièrement au début de son mandat, que des efforts bien intentionnés visant à diffuser les valeurs américaines puissent être considérés au mieux comme une ingérence, au pire comme une contrainte. Sa vision était encore obscurcie par le terrible fardeau du racisme, courant chez les élites de sa génération, qui limitait sa capacité à comprendre et à respecter des personnes de couleurs différentes. Surtout, il était aveuglé par sa foi dans la bonté et ce qu'il croyait être la destinée de l'Amérique[143]. »
Bryan prit l'initiative de demander à 40 pays possédant une ambassade à Washington de signer des traités d’arbitrage bilatéraux. En vertu de ces traités, tout contentieux de quelque nature que ce soit avec les États-Unis donnerait lieu à une période de réflexion d'un an avant d'être soumis à une commission internationale pour arbitrage. Trente pays acceptèrent de signer mais la proposition de Bryan fut rejetée par le Mexique et la Colombie (qui avaient des griefs à l'encontre de Washington) ainsi que par le Japon, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Empire ottoman. En outre, certains diplomates européens ratifièrent les traités mais sans leur accorder la moindre importance[144].
Amérique latine
Wilson chercha à se rapprocher des pays d'Amérique latine en plaidant pour la création d'une organisation panaméricaine chargée d'arbitrer les différends internationaux. Il négocia un traité avec la Colombie dans lequel le gouvernement américain s'engageait à verser une indemnité aux Colombiens pour la sécession du Panama, à laquelle les États-Unis avaient fortement contribué, mais cet accord fut rejeté par le Sénat[145]. En dépit de cet échec, Wilson continua d'intervenir fréquemment dans les affaires latino-américaines. En 1913, il déclara notamment : « je vais apprendre aux républiques sud-américaines à élire des hommes de valeur »[146].
En 1916, il envoya des troupes en République dominicaine, alors sous protectorat américain depuis la présidence de Theodore Roosevelt mais qui était en proie à une instabilité politique ; l'occupation se prolongea jusqu'en 1924. En 1915, les États-Unis intervinrent en Haïti où le gouvernement haïtien venait d'être renversé par une rébellion et occupèrent l'île jusqu'en 1919[147]. L'objectif principal de ces interventions était de favoriser l'émergence de régimes démocratiques mais rien de tel ne se produisit[148]. Wilson ordonna dans le même temps des interventions militaires à Cuba, au Panama et au Honduras. Par ailleurs, le traité Bryan-Chamorro de 1914 transforma le Nicaragua en protectorat des États-Unis, et des soldats américains stationnèrent dans ce pays tout au long de la présidence de Wilson[147].
L'année 1914 vit aussi l'entrée en service du canal de Panama, qui permettait aux navires circulant dans l'océan Atlantique de rejoindre rapidement l'océan Pacifique et inversement[149]. L'existence de ce passage ouvrait des possibilités nouvelles aux navires de commerce ainsi qu'aux marines de guerre qui avaient dorénavant la possibilité de transférer rapidement des vaisseaux d'un océan à l'autre. En 1916, l'administration Wilson déboursa 25 millions de dollars pour l'acquisition des îles Vierges qui appartenaient jusqu'alors au Danemark[148].
Révolution mexicaine
Wilson entra en fonction trois ans après le déclenchement de la révolution mexicaine, qui avait débuté en 1911 avec le renversement de la dictature militaire de Porfirio Díaz par les libéraux. Peu avant l'investiture de Wilson, les conservateurs avaient repris le pouvoir à la suite d'un coup d'État dirigé par Victoriano Huerta[150]. Wilson rejeta la légitimité de Huerta et de son « gouvernement de bouchers » et demanda aux autorités mexicaines d'organiser des élections démocratiques. L'attitude de Wilson fit comprendre au régime de Huerta que celui-ci n'avait aucune reconnaissance à attendre de la part des États-Unis et que ses perspectives de mettre en place un gouvernement stable étaient condamnées par avance[151]. Après l'arrestation de marins américains qui avaient débarqué accidentellement dans une zone réglementée près de la ville portuaire de Tampico, au nord du pays, Wilson ordonna à la flotte américaine d'occuper la ville mexicaine de Veracruz. Devant l'indignation provoquée par ce coup de force, Wilson décida de ne pas poursuivre l'intervention militaire mais cela fut suffisant pour inciter Huerta à fuir le pays[152]. Un groupe de révolutionnaires dirigé par Venustiano Carranza s'étant emparé de la majeure partie du Mexique, Wilson reconnut le nouveau régime établi par Carranza en [153].

L'autorité de Carranza fut cependant contestée au Mexique par divers opposants, parmi lesquels Pancho Villa que Wilson considérait comme « une sorte de Robin des Bois »[153]. Au début de l'année 1916, Villa mena un raid dans une ville américaine du Nouveau-Mexique, tuant ou blessant plusieurs dizaines d'Américains, ce qui suscita un émoi considérable à travers le pays. Wilson chargea le général John J. Pershing de traverser la frontière avec 4 000 soldats pour capturer Villa. En avril, les forces de Pershing avaient battu et dispersé les bandes de Villa, mais ce dernier restait insaisissable et Pershing se lança à sa poursuite à travers le Mexique. Cette expédition punitive fut toutefois dénoncée par Carranza et, le , une échauffourée entre les forces de Pershing et des civils à Parral fit deux morts et six blessés chez les Américains, sans compter plusieurs dizaines de victimes mexicaines. D'autres incidents survenus à la fin du mois de juin firent craindre une déclaration de guerre, alors que Wilson exigeait la libération immédiate des soldats américains capturés. Après la libération de ceux-ci, la tension retomba et des négociations bilatérales furent engagées sous les auspices d'une commission américano-mexicaine. Désireux de se retirer rapidement du Mexique à cause de l'engagement des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, Wilson ordonna à Pershing de repasser la frontière et les derniers soldats américains quittèrent le territoire mexicain en . Selon l'historien Arthur S. Link, la bonne gestion de l'intervention américaine au Mexique par Carranza permit au pays de poursuivre sa transformation politique sans subir de pression de la part des États-Unis[154],[155]. Le conflit procura également à l'armée américaine une certaine expérience du combat et fit de Pershing un héros national[156].
Neutralité dans la Première Guerre mondiale

La Première Guerre mondiale éclata en entre le camp des « puissances centrales » (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Bulgarie) et celui des « puissances alliées » (Royaume-Uni, France, Russie, …). Les armées allemandes pénétrèrent sur le territoire français mais furent stoppées au mois de septembre lors de la bataille de la Marne[157] ; le conflit se transforma alors en une longue et coûteuse impasse. De 1914 jusqu'au début de l'année 1917, le principal objectif de la politique extérieure de Wilson fut de maintenir les États-Unis en dehors de la guerre[158]. Le président intima à son gouvernement d'agir de façon neutre envers les pays européens, position que ces derniers étaient tenus de respecter conformément aux règles du droit international. Peu après le début des hostilités, Wilson déclara au Sénat que les États-Unis « doivent être impartiaux dans l'esprit aussi bien que dans les actes, ne doivent pas se laisser déborder par nos sentiments et refuser toute transaction pouvant être interprétée comme l'expression d'une préférence envers un parti au détriment de l'autre ». La formulation était ambigüe car elle ne précisait pas si Wilson désignait les États-Unis en tant que nation ou tous les Américains en tant qu'individus[159]. Wilson n'en était pas moins déterminé à faire respecter la neutralité de son pays mais, s'il ne remettait pas en question la complexité des événements ayant précipité le déclenchement de la guerre, il considérait personnellement que les États-Unis avaient bien plus en commun avec les Alliés qu'avec les puissances centrales[160].
Wilson et son conseiller en politique étrangère, Edward House, souhaitaient placer les États-Unis en position de médiateur dans le conflit, mais les dirigeants européens rejetèrent les offres de paix formulées par House[161]. Sur les instances du secrétaire d'État Bryan, Wilson incita les entreprises américaines à ne plus accorder de prêts aux belligérants. Ce choix n'entraîna pas de graves conséquences pour les puissances centrales mais fut en revanche durement ressenti par les Alliés, qui étaient très dépendants des importations américaines. L'administration finit par assouplir sa politique sur les prêts en avant d'y mettre fin totalement en par crainte de répercussions négatives sur l'économie nationale[162]. Si les États-Unis avaient initialement espéré poursuivre leurs échanges commerciaux tant avec les Alliés qu'avec les puissances centrales, le blocus de l'Allemagne par la flotte britannique obligea Wilson, après quelques négociations, à s'aligner sur la position de Londres ; en effet, les États-Unis ne commerçaient que relativement peu avec les puissances centrales et le président américain n'était pas du tout enclin à se disputer avec le Royaume-Uni pour des motifs commerciaux[163]. Les Britanniques rendirent également le blocus plus acceptable aux yeux des dirigeants américains en achetant les marchandises interceptées plutôt qu'en les saisissant sans compensation[164]. Pour bon nombre d'Allemands, il devenait toutefois de plus en plus clair que la persistance du commerce américain avec les Alliés contrevenait au principe de neutralité[163].
Accroissement des tensions
En réaction au blocus britannique, les Allemands lancèrent une campagne sous-marine contre les navires marchands circulant dans les eaux limitrophes des Îles britanniques. Wilson protesta vigoureusement contre cette décision qui affectait davantage le commerce américain que le blocus instauré par Londres[165]. En , le vapeur de commerce britannique Falaba fut coulé par un sous-marin allemand, provoquant la mort de 111 passagers dont un Américain[166]. À la même époque, un bateau américain, le Cushing, fut touché par un obus allemand tandis qu'un navire-citerne battant pavillon des États-Unis, le Gulflight, fut torpillé par un U-Boot. Wilson était néanmoins convaincu, sur la base de témoignages crédibles, du caractère accidentel de ces deux derniers événements et estimait que les réclamations matérielles pouvaient attendre la fin de la guerre[167].

Les tensions furent cependant ravivées avec le torpillage, par un sous-marin allemand, du paquebot britannique RMS Lusitania le , qui fit 1 198 victimes parmi lesquelles 128 Américains[168]. Écartant toute forme de rhétorique belliqueuse, Wilson se contenta dans un premier temps de réaffirmer la volonté de son pays de rester en dehors de la guerre : « il se trouve parfois un homme trop fier pour se battre. Il se trouve parfois une nation trop sûre de son bon droit pour ne pas en convaincre les autres par la force ». Il réalisa cependant très vite son erreur car sa déclaration suscita un torrent de critiques[169]. Le président envoya alors une lettre de protestation à Berlin dans laquelle il demandait au gouvernement allemand de « prendre des mesures immédiates pour empêcher la répétition » d'incidents comparables au naufrage du Lusitania. Le secrétaire d'État Bryan, considérant que Wilson avait placé la défense des intérêts commerciaux américains au-dessus du maintien de la neutralité, démissionna du cabinet[170].
Le SS Arabic, un paquebot de la compagnie White Star Line, fut à son tour torpillé en , coûtant la vie à deux Américains. Les États-Unis pressèrent vivement l'Allemagne de condamner l'attaque sous peine de représailles diplomatiques ; Berlin annonça finalement qu'il consentait à prévenir les navires marchands désarmés avant toute action hostile[171]. En pourtant, le Sussex, un traversier naviguant sous pavillon français, fut gravement endommagé dans la Manche ; quatre citoyens américains figuraient parmi les blessés. Cette agression de la part des Allemands constituait une violation des dispositions prises à la suite de la tragédie du Lusitania. Wilson fut acclamé lorsqu'il parvint à arracher au gouvernement allemand la promesse, en rupture complète des pratiques existantes, de soumettre la guerre sous-marine aux règles de la guerre de croiseurs, protocole que Berlin ne pouvait désavouer qu'en s'attirant de nouvelles foudres de l'administration américaine[172]. De fait, en , l'Allemagne relança une guerre sous-marine à outrance contre les bateaux circulant dans les eaux britanniques. Les dirigeants du Reich, conscients que cette décision précipiterait l'entrée des États-Unis dans la guerre, avaient cependant bon espoir d'en finir avec les Alliés avant que la mobilisation américaine ne fût pleinement effective[173]. Conséquence de l'activité accrue des sous-marins allemands, les pertes en tonnage essuyées par les États-Unis augmentèrent considérablement au cours de l'année 1917[174].
Préparatifs militaires
Le renforcement de l'armée de terre et de la marine devint un enjeu majeur au sein de l'opinion publique américaine[175],[176]. De nouvelles organisations bénéficiant de moyens financiers importants, comme l’American Defense Society (ADS) ou la National Security League, multiplièrent les efforts pour convaincre la population de la nécessité de l'engagement des États-Unis dans le conflit aux côtés des Alliés[177],[178]. L'un des plus célèbres partisans de l'interventionnisme était l'ancien président Theodore Roosevelt qui réclamait à grands cris la confrontation avec l'Allemagne et critiquait l'état d'impréparation de l'armée[179]. La réticence de Wilson à engager des préparatifs militaires était en partie due à l'influence de la faction pacifiste au sein du Parti démocrate, avec Bryan en tant que chef de file. L'opposition à la guerre était très présente dans de nombreux milieux, à l'intérieur comme à l'extérieur du parti, en particulier chez les femmes[180], les églises protestantes[181], les syndicats[182] et les démocrates sudistes, à l'instar de Claude Kitchin, président du puissant comité des voies et moyens de la Chambre des représentants. Le biographe de Wilson John Morton Blum écrit :
« Le silence prolongé de Wilson sur la question des préparatifs avait entraîné une telle propagation et un tel durcissement des attitudes hostiles à l'entrée en guerre au sein de son parti et à l'échelle du pays que, lorsqu'il s'exprima enfin sur le sujet, le Congrès n'était plus en mesure de convaincre le pays[183]. »
À la suite du naufrage du Lusitania et de la démission de Bryan, Wilson opéra toutefois un revirement radical et affirma publiquement son intention d'accroître le potentiel des forces armées[164]. Corseté par la tradition isolationniste chère aux États-Unis, Wilson pensait qu'une déclaration de guerre en bonne et due forme était nécessaire avant toute mobilisation militaire de masse, même si cela revenait à retarder l'arrivée des troupes américaines sur le continent européen. En outre, bon nombre de démocrates étaient opposés à l'idée d'un corps expéditionnaire et considéraient que l'envoi d'argent et de munitions était suffisant[184]. Le président obtint plus facilement gain de cause pour son projet de réarmement naval avec l'adoption par le Congrès du Naval Expansion Act de 1916 qui approuvait la volonté des hauts responsables de la marine de disposer d'une flotte de haut rang ; cependant, les retombées opérationnelles de ce plan n'étaient pas attendues avant plusieurs années[185].
Engagement des États-Unis dans la Première Guerre mondiale
Entrée dans la guerre
Au début de l'année 1917, l'ambassadeur d'Allemagne à Washington, Johann von Bernstorff, informa le secrétaire d'État Robert Lansing de la décision de son pays d'engager une guerre sous-marine à outrance[186]. Fin février, la population américaine apprit l'existence du télégramme Zimmermann, une dépêche diplomatique secrète dans laquelle l'Allemagne demandait au Mexique de déclarer la guerre aux États-Unis. La réaction de Wilson — après consultation de son cabinet — fut d'ordonner la suspension des relations diplomatiques avec Berlin[187]. Le président déclara : « nous sommes les amis sincères des Allemands et désirons profondément rester en paix avec eux. Nous ne les pensons pas hostiles à notre encontre à moins ou jusqu'à ce que nous soyons forcés de le croire »[188]. Une série d'attaques contre des navires américains poussa Wilson à réunir son cabinet le ; lors de cette réunion, tous ses ministres s'accordèrent sur le fait que l'heure était venue pour les États-Unis d'entrer en guerre. À la demande du président, le Congrès fut convoqué pour une session extraordinaire dont la date d'ouverture fut fixée au [189].
L'année 1917 fut marquée par des bouleversements politiques majeurs survenus dans la lointaine Russie, avec le triomphe de la révolution de Février puis de la révolution d'Octobre. Ces événements modifièrent sensiblement le positionnement stratégique des États-Unis dans le conflit : le renversement du régime tsariste balaya en effet l'un des derniers obstacles sérieux à l'engagement américain auprès des Alliés, tandis que l'arrivée au pouvoir d'un régime bolchevik en novembre et les négociations menées en faveur d'un accord de paix soulagèrent fortement l'Allemagne sur son front oriental et permirent à cette dernière de relocaliser une grande partie de ses effectifs sur le front Ouest. L'arrivée des troupes américaines fut dès lors perçue comme vitale au sein du commandement allié en prévision des combats de 1918. Wilson, en partie grisé par ses démêlés antérieurs avec le Mexique, refusa dans un premier temps de participer à l'intervention contre le régime bolchevik, mais il se laissa finalement convaincre par les bénéfices potentiels de l'opération et accepta de dépêcher un petit contingent pour aider les troupes alliées dans ce secteur[190].

Le , Wilson demanda officiellement au Congrès de déclarer la guerre à l'Allemagne. Dans son discours, prononcé devant l'ensemble des parlementaires, il affirma que les Allemands étaient engagés dans « rien de moins qu'une guerre contre le gouvernement et le peuple des États-Unis » et réclama des mesures immédiates comme l'instauration de la conscription, une hausse des impôts pour subvenir aux dépenses militaires, l'accord de prêts aux gouvernements des puissances alliées et l'accroissement de la production industrielle et agricole[191]. La déclaration de guerre fut votée le à la Chambre des représentants et au Sénat par de fortes majorités bipartisanes, malgré l'opposition de « bastions ethniques » composés en grande partie d'immigrés allemands ainsi que de certaines zones rurales du Sud. Les États-Unis déclarèrent également la guerre à l'Autriche-Hongrie en . Cependant, plutôt que de signer un traité d'alliance formel avec le Royaume-Uni et la France, Washington entra dans le conflit en tant que puissance « associée », ce qui n'empêcha pas la coopération militaire de fonctionner notamment par le biais du Conseil suprême de Guerre basé à Londres[192].
Les généraux Frederick Funston et Leonard Wood furent pressentis pour commander le corps expéditionnaire américain en Europe, mais Funston mourut quelques semaines avant l'entrée en guerre des États-Unis et Wilson n'avait aucune confiance en Wood, qui était un allié proche de Theodore Roosevelt. Le président finit par jeter son dévolu sur le général John J. Pershing, qui avait dirigé l'expédition contre Pancho Villa au Mexique[193]. L'administration délégua à Pershing toute latitude en matière de décisions stratégiques, tactiques et — dans une certaine mesure — diplomatiques[194]. Les échanges entre le président Wilson et le gouvernement britannique se faisaient principalement par l'intermédiaire du « colonel » Edward House, dont les renseignements en provenance d'Angleterre lui étaient en grande partie fournis par un attaché naval britannique, William Wiseman. Le travail accompli par les deux hommes rendit de précieux services aux Alliés en contribuant à établir une relation de bonne entente entre leurs gouvernements respectifs. House représenta également les États-Unis au Conseil suprême de Guerre[195].
Discours des « quatorze points »

Anticipant la conclusion des hostilités en Europe, Wilson défendit l'idée d'une « paix commune et organisée » qui empêcherait l'éclatement de futurs conflits. Cette vision était loin d'être partagée sur le Vieux Continent, non seulement chez les puissances centrales mais aussi par les Alliés qui espéraient, à des degrés divers, obtenir des concessions de la part de leurs adversaires et réfutaient l'idée d'une paix trop contraignante à leur égard[196]. Le président américain mit en place un groupe de travail secret (The Inquiry), sous la responsabilité du colonel House, afin de préparer les négociations d'après-guerre[197].
Les principales idées avancées par la commission furent reprises par Wilson dans son discours des « quatorze points », prononcé devant le Congrès le . À la fois énonciation des objectifs de long terme visés par les États-Unis et déclaration d'intention inédite à destination des autres belligérants, le discours — rédigé en grande partie par Walter Lippmann — projeta les conceptions progressistes de Wilson sur la scène internationale. Les six premiers points traitaient de la diplomatie, de la liberté des mers et du règlement des contentieux relatifs aux colonies, tandis que le reste de la déclaration abordait l'épineuse question des enjeux territoriaux. Le dernier point concernait la création d'une Société des Nations (SDN), destinée à garantir l'indépendance et l'intégrité des nations sur l'ensemble du globe. Le discours fut traduit en plusieurs langues afin de permettre sa diffusion dans le monde entier[198].
En dehors des considérations sur l'après-guerre, la formulation des quatorze points de Wilson était motivée par plusieurs facteurs. En premier lieu, Wilson ne se prononça pas en faveur du démantèlement complet des Empires ottoman et austro-hongrois. En offrant à ces nations, ainsi qu'à l'Allemagne, une paix à caractère non-punitif, le président américain souhaitait précipiter l'ouverture des négociations en vue de mettre fin à la guerre. Les déclarations progressistes de Wilson étaient également destinées à stimuler les pacifistes et les individus lassés du conflit au sein des pays alliés, y compris les États-Unis. Enfin, le locataire de la Maison-Blanche espérait convaincre les Russes de reprendre la guerre contre les puissances centrales, même s'il échoua dans ce but[199].
Déploiement des troupes américaines en France
Une fois actée l'entrée en guerre des États-Unis, Wilson et son ministre de la Guerre Newton D. Baker augmentèrent considérablement les effectifs de l'armée, avec pour objectif la création d'une force régulière de 300 000 hommes, d'une garde nationale de 440 000 hommes et d'un contingent de conscrits (baptisé l'« Armée nationale ») de 500 000 hommes. En dépit des résistances à cette pratique et au déploiement de soldats américains à l'étranger, l'instauration de la conscription (Selective Service Act of 1917) fut approuvée à de larges majorités dans les deux chambres du Congrès. Afin de ne pas voir se reproduire les émeutes suscitées par l'enrôlement obligatoire au cours de la guerre de Sécession, la loi mettait en place des bureaux locaux de recrutement chargés de déterminer les individus bons pour le service. Au total, près de trois millions d'hommes furent appelés sous les drapeaux durant la guerre[200], parmi lesquels deux millions furent envoyés en France, dont 400 000 Afro-Américains[201]. La marine fut également renforcée de manière substantielle et, sur les instances de l'amiral William Sims, se concentra sur la fabrication de navires anti-sous-marins. L'apport américain et la généralisation de la tactique des convois furent bénéfiques au commerce maritime des Alliés dont les pertes diminuèrent fortement[202].

Les premiers éléments du corps expéditionnaire américain débarquèrent en France en [203]. D'emblée, Wilson et Pershing refusèrent d'intégrer les doughboys dans les unités alliées existantes, comme le leur demandaient les Français et les Britanniques. Cette décision permit aux États-Unis de conserver une certaine autonomie mais nécessita dans le même temps la mise en place d'une organisation spécifique ainsi que de nouvelles lignes de ravitaillement[204]. Le dénuement matériel dans lequel se trouvaient les soldats américains fut largement comblé par leurs alliés, en particulier français, qui leur fournirent canons, chars, avions, mitrailleuses et munitions[205]. Alors que les effectifs déployés en Europe sous les ordres de Pershing n'étaient que de 175 000 hommes à la fin de l'année 1917, le rythme s'accéléra et, à l'été 1918, 10 000 militaires américains débarquaient chaque jour sur le Vieux Continent. La Russie s'étant retirée du conflit à la suite du traité de Brest-Litovsk en , Berlin rapatria en urgence ses divisions du front de l'Est sur le front occidental. Au printemps, l'armée allemande déclencha une offensive qui infligea de lourdes pertes aux Alliés sans parvenir pour autant à rompre leurs lignes. En août, ce fut au tour des Alliés de lancer l'offensive des Cent-Jours, à laquelle les forces allemandes, à bout de forces, ne purent résister[206]. L'engagement des troupes américaines fut, à cet égard, important en ce qu'il permit aux Alliés de bénéficier de la supériorité numérique et d'adopter une posture plus agressive dans les derniers mois de la guerre[207].
Alors que le mois de septembre touchait à sa fin, il devint clair pour les autorités allemandes que la défaite était à présent inévitable. L'empereur Guillaume II, conscient que Wilson serait plus à même d'accepter une offre de paix émanant d'une instance démocratique, chargea le prince Max de Bade de former un nouveau gouvernement. Le , ce dernier sollicita un armistice auprès de Wilson[208]. Dans l'échange de notes qui s'ensuivit, les dirigeants américains et allemands s'entendirent pour intégrer les « quatorze points » dans les clauses de l'armistice. Le colonel House obtint ensuite l'accord des Français et des Britanniques, mais seulement après les avoir menacés de conclure une suspension d'armes unilatérale avec l'Allemagne. De son côté, Wilson ignora l'avis de Pershing qui souhaitait passer outre à l'armistice et exigeait une reddition allemande inconditionnelle[209]. Les représentants allemands signèrent l'armistice le , ce qui mit fin à la Première Guerre mondiale[210].
Succès et déconvenues de l'après-guerre (1919-1921)
Conférence de la paix de Paris

Après la signature de l'armistice, Wilson se rendit en Europe pour assister à la Conférence de la paix de Paris, devenant ainsi le premier président américain en exercice à effectuer ce déplacement[211]. À l'exception d'un bref retour de deux semaines aux États-Unis, Wilson demeura en Europe pendant six mois et se consacra à l'élaboration du traité de paix qui devait officiellement mettre fin à la guerre. Les puissances centrales vaincues n'avaient pas été invitées à la conférence et attendaient anxieusement leur sort[212]. Au sujet de la Russie, Wilson proposa l'instauration d'une trêve entre les armées blanches, restées fidèles au régime tsariste, et les forces communistes afin de permettre l'envoi d'une délégation conjointe aux négociations de paix ; toutefois, plusieurs représentants alliés étaient opposés à cette éventualité et aucune délégation russe n'assista à la conférence[213]. Aux côtés du Premier ministre britannique David Lloyd George, du président du Conseil français Georges Clemenceau et du Premier ministre italien Vittorio Emanuele Orlando, Wilson était membre du cercle des « Quatre Grands » dont l'influence était prédominante à la conférence de Paris. Des divergences entre les vainqueurs ne tardèrent néanmoins pas à surgir, car si Wilson était toujours attaché à la promotion de ses « quatorze points », la plupart de ses homologues n'aspiraient qu'à se venger de leurs ennemis : Clemenceau, en particulier, était désireux de faire payer l'Allemagne tandis que Lloyd George, bien que favorable à certaines des idées de Wilson, ne souhaitait pas se montrer trop accommodant avec les puissances centrales par crainte de s'attirer les foudres de l'opinion publique[212].

Tout à sa volonté de donner corps à la Société des Nations, le président américain dut en rabattre sur certains de ses objectifs. L'Allemagne, dont la France réclamait le démembrement territorial et le paiement d'une amende colossale à titre de réparations de guerre ― ce à quoi Wilson était opposé ―, fut ainsi condamnée à s'acquitter d'une forte somme et soumise à une occupation militaire en Rhénanie ; de plus, une clause du traité imputait spécifiquement à l'Allemagne la responsabilité de la guerre. Wilson accepta également la création de mandats dans les anciens territoires allemands et ottomans, ce qui permit aux puissances européennes et au Japon d'établir des colonies de facto au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. L'acquisition par le Japon de possessions allemandes dans la péninsule du Shandong, en Chine, fut particulièrement décriée comme allant à l'encontre du principe d'autodétermination des peuples défendu par Wilson. Ce dernier obtint cependant la création de plusieurs nouveaux États en Europe centrale et dans les Balkans, parmi lesquels la Pologne, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie, tandis que les Empires austro-hongrois et ottoman furent démembrés[214]. Wilson refusa par ailleurs de céder aux revendications italiennes sur l'Adriatique, qui furent sources de litige entre la Yougoslavie et l'Italie jusqu'à la signature du traité de Rapallo en 1920[215]. En outre, au cours des débats en marge de la conférence, le Japon proposa de reconnaître le principe d'égalité des races mais Wilson, qui n'avait pas d'avis tranché sur la question, se rallia à la position de l'Australie et du Royaume-Uni qui y étaient fermement opposés[216].
À l'issue de la conférence, le Pacte de la Société des Nations fut incorporé au traité de Versailles qui mettait fin à la guerre avec l'Allemagne[217]. Wilson présida en personne le comité de rédaction du pacte, en vertu duquel les pays membres acceptaient de rejeter tout recours à une « agression extérieure » et de régler pacifiquement leurs différends par le biais d'instances telles que la Cour permanente de justice internationale[218]. Durant la conférence, l'ancien président William Howard Taft envoya un télégramme à Wilson pour lui présenter trois propositions d'amendements au pacte de la SDN susceptibles, d'après lui, de faciliter son approbation par l'opinion publique américaine : le droit de quitter l'organisation, la non-ingérence de la SDN dans les débats intérieurs et l'inviolabilité de la doctrine Monroe. Quoique très réticent, Wilson accepta ces modifications. Outre le traité de Versailles, les Alliés négocièrent séparément avec l'Autriche (traité de Saint-Germain-en-Laye), la Hongrie (traité de Trianon), l'Empire ottoman (traité de Sèvres) et la Bulgarie (traité de Neuilly-sur-Seine) qui tous adhérèrent à la charte de la Société des Nations[219].
La conférence acheva ses travaux en , date à laquelle les dirigeants allemands purent enfin prendre connaissance du traité. Des voix s'élevèrent alors en faveur de la répudiation du texte mais ce dernier n'en fut pas moins ratifié par l'Allemagne le [220]. La même année, Wilson reçut le prix Nobel de la paix[221]. Des contestations se firent cependant jour parmi les nations vaincues à l'encontre des termes du traité, jugés trop sévères ; de même, plusieurs représentants des colonies dénoncèrent l'hypocrisie d'un accord qui reconfigurait la carte territoriale de l'Europe mais entérinait la perpétuation du colonialisme en Asie et en Afrique. Wilson, pour sa part, savait que les républicains étaient majoritairement hostiles au traité et que la bataille qu'il s'apprêtait à mener en faveur de sa ratification dès son retour aux États-Unis promettait d'être acharnée[222].
Échec de la ratification du traité de Versailles

Les chances de voir le traité ratifié par le Sénat ― au sein duquel les républicains détenaient une courte majorité ― étaient assez faibles[223]. L'opinion publique était quant à elle divisée sur la question mais la plupart des républicains, des citoyens d'origine allemande et des démocrates catholiques irlandais y étaient farouchement hostiles. Au cours de ses nombreux entretiens avec les sénateurs, Wilson se rendit compte que l'opposition au traité était bien plus forte que prévu. Malgré la fatigue accumulée durant les négociations de paix en Europe, il décida d'effectuer une tournée dans les États de l'Ouest, avec au programme 29 grands discours et de multiples brèves allocutions, afin de rallier l'opinion publique à sa cause[224]. Le président fut néanmoins victime d'une série d'attaques débilitantes qui l'obligèrent à écourter son voyage en . Il vécut dès lors en reclus à la Maison-Blanche sous l'étroite surveillance de son épouse, qui le préservait des mauvaises nouvelles et minimisait pour lui la gravité de son état[225].
Le chef de file de l'opposition au traité était le sénateur Henry Cabot Lodge, qui n'avait aucune estime pour Wilson et espérait bien humilier ce dernier dans la bataille pour la ratification. Les républicains avaient été outrés de ne pas avoir été associés par Wilson aux décisions relatives à la guerre ou à ses conséquences. Une intense querelle partisane éclata au Sénat entre des républicains opposés au traité et des démocrates majoritairement favorables à celui-ci. Les débats s'articulèrent autour du rôle que les États-Unis étaient appelés à jouer au sein de la communauté mondiale dans le monde de l'après-guerre. Au Sénat, trois grands groupes se firent jour, parmi lesquels celui, majoritaire, des démocrates qui soutenaient le traité[223], et celui de quatorze sénateurs (républicains pour la plupart) surnommés les « irréconciliables », du fait de leur hostilité ferme et totale à l'entrée des États-Unis dans la Société des Nations. Certains de ces irréconciliables, comme George W. Norris, arguaient du fait que le texte ne s'engageait aucunement en faveur de la décolonisation ou du désarmement tandis que d'autres, à l'instar d'Hiram Johnson, craignaient de voir l'autonomie de la nation amputée au profit d'une organisation internationale ; en outre, la plupart d'entre eux réclamaient la suppression de l'article X du pacte de la SDN qui obligeait en théorie les pays membres à se défendre mutuellement en cas d'agression. Le dernier groupe de sénateurs, connu sous le nom de « réservistes », approuvait de son côté l'existence de la SDN mais exigeait de modifier en partie son fonctionnement afin de garantir la souveraineté des États-Unis[226]. D'autres personnalités telles que l'ex-président Taft ou l'ancien secrétaire d'État Elihu Root étaient, moyennant quelques réserves, favorables à la ratification et Wilson espérait toujours disposer d'un nombre de voix républicaines suffisant en amont du vote[223].
En dépit des obstacles qui se dressaient devant lui, Wilson refusa obstinément d'effectuer la moindre concession, en partie afin de ne pas avoir à rouvrir les négociations avec les autres puissances en cas de modification du traité[227]. À la mi-, Lodge et ses collègues républicains formèrent une coalition avec les démocrates favorables au traité pour élaborer une version amendée du texte, mais Wilson, très affecté par la maladie, rejeta ce compromis ; de nombreux démocrates imitèrent son exemple, ce qui eut pour effet d'enterrer définitivement le projet de ratification[228]. Le traité de Versailles fut ainsi rejeté par les sénateurs le puis une seconde fois le [229], faute d'avoir recueilli la majorité des deux tiers nécessaire[230]. Selon les historiens John M. Cooper et Thomas Bailey, l'attaque cérébrale subie par Wilson en septembre avait affaibli le président au point de l'empêcher de négocier efficacement avec Lodge[228],[231]. Compte tenu du rejet du traité par le Sénat, les États-Unis n'adhérèrent jamais à la SDN, dont Wilson avait pourtant obtenu la mise sur pied lors des négociations de paix[232]. L'implication des États-Unis dans la Première Guerre mondiale ne prit officiellement fin qu'avec l'adoption de la résolution Knox-Porter et la ratification d'accords de paix séparés en 1921[233].
Déplacements internationaux
Wilson effectua deux voyages internationaux au cours de sa présidence[234]. Il fut le premier président américain à se rendre en Europe dans l'exercice de son mandat, pour une durée de presque sept mois, seulement interrompu par un bref retour de neuf jours aux États-Unis.
| Date | Pays | Lieux | Détails | |
|---|---|---|---|---|
| 1 | 14 au 25 décembre 1918 | Paris, Chaumont | Pourparlers préliminaires à la conférence de la paix de Paris. Wilson y fit la promotion de ses Quatorze points pour la stabilité du monde. Départ des États-Unis le . | |
| 26 au 31 décembre 1918 | Londres, Carlisle, Manchester | Rencontre avec le Premier ministre David Lloyd George et le roi George V. | ||
| 31 décembre 1918 au 1er janvier 1919 | Paris | Halte sur le chemin vers l'Italie. | ||
| 1er au 6 janvier 1919 | Rome, Gênes, Milan, Turin | Rencontre avec le roi Victor-Emmanuel III et le Premier ministre Vittorio Emanuele Orlando. | ||
| 4 janvier 1919 | Rome | Audience avec le pape Benoît XV (première rencontre entre un président américain en exercice et un pape régnant). | ||
| 7 janvier au 14 février 1919 | Paris | Conférence de la paix de Paris. Retour aux États-Unis le . | ||
| 2 | 14 mars au 18 juin 1919 | Paris | Conférence de la paix de Paris. Départ des États-Unis le . | |
| 18 au 19 juin 1919 | Bruxelles, Charleroi, Malines, Louvain | Rencontre avec le roi Albert Ier. Discours au Parlement fédéral de Belgique. | ||
| 20 au 28 juin 1919 | Paris | Conférence de la paix de Paris. Retour aux États-Unis le . |
Incapacité en fin de mandat (1919-1921)

Le , Wilson fut victime d'une attaque cérébrale qui le laissa paralysé du côté gauche et le rendit partiellement aveugle de l'œil droit[235]. Il demeura alité pendant plusieurs semaines et ne vit personne à l'exception de son épouse et de son médecin, le docteur Cary T. Grayson[236]. Le neurochirurgien Bert E. Park, qui eut l'occasion de consulter le dossier médical de Wilson après sa mort, écrit que la maladie affecta sensiblement la personnalité du président, qui fut dès lors sujet à des « troubles émotionnels, une incapacité à contrôler ses impulsions et une altération du jugement »[237].
Dans les mois qui suivirent, Wilson fut écarté de la vie publique par sa femme qui sélectionnait les dossiers qui devaient être portés à son attention et déléguait la gestion des affaires courantes à son cabinet. Edith Wilson continua d'assurer l'« intendance », ainsi qu'elle qualifia son rôle par la suite, jusqu'à la fin de la présidence de son mari, veillant à ne transmettre à ce dernier que les informations les plus importantes. Wilson renoua certes un temps avec les réunions du cabinet mais sa santé chancelante l'empêchait de prendre véritablement part aux débats[238]. Afin de dissimuler l'incapacité du président à l'opinion publique américaine, sa femme et son secrétaire particulier Joseph Tumulty diffusèrent, avec la complicité du journaliste Louis Seibold, une fausse interview où le chef de l'État semblait en pleine possession de ses facultés intellectuelles[239]. Pourtant très affaibli, Wilson ne songea jamais sérieusement à démissionner ; tout au contraire, il continua de plaider pour la ratification du traité de Versailles et étudia même la possibilité de se présenter pour un troisième mandat[240].
En , l'état de santé réel du président n'était plus un secret pour personne. Si nombreux étaient ceux qui exprimaient des doutes sur l'aptitude de Wilson à diriger le pays alors que celui-ci traversait une période de troubles — controverse sur la Société des Nations, grèves, chômage, inflation et peur du communisme —, aucun membre de son entourage, y compris sa femme, son médecin ou son secrétaire particulier, n'osa invoquer la disposition constitutionnelle en vertu de laquelle le président était déclaré inapte « à s'acquitter des pouvoirs et des devoirs de ladite fonction »[241]. Un certain nombre de parlementaires encouragèrent de leur côté le vice-président Thomas R. Marshall à assumer la présidence de facto mais Marshall demeura en retrait[242]. L'incapacité prolongée de Wilson au cours de son mandat était, à l'époque, un cas unique dans l'histoire américaine : de tous les prédécesseurs de Wilson, seul James A. Garfield s'était trouvé dans une situation similaire mais, outre que les conséquences de l'attentat perpétré contre lui n'avait pas été tenues secrètes, Garfield avait conservé une bonne partie de ses facultés mentales et n'était confronté à aucun dossier urgent[243].
Échéances électorales
Élections de mi-mandat de 1914
Aux élections législatives de 1914, les républicains gagnèrent soixante sièges à la Chambre des représentants, sans toutefois ravir la majorité aux démocrates. Ces derniers conservèrent également le contrôle du Sénat (pour la première fois depuis le vote du 17e amendement de la Constitution, les sénateurs furent élus au suffrage universel direct). Le Bull Moose Party de Theodore Roosevelt, qui avait obtenu quelques sièges au Congrès lors de l'élection présidentielle de 1912, ne réalisa qu'une performance médiocre dans les urnes. Par ailleurs, des candidats républicains conservateurs l'emportèrent sur des adversaires progressistes de leur propre parti. Le bilan des élections, globalement favorable au Parti démocrate, fut interprété par Wilson comme un signal d'encouragement à la mise en place de nouvelles réformes progressistes[244]. Tout au long du 64e Congrès (-), le président, avec l'aide de ses alliés, fit ainsi adopter plusieurs lois dont aucune n'eut cependant un impact comparable à celui des mesures prises au cours des deux premières années de son mandat[245].
Élection présidentielle de 1916

Ayant décroché sans opposition l'investiture de son parti pour l'élection de 1916, Wilson adopta la formule « Il nous a maintenu en dehors de la guerre » comme slogan de campagne, même s'il n'avait jamais réellement promis de rester à l'écart du conflit. Dans son discours de remerciement le , Wilson mit en garde l'Allemagne contre une guerre sous-marine qui entraînerait la perte de vies américaines : « la nation qui viole ces droits essentiels doit s'attendre à devoir rendre des comptes par une confrontation et une résistance directes »[246]. La présidence du Parti démocrate échut à Vance C. McCormick, un progressiste de premier plan, cependant que l'ambassadeur Henry Morgenthau était rappelé de Turquie pour prendre en main le financement de la campagne[247]. Le rôle du colonel House lors de cette dernière fut également important : « il planifia sa structure ; lui donna son ton ; aida à en gérer les finances ; en choisit les orateurs, la tactique et la stratégie ; enfin et surtout, composa habilement avec le plus précieux atout qui était aussi le plus lourd fardeau potentiel de la campagne : son brillant mais capricieux candidat »[248].
S'agissant du programme défendu par le parti, le sénateur de l'Oklahoma Robert L. Owen préconisa vivement à Wilson de récupérer certaines des idées mises en avant par le Parti progressiste lors de l'élection de 1912, ceci « afin d'attacher à notre parti les républicains progressistes qui nous sont si favorables ». Les idées en question, exposées par Owen au président à la demande de celui-ci, comprenaient une législation fédérale visant à améliorer la santé et la sécurité des travailleurs, l'interdiction du travail des enfants, la mise en place d'une indemnité chômage, l'instauration d'un salaire minimum et le plafonnement des horaires de travail. Wilson intégra dans la plateforme du parti l'ensemble de ces recommandations — exception faite de l'indemnité chômage — auxquelles s'ajoutèrent de son propre chef des garanties supplémentaires pour les travailleuses et un programme de retraite[249].
De son côté, la convention nationale républicaine désigna comme candidat le juge de la Cour suprême et ancien gouverneur de New York Charles Evans Hughes, qui se donna pour mission de réconcilier les ailes progressiste et conservatrice de son parti[250]. Wilson concentra toutefois davantage ses attaques contre Theodore Roosevelt que contre Hughes, auquel il prenait soin de ne jamais faire allusion[251]. Quant aux républicains, ils firent campagne contre le programme New Freedom de Wilson, en particulier la réduction des droits de douane, l'introduction de la taxe sur les hauts revenus et la loi Adamson qu'ils qualifiaient de « législation de classe »[250]. La campagne fut, de fait, principalement dominée par les affaires intérieures même si la politique étrangère de Wilson fit aussi l'objet de critiques. À l'approche du scrutin, chaque camp estimait avoir une bonne chance de l'emporter[252].
Le résultat de l'élection demeura incertain pendant plusieurs jours et fut déterminé par des marges de victoire extrêmement faibles dans plusieurs États. Wilson remporta ainsi la Californie avec 3 773 voix d'avance sur près d'un million de bulletins exprimés et le New Hampshire par seulement 54 voix. De même, Hughes ne fut proclamé vainqueur dans le Minnesota que de 393 voix (sur 358 000). Au sein du collège électoral, Wilson obtint 277 votes contre 254 pour son rival républicain. Sa victoire fut rendue possible grâce au vote de nombreux électeurs qui avaient soutenu Theodore Roosevelt ou Eugene V. Debs en 1912[253]. Le candidat démocrate arriva en tête dans tous les États du Solid South et dans une poignée d'États de l'Ouest tandis que Hughes remporta la plupart des États du Nord-Est et du Midwest[254]. À la réception du télégramme de Hughes dans lequel celui-ci concédait sa défaite, Wilson déclara qu'il l'avait trouvé « un peu rongé par les mites »[255]. La victoire de Wilson fit de lui le premier démocrate depuis Andrew Jackson à être élu pour deux mandats consécutifs. Le Parti démocrate conserva également sa majorité au Congrès même s'il était tributaire du soutien d'un certain nombre d'élus du Parti progressiste à la Chambre[15].
Élections de mi-mandat de 1918
Wilson s'impliqua personnellement dans les primaires démocrates pour les élections au Congrès de 1918. Soucieux de faire élire des parlementaires progressistes capables de défendre la politique étrangère du gouvernement, il parvint à neutraliser plusieurs voix discordantes au sein de son parti, dont celle du sénateur James K. Vardaman du Mississippi[256]. Cela ne fut toutefois pas suffisant pour faire basculer l'élection en sa faveur : le jour du scrutin, les républicains raflèrent la majorité dans les deux chambres du Congrès. Le résultat était d'autant plus significatif que le Grand Old Party avait résolument fait campagne contre la politique extérieure de Wilson, en particulier son projet de créer une Société des Nations[257].
Élection présidentielle de 1920
En dépit de ses problèmes de santé, Wilson n'avait pas renoncé à l'idée de concourir pour un troisième mandat. Alors que la plupart de ses conseillers tentèrent de l'en dissuader, estimant qu'il n'était pas en état de faire campagne, le président soumit sa candidature à la convention démocrate de 1920, par l'intermédiaire de son secrétaire d'État Bainbridge Colby. Toutefois, même si les délégués étaient politiquement favorables à Wilson, bien peu étaient enthousiasmés à l'idée de promouvoir un candidat dont le déclin des capacités physiques et mentales était de notoriété publique. Plusieurs scrutins eurent lieu dans les jours suivants qui placèrent l'ancien secrétaire au Trésor William Gibbs McAdoo et le gouverneur de l'Ohio James M. Cox en tête de la course à l'investiture[258]. En dépit du fait que McAdoo avait servi dans l'administration Wilson et qu'il avait épousé la fille du président en 1914, ce dernier refusa de lui apporter son soutien à cause de ce qu'il considérait comme un manque d'enthousiasme de McAdoo pour la Société des Nations[259]. Après plusieurs dizaines de tours de scrutin, Cox décrocha la nomination et désigna en tant que colistier Franklin Delano Roosevelt, alors secrétaire adjoint à la Marine[258].

Dans le camp républicain, la probable candidature de Theodore Roosevelt avait suscité de nombreuses attentes. Toutefois, la mort de l'ancien président en relança les spéculations[260]. Parmi les candidats, trois retinrent assez rapidement l'attention : le général Leonard Wood, ami proche de Roosevelt, le sénateur Hiram Johnson, colistier de Roosevelt sur le ticket progressiste à l'élection de 1912, et le gouverneur Frank Lowden de l'Illinois. À la convention nationale républicaine qui se déroula en , aucun ne parvint cependant à rassembler sous son nom un nombre suffisant de délégués et de nouvelles personnalités furent mises en avant. L'investiture échut finalement au sénateur de l'Ohio Warren G. Harding, qui ne bénéficiait d'aucune notoriété sur la scène politique[261].
Durant la campagne, les républicains attaquèrent le bilan de Wilson et Harding en appela à un « retour à la normale », expression par laquelle il entendait renouer avec le conservatisme qui avait prévalu jusqu'au début du XXe siècle. Wilson s'impliqua très peu dans le déroulement de la campagne même s'il apporta publiquement son soutien à Cox et continua de défendre l'entrée des États-Unis dans la Société des Nations. Le jour de l'élection, Harding remporta une victoire écrasante sur son adversaire, obtenant 60,3 % du vote populaire et remportant tous les États à l'exception du Sud. Les démocrates subirent également de lourdes pertes aux élections législatives qui eurent lieu la même année et qui permirent à leurs adversaires d'accroître leurs majorités dans les deux chambres du Congrès[262].
Postérité

Wilson est généralement considéré par les historiens et les politologues comme l'un des meilleurs présidents américains[263]. Dans un sondage mené en 2018 au sein de l’American Political Science Association, il figurait à la 10e place du classement[264], tandis qu'une enquête réalisée en 2017 par la chaîne de télévision C-Span le classa en 11e position[265]. Toutefois, un sondage effectué auprès d'un panel d'historiens en 2006 présentait l'incapacité de Wilson à négocier un compromis sur le traité de Versailles comme la quatrième pire erreur commise par un président en exercice[266].
De l'avis de plusieurs historiens, Wilson, davantage que tous ses prédécesseurs, défendit la nécessité d'un exécutif fort afin de protéger les citoyens ordinaires contre la tyrannie des grandes entreprises[267]. Sa présidence, qui vit naître la Réserve fédérale et la Commission fédérale du commerce, la création de l'impôt progressif sur le revenu et le vote de diverses lois sur le travail, marqua profondément le pays, de sorte que la nature des réformes engagées par son administration, en plus de faire de Wilson un précurseur du libéralisme américain contemporain, servit de référence à certains de ses successeurs tels que Franklin Delano Roosevelt ou Lyndon B. Johnson[263] ; John M. Cooper affirme ainsi que, mesurés en termes d'impact et d'ampleur, seuls le New Deal de Roosevelt et la Grande société de Johnson peuvent se comparer aux mesures adoptées du temps de Wilson[268]. L'« idéalisme wilsonien », selon la formule parfois employée pour résumer son approche des relations internationales, laissa également une empreinte durable sur la politique étrangère des États-Unis et inspira la création de l'Organisation des nations unies, héritière de la SDN. À l'inverse, son action dans le domaine des droits civiques reste très critiquée : son cabinet accentua en effet la ségrégation au sein du gouvernement fédéral et plusieurs de ses ministres étaient ouvertement racistes[263].
Selon les historiens André Kaspi et Hélène Harter, l'ampleur de la victoire de Harding à l'élection présidentielle de 1920, sur un programme résolument hostile au legs de l'administration démocrate, fut préjudiciable à Wilson en ce qu'elle fit « oublier ses réalisations progressistes, le succès de la mobilisation du pays pendant la guerre et le prix Nobel de la paix qui lui est décerné en 1919 »[269]. Quant à Georges Ayache, s'il reconnaît en Wilson « l'un des présidents américains les plus marquants du XXe siècle », il souligne que « [sa] vision, en avance sur son temps, n'était pas toujours en harmonie avec la réalité de la société américaine » et que, par son intransigeance et son refus du compromis, il endossa « l'essentiel de la responsabilité politique d'avoir conduit sa vision idéaliste dans l'impasse »[270]. La diplomatie wilsonienne eut de fait ses détracteurs, parmi lesquels le plus virulent fut peut-être l'historien de Stanford Thomas A. Bailey, auteur de deux ouvrages très remarqués sur la politique étrangère de Wilson. D'après lui, les compromis négociés par la délégation américaine pour garantir l'établissement de la Société des Nations à la conférence de Paris ne furent pas très heureux, dans la mesure où un certain nombre d'idéaux traditionnels de l'Amérique furent sacrifiés au profit de l'application — au demeurant très parcellaire — de l'agenda progressiste de Wilson[271]. Pour Scot Bruce, cette vision est aujourd'hui dépassée :
« Plus récemment, d'éminents historiens tels que Thomas J. Knock, Arthur Walworth et John Milton Cooper, entre autres, ne font plus de Wilson et de ses pacificateurs les responsables de grands échecs diplomatiques survenus à Paris. Au lieu de cela, leur présentation du progressisme wilsonien, articulé autour de la Société des Nations, est celui d'un cadre relativement éclairé mais tragiquement affaibli par les machinations britanniques et françaises lors de la conférence de paix… L'historienne Margaret MacMillan a prolongé cette analyse dans son livre primé, Paris, 1919: Six Months That Changed the World (2001), qui dépeint Wilson comme un idéaliste frustré, incapable de concrétiser ses ambitions progressistes du fait de l'opposition interne de la vieille garde impérialiste. Alors que des réalistes comme Lloyd E. Ambrosius ont remis en question la pertinence d'une définition idéalisée à l'excès du progressisme wilsonien, l'interprétation la plus courante est que les délégués américains, noblement intentionnés, ont été confrontés au rejet brutal des propositions de Wilson à Paris et ont donc transigé sous la pression ; il n'est pas jusqu'au grand spécialiste de Wilson, Arthur S. Link, qui n'ait souscrit à une variante de ce récit[271]. »
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