Rusguniae
site archéologique à El Marsa, Algérie
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Rusguniae est une cité antique et un site archéologique situé à Tamentfoust (cap Matifou), dans la commune d'El Marsa (wilaya d’Alger, Algérie). Implantée sur le rivage oriental de la baie d’Alger, face à l’antique Icosium (Alger), elle est attestée par des sources antiques (dont Pline et l’Itinéraire d’Antonin), par l’épigraphie (notamment des bornes milliaires) et par la recherche moderne (Berbrugger, Gsell, Salama, Duval ; fouilles de Chardon).
| Rusguniae Tamentfoust, Rusgunia, Rustonium, Belad Dakious, Medina Takious | |
Mosaïque de l'église de Rusguniae (fragment conservé au Musée du Louvre) | |
| Localisation | |
|---|---|
| Pays | |
| Wilaya | Wilaya d'Alger |
| Commune | El Marsa |
| Localité / secteur | Tamentfoust (cap Matifou) |
| Nature | Ancienne cité (colonie romaine) ; site archéologique littoral |
| Protection | Instance de classement (2008) |
| Coordonnées | 36° 48′ 17″ nord, 3° 14′ 22″ est |
| Superficie | 9,5 ha (périmètre de l’instance de classement, 2008) |
| Histoire | |
| Périodes principales | Époque punique |
| Époque romaine | |
| Antiquité tardive | |
| Période byzantine | |
| Époque médiévale (ruines mentionnées) | |
| modifier |
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Colonisée à l’époque augustéenne, Rusguniae relève ensuite de la Maurétanie Césarienne. Son rôle est généralement discuté en lien avec la navigation et les mouillages du littoral algérois : la zone bénéficie d’abris relatifs derrière le cap Matifou, tout en restant soumise à un régime de vents et de courants saisonniers, aspect souligné par plusieurs synthèses modernes.
Les vestiges visibles ont en grande partie disparu ou ont été recouverts par l’urbanisation, mais la documentation (fouilles, relevés, collections muséales) atteste plusieurs ensembles : basilique et nécropoles chrétiennes, thermes, mosaïques, inscriptions et un trésor monétaire découvert en 1943. Le site fait l’objet d’une protection patrimoniale (instance de classement ouverte en 2008 ; classement prononcé en 2012 et publié en 2013 ; plan de protection et de mise en valeur arrêté en 2016 et publié en 2017).
Localisation et environnement


Situation dans la baie d’Alger
Rusguniae se situe au nord-est de la baie d’Alger, en face d’Alger (l’antique Icosium), entre l’actuelle Tamentfoust (anciennement Laperouse) et Bordj-El-Bahri (« Cap Matifou », à distinguer toutefois du cap éponyme qui ferme la baie d’Alger à l’est). La cité était implantée le long du rivage. De nos jours, pratiquement plus de vestiges demeurent visibles, en raison du remploi de matériaux et du développement urbain qui a recouvert le site et la région environnante.
Conditions nautiques et choix d’implantation
Le choix du site de Rusguniae est généralement rattaché à des facteurs nautiques : la position du cap Matifou offre une protection relative contre les vents estivaux d’est, tout en restant exposée à d’autres régimes de vent et à des intersaisons instables[1]. Cette situation est souvent rapprochée de celle d’Icosium, situé en face, mais plus exposé aux vents de nord-ouest et de nord-est en raison de l’ouverture de la baie d’Alger[2],[3]. Les synthèses de Pierre Salama décrivent un cadre contraint par la saisonnalité (principe antique du mare clausum), des courants littoraux orientés vers l’est le long de la côte nord du Maghreb, et un régime de vents à dominante d’ouest en hiver et d’est en été[4],[5]. Dans ce contexte, les mouillages « efficaces » du littoral algérois sont souvent ceux qui se trouvent derrière un cap protégeant des vents d’est[1].
Salama rappelle à titre d’illustration plusieurs épisodes historiques liés aux conditions nautiques : lors de l’expédition de Charles Quint contre Alger en octobre 1541, une tempête entraîna la perte de vaisseaux et contraignit l’empereur à revenir à pied jusqu’au cap Matifou ; en 1682, Duquesne, suivi de Tourville en 1683 et de D’Estrées en 1688, rangea sa flotte contre le vent d’est devant Rusguniae et envoya des vaisseaux de bombardement sur Alger[6]. Une source éditée au XIXe siècle discute également l’inadéquation d’un mouillage exposé aux vents de nord-est pour une concentration de galères lors de l’expédition de 1541, et mentionne le repli vers le cap Matifou dès que la mer grossit[7].
Cadre topographique ancien (Berbrugger, 1837–1845)
En raison des transformations contemporaines du paysage, la description de Louis Adrien Berbrugger au début de la colonisation française est souvent mobilisée pour restituer la géographie du secteur. Berbrugger décrit la baie d’Alger et le golfe de Bengüt comme deux demi-cercles se touchant au cap Matifou, délimitant un territoire distinct, que la nature tendait à isoler des régions environnantes. Il mentionne la présence de la tribu des Haraouas (à l’origine du toponyme Harraoua) exploitant les terres entre les collines et la Méditerranée[8].
Berbrugger décrit également les modalités d’accès à Matifou : une voie maritime (directe mais dépendante des vents) et une voie terrestre depuis Alger par Bab-Azoun et la Maison-Carrée, avec deux itinéraires (l’un plus long et plus sûr, l’autre plus court mais exposé à des dangers localisés, notamment des sables mouvants à l’embouchure d’un oued)[9]. Il caractérise enfin les plaines et collines du secteur par des étendues de broussailles, une circulation difficile en l’absence de chemins véritables, et des pratiques d’incendie des broussailles (pâturage, bois) qui modifiaient le paysage local[10].
Toponymie
Rusguniae (avec variantes attestées dans les sources antiques : Rhoustónion, Rusgume, Rugunie…) est associée au secteur de Tamentfoust (cap Matifou). L’étymologie fait l’objet de propositions diverses dans la littérature : certaines analyses rapprochent le toponyme d’une composition impliquant un élément signifiant « cap » (souvent rapproché d’un équivalent sémitique ou latinisé) et un élément berbère, sans consensus définitif[11].
Berbrugger propose une explication de type berbère latinée et la rapproche d’une tradition locale liée au thème des Dormants d’Éphèse[12]. Mouloud Mammeri analyse le nom comme une composition associant un élément « rus » (le cap) et un élément berbère « agouni »[13]. Jean-Marie Lassère récapitule plusieurs hypothèses (dont « Ras-Agouni » ou une étymologie entièrement sémitique), tout en signalant l’absence de solution tranchée[14].
Histoire
Préhistoire
Depuis la nuit des temps, la région a été peuplée, avec des découvertes signalées d’artefacts moustériens et néolithiques au niveau des falaises du cap Matifou[15][16],[17].
Époque punique
Lancel liste Rusginiae parmi les comptoirs phéniciens qui « s’échelonnent assez régulièrement tous les 30 ou 40 km » le long du littoral algérois[18]. Elle constitue un point de relais du cabotage le long de la façade maritime nord du Maghreb antique. L’empire maritime de Carthage n’a pourtant laissé aucune ruine. Salama souligne toutefois « l’abondance exceptionnelle de fragments d’amphores mêlées, de datation comprise entre le IIe siècle av. J.-C. et le VIIe siècle de l’ère chrétienne, prouvant une fréquentation importante et continue du site côtier »[19]. En outre, environ 100 stèles puniques et néo-puniques ont été découvertes dans la région[11].
Époque romaine

Fondation coloniale et statut administratif
À l’issue des guerres civiles romaines de la fin de la République, et dans le contexte d’un interrègne dans le royaume maurétanien, Auguste établit un ensemble de colonies littorales et sublittorales destinées à structurer durablement la présence romaine et à préparer l’annexion du territoire[20]. La colonisation de Rusguniae par des vétérans rattachés à la légion IX Gemella est antérieure à 27 ap. J.-C.[21],[22] La liste de ces colonies, déjà formulée dans la documentation de Pline, se vérifie grâce aux documents épigraphiques[23].
Rusguniae conserve une autonomie administrative par rapport au royaume maurétanien jusqu’à son annexion en 40 ap. J.-C.[24], avant son intégration dans la Maurétanie Césarienne[25].
Réseaux, voirie et institutions
L’Itinéraire d’Antonin (fin du IIe siècle) situe Rusguniae sur la route littorale, et l’entretien de cet axe est documenté par des bornes milliaires[26],[27]. Depuis la cité, une voie permet aussi de gagner la plaine de la Mitidja et les axes conduisant vers Mouzaïa et la vallée du Chélif[26], tandis qu’une route de montagne, topographiquement difficile et exposée à l’insécurité, mène vers la région d’Auzia[26],[28].
Les habitants de Rusguniae, descendants des vétérans d’Auguste, sont inscrits dans la tribu Quirina. Les institutions municipales attestent des décurions, édiles, duovirs et duovirs quinquennaux[29]. Des notables apparaissent dans la documentation, dont L. Decius Honoratus, décurion à Rusguniae et à Tigava, connu pour avoir secouru la population lors d’une famine en 164[30][31].
Activités, échanges et données archéologiques
Pour les phases anciennes, les découvertes céramiques indiquent des importations de céramique campanienne, d’Arezzo puis de La Graufesenque, relayées aux IIe et IIIe siècles par la sigillée africaine[32]. Les découvertes sous-marines renforcent l’image d’un site largement inséré dans les circulations de Méditerranée occidentale[19] : importations de vins italiens dès les IIe–Ier siècles av. J.-C., puis de garum et d’huile d’Espagne aux Ier–IIe siècles, enfin d’huile et de saumures africaines à partir du milieu du IIIe siècle. Le fait que Rusguniae n’ait été qu’un mouillage aménagé plutôt qu’un port construit n’empêche pas l’activité maritime locale[33].
Les conditions nautiques expliquent en partie cette fonction : le secteur de Rusguniae est protégé des vents d’est, mais reste ouvert au nord et à l’ouest, avec des fonds peu profonds, suffisants pour la navigation antique[34]. Des prospections et collectes sous-marines conduites au milieu du XXe siècle autour du cap Matifou livrent une quantité importante de fragments d’amphores, souvent mêlés (objets anciens et tardifs dans les mêmes zones). L’absence d’aménagement portuaire clairement identifié conduit à caractériser l’ensemble comme un mouillage peu aménagé, mais fréquenté de manière continue du IIe siècle av. J.-C. au VIIe siècle de notre ère[35].
Crises du IIIe siècle et insécurités
La zone est touchée par les troubles du IIIe siècle. La révolte indigène dite « Insurrection de 253 »[36] perturbe la région : un trésor de sesterces découvert en 1943 dans la sablière du cap Matifou, probablement issu d’une villa située à faible distance de la ville, s’inscrit dans un contexte d’ensevelissements monétaires à l’échelle provinciale[37]. Les opérations semblent concerner des zones étendues, atteignant l’Atlas mitidjien[38] et même Caesarea[39]. La durée de ces troubles (au moins de 253 à 260) est discutée dans la bibliographie[40]. Dans ce contexte, des inscriptions d’Auzia montrent des liens administratifs et militaires entre Auzia et Rusguniae[41].
Une nouvelle période d’alerte est discutée au IVe siècle avec la « guerre de Firmus » (372), durant laquelle de nombreuses villes de la route côtière sont attaquées. Les reconstructions géographiques s’appuient sur les récits d’Ammien Marcellin et sur la discussion moderne[42]. Rusubbicari et Icosium encadrant Rusguniae, la cité se retrouve au minimum en première ligne.
Antiquité tardive : renouveau urbain et christianisation
À partir du IVe siècle, la Maurétanie connaît par endroits un renouveau urbain[43]. À Rusguniae, un agrandissement des thermes du Labyrinthe vers la fin du siècle est proposé[44]. Les sources les plus continues concernent toutefois la vie religieuse : Numerianus, évêque catholique, assiste à un concile de Carthage en 419[45],[46]. Au début du Ve siècle, Flavius Nubel fait édifier une basilique de la Vraie Croix, en lien avec des unités militaires attestées par la Notitia Dignitatum[47]. Un premier état de la cathédrale à trois nefs est placé dans le même horizon chronologique[48].
Période vandale et byzantine
On ne sait pas si les Vandales, lors de leur avancée vers l’est, occupent Rusguniae comme ils le font pour Caesarea et Tipasa. Ce qui est certain, c’est que, contrairement à ce qu’ont présupposé certains, elle n’est pas ruinée par les Vandales[49] ou les Goths[50]. Une fois devenues indépendantes du pouvoir central romain, de nombreuses villes de Maurétanie Césarienne subsistent honorablement, notamment dans la construction d’églises, dont Rusguniae est un exemple. En 484, la liste des évêchés de Maurétanie Césarienne mentionne encore un représentant[51]. Des changements des institutions municipales sont envisagés pour cette période[52].
Les Byzantins débarquent à Carthage en 533 et réorganisent l’Afrique par un édit de 534. Ils ne prennent pas le contrôle du pays à l’ouest de Sitifis mais conservent quelques positions côtières, Rusguniae étant l’une de ces enclaves[53]. Cette fois-ci, l’administrateur de la ville semble cumuler des fonctions militaires et civiles. Quelques inscriptions funéraires révèlent des titres particuliers : un Flavius Ziper est mentionné en tant que Tribunus Numeri Primorum Felicium Justinianorum, ayant occupé la fonction de agens tribunatu de Rusguniae pendant douze ans. L’allusion au corps de troupe situe ce texte au VIe siècle[54]. Dans le réaménagement byzantin de la cathédrale, quatre épitaphes mentionnent un évêque Lucius, dont la datation est incertaine[55], suivi de Mauricius, Magister militum (fonction visiblement locale), décédé entre les années 551 et 556. L’épitaphe de sa fille, Patricia, ne porte pas de date. Sa seconde fille, Constantina, décède en 605, et son épitaphe énumère le nom et le titre de son père, précisant qu’il fut le restaurateur de la basilique, qui était elle-même en ruines.
Continuités et incertitudes de la fin de l’Antiquité
Malgré ces alertes répétées, la ville continue d’affirmer son existence. La taille des nécropoles tardives indique qu’elle est toujours peuplée, comme en témoignent de nombreux indices[56]. La cathédrale est agrandie et embellie, la monnaie continue de circuler, et l’activité maritime persiste. Le nombre impressionnant d’amphores découvertes comprend tous les types africains utilisés aux VIe et VIIe siècles en Méditerranée occidentale, avec des cargaisons principalement composées d’huile et de saumures[57].
La proximité d’Alger favorise, sur la longue durée, le remploi des matériaux antiques : plusieurs auteurs signalent l’exploitation des ruines de Matifou/Rusguniae comme carrière, notamment à l’époque ottomane et au début de la période coloniale, phénomène qui contribue à l’effacement progressif des structures visibles[58],[59].
Époque médiévale et moderne
Au XIIe siècle le géographe arabe Al-Idrīsī décrit les ruines de Rusguniae comme « [...] une ville petite et ruinée. Les murs d’enceinte sont presque entièrement renversés, la population peu nombreuse ; on dit que c’était autrefois une très grande ville et on y voit encore les restes d’anciennes constructions, de temples et de colonnes en pierre. »[60]
Durant l’expédition contre Alger en octobre 1541, Charles Quint tient un conseil de guerre parmi les ruines de l’antique Rusgunia[61]. Dans le sillage de cette expédition, Marmol[50] la décrit comme une ancienne ville en splendeur du temps des Romains dans le port duquel mouillent les vaisseaux d’Alger ; il signale que ses ruines sont réutilisées dans la construction d’Alger. Une chronique espagnole contemporaine des précédentes[62] y rapporte des « maisons, temples et aqueducs antiques qui sont nombreux, grands et beaux », ce qui semble peu probable au vu des autres descriptions contemporaines. Shaw[63] décrit ses ruines en 1757, et souligne que ses restes sont pillés pour la construction d’Alger.
La proximité d’Alger, où le développement urbain s’accroît à l’époque ottomane (et davantage après la conquête française), porte un coup fatal à l’ancienne ville[64]. Elle sert de carrière pendant de nombreux siècles, et des constructions modernes recouvrent en partie son emplacement.
Archéologie
Inventaires et observations (Berbrugger, Gsell)
Gsell, au début du XXe siècle, recense dans son « Atlas archéologique de l’Algérie » (AAA)[65] les traces archéologiques connues à son époque. Parmi celles-ci, il mentionne une statue en marbre d’une femme près des culées d’un pont sur le Hamiz[66], ainsi qu’un pont[67] situé sur le Bouria (Bouriah), un affluent du dernier. Gsell rapporte, dans ce qui semble être l’actuelle Ain el Beida (Zerzouria) à quelques kilomètres de Rusguniae, un réseau de canaux antiques, des vestiges de constructions et une carrière, considérés comme romains par Berbrugger. Seule la carrière, identifiée comme étant celle de Maherzat, subsiste encore aujourd’hui.
Plus à l’est, Gsell mentionne à Djezair el Kodra[68] (seule l’actuelle Ain-Chorb, anc. Surcouf, à l’est de Ain-Taya pourrait y correspondre), un ancien îlot désormais rattaché à la terre par ensablement, où Berbrugger aurait identifié des « ruines romaines assez étendues », dont il ne subsiste de trace ni sur le terrain, ni dans la littérature. À proximité d’une source, Ain-Chrob ou H'rob[69] (traduisible dans un bien douteux « Bois et enfuis-toi »), des vestiges antiques auraient été signalés. D’autres ruines de moindre importance auraient été repérées à Réghaïa ainsi que les restes d’un camp romain sur l’Oued Boudaou[70]. Plus à l’ouest, près de l’embouchure de l’Oued-el-Harrach, Gsell discute de la possibilité de ruines de la ville de Saça, bien que celles-ci n’aient pas encore été retrouvées[71]. Enfin, à un kilomètre de Maison-Carrée (aujourd’hui El-Harrach), une inscription libyque a été relevée[72], témoignant de l’histoire ancienne de la région.
Description de Berbrugger (1845)
Dans un mémoire fondé sur un séjour à Matifou en 1837, Louis Adrien Berbrugger identifie le site comme celui de la colonie romaine de Rusgunia, en s’appuyant sur des inscriptions latines trouvées à Matifou (ou apportées ensuite à Alger) et sur l’Itinéraire d’Antonin[73]. Il propose en outre une étymologie berbère du toponyme (Rus = « cap ») et souligne que la tradition locale situe à Matifou l’épisode des « sept dormants », d’où le nom indigène de Belad-Daqïouce et l’appellation de « Casba de Daqïouce » donnée aux ruines de l’église[12].
Sur le terrain, Berbrugger décrit une arrivée parmi des broussailles denses : après la traversée de l’Hamise, on distinguerait d’abord les débris d’une saline antique, puis, un peu plus loin, les restes de Rusgunia. Il insiste sur l’ampleur des prélèvements opérés à l’époque ottomane : les maçonneries n’émergeraient plus qu’en pans discontinus au-dessus des buissons, n’ayant subsisté, selon lui, que parce qu’elles n’offraient ni marbre ni pierre de taille aisément réemployable[74].
À l’approche de l’ancienne ville, il signale des vestiges épars (murs isolés, traces de villas et d’édifices périphériques), puis de grandes tranchées marquant encore le tracé du rempart dont les pierres auraient été enlevées[75]. Il repère également les débris d’un aqueduc et du château d’eau terminal : loin de rangées monumentales d’arcades, l’ouvrage serait surtout un conduit « bien cimenté », tantôt souterrain tantôt superficiel, parfois couvert de tuiles épaisses, avec des regards permettant l’accès et l’usage par les passants[76]. Plus largement, il rappelle que l’alimentation en eau aurait reposé sur des puits (dont certains de grand diamètre) et sur la réutilisation possible d’un aqueduc souterrain encore assez conservé[77].
Berbrugger décrit enfin plusieurs ensembles archéologiques internes au site : une nécropole comprenant de nombreux tombeaux simples (certains taillés dans une pierre calcaire poreuse et fermés par dalles), et un secteur de la marine où les ruines seraient plus denses, avec des égouts antiques et des voies dallées aboutissant au rivage ; il y mentionne aussi une jetée bâtie par les Ottomans à partir de remplois antiques, et un monument proche du fort (dit « ancien fort » sur certaines cartes) dont les matériaux auraient servi à la construction du bordj[78].

Signalement archéologique (1897)
À la fin du XIXᵉ siècle, une découverte archéologique est signalée près du cap Matifou, à proximité du village de Lapérouse (actuel Tamentfoust). Selon une notice publiée en 1897, un gardien de phare mit au jour, lors de travaux agricoles, environ soixante dalles funéraires et tables votives attribuées à l’ancienne Rusguniae. Les stèles, principalement en grès, présentent une iconographie variée mêlant symboles antiques et chrétiens, ainsi que des inscriptions latines, dont l’une mentionnant O. Valerius Donatus. Les objets découverts antérieurement dans ce secteur étaient alors conservés au musée scolaire d’Aïn Taya[80].
Les fouilles de Chardon (1899-1900)
Les opérations conduites par le lieutenant Chardon se déroulent de novembre 1899 à février 1900.[81] Elles portent principalement sur une basilique, des thermes et des sépultures, complétées par des sondages de reconnaissance.[81] Un plan d’ensemble est établi à cette occasion.[82] Chardon signale que l’érosion de la falaise littorale a déjà entraîné la perte de secteurs entiers, avec des maçonneries observées partiellement submergées et des éléments architecturaux repérés en mer.[83]
La basilique

La basilique est orientée approximativement d’ouest en est.[81] Elle est décrite comme un bâtiment à maçonnerie de blocage, avec pierres de taille aux angles et dispositifs de consolidation.[81] Les murs présentent une épaisseur moyenne d’environ 0,65 m.[81] Les dimensions indiquées sont d’environ 34,80 m de longueur pour 20 m de largeur.[81] L’édifice est d’abord organisé en trois nefs, puis fait l’objet d’une restauration attribuée à la période byzantine, associée à un certain Mauricius d’après les inscriptions relevées.[81]
L’abside, surélevée d’environ 0,95 m, est décrite comme initialement semi-circulaire et flanquée de deux sacristies ; des vestiges d’escaliers conduisent Chardon à proposer un accès latéral à l’abside de part et d’autre.[81] La demi-coupole du chœur est observée effondrée ; Chardon décrit un procédé de construction utilisant de grandes jarres remplies de pierres, de cailloux et de mortier.[86]
Deux phases de construction sont distinguées, la seconde étant décrite comme plus sommaire ; Chardon relie cette différence aux destructions et reconstructions attribuées aux « invasions des Barbares » et aux guerres civiles.[87] Il signale, pour la reconstruction, l’emploi d’éléments remployés (colonnes et chapiteaux).[87] Dans cet état, l’église est décrite comme organisée en cinq nefs, avec réduction de la largeur de la nef centrale (de 8,60 m à 4,50 m) et mise en place de deux rangées de piliers.[87]
Des aménagements et constructions annexes sont décrits aux abords (petites pièces, niches, contreforts et dispositifs associés).[88] Sur le plan chronologique, Chardon indique que l’épigraphie place l’édifice avant l’invasion vandale (429) et que la restauration relève de la période byzantine.[89] Sur la base de sondages et de l’examen d’une mensa, il estime possible que la basilique ait été édifiée sur les vestiges d’un édifice chrétien antérieur (IIIe siècle).[90]
Sépultures
Plusieurs sépultures sont signalées dans les collatéraux de la basilique.[89] Près du diaconicum (sacristie de droite), Chardon décrit la tombe d’un certain Mauricius, présenté comme officier supérieur et probablement gouverneur militaire de Rusguniae, avec inscription funéraire en mosaïque.[91] Le tombeau est décrit comme construit en pierres de taille et dalles, avec enduit de mortier ; Chardon mentionne un squelette complet, une odeur d’aromates (interprétée comme possible embaumement) et une petite fiole de verre contenant un dépôt brun rapproché d’une huile sacrée liée à un tombeau de martyr ; aucune trace de cercueil n’est relevée.[92]
D’autres tombes sont signalées dans le même secteur, dont l’une marquée par une croix en cubes de couleur ; Chardon rappelle l’orientation des défunts (tête vers l’Orient) et le sens de lecture des épitaphes.[93] Le long du collatéral gauche, une sépulture d’évêque (Lucius) est décrite, associée à une inscription en grands cubes noirs et blancs fixés dans le ciment.[94]
Thermes
Chardon indique que la partie centrale du complexe thermal a été perdue avec la falaise, mais que des structures subsistent, notamment des hypocaustes et un deambulatorium.[90] Une salle à pavement de mosaïques est dégagée ; des lampes en terre cuite décorées (oiseaux, cavaliers) sont signalées, dont l’une porte un monogramme de fabricant.[90] Au bord de la falaise, un compartiment pavé de mosaïque, entouré d’une rigole d’écoulement, est également mentionné.[90] Les murs sont décrits comme en gros blocage renforcé par des couches de briques rouges ; Chardon considère ces thermes comme antérieurs à d’autres structures voisines, signale l’existence d’un second établissement thermal (n° 2 sur le plan) et mentionne la nécessité de fouilles complémentaires.[95]
Mosaïques
Duval signale que les travaux menés au début de 1900 ont eu des conséquences sur la conservation des mosaïques, notamment lorsque certaines sépultures ont été dégagées sans précautions suffisantes pour les pavements qui les recouvraient[96]. Malgré ces pertes, un relevé des mosaïques a été conservé et publié par Duval[97].
Le tableau principal, désormais exposé au Musée d’Alger, présente des dimensions imposantes (2,90 m × 2,30 m)[98]. Intitulé officiellement « Le Bon Pasteur trayant ses brebis », il est en piètre état, notamment aux endroits les plus intéressants sur le plan iconographique. Des éléments tels que les contours et le costume du berger semblent globalement complets selon le relevé cité ci-dessus. Dans la partie basse du tableau, deux béliers affrontés, séparés par un pied de rosier fleuri, sont encore complets. Cependant, certaines parties, comme la hutte en haut à gauche, ne sont plus que des taches sombres, et des éléments tels que le berger portant un agneau sur ses épaules sont largement endommagés, ne laissant que des parties fragmentaires visibles. Même la brebis traie par un autre berger est incomplète, ne conservant que quelques parties reconnaissables.
Un autre panneau, conservé au Louvre[99],[100], montre un bélier couché et une brebis accompagnée d’un agneau. Trois autres petits panneaux étaient initialement prévus dans le même ensemble, bien que leur destinée finale reste incertaine. Ils auraient probablement été conservés par les propriétaires du domaine. Enfin, d’autres fragments de la mosaïque sont dispersés : certains sont restés en Algérie tandis que d’autres ont été transférés en France[101].
Épigraphie
Les milliaires
L’information épigraphique la plus importante concernant Rusguniae provient de trois bornes placées au second mille de la voie romaine Rusguniae–Icosium, et qui transcrivent la titulature complète de la ville : COL(onia) IUL(ia) PONTIF(?) CL(?) RUSG(uniae) IIIIV LEG(ionis)[102]. L’empereur Élagabal est honoré sur deux de ces milliaires (martelés), qui font également référence au titre d’ANTONINIANA (également martelé).
On a longtemps hésité à proposer une interprétation valable des énigmatiques abréviations PONTIF et CL (12). Selon Salama[103], dans le premier cas, on ferait allusion au Grand Pontificat, détenu jusqu’en 12 av. J.-C. par Lépide, même après son éviction. La Neuvième légion aurait donc appartenu primitivement à Lépide. Malheureusement, l’abréviation CL reste insoluble : Salama rejette les interprétations Claritas ou Classica[104]. La troisième inscription ajoute le qualificatif GEMELLA[105],[106]. Cependant, on sait qu’elle découlait, comme de nombreuses autres, de la libération des légions d’Antoine, Octavien et Lépide, avant l’année 25 av. J.-C., date du rétablissement de la dynastie royale au profit de Juba II[103].
Références dans les bases de données
| Base | Type d’entrée | Identifiant | Intitulé / contenu | Lien | Remarques |
|---|---|---|---|---|---|
| EDH | Lieu (géographie) | G013716 | Rusguniae – Tametfoust (Cap Matifou) | « EDH G013716 – Rusguniae – Tametfoust (Cap Matifou) », sur Epigraphische Datenbank Heidelberg (consulté le ) | Entrée-lieu servant de point de rassemblement des inscriptions associées. |
| EDH | Lieu (géographie) | G013717 | Rusguniae, bei – Tametfoust (Cap Matifou), bei | « EDH G013717 – Rusguniae, bei – Tametfoust (Cap Matifou), bei », sur Epigraphische Datenbank Heidelberg (consulté le ) | Variante géographique (« près de ») liée au même secteur. |
| EDH | Inscription | HD018256 | Notice d’inscription rattachée à Rusguniae/Tametfoust | « EDH HD018256 », sur Epigraphische Datenbank Heidelberg (consulté le ) | Notice souvent croisée avec EDCS et Trismegistos pour AE 1965, 229 (voir ci-dessous). |
| EDCS | Inscription | EDCS-11800727 | AE 1965, 229 (dédicace « Deorum Numinibus… ») | « EDCS-11800727 (AE 1965, 229) », sur Epigraphik-Datenbank Clauss/Slaby (consulté le ) | Indexé sous « Bordj el-Bahri / Matifou / Rusguniae ». |
| EDCS | Inscription | EDCS-23500005 | CIL VIII 9249 = AE 2003, 65 (mention de Saturnus ; honorifique) | « EDCS-23500005 (CIL VIII 9249 = AE 2003, 65) », sur Epigraphik-Datenbank Clauss/Slaby (consulté le ) | Associé au complexe toponymique Matifou/Rusguniae (Bordj el-Bahri). |
| Trismegistos | Lieu (place / geo) | 20464 | Rusguniae (Tementfoust) | « Trismegistos – Place 20464 (Rusguniae / Tementfoust) », sur Trismegistos (consulté le ) | Entrée-lieu regroupant les textes associés au site. |
| Trismegistos | Texte (text) | 203896 | Texte associé à AE 1965, 229 | « Trismegistos – Text 203896 », sur Trismegistos (consulté le ) | Sert de point de recoupement avec EDCS-11800727 et EDH HD018256. |
Trésor numismatique
En août 1943, un groupe de soldats américains, présents dans le cadre de l’opération Torch, est chargé de travaux de terrassement sur la plage. Le bulldozer rencontre une petite butte de terre le long de la plage, libérant une urne ou un vase en terre, dans laquelle sont découvertes des pièces de monnaie romaines[107].
Ce trésor, acquis en 1946 par la société numismatique américaine, se compose d’un total de cent trente sesterces, réparti sur une période d’environ cent cinquante ans. Soixante-quatre de ces pièces datent des règnes de Nerva à Commode, couvrant ainsi la fin du Ier siècle et la fin du IIe siècle, tandis que les soixante-six sesterces restants appartiennent au IIIe siècle, de Septime Sévère à Trulia Soaemias[108].
Quant à la période de l’enfouissement du trésor, le dernier empereur représenté est Trajan Dèce, régnant de l’automne 249 après J.-C. jusqu’à la mi-251. Seules deux pièces de Dèce sont présentes dans le trésor. Cela suggère que le trésor est enfoui alors que Dèce est encore au pouvoir. Sur cette base, il semble plausible de conclure que le trésor est enfoui en 250 après J.-C., probablement vers la fin de l’été ou au début de l’automne[109].
Concernant les circonstances de l’enfouissement, il est possible de considérer que celui-ci pourrait être lié à la période de persécution des chrétiens sous le règne de Dèce, entre janvier et juillet 250, voire dans les mois suivants. Toutefois, sans éléments concrets, il est difficile d’affirmer avec certitude les raisons de cette dissimulation[110].
Protection
En janvier 2008, une instance de classement est ouverte pour le bien culturel désigné sous le nom de « l’antique Rusguniae »[111]. Le périmètre proposé couvre une superficie totale de 9,5 ha et comprend notamment des réservoirs d’eau (30 m²), une abside de basilique chrétienne (50 m²), des thermes et des vestiges de port antique romain[111]. Le site est délimité au nord par la route provenant d’Aïn Taya, au sud par le quartier des Ondines, à l’est par la route provenant d’Alger-Plage et à l’ouest par le chemin des Ruines n° 2 ; une zone de protection s’étend jusqu’à 200 m au-delà des limites ainsi définies[111]. La plupart des biens relèvent du domaine public de l’État, à l’exception des thermes du sud-ouest, situés dans une propriété privée[111].
Le classement définitif de « l’antique Rusguniae » est ensuite prononcé par arrêté du 12 septembre 2012, publié au Journal officiel n° 36 du 18 juillet 2013 (p. 15)[112]. Enfin, le plan de protection et de mise en valeur (PPMVSA) du site et de sa zone de protection est fixé par arrêté du 26 octobre 2016, publié au Journal officiel n° 23 du 12 avril 2017 (p. 37)[113].
Bibliographie
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- « La Mitidja de l’antiquité », Revue africaine, Société historique algérienne, , p. 420.
- Jean Léon l'Africain, Description de l'Afrique : tierce partie du monde, Paris, Ernest Leroux, (lire en ligne).
- Adrien Berbrugger, De la nécessité de coloniser le Cap Matifou, Maulde et Renou, .
- Adrien Berbrugger, Notice sur les antiquités romaines d'Alger, (lire en ligne).
- Henri Fournel, Richesse minérale de l'Algérie : accompagnée d'éclaircissements historiques et géographiques sur cette partie de l'Afrique septentrionale, Paris, Impr. nationale, 1849-1854 (lire en ligne).
- Pierre Salama, « Chronique d’une ville disparue : « Rusguniae » de Maurétanie Césarienne », Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, , p. 129-143.
- Pierre Salama, « Sites commerciaux antiques sur le littoral de l’Algérois », Mélanges de l’école française de Rome. Antiquité, , p. 527-547.
- M. Chardon, « Fouille de Rusguniae », Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, , p. 129-149.
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- Aline Abaecherli Boyce, « A hoard of Sestertii from Cape Matafu », American Numismatic Society, vol. 2, , p. 35–51 (lire en ligne).
- Michèle Coltelloni-Trannoy (préf. Jehan Desanges), Le royaume de Maurétanie sous Juba II et Ptolémée (25 av. J.-C. - 40 ap. J.-C.), Paris, Éditions du Centre National de la Recherche Scientifique, , 272 p..