Roças de Sao Tomé-et-Principe

From Wikipedia, the free encyclopedia

Anciens séchoirs de la roça Monte Café (1914).

En première approche, les roças de Sao Tomé-et-Principe sont des structures d'exploitation du café et du cacao dans l'archipel de Sao Tomé et Principe (golfe de Guinée) à l'ère coloniale portugaise, entre le milieu du XIXe siècle et 1975 – date de l'accession du pays à l'indépendance. Cependant, en fonction du contexte et du champ disciplinaire, le terme roça peut recouvrir des notions assez différentes quoique liées, telles que : entreprise agricole, propriété terrienne, économie de plantation fondée sur la servitude, patrimoine architectural à sauvegarder, voire infrastructure hôtelière.

La fin des cycles du café et du cacao, l'indépendance du pays, le régime politique d'idéologie marxiste qui lui succéda puis la redistribution des terres, ont eu raison de ce modèle unique, et, au XXIe siècle, la plupart des roças ne sont plus en activité en tant que telles. Beaucoup se sont transformées en villages ordinaires. Les bâtiments sont souvent délabrés, même si quelques-uns ont été réhabilités et cherchent un nouveau souffle du côté de l'écotourisme. À côté de cultures vivrières plus diversifiées, les petits producteurs de cacao se groupent en coopératives. Quelques initiatives ciblent un marché haut de gamme.

Les roças, qui ont fortement marqué l'histoire, la culture et le paysage de Sao Tomé-et-Principe, demeurent l'un des piliers majeurs de l'identité santoméenne, mais la préservation de cet héritage soulève de multiples interrogations.

La roça Bombaim au cœur de l'obô.

Le journaliste Émile Marini, qui voyagea à Sao Tomé dans les années 1960, affirme « après avoir visité ces roças, qu'elles n'ont absolument rien à voir avec les fazendas brésiliennes, les ranchs américains et les grandes plantations des ex-colonies africaines : c'est quelque chose qui appartient en exclusivité à l'archipel de Saint Thomas et Prince[1]».

En portugais, roçar signifie « défricher en arrachant les bois, les épines[2] ». La roça est donc un « terrain défriché, prêt à semer », et, spécifiquement au Brésil, une « plantation », une « habitation ». Cependant, au Nordeste du Brésil, roça signifie plus précisément « terrain d’agriculture modeste », le terme y étant employé pour la culture du manioc par exemple, alors que les grandes plantations de cacao, de café et de tabac sont spécifiquement nommées « fazendas[3].

À São Tomé et Príncipe, roça désigne non seulement la structure d'exploitation du cacao et du café, mais surtout son modèle d'expansion et d'extension[3] sur un territoire perçu comme hostile et impénétrable, celui de la forêt tropicale dense, l'obô[4] – qui a donné son nom au parc naturel Obô de São Tomé. « Roçar o obô » consisterait donc à « dompter la jungle », à « civiliser la sauvagerie[4],[5] » – métaphore du projet colonial dans son ensemble[6]. Lorsque de nombreuses roças sont abandonnées après l'indépendance, notamment dans l'est, elles seront « littéralement mangées par la forêt[5]».

Histoire

À la fin du XVe siècle, après la découverte des îles inhabitées de Sao Tomé et de Principe par les Portugais, puis l'arrivée des premiers colons – principalement des condamnés et d'autres exclus –, d'importants travaux de défrichement et de plantation sont entrepris. S'ouvre alors le cycle de la canne à sucre, une période assez prospère, mais reposant largement sur l'esclavage. Cependant la concurrence du Brésil se fait sentir et ce cycle s'achève à la fin du XVIe siècle. L'archipel connaît alors un long déclin. La culture du café apparaît en 1780, puis les premiers plants de cacao sont introduits vers 1822. En 1880 la production de cacao dépasse celle du café et, en 1913, Sao Tomé en devient le premier exportateur mondial[7].

Grains de café et fèves de cacao grillés à Monte Café.

Dans l'intervalle le système agraire des roças s'est développé, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle et la concentration de la production s'accroît. Vers 1950, 109 plantations assurent à elles seules le commerce d'exportation. 11 comptent plus de 500 ouvriers[8].

Au début des années 1970, 28 roças privées contrôlent 80 % des terres cultivées, tandis que 11 000 petits propriétaires environ se partagent les 20% restant[9].

Lorsque l'archipel accède à l'indépendance en 1975, il adopte un régime politique marxiste[9]. Toutes les plantations de plus de 200 ha sont alors nationalisées et regroupées en 15 structures cacaoyères couvrant de 2 400 à 17 000 ha[4]. L'économie privilégie désormais la monoculture du cacao[9]. L'euphorie d'œuvrer pour un pays enfin « à soi » est de courte durée, la production de cacao chute tandis que les cours mondiaux baissent[10], les travailleurs sous contrat (serviçais) deviennent des « camarades », sans que leur sort s'en trouve amélioré[11].

La crise des plantations conduit le gouvernement à mettre en place une réforme agraire dans les années 1980. Un processus de redistribution des terres des entreprises d’État est lancé au début des années 1990[12]. Passées de l'ère coloniale à l'idéologie communiste, puis au libéralisme économique, les anciennes roças cherchent leurs marques.

Inventaire

Une carte dressée en 2013 recense 122 roças pour les deux îles[13]. Soutenue en 2016, une thèse d'architecture en dénombre 177, dont 124 toujours existantes[14] – une trentaine étant réduites à l'état de ruines[15]. Selon un mémoire universitaire de 2004, le nombre de roças en activité ne dépassait pas la vingtaine à cette date[16]. En 2015, un guide touristique estime que « moins d'une dizaine sont entièrement et joliment réhabilitées[17] ».

Île de Sao Tomé

En 2013, 103 roças ont été identifiées principalement au centre-nord-est du territoire, inégalement réparties entre les six districts. Ces subdivisions figurent ci-dessous par ordre décroissant, selon le nombre de roças dans le district, énumérées ensuite dans l'ordre alphabétique.

Subdivisions administratives :
1) Água Grande
2) Cantagalo
3) Caué
4) Lembá
5) Lobata
6) Mé-Zóchi
7) Pagué (Principe).
District de Mé-Zóchi (30)
Abade, Águas Belas, Amparo II, Bemposta, Benfica (Cruzeiro), Benfica (Santa Margarida), Boa Nova, Bombaim, Java, Laura, Milagrosa, Monte Café, Monte Macaco, Nova Moca, Novo Destino, Pedra Maria, Prado, Queluz, Rio Lima, Santa Adelaide, Santa Clara, Santa Fé, Santa Luzia, São José, São Nicolau, Santa Margarida, Santy, Saudade, Vista Alegre, Vitória Quilembá.
District de Lobata (24)
Agostinho Neto (Rio do Ouro), Água Casada, Água Sampaio, Bela Vista, Boa Entrada, Boa Esperança, Caldeiras, Canavial, Chamiço, Fernão Dias, Ferreira Governo, Gratidão, Maianço, Mesquita, Plancas I, Plancas II, Poiso Alto, Praia das Conchas, Santa Clara, Santa Luzia, Santarém Aragão, Santarém Cantanhede, Valle Flor, Vila Braga
District de Cantagalo (22)
Água Izé, Alto Douro, Amparo I, Anselmo Andrade, Bernardo Faro, Caridade, Clara Dias, Claudino Faro, Colónia Açoreana, Guegue, Mato Cana, Mendes da Silva, Mestre António, Micondó, Monte Belo, Nova Olinda, Pedroma, Pinheira, Santa Cecilia, Santa Clotilde, Uba Budo, Uba Budo Praia.
District de Lembá (17)
Brigoma, Diogo Vaz, Esprainha, Generosa, Lembá, Monte Forte, Mulundo, Ponta Figo, Ponta Furada, Ribeira Funda, Ribeira Palma, Ribeira Palma Praia, Rio Leça, Rosema, São João, Santa Catarina, Santa Teresa.
District de Caué (8)
Alto Douro, Fraternidade, Porto Alegre, Ribeira Peixe, São João dos Angolares, Soledade, Vila Clotilde, Vila José.
District d'Água Grande (2)
Praia Lagarto, Praia Nazaré.

Île de Principe

La région autonome de Principe ne comporte qu'un seul district, celui de Pagué.

Les roças sont situées dans la moitié nord de l'île où se trouvent toutes les plantations de café et de cacao[18], alors que le sud est recouvert d'une forêt dense (obô), préservée depuis 2006 dans le cadre du parc naturel Obô de Principe. Au sud-est, la roça la plus méridionale, Infante Dom Henrique, a été désertée dans les années 1980[18].

En 2013 on a dénombré 19 roças à Principe : Abade, Azeitona, Bela Vista, Belo Monte, Gaspar, Monte Alegre, Nova Cuba, Nova Estrela, Paciência, Ponta do Sol, Porto Real, Praia Inhame, Santa Rita, Santo António, São João, São Joaquim, São José, Sundy, Terreiro Velho[19].

Typologie

À l'exception de quelques formes d'occupation atypiques, la plupart des roças sont organisées selon trois modèles classiques[20] :

Exemple de roça-avenida à Agostinho Neto.
Roça-terreiro
structurée selon un plan simple autour d'un espace central, fréquente dans les plantations de petite taille, elle s'adapte à la topographie du terrain et à tout type de production (par exemple Abade, Amparo II, Mestre António, Pedroma ou Valle Flor).
Roça-avenida
organisée de part et d'autre d'une avenue centrale qui la traverse tout entière, elle traduit un projet plus ambitieux et plus rigoureux (Agostinho Neto, Bemposta, Bernardo Faro ou Santa Adelaide).
Roça-cidade
cette véritable ville est constituée d'un maillage de rues, de jardins et de places, en perpétuelle évolution (Água Izé, Monte Café ou Ponta Figo).

Une autre distinction peut être faite entre la roça-sede (roça-siège) et ses dependências, des roças-satellites de plus petite dimension faisant partie de la même exploitation agricole, souvent destinées à d'autres productions secondaires (coprah, huile de palme, bétail, cultures vivrières) ou à l'exportation par voie maritime[3]. Ainsi la roça Fernão Dias, située en bord de mer (roça-porto), était une dépendance de la roça Rio do Ouro (future roça Agostinho Neto) à laquelle elle était reliée par une ligne de chemin de fer[21].

Architecture

Plusieurs études approfondies ont été consacrées au patrimoine architectural des roças[22].

Les constructions emploient toutes sortes de matériaux, du bois au béton armé, mais principalement du ciment, et pour les toitures, la tuile mécanique[23].

Organisées comme de petites cités visant l'autosuffisance, un grand nombre d'éléments, fonctionnels ou de prestige, y sont présents ou non, selon l'importance de la structure (séchoirs, entrepôts, ateliers, fours à chaux, pigeonniers, aqueducs, écoles, crèches, églises, chapelles, entrées monumentales), parmi lesquels trois types de constructions sont particulièrement emblématiques : la maison de maître, l'hôpital et la sanzala.

Maisons de maître

Boa Entrada.

La casa principal (« maison principale » ou « maison du maître », « maison de l'administration ») existe dans presque toutes les roças, quelle que soit leur taille. Le plus souvent le propriétaire, établi à Lisbonne, n'y réside pas lui-même[24].

Ses dimensions, ses deux étages, sa localisation centrale, souvent en hauteur, avec une visibilité sur l'ensemble du domaine, mettent en évidence son statut et la différencient clairement des autres constructions. Souvent de style dit « colonial », beaucoup sont pourvues de vastes vérandas soutenues par de fins piliers en bois ou en métal. Elles sont volontiers dotées de pièces lambrissées, de larges escaliers en bois, de meubles de style indo-portugais, parfois d'azulejos[24]. Cependant quelques-unes s'inspirent plutôt des résidences secondaires de type « chalet », en vogue en Europe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle[25].

Certains propriétaires agrémentent leur maison de jardins très élaborés, parfois avec des jets d'eau. On y trouve nombre d'espèces végétales locales ou européennes, voire de petits animaux (oiseaux exotiques, petits singes[25]).

Hôpitaux

Pourtant, dans les grandes roças, ce n'est pas nécessairement la maison du maître qui est mise en avant, mais l'hôpital[26].

En effet la présence d'un hôpital dans les plantations avait été rendue obligatoire au début du XXe siècle sous la pression de l'opinion internationale, émue par les conditions de vie des travailleurs que dénonçait un rapport accablant[27]. Le gouvernement portugais avait alors pris quelques dispositions pour améliorer leur situation[28]. René Pélissier juge ces mesures avant tout ostentatoires : « Ils mirent même en chantier des hôpitaux pour que les Anglais les voient bien depuis la dunette de leurs dreadnoughts[29] ».

Jean-Yves Loude décrit ces établissements comme « semblables à des palais de nababs orientaux inspirés par l’Art nouveau. Certains sur pilotis en béton, d’autres couronnés de balustres ou affublés d’un kiosque d’entrée au toit pointu, tous accessibles par des escaliers volontairement majestueux » [...] « le premier étage est réservé aux patients blancs[30] ».

De façon plus pragmatique on peut aussi considérer que la taille jugée disproportionnée des hôpitaux s'expliquerait par l'afflux simultané de patients pendant les épidémies, chaque établissement devant desservir toute une région[24].

Sanzalas

Le terme est d'origine bantoue. Il désigne « le lieu où l'on habite » (case familiale, village) en kimbundu, une langue parlée en Angola, d'où viennent de nombreux serviçais. Il n'est pas péjoratif à l'origine[31], mais l'est devenu, particulièrement au Brésil, où l'on parle plutôt de senzalas. En effet, dans l'économie de plantation, sanzala s'applique d'abord à l'habitation d'esclaves, avant de désigner le logement ou le quartier des domestiques, des travailleurs[32].

À Sao Tomé-et-Principe, les sanzalas sont parfois nommées comboios (trains), car ces longs bâtiments étroits alignés évoquent les voitures de chemin de fer de cette époque[24].

Transports

Si l'exportation se fait nécessairement par voie maritime, l'acheminement des productions et des personnels à l'intérieur des îles, dans un paysage souvent accidenté, a nécessité le développement de nombreuses infrastructures de transport : routes pavées, ponts, voies de chemin de fer, canalisations, lignes téléphoniques[33], voire téléphérique comme à Santa Teresa[34].

Le chemin de fer est apparu dans les roças à la fin du XIXe siècle pour remplacer les chars à bœufs. Vers 1910 l'île de Sao Tomé disposait de 246,5 km de voies ferrées et Principe de 39. La même année, 20 des 132 roças de Sao Tomé (et 2 à Principe) étaient équipées[35].

Les grandes roças étaient ainsi desservies par un dense réseau de chemin de fer qui acheminait dans un sens les cabosses de cacao vers les entrepôts de la côte et dans l'autre, le matériel et les hommes nécessaires[33].

Main d'œuvre

Au XVIe siècle, pendant le cycle de la canne à sucre, l'économie de plantation de l'archipel repose sur l'esclavage. Selon Francisco Tenreiro dans sa monographie de 1961, les autorités portugaises n'envisagaient pas de peupler l'île de Sao Tomé, jugée trop insalubre, par des Blancs ; elle devait être mise en valeur par des indigènes et surtout servir d'« entrepôt » pour les esclaves africains destinés à l'Amérique. Lorsque la concurrence du sucre brésilien et une mauvaise gestion locale mettent fin à l'âge d'or de la canne à sucre, la vie économique de l'île est ruinée.
Après une éclipse de deux siècles, son renouveau est lié à l'introduction de nouvelles cultures, d'abord le café, puis le cacao. Mais l'abolition effective de l'esclavage en 1878 prend les grands propriétaires terriens au dépourvu, car les esclaves affranchis refusent de rester dans les plantations. Pour résoudre le problème de main d'œuvre, on recrute des travailleurs sous contrat (contratados ou serviçais) venus des autres colonies portugaises. Au début des années 1880, 21 grandes roças emploient chacune entre 200 et 1 500 serviçais[36].

Les roças étant conçues pour s'autosuffire dans tous les domaines, les travailleurs en sont d'autant plus dépendants[37], Chacune d'entre elles constitue un village en soi, dont ils ne sortent pas, sauf parfois le dimanche lorsqu'ils sont conduits en groupe à la plage la plus proche[38]. Ce ne sont plus formellement des esclaves, mais ils restent soumis à un régime de servitude très éprouvant, étroitement surveillé, et retournent rarement chez eux[38]. L'opinion internationale s'indigne et, en 1909, les chocolatiers allemands et anglais – notamment William Cadbury qui s'était rendu sur place l'année précédente[39] – décident le boycott du cacao de Sao Tomé pour protester contre le recrutement brutal des serviçais et leurs dures conditions de vie et de travail dans les roças[40], même si le calcul économique et les rivalités ne sont pas absents de cette initiative[5].

En 1950, sur un total de 50 769 habitants, 23 613 sont des contratados immigrés : 10 000 sont originaires d'Angola, 5 000 du Mozambique et 6 000 du Cap-Vert[8].

Déclin et défis

Notes et références

Annexes

Related Articles

Wikiwand AI